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et Suzanne, et un autre fils nommé François. Leur naissance et la mienne turent suivies de celle de Gillette, plus jeune que moi de deux ans. Bientôt après naquit Valentine, qui, comme François, vécut peu de jours. Je dois compter comme un des plus grands des bienfaits que j'aie reçus de Dieu, celui d'être né de parents catholiques. Car, bien que mon père fût né et eût été élevé au milieu des erreurs du calvinisme , le vent de la grâce céleste souffla enfin sur lui , et bientôt , instruit, éclairé par les conseils et les exhortations, comme aussi par les lettres que je possède encore de Jean Confier, docte et pieux jésuite, il fit sa soumission à l'Église catholique, but l'antidote salutaire de la vérité, et rejeta le poison mortel de la doctrine impie. Et il ne pratiqua pas mollement sa nouvelle religion, €ar il s'était exercé avec soin aux controverses qui ont pour but la défense du catholicisme , et il s'était appliqué, avec un zèle extrême, à étendre, autant qu'il était en soi , les hmites de celle religion qu'il avait d'abord méprisée. En effet, sa mère, mon aïeide, qui l'avait infecté de ses dogmes pervers , étant gravement malade et en danger de mort , les prières à Dieu de cet excellent homme pom- le salut de sa mère et les exhortations pressantes qu'il lui adressai t à elle-même eurent tant d'efficace , qu'il la contraignit enfin de confesser la vérité. Aussi abjura-t-elle ses doctrines, et ses dernières paroles, comme le chant du cygne, furent un renoncement aux dogmes de sa secte odieuse. Elle s'endormit ensuite doucement dans le Seigneur. A la nouvelle de cette mort , Confier, heureux d'être si bien payé de la peine qu'il avait prise , puisque l'homme qu'il avait converti avait été en état de rendre le même service à d'autres, pensa que l'événement méritait d'être consacré par des monuments publics et recommandé à l'attention de la postérité. Ses amis donc et lui prirent la peine de célébrer cette conversion en vers grecs, latins et français, fort bien tournés, et ils y ajoutèrent un bel éloge de la vie et des rares vertus de mon aïeule. Le fout, par l'ordre dé mon père, fut gravé sur une fable de
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marbre, pour en conserver le souvenir à perpétuité, et placé sur le tombeau de la défunte, qu'il avait fait construire dans l'église de Saint-Jean, de Caen. Il fit également construire dans cette même église, pour soi et sa postérité, une chapelle entourée d'une balustrade élégante , ornée de peintures et de sculptures, pourvue de linge dautel et de tapis de la plus grande magnificence , et dotée chaque année d'un revenu fixe. Tels furent, en outre, sa piété et son zèle pour le service rehgieux , qu'il rehaussa la simplicité des chants de l'église en établissant dans sa paroisse un maître de musique et un chœur composé de voix et d'instruments. A cet effet, il donna libéralement à l'église les instruments qu'il avait achetés pour son propre plaisir, les consacrant désormais à cet usage pieux. Il était très-amateur de musique, où il était fort habile et dont il maniait les instruments en artiste. Il dansait avec grâce et excellait tellement dans cet art, qu'étant un peu malade^ et dans son lit, un jour qu'on donnait un grand bal à Caen , les danseurs vinrent chez lui répéter et le constituèrent spectateur et juge de leurs talents respectifs. Il s'était aussi exercé dans la poésie , et n'avait point trouvé Apollon rebelle, soit dans les essais de sa jeunesse, soit dans les compositions plus sérieuses qu'il destinait au théâtre. Je n'éprou\e aucun embarras à rappeler ici, comme un témoignage de sa piété chrétienne, le service qu'il rendit aux carmes de la maison de Caen. Je prie seulement le lecteur d'avoir de l'indulgence pour un fils imprudent et qui met peut-être plus de complaisance qu'il ne doit à raconter les actes de son père. La maison des pères menaçait ruine, et déjà le péristyle tout entier s'était écroulé. Comme les moines, à cause de leur vœu de pauvreté, nétaient pas en état de réparer le dommage , survint mon père à propos, qui prit à sa charge une grande partie des dépenses nécessaires à la réparation des
1. II est dil, dans VHuetiana, \k ;318, (jne cet événement arriva peu avant la dernière maladie de son père , (lui le retint six mois au lit.
bâtiments, et entreprit d'en surveiller toute Texécution. Les religieux ne furent pas ingrats, et l'écusson de notre famille qu'ils firent sculpter en plusieurs endroits sur le péristyle, rendit témoignage de leur reconnaissance. Cet exemple que mon père m'avait laissé, et beaucoup d'autres encore de ses bons procédés envers l'Église attirèrent alors médiocrement mon attention , détournée qu'elle était par les dissipations de la vie vers d'autres objets.
J'avais été tenu sur les fonts de baptême par un personnage riche et du premier rang dans la ville de Caen. Le 1" janvier qui suivit ma naissance, il me donna de magnifiques étrennes. C'était un petit chapeau de soie , orné d'une aigrette en plumes de héron retenues par un anneau d'or enrichi de diamants. Il y ajouta un ceinturon brodé d'or d'où pendait une épée assortie à la petitesse de ma taille , puis un coUier d'or massif si pesant, que, lorsque je fus un peu plus grand et qu'on m'en parait, embarrassé dans ses nombreux replis, j'étais accablé de ce poids énorme et tombais à chaque instant.
Mon bon père ne survécut pas longtemps à cette quantité d'enfants. Atteint d'hydropisie, il prit vainement toutes sortes de remèdes, entre autres des eaiLx de Fougues. Au retour de ces eaux, il mourut sans douleur. Alors la tutelle et Tadministration de nos biens fut donnée à notre mère , qui géra l'une et l'autre avec sagesse pendant trois ans. Dans ce tempslà, ma mère me menait souvent chez sa sœur et ma tante, Catherine Pillon, dans une campagne près de la ville. 11 y avait dans le voisinage une vieille paysanne qui avait pour moi beaucoup de tendresse et m'attirait souvent dans sa chaumière par des caresses et de petits présents. Un jour que j'étais allé la voir, je la trouvai étendue par terre, près de la cheminée, et la tête enveloppée de telle sorte que je pus à peine approcher ma figure de la sienne pour l'embrasser. Elle, m'écartant par de douces paroles et détournant la tête, me pressait de m'en aller bien vite. Et elle avait raison. Elle
était alors en proie à une maladie contagieuse très-maligne dont elle mourut la nuit suivante. Pour moi, je n'eus aucun mal. Je serais le plus ingrat, le plus méchant des hommes, si je ne rapportais un si insigne bienfait à la protection manifeste de Dieu. Mais cette protection , je n'ai jamais cessé d'en être l'objet depuis cet âge si tendre jusqu'aujourd'hui.
J'avais cinq ans, et déjà il semblait que j'étais capable d'apprendre quelque chose de cette première littérature qui est comme l'enfance de la grammaire et que Varron appelle litteratio. Tout près de nous demeurait alors un ecclésiastique, nommé Alain Augée , remarquable par sa piété, la droiture de son esprit, et ne manquant pas d'instruction classique ni même d'un certain talent pour la poésie. Très-exercé d'ailleurs dans les controverses sur les points qui touchent à la foi, il en a laissé de copieux témoignages dans les écrits qu'il a publiés. Ma mère, qui avait déjà porté ses vues sur lui pour en faire mon précepteur, voulut qu'il m'enseignât les premiers éléments des lettres. Déjà j'y avais fait quelques progrès, lorsque les espérances que je donnais à ce sujet furent brisées par la mort prématurée de ma mère bienaimée qui n'avait pas encore quarante ans. Cet événement remplit de deuil toute la maison et mit un tel trouble dans les affaires de la famille , que peu s'en fallut qu'on ne regardât comme probable sa ruine presque complète. Mais le Dieu tout-puissant , soutien et père des orphelins , vint à notre aide; il rendit l'espérance à celui qu'on méprisait et releva celui qu'on foulait aux pieds. Alors je pus dire de moi : « Mon père et ma mère m'ont abandonné; mais le Seigneur m'a adoptée » Notre parenté, en effet, se bornait à un très-petit nombre de personnes; encore se dérobaient-elles avec un soin particulier à la nécessité menaçante d'une longue tutelle. Gilles Macé, qui avait épousé ma tante Gillette, eût