Instit., lib. I, lit. xvii
2. Né à Caen, en 1586. II y était avocat distingué. Son étude favorite était cependant les mathématiques qu'il enseignait publiquement à l'université de Caen. Il écrivit quelques vers qui ne sont point méprisable*. Il mourut à Paris . en 1637.
pour apprendre à fond les premiers éléments des lettres. Mais, bien que le bonhomme fût d'un caractère doux et ne se montrât nullement sévère dans ses leçons, le souvenir des caresses de ma mère , au milieu desquelles j'avais été élevé jusqu'alors , me fit prendre en horreur la voix et le regard sourcilleux de cet étranger. Je me rappelle même que, quelques années après, et quoique je fusse déjà grand, je frémissais des pieds jusqu'à la tète en entendant la cloche qui nous appelait à l'école.
Sur ces entrefaites , arrivèrent nos parents les plus proches pour avisera notre éducation et faire choix d'un tuteur. Il en vint un, entre autres, du pays de Pont-Audemer, à deux journées de Gaen. C'était un bon homme, mais qui n'entendait rien aux affaires, et cela au grand dommage de notre patrimoine, lequel allait payer les frais d'une tutelle administrée par un étranger tenu de faire de fréquents voyages, de longues absences hors de chez lui, et à de longs séjours à Caen. Mais la mort ne le laissa pas longtemps remplir sa charge; et Daniel Macé, fils de Gilles, fut choisi pour le remplacer.
L'assemblée de famille avait trouvé expédient de reléguer mes sœurs à Rouen el de les mettre en pension chez des religieuses de la règle de Saint-Dominique. Deux de nos tantes, jeunes filles d'une piété rare, avaient déjà depuis longtemps prononcé leurs vœux dans cette maison. Dernièrement encore, la tante Gatherine Pillon, dont j'ai parlé plus haut, y était morte. Elle avait été mariée autrefois dans notre ville, était veuve depuis longtemps, et mère de quatre fils alors dans l'adolescence et plus âgés que moi de quelques années. On me réunit à eux pour vivre en commun et partager leurs études. Quelques-uns suivaient déjà les écoles publiques; les autres , à peu près de mon âge , recevaient à la maison des leçons d'un excellent prêtre , très-capable sans doute d'instruire des enfants dans la connaissance de la religion chrétienne et de résrler leurs mœurs , mais absolument illettré.
Pour ses élèves, ils avaient une telle horreur de l'étude, que les jours de classe , quand venait l'heure d'y retourner, il semblait qu'on les traînât au moulin pour tourner la meule. C'est enchaîné à de pareils condisciples que j'étudiai durant six années. Devenu plus grand, quoique encore très-enfant, je fus mis aux jésuites du collège de Mont-Royal, à Caen. J'y étudiai cinq ans les belles-lettres et trois ans la philosophie. Mais si , peut-être charmés de mon goût pour les belleslettres, les pères ne m'eussent vivement poussé, encouragé, soutenu, tout ce qu'il pouvait y avoir de bon en moi eût été détruit par les mauvais exemples que j'avais à la maison. Car, comme ma passion pour les lettres excitait l'envie de mes cousins, ils ne négligeaient rien de ce qu'ils croyaient pouvoir troubler mes études. Ils me volaient mes livres, déchiraient mes cahiers, les trempaient dans l'eau ou les frottaient de suif afin qu'il me fût impossible d'y écrire. Ils fermaient les portes de notre chambre, de peur que, tandis qu'ils joueraient, je ne m'y cachasse avec un livre, ainsi qu'ils m'avaient surpris plusieurs fois à la campagne pendant les vacances d'automne. Regardant comme un crime de toucher seulement à un livre, ils exigeaient qu'on passât les journées entières à jouer, à chasser, ou à se promener. Pour moi, porté vers des plaisirs d'un autre genre, je m'esquivais au lever du soleil et comme ils dormaient encore; puis, m'enfonçant dans les bois, je m'arrêtais à l'endroit le plus sombre et le plus commode pour lire et étudier, à l'abri de leurs regards. De leur côté, après m'avoir longtemps cherché, traqué, cerné, ils m'expulsaient démon gîte, soit en me jetant des pierres ou des mottes de terre mouillée, soit en me lançant de l'eau avec un tube à travers les branches. Mais autant leur envie et leur méchanceté opposaient d'obstacles à mes efforts , autant ces mêmes efforts se développaient, se soutenaient par le désir infini d'apprendre que la nature m'avait inspiré. Tel est même l'empire que cette passion a exercé sur moi dès ma naissance que si, prêt
d'ailleurs à céder à d'autres la gloire dans les lettres , je ne le cède à personne en amour constant, incroyable pour elles, j'ai le droit, je pense, et je le déclare franchement, de revendiquer ce genre de mérite : il est un des principaux bienfaits que Dieu m'a si libéralement répartis; c'est grâce à mon assiduité à l'étude, à mes nobles soucis que je n'ai point eu de peine à me préserver des excès de l'adolescence et des vices de la jeunesse, quoique j'y aie été depuis trop souvent entraîné par les courants d'une nature impétueuse et par la fougue d'un caractère rebelle et singulièrement éveillé.
De ce goût imperturbable pour les lettres et de l'étude continuelle des choses qui en sont l'objet, je conclus que, parmi une foule d'autres avantages que j'y ai acquis, je dois faire état principalement de celui-ci, à savoir : que je n'ai jamais senti ce dégoût de la vie ni cet ennui des hommes et des choses, dont, en général, on a coutume de se plaindre plus que de raison, et que la plus grande de toutes mes pertes ayant toujours été le temps, j'ai toujours aussi tâché de la réparer à force de dihgence et d'opiniâtreté dans le travail. Je me souviens que, ayant à peine quitté la mamelle, et ne sachant pas même encore mes lettres, s'il m'arrivait d'entendre quelqu'un lire un conte , je portais une envie extrême à cette personne-là, me llgurant mille plaisirs, du moment que je pourrais de moi-même, et sans l'aide d'autrui, lire et m'amuser comme elle. Plus tard, ayant su le faire, mais n'ayant point encore appris à écrire, si je voyais quelqu'un ouvrir et lire une lettre , je pensais combien il me serait agréable de communiquer et de causer de même avec un camarade.
Ces regrets étaient l'aiguillon de mes études. Je le sentais, en apprenant la grammaire et les autres sciences à l'égard desquelles je me forgeais des motifs pour m'animer à les connaître et à m'en pénétrer. Ces heureuses dispositions n'échappaient point à mes maîtres ; aussi, dans le but de les favoriser, et durant cette période de cinq ans que je passai
dans les classes inférieures, tantôt ils me faisaient des présents, tantôt nie décernaient le prix à la suite d'un concours. L'un d'eux avait un tel attachement, une si grande tendresse pour moi, qu'ayant su que j'avais été, en jouant, très-grièvement blessé à la tête d'un coup de pierre, il en conçut tout à coup les plus vives alarmes. Il en tomba même malade et courut danger de mort. Avec de tels appuis, il ne m'était pas difficile de mépriser les envieux. Aussi, ai-je toujours aimé ce noble collège de Caen , ce théâtre des exercices de mon adolescence. Toutes les fois que j'ai pu le revoir, c'a été pour moi le comble de la joie; je pensais alors rajeunir et remonter le cours de mes premières années.
Ce que saint Augustin dit avoir senti au commencement de ses études, c'est-à-dire de l'aversion pour le grec*, je l'éprouvai moi-même. Mais je ne fus pas longtemps à reconnaître l'utilité de cette langue, et, dès ce moment, je travaillai avec ardeur à réparer les suites de mon antipathie. Cependant, j'avais dès-lors un penchant irrésistible pour la poésie, et mon esprit bouillonnait, attisé par je ne sais quel souffle mystérieux. Des vers bien tournés étaient, selon moi, le comble de la gloire. Quelque sujet donc qui se présentât, je le mettais tout de suite en vers, comme aussi tout ce que je disais était vers. Et, parce que j'avais remarqué que la poésie classique était entremêlée, assaisonnée de fables de l'antiquité, j'avais résolu de les si bien apprendre, qu'il ne fût pas aisé de trouver parmi mes condisciples quelqu'un qui les sût mieux que moi. Ce goût pour la poésie eût peut-être produit de bons fruits, s'il n'eût été gâté par les sottes recommandations du précepteur que j'avais alors. Cet homme, au lieu de me proposer pour uniques modèles Virgile, Horace, Ovide et les autres poètes, nos maîtres et nos guides les plus sûrs dans les sentiers du Painasse, les avait arrachés de mes mains pour leur substituer