‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 21 sur 59 · Chronic. orient., pag · texte numérisé non relu

Chronic. orient., pag

Sarrasin. 11 était venu à Caen pour assister aux obsèques de son père, membre du corps des trésoriers de France. Je regardais avec une extrême curiosité cet homme déjà célèbre, bien que sa réputation ne fût que commencée.

3Ies deux sœurs, Marie et Suzanne, avaient été retirées des mains de nos tantes les dominicaines, où elles étaient en pension, et ramenées à Caen chez la tante Gilles. Peu d'années après, elles firent des mariages très-avantageux. 3Iarie eut plusieurs enfants qui se multiplièrent eux-mêmes à l'infini. Suzanne n'eut qu'un fils qui ne vécut pas longtemps.

Ayant achevé mes humanités, et déjà mûr pour la philosophie, quoique je n'eusse pas encore quatorze ans, débarrassé enfin de la dangereuse compagnie de mes cousins, je devins, à mon grand avantage, pensionnaire et élève d'Antoine Halle, professeur royal à Caen'. C'était un homme très-savant; il avait acquis en outre dans la poésie un nom célèbre, qu'il rendit plus célèbre encore en publiant ses vers, sur la fin de sa vie. Il s'était également distingué par sa grande habileté dans la géographie, qu'il avait professée publiquement à l'université de Caen. Mais j'ignorais tout à fait cette science ; je n'en savais pas même le premier mot. Halle ne put souffrir en moi plus longtemps cette honteuse ignorance, et comme il voyait d'ailleurs que j'étais consumé du désir d'apprendre et de savoir, il résolut, soit dans ses

1. Né à Bazanville, vers 1592, mort en 1676. II a laissé quelques Poésies «[ui n'ont pas eu, depuis sa mort, autant de réputation que, au témoignage de Huet , elles en eurent durant sa vie , et un Traité sur la grammaire. — Halle (Henri), son frère, professa le droit avec un grand succès à Caen , et mourut en 1G88. — HalIé (Pierre) , qui n'était pas , à ce qu'il paraît , de la même famille, né à Baveux en 1611, mort à Paris en 1689, fut professeur de droit canon "a l'université de Paris, et régent du collège d'Harcouit. Il a publié des Harangues latines, quelques écrits de jurisprudence peu remarquables , des Poésies et deux Tragédies tirées de l'Écriture sainte. Il sera parlé de Henri et de Pierre dans la suite de ces Mémoires.

leçons publiques, soit par des leçons particulières, 'de m'initier aux études géographiques. De ces rapports intimes et fréquents, non-seulement je recueillis des fruits qui témoignaient de mes progrès dans la géographie, mais je m'en aidai pour corriger plusieurs erreurs dont j'étais imbu depuis mon enfance. Il avait une bienveillance ou plutôt une tendresse pour moi singulière, et il me la conserva si constamment jusqu'à la fin de sa vie, qu'étant près de mourir, la mort étant dans ses yeux et le dernier souffle sur ses lèvres, il fit approcher de lui Guillaume Pyron, docte commentateur de Claudien, et lui dit : « Vous savez très-bien, mon cher Pvron, quelle a été, tant que j'ai vécu, mon affection pour Huet ; veuillez donc lui faire saA oir que si près que je sois de la mort, je n'oublie pas notre ancienne amitié, et que je le conjure de persévérer religieusement, ainsi qu'il a fait jusqu'ici, dans l'observation et le souvenir de cette amitié. « A ces mots, il expira. Oui, âme pure, jusqu'à présent, j'ai obéi à ta dernière volonté, et certes j'y obéirai tant que je vivrai. Et si mes vœux, si mes prières ont quelque pouvoir près de Dieu, je le conjure de toutes mes forces de t'admettre au partage de sa gloire et de son éternelle félicité.

Dans le temps que j'étudiais sous Halle, il était recteur du collège Dubois, à Caen, et Antoine Gosselin, d Amiens S professeur royal et prêtre de la paroisse de la Sainte-Vierge, y enseignait la rhétorique en présence d'un grand concours d'auditeurs. Nourri de l'étude des lettres grecques et latines, Gosselin se livrait depuis longtemps et avec fruit à la recherche des antiquités romaines. Il eut fait sagement de s'en tenir à ce genre de recherche. Car, ayant voulu les étendre aux antiquités gauloises, et ayant même écrit un livre sur ce sujet, il parut bien à quelques ignorants qu'il

1. Ne vers i ôSO, morl eu 1U45 à Caeu. On a de lui peu d écrits. Le prin- ' ;pal esl Historia veterum Gallorum, Caen, 1636, in-8.

avait atteint sou but, mais il prêta le flanc à la critique des habiles gens, entre autres du savant le plus consommé dans les littératures abstruses, c'est-à-dire Bochart. Celui-ci, dans une lettre remplie d'érudition et adressée à Moisant de BrieuxS marqua Gosselin d'un stigmate indélébile.

C est alors que je commençai mes études philosophiques sous Pierre Mambrun, jésuite', lequel, après avoir enseigné la rhétorique à Paris , durant quatre ans , aux applaudissements de tous , vint professer à Caen la philosophie , comme pour se reposer de ses fatigues dans le sein de cette noble discipline. Devenu son élève, je fus apprécié et aimé de lui de telle sorte qu'il résolut de prendre un soin tout particuHer de mon insiruction. 11 me faisait venir chez lui, même pendant les vacances, prétendant qu'il en agissait ainsi envers moi, comme autrefois Platon avec ses disciples, auxquels, en vertu d'une loi qu'il avait faite et qui

1. Né a Caeu, fondateur de l'Académie de ceUe ville et conseiller au parlement de Melz, il mourut en 1674. On a de lui des Lettres et des Poésies latines, Caen, 1669 , in-12, qui ne sont guère au-dessus du médiocre, à l'exception du poëme sur le Coq qui fut, dit Baillet, fort estimé des connaisseurs; un essai sur l'Origine de quelques coutumes anciennes et de plusieurs façons de parler triviales, Caen, 1672, in-12, livre très-curieux et fort rare qui mériterait l'honneur d'une secondé édition.

2. Né à Clermont-Ferrand en 1600, il mourut professeur de théologie à la Flèche, en 1661. « C'était, dit Baillet (t. V, p. 245], un des plus parfaits et des plus accomplis d'entre les imitateurs de Virgile autant qu'il paraît par la forme extérieure de ses vers, par le nombre de ses livres , et par les trois genres de poésie auxquels il s'est appliqué. Nous avons de lui des Églogues ^ des Géorgiques ou quatre livres de la Culture de l'âme et de Vesprit , in-12, 1661, à la Flèche, et un poëme héroïque en douze livres, appelé Constantin ou Vidolâtrie terrassée, in-12, à Amsterdam, 1669. Il serait a souhaiter qu'il eut aussi bien imité l'esprit ou l'àme de sou modèle qu'il a bien pris son économie et suivi sa route. Peu de gens étaient plus capables de le faire que lui. Il possédait le fonds de son Virgile et il savait parfaitement les règles de l'ai t poétique , comme il Ta fait voir dans la Dissertation péripatéiique qu'il a faite sur le poëme épique, in-f°, 1U61, à la Fièche, a la suite de ses poésies, et iu-4", 1652, à Paris; de sorte que ce n'est pas sans fondement que M. Ménage l'appell grand poète et grand critique tout ensemble. »

était affichée aux portes de la classe , il interdisait l'entrée de son cours , s'ils n'avaient au moins quelque teinture de géométrie.

Je me mis donc à la géométrie , sous la direction de Mambrun. J'en étais à la sixième proposition d'Euclide, lorsque je fus forcé de quitter mon maître et de partir pour la campagne. Je n'avais fait qu'effleurer la géométrie, mais il m'en était resté une passion si vive de connaître cette belle science, que je passais les jours et les nuits à l'apprendre, et sentais presque du dégoût pour les autres études qui m'avaient jusqu'alors si agréablement occupé. Je refusai même à la philosophie tous les soins que réclamaient la dignité et la grandeur de cette science. Tout enfin, à l'exception de la géométrie , me donnait des nausées. Mambrun , le premier auteur du mal, me blâmait fort; il tâchait, par des admonitions fréquentes, de me corriger, de me rappeler au devoir. Il me disait qu'il n'y avait rien de plus contradictoire que de mépriser la philosophie et de lui préférer la géométrie , quand il ne fallait apprendre la géométrie que pour le besoin de la philosophie. Mais il n'obtint rien de moi, sinon que j'en usai envers lui avec plus de circonspection, que je dissimulai la passion dont j'étais dévoré, et que j'accordai un peu plus à la philosophie, jusqu'à ce que les deux ans marqués pour l'achèvement du cours fussent écoulés.

Environ le même temps, arriva une compagnie de dominicains, de l'observance la plus rigide. Ils venaient rétablir, dans un couvent de notre ville, la sévérité de l'ancienne discipline qui en avait complètement disparu. La nouveauté de cette règle , qui consistait en pratiques extérieures de piété , me charma au point que j'eus le plus grand désir d'être admis dans cette congrégation, et je le demandai aussitôt avec instance au père supérieur, qui était un personnage d'une sainteté de mœurs primitive. Il fut loin de s'y opposer; mais la ville tout entière le \it d'un mauvais œil, s'imaginant que j'avais été séduit par les moines. Il veut

même des gens qui vinrent trouver le supérieur, et qui lui firent les plus horribles menaces, s'il persistait, disaient-ils, et ainsi qu'ils se l'étaient faussement persuadé , à influencer un jeune imprudent par ses paroles artificieuses. Pour mes parents, ils me tinrent longtemps prisonnier chez eux, malgré ma résistance , mais sans me priver toutefois de leur affection. C'est ainsi que fut rompu un projet que j'avais cru d'abord formé sous l'inspiration de Dieu. Et encore qu'au sentiment de beaucoup de gens il ait été conçu avec une légèreté de jeune homme (ce dont j'avais fini par convenir moi-même;, cependant, lorsque, docile aux remontrances unanimes de mes amis, je l'abandonnai , je ne laissai pas d'y reconnaître la voix de Dieu, qui déjà daignait m'appeler à lui pour me sauver des vanités et des souillures de ce monde. J'avais fait hautement le vœu, dès ma plus tendre enfance, de m'enrôler un jour sous la bannière du Christ; je sentais souvent s'échapper du plus profond de mon cœur les élans enflammés de cette pieuse pensée ; mais mon caractère turbulent, esclave des vains désirs et des futilités mondaines, les compiimait aussitôt. Un jour enfin la grâce victorieuse mit un frein au pécheur qui luttait et regimbait, et je lui rendis les armes. En attendant , je fus reçu membre de la pieuse confrérie , instituée pour célébrer les louanges de la sainte Vierge, dans le collège des jésuites de Caen et dans toutes leurs autres maisons. Mambrun en était le chef, et je crus devoir faire de lui mon guide dans la voie du ciel, comme il l'avait été dans celle de la science.

Devenu plus circonspect avec l'âge et plus juste appréciateur des choses , quoique je ne me repentisse pas de m'ètre appliqué à la géométrie, je commençai à m'apercevoir combien j'avais nui à mes connaissances httéraires , en néghgeant la philosophie, de laquelle les anciens ont dit qu'aucun bien plus désirable n'avait été donné et ne sérail donné de Dieu à l'homme. En réfléchissant souvent, et non sans inquiétude, à tout cela, je pensai que je réparerais le

dommage que je Di'étais causé, si, remontant la carrière que j'avais parcourue, je revenais sur mes études philosophiques. Je me disais, après tout, que je n'avais pas encore dix-sept ans, tandis que la plupart des anciens philosophes, en si haute estime aujourd'hui parmi nous, avaient abordé la philosophie dans l'âge mûr seulement, et presque dans la vieillesse. Je complais aussi sur l'autorité de Mamhrun, dont l'amitié pour moi croissait de jour en jour. M'étant ouvert à lui à ce sujet, il m'embrassa avec effusion, disant qu'il n'approuvait pas seulement mon dessein, mais que luimême avait déjà pensé à me le suggérer, à en favoriser l'exécution, « à condition, ajoutait-il, que vous mettrez de coté tous les hvres de géométrie. » La condition me parut dure ; je l'acceptai néanmoins, et laissai là tout mon attirai] géométrique et astronomique. Je me remis donc bravement à la philosophie ; mes premières études, toutes superficielles qu'elles avaient été, ne m'y servirent pas médiocrement; et l'excellente méthode d'investigation, en usage chez les géomètres, m'y aida bien davantage.

Tandis que je suis tout entier à cette étude, celui-là même qui m'y avait rappelé, Mambrun, m'ordonne tout à coup de l'interrompre et de reprendre les mathématiques. Il disait qu'il était juste que je recueiUisse quelques fruits de la peine extrême que je m'étais donnée pour les apprendre, qu'il avait jugé à propos d'ouvrir une conférence solennelle où je répondrais publiquement sur toutes les parties de cette science , qu'il connaissait ce dont j'étais capable à cet égard, et qu'il répondait du succès. Je suivis les conseils de ce sage maître, pensant qu'il me connaissait mieux que je ne me connaissais moi-même. La dispute eut lieu devant une assemblée nombreuse de personnes de la ville , auxquelles la nouveauté du spectacle parut agréer singidièrement. On ne se rappelait pas avoir vu rien de pareil à Caen , où il ne manquait pas d'ailleurs d'érudits.

Dans cette vaste carrière des mathématiques, où j'étais

entré de moi-même , Mambrim me donna pour modérateur et poiu' o:uide Érard Billet jésuite lorrain, qui professait alors la théologie morale à Gaen. C'était un très-habile homme dans les sciences abstraites ; mais sa vertu ardente et sa modestie singulière n'en laissaient rien apercevoir. 11 mit un soin particulier à m'instruire, et les leçons de cet excellent maître m'eussent profité à bien d'autres égards, s'il n'eût péri bientôt après dans un naufrage , comme il allait, entraîné par son zèle, convertir les peuples de TAmérique.

Je connus aussi , à la même époque, Georges Fournier ', autre jésuite qui , dans un ouvrage remarquable d'hydrographie publié en français, et dans d'autres écrits, avait déjà fait voir ce dont il était capable dans les travaux de ce genre. Gette connaissance, j'en fais hautement l'aveu, me fut extrêmement utile. Une autre ne me le fut pas moins : ce fut celle de Pierre Gautruche ^ collègue de Fournier, dont les différents ouvrages , principalement ceux qui regardent l'étude de la littérature, ont enrichi la république des lettres.

Descartes publia dans ce temps-là les principes de sa secte, et, comme durant les trois années précédentes, j'avais fort

1. Le P. Bille fut l'objet d'attaques sérieuses pour certaines propositions casuistiques qu'il avait énoncées concernant la simonie et la juridiction des papes. Pascal, dans ses Lettres au Provincial (lettre XII), y fait a'iusion.

2. Né à Caen , en 1605, mort à la Flèche en 1G52. Il professa d'abord les humanités et les mathématiques au collège de Tournai, fut ensuite aumônier de la marine royale, visita en cette qualité les côtes d'Asie, et acquit des connaissances assez étendues en hydrographie. On a de lui : Commentaires géographiques , PaT\s , i642, in-12; l'hydrographie contenant la théorie et la pratique de toutes les parties de la navigation ^ Paris, 1667, ln-f°; Asiœ nova descriptio..., Paris, 1G5G, in-f°, etc.

3. Né à Orléans, en 1602. Il professa successivement les humanités, la philosophie, la théologie et les malhémathiques, dans les collèges de son institut. li mourut à Caen , en 1681, laissant une Histoire sainte avec l'explication des points controversés de la religion chrétienne, 1696, 4 vol. in-12; 3Iathemaficœ totius institutio, Caen, 1633, 1659, in-8j Institutio totins philosophix..., 1653, 4 vol. in-12, etc.

cultivé la philosophie et m'étais pénétré de ses préceptes et de ses dogmes, j'eus un \iolent désir de connaître ceux de Descartes , et je n'eus pas de cesse que je ne me procurasse son livre et ne le parcourusse en diligence. Il me serait difficile de dire quel enthousiasme excitèrent en moi, jeune encore et ne sachant rien des anciennes sectes philosophiques, la nouveauté de celte méthode et ces merveilles éblouissantes issues des principes les plus simples et les plus clairs , et la masse compacte des mondes, et la nature des choses naissant pour ainsi dire d'elles-mêmes à la vie. Durant plusieurs années, j'appartins corps et âme au cartésianisme, d'autant que je le voyais exercer sur les personnages les plus graves et les plus doctes de l'Allemagne et de la Hollande une sorte de fascination.

Après avoir enseigné la philosophie à Caen, Mambrun vint h Paris, où il l'enseigna de nouveau pendant quatre ans; puis, il fut envoyé à la Flèche, où il passa le reste de sa vie, c'est-à-dire environ neuf ans à professer la théologie; il était digne assurément d'un auditoire plus illustre. En même temps , il occupait ses loisirs à cultiver la poésie ; il publia même d'excellentes productions qui lui firent un éternel honneur parmi les vrais amants des Muses. L'éloignement et l'absence, que nous adoucîmes par un commerce de lettres fréquent, ne diminuèrent en aucune façon notre amitié. Je ne pus m'empècher, toutefois, poussé par le désir d'embrasser mon ancien maître , de faire de temps en temps des courses à la Flèche , comme si j'eusse prévu que j'aurais bientôt la douleur de le perdre. Mais le souvenir de notre délicieuse intimité est demeuré dans mon cœur pour n'en sortir jamais. « Que la terre vous soit légère ! Que vos urnes recèlent un éternel printemps, ô vous qui voulûtes que vos enfants respectassent dans un maître la sainte autorité du père S ou regardassent un maître comme un père

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