‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 23 sur 59 · Quinlilien, livre · texte numérisé non relu

Quinlilien, livre

2. CeUe lettre de Joseph Scaliger à Douza esl la première de son recueil. Elle a été aussi imprimée à part, et Scioppius l'a reproduite dans son Scaliger hypodolimacus. Voir aussi le Triumvirat littéraire au XVI* siècle, par le traducteur de ces Mémoires, pag. 168.

parcoums ensuite avec soin les antres poètes grecs, en consultant les anciennes scolies qui sont la vraie source de toute l'histoire mythologique. De là, je passai aux historiens, parmi lesquels ayant trouvé Thucydide trop difficile, je le quittai pour un temps, jusqu'à ce que je fusse en état, avec Taide et les conseils de Pétau, de surmonter ses difficultés.

Lorsqu'il me parut que j'avais acquis une connaissance assez étendue de la langue grecque, je résolus de me hasarder à faire voir ma mesure à ce sujet, en traduisant en latin un auteur grec dont je ne possédasse aucune traduction. De ce genre était la Pastorale de Longus. Je la rendis en latin, ne sachant guère jusqu'à quel point la licence et l'impureté de cet auteur, que je n'avais point encore lu, pouvait corrompre les mœurs de la jeunesse. Bochart ne le savait pas davantage, lequel j'avais consulté sur mon projet et qui ne l'avait pas désapprouvé.

Je n'étais pas tellement ahsorbé par ma passion pour les lettres grecques , que je négligeasse Thébreu et que je n'y consacrasse tous les jours quelques heures. A la fin, je me dégoûtai de ma méthode , trop lente et trop molle pour une étude si importante que celle de l'Écriture. Je m'y remis avec plus d'ardeur quelques années après (en 1681) ; et durant trente ans , à dater de cette époque , il ne se passa pas un jour, sans que j'employasse deux ou trois heures, soit à lire la Bible , soit à hre les rabbins , quelque empêchement qu'y apportassent et les affaires et les voyages. Je lus ainsi toute la sainte Écriture, depuis le commencement jusqu'à la fin, vingt-quatre fois.

Puisque j'ai commencé de donner l'histoire de mes études, j'ajouterai ceci, que je suis plein de reconnaissance pour la grâce singulière que j'ai reçue de Dieu, ayant été formé par lui de telle sorte, que, non-seulement pendant que j'étais jeune et vigoureux, mais encore depuis que je suis affaibli par l'âge, je n'ai jamais senti la moindre faligue de mes lectures continuelles, de mon existence séden-

taire, et du prolongement de mes veilles. Jamais je ne succombai à l'ennui ; jamais la pâleur de l'oisiveté ne flétrit mon visage; je quittais mes livres toujours frais et dispos, même après six ou sept heures de contension d'esprit. Souvent même alors j'étais gai et chantais à moi et aux Muses, contrairement à la plupart qui quittent le travail, tristes et épuisés. Il me paraît donc que la race des médecins ne fait pas preuve d'un grand jugement , lorsqu'elle pose en principe général que les forces du corps s'affaiblissent dans l'inaction, se nourrissent et se fortifient par le mouvement. Combien ai-je connu d'hommes de lettres qui arrivèrent avec une santé ferme jusqu'à la dernière vieillesse? Je voyais souvent, étant jeune, le docte Jacques Sirmond, alors presque centenaire, mais dont le corps était sain, quoiqu'il ne lui donnât point d'exercice. Je le trouvais pour ainsi dire couché parmi ses livres , rarement sorti , et ne prenant de relâche (si on peut employer ce mot dans le cas dont il s'agit) que ce qu'en exigeaient ses entretiens avec ses amis sur des matières sérieuses et de littérature. Combien ai-je vu de vieillards décrépits, mais en bonne santé, suivre le barreau, ou passer leurs jours dans la pieuse, uniforme et constante tranquillité du cloître! Combien d'artisans dont la vie est recluse! Au contraire, que de laboureurs, de chasseurs, de voyageurs, d'hommes de cheval, de maîtres d'armes, de maîtres de danse et autres, dont les professions exigent du mouvement, qui, fatigués, usés avant le temps par un exercice continuel , livrent à la vieillesse un corps infirme et impotent!

Cependant mon attention était toute à la Géographie sacrée de Bochart, qui depuis longtemps déjà était sous presse. Comme, en la lisant, je comparais cette abondance inépuisable d'érudition sacrée et profane avec ma petite et chétive provision, c'était une vraie douleur pour mes yeux, (xXytiowv ôfj.;j.aTo)v, et un motif considérable pour déplorer mon indigence. Il me parut alors que si j'allais trouver l'auteur

môme, et que je cherchasse à me her avec lui, je m'approprierais quelque chose de ses richesses, en m'aidaut de ses avis. Celte conjecture était fondée. Bocliart m'accueillit avec courtoisie et bonté, et déjà je pus prévoir et espérer que nous deviendrions bons amis. Mais comme c'était le temps des plus ardentes controverses entre les catholiques et les calvinistes, et que Bochart était ministre de cette dernière secte , il fut convenu entre lui et moi que , pour ôter au moins tout prétexte de suspecter la pureté de ma foi, nous nous verrions en secret, presque toujours la nuit et sans témoin. Eh bien! dans celte intimité de plusieurs années, je puis protester que jamais il n*y eut entre nous, je ne dirai pas une dispute, mais une simple conversation sur les points de la rehgion chrétienne alors les plus controversés. L'un et l'autre nous évitâmes toujours avec soin cet écueil. Une fois seulement, nous touchâmes à la question du culte des images, à l'occasion de quelques tableaux peints que nous voyions dans les temples luthériens; mais nous le fîmes avec délicatesse, amicalement et toujours en restant fort en deçà de la dispute. Bochart ne contredit pas même à une seule de mes observations sur Origène, que j'avais soumises à son examen, et dont plusieurs offraient matière à la controverse. Mais enfin, et bien longtemps après, nos esprits s'étant exaspérés pour des motifs que je dirai plus loin, nous disputâmes avec une vivacité qui alla jysqu'à l'aigreur sur le sentiment d'Origène touchant l'Eucharistie et l'invocation des anges. Comme cette dispute a élé pubhée, je n'en dirai ici pas davantage.

Bochart voyant que dans l'âge de l'adolescence j'étais si plein de zèle pour les lettres grecques, que tantôt je lui adressais des questions siu' les auteurs grecs , tantôt je lui faisais part de ce que j'avais observé moi-même, excitait encore mon ardeur à aller en avant , et m'exhortait vivement à écrire l'histoire de la littérature grecque, ainsi qu'à former un corps des auteurs en cette langue , afin que ce

que Gérard Vossius avait si heureusement fait pour les historiens grecs, je le fisse moi-même pour les autres écrivains de la même nation. C'était une œuvre immense, demandant beaucoup de temps et de travail, utile et presque indispensable; mais j'aimais mieux qu'un autre que moi l'entreprît. Ainsi, mon intimité avec Bochart était entière, et toute la direction de mes études réglée sur ses avis. La reine Christine l'ayant appelé en Suède, je m'offris pour l'accompagner dans ce voyage. Avant de raconter cet épisode , je dois faire mention de quelques illustres personnages qui étaient mes amis , de ceux surtout dont le mérite et la science ont tant contribué à la gloire littéraire de Caen. De ce nombre était Etienne Cahaignes', parent d'un autre Cahaignes qui écrivit assez élégamment les éloges des hommes illustres de notre ville. Parmi les lettres de Joseph Scahger, je voudrais qu'on lût celle qu'il écrivit à Jacques Cahaignes, médecin de Caen , après en avoir reçu , accompagnée d'une lettre extrêmement polie, une de ces jolies bourses brodées qui étaient alors un objet particulièremont célèbre de l'industrie de Caen. Jacques avait chargé Etienne, qui allait étudier en Hollande, d'offrir de sa part ce présent à Scahger. De retour à Caen, Etienne y fut reçu médecin, et il était le mien comme aussi mon ami. Je l'ouïs raconter avec agrément beaucoup de choses relatives à Scaliger. Il disait entre autres qu'aussitôt qi^'il lui eut présenté la bourse et qu'il l'eut posée sm' une table où elle était vue de tous les assistants , la princesse d'Orange vint faire une visite à Scaliger, lequel

1. Élienne, quoique médecin, n'a laissé aucun ouvrage sur son art. Mais il cultivait la peinture , il fil , comme on le voit ici, le portrait de Joseph Scaliger La lettre de ce dernier, a laquelle il est fait allusion, est la 265' du livre 111, de l'édition de Leyde, 1627, in-8. — Jacques, parent du précédent , fut professeur de médecine à l'université de Caen. Il naquit dans cette ville en 1548, et mourut en 1612. Il a laissé la Première centurie des hommes illustres de Caen, en latin, lf;09, in-4°; deux Traités en latin sur les fièvres, ICIC, et sur les maladies de la tête, I6t8, dans lesquels on reconnaît le bon praticien.

lui fit cadeau de la bourse. Cahaignes, ayant quelque talent en peinture, demanda la permission à Scaliger de faire son portrait en couleurs. Scaliger le lui permit volontiers , et posa à cet effet. J'ai vu ce portrait qui ne diffère pas beaucoup des autres du même personnage qu'on voit partout. L'année suivante, Scaliger étant mort, Cahaignes fut convié aux obsèques et honoré de la triste prérogative de tenir un des quatre coins du poêle. On avait choisi pour cela deux Français nobles, parce que Scaliger était Français, et deux Hollandais nobles, parce qu'il habitait la Hollande. Cahaignes, à la vente de la bibholhèque de Scaliger, acheta plusieurs livres ayant les marges pleines de notes écrites de sa main, dont il me permit lusage, et que son fils, excellent homme, m'a donnés depuis.

Mes richesses littéraires s'accrurent encore de quelques lettres écrites à différentes époques et en français par le même Scaliger à Jacques Daléchamp, de Caen , où il exerçait alors la médecine ^ A la mort de Daléchamp, tout ce qu'il avait laissé fut, par l'ordre de ses héritiers, transporté à Caen. C'est à leur générosité que je suis redevable de ces lettres de Scaliger, et en outre de quelques autres de Cujas en grec et en latin , parfaitement bien écrites , quoique très-= facilement et comme par un homme d'humeur nonchalante et distrait. D'autres beaux livres portant les traces glorieuses de la main et de la science de Scaliger me furent aussi donnés hbéralement par Etienne Lemoine , qui les avait achetés à la vente de la bibliothèque d'Heinsius. Parmi eux était le De emendatione temporum, de la première édition, avec quan-

1. Né à Caen en lol3, mort a Lyou ea 15S0, où il exerçait la médecine depuis 1552. Il est surtout reconimandable par son édition à^Âlhénée , la meilleure jusqu'à celle de Ca?aubon ; il l'accompagna d'uue traduction latine et de notes plutôt que de commentaires proprement dits. H Iraduisil également, mais en français, Paul d'Égine, Galien et Cœlius Aureliauus. Uu lui doit en outre une édition de Pline l'Ancien . 1587, iu-fol., et une Histovia generalis plantanuv^ Lyon, 1580, qui l'ut traduite en français par Jean Desmoulins, Lyon, 1615.

tité de corrections, de notes et d'additions sur lesquelles furent faites les éditions postérieures.

En ce temps-là florissaient à Caen dans les lettres grecques deux autres personnages, à savoir Louis Thouroude, de Rouen \ et Jacques Le Paulmier de Grentemesnil , de Vandœuvre'. Ce dernier faisait bien les vers grecs; ils avaient une couleur et un parfum d'antiquité, et, quoique écrits dans un âge avancé, respiraient le feu de la jeunesse. De ce genre sont la pièce De venatione rusticulœ (de la chasse de la bécasse), dédiée et envoyée à Bochart avec une couple de ces oiseaux, et celle en l'honneur de la naissance du sérénissime dauphin. Le Paulmier écrivait également bien la prose grecque. Je me souviens qu'étant allé un jour le voir à Vandœuvre, il me lut une espèce d'histoire écrite par lui-même en langue grecque^ assez amusante, assaisonnée de sel attique et nullement dépourvue de l'élégance de l'ancienne Grèce.

1. Thouroude était destiné d'abord à être médecin; il renonça ensuite à l'élude de la médecine pour se livrer tout entier à la littérature. Les disputes sur la grâce, alors très-vives, lui firent tellement approfondir cette matière qu'après avoir lu tout ce qu'on avait écrit là-dessus, il se retira du monde el entra k la Chartreuse de Val-Dieu, non loin de la Trappe. 11 en trouva les austérités au-dessus de ses forces, ([uitta celte maison el revint à Caen, où il reprit ses éludes littéraires. C'est alors qu'il entreprit le voyage d'exploration dont parle Huet, el ses travaux sur la géographie de la Grèce. Comme spécimen, il publia quelques éclaircissements sur la campagne de César contre Pompée en lUyrie. Sa mort, arrivée à soixantecinq ans, frustra le public du fruit de ses autres recherches.

2. Né en 1587 en Normandie, mort en 1670. Il était fils de Julien Le Paulmier, habile médecin. 11 partagea son temps entre les lettres el les armes, el eut le poignet ferme à lépée jusque dans sa vieillesse, ainsi qu'on le verra un peu plus loin. Il rendit plusieurs services aux protestants, ses coreligionnaires, et alla combattre , en 1620, dans les rangs des Hollandais contre l'Es|tagne. un a de lui : Exercitationes in auctores grœcos, Leyde, 1068; Grcccœ antique Descriptio, ouvrage plein de savantes recherches, qui ne périt pas, comme dit Huet, mais qui fui publié après sa m.orl par Et. Morin, Leyde, 1678 ; enfin des poésies en grec, latin, français, espagnol el italien. Huel fait de cet homme un éloge mérité à tous égards. Quant "a l'auUe Jacques Le Paulmier, neveu de celui-ci, il embrassa aussi la profession des armes el mourut en 1702. On dit qu'il se trouva à quarante-huit sièges el batailles dont il écrivit la relation.

Le vieillard y racontait les amours du jeune homme. Il travaillait alors h son grand ouvrage Veteris Grœciœ Descriptio, auquel il rapportait toutes ses études. Mais comme cet ouvrage traînait en longueur et que l'auteur était déjà vieux, je conseillai fortement à Le Paulmier de quitter un travail que l'âge, qui s'appesantissait de jour en jour, ne lui permettrait pas d'achever, de donner au public ses nombreuses et savantes observations sur les écrivains des deux langues, et par là de répondre aux vœux , aux besoins des hommes studieiLx et intéressés à ce que tant de corrections écrites aux marges de ses livres , tant d'interprétations de passages obscurs, ne demeurent pas sans emploi. Il ne goûta pas d'abord cet avis; mais, dans la suite, il s'y conforma. Je ne puis me tenir de raconter un fait inouï , incroyable de cet homme qui, déjà voisin de la décrépitude et vivant la plupart du temps à la campagne, dans la société de quelques jeunes gentilshommes campagnards , se mit un jour en tête qu'un d'eux, plus pétulant, plus grossier que les autres, avait dit ou fait quelque chose qui l'avait offensé. Il appela notre homme sur le pré, et le poussa si vivement qu'il le força à demander merci et à rendre son épée."

Le Paulmier avait alors un neveu nommé comme lui Jacques, et fds de son frère. Ce jeune homme était d'un esprit charmant et improvisait si naturellement des vers français, qu'il semblait que ce qui n'était possible aux autres qu'après de longues méditations coulât chez lui de source.

Thouroude, que je viens de nommer, avait formé dans le même temps le projet d'une description de l'ancienne Grèce. Ayant recor^nu qu'il n'y avait plus lieu d'attendre du grand âge de Le Paulmier un ouvrage si vaste et si difficile, et persuadé qu'il ne pouvait, par la seule lecture des monuments anciens, acquérir une connaissance certaine et parfaite des choses s'il ne voyait de ses propres yeux les côtes, les fleuves, les montagnes et les débris des cités, il alla en Grèce, en parcourut plusieurs contrées, en visita les ruines,

en mesura les distances, et prit note de toutes ses découvertes avec l'intention d'en faire usage lorsqu'il aurait rapporté dans sa patrie ce qu'il avait recueilli. 11 avait déjà commencé son ouvrage et m'avait fait voir ses descriptions de rillyrie, de l'Épire, du Péloponnèse et de l'Achaïe ; elles étaient en état d'être publiées, et je l'engageai à le faire sans attendre l'achèvement du reste, comme si je prévoyais ce qui allait arriver. Il mourut bientôt en effet. Ses héritiers, immédiatement après sa mort, mirent au pillage ses manuscrits, ses livres, ses papiers, et, repoussant les libraires qui offraient d'éditer sa description de la Grèce, aimèrent mieux anéantir le fruit de tant d'années, de tant de travaux, de tant de veilles, que d'assurer à la mémoire de leur parent la gloire qu'il avait si bien méritée.

C'était un très-habile helléniste, et j'ai beaucoup profité, je l'avoue, des rapports très-fréquents et presque journaliers que j'avais avec lui. Mais comme il méprisait souverainement la science des autres, si je m'amusais à écrire quelques vers grecs et que je le consultasse à ce sujet, il fronçait le sourcil pour me marquer son dédain et me défendait de prétendre à imiter les anciens jusqu'à ce que, par un exercice long et opiniâtre, je prouvasse que j'en étais capable. Ennuyé de ses mépris, comptant sur mon habileté et peut-être trop prévenu pour elle, je composai deux épigrammes grecques auxquelles je joignis deux épigrammes des anciens et deux autres du moyen âge; je les présentai à Thouroude indistinctement et sans indiquer la date de leur origine; je lui proposai de reconnaître, s'il le pouvait, celles qui m'appartenaient et de donner par là, à ses risques et périls, un témoignage de son exquise perspicacité. Il accepta le défi de mauvaise grâce et ne fut pas heureux dans sa décision, car de mes deux épigrammes il dit que l'une appartenait à l'antiquité, l'autre au moyen âge. Ainsi Thouroude fut joué par moi à peu près de la même manière que Scaliger l'avait été par Muret. Celui-ci ayant fait une épigramme et l'ayant offerte au soi-disant die-

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tateur de la critique comme tirée d'un ancien manuscrit, Scaliger y reconnut des vers frappés à l'antique et eut de la peine à revenir de ce préjugée

L'un de mes amis était encore Jacques Graindorge de Prémont-, qui alors se faisait remarquer à Caen par ses études sur les antiquités romaines et la numismatique, par la finesse, Télégance et l'urbanité de son esprit. J'en ai fait l'éloge dans un autre ouvrage qui est dans les mains de tout le monde et que j'ai dédié à son frère André, rival de ses

1. A dix-liuil an5, Joseph Scaliger avait uue telle opinion de soi, que, à une première lecture, il se piquait déjà de discerner les styles de tous les siècles. Qu'on juge de l'effet, même sur des esprits incompétents, de cette prétention aussi nouvelle que téméraire! A plus forte raison confondaitelle les vieux savants qui, durant toute leur vie, avaient vu leur sagacité mise en défaut Ta où uu écolier se vantail d'avoir des y^ux de lynx. Muret les vengea par un bon tour. Il fit voir un jour quelques vers latins à Scaliger; il les a, dit-il, reçus d'Allemagne; ils sont extraits d'un vieux manuscrit et ont pour auteur Trabéa, poêle comique, contemporain d'Accius; c'est le même Trabéa dont Cicéron vTuscul., IV, 3'0 a cité quelques vers. Scaliger ne doute pas un moment de la véracité de Muret; les vers, selon lui, sont bien de Trabéa : même air, même tournure, même élégance. Or, Muret était l'auteur de ces vers qui sont une imitation d'un passage de Philémon, poète comique grec cité par Plutarque au traité de la Consolation à Apollonius. Muret se vanta d'avoir trompé le critique qui se disait infaillible, et Scaliger, piqué de cette fourbe s'en vengea par ce distique :

Qui rigidœ flammas évaserai aine Tho losue Rumelus , fumos vendidit ille mihi,

€ Vous entendez, dit Costar à M. de Heurles {Apologie, deuxième lettre à M. de Heurles), ces flammes de la rigoureuse Toulouse, et n'avez pas oublié que Muret avait été accusé devant le parlement de a-Aie ville-lk d'un crime qui est puni par le feu. Vous serez bien aise que je vous avertisse que Scaliger supprima les vers de Muret dans sa secot'Je édition, (celle du Yarron'. » [Le Triumvirat littéraire auxvi^ siècle, p. 165.)

2. Antiquaire et littérateur, né en 1G14, a Caen, mort en 1G'j9. Il est l'auteur de quelques dissertations scientifiques qui ont été insérées dans les recueils de Méuioires scientifiques du temps. Huet loue beaucoup iCi sou goût et son savoir; il l'accuse un peu plus loin d'une excessive paresse. — Son frère André, médecin, né en 1616, à Caen, et mort en i676, exerça pendant vingt ans la médecine à Narbonne avec une grande distinction.

^e^tus et aussi mon ami. Celui-ci était depuis vingt ans médecin à Narbonne , lorsque , ayant appris la mort prématurée de son frère, il fut obligé de revenir dans son pays et dans sa famille. Nous fûmes très-inlimement liés durant plusieurs années, car, outre qu'il était très-habile dans la philosophie dont je faisais alors mes seules délices , et surtout dans la physique, il n'était pas non plus étranger à l'étude de l'antiquité et des médailles , et il en avait rapporté une quantité considérable recueillie dans la province narbonnaise. Jacques ne savait pas le grec , et souvent, Thouroude et moi, nous l'avertissions qu'il perdait à cela bien des jouissances. 31ais, nous avions beau l'exhorter sans cesse à l'apprendre , faisant même valoir outre mesure les avantages qu'il en pourrait tirer et qu'il comprenait d'ailleurs très-bien , qu'il aimait mieux , tant il appréhendait le travail , être privé de ces mêmes avantages que de s'imposer de nouveaux soucis. Nous obtînmes pourtant, à force de prières et de reproches, qu'il souffrît que nous combattissions sa paresse, et qu'il se repentît enfin de son ignorance. Il se mit avec tant d'ardeur à réparer le temps perdu, qu'il acquit enfin ce qui avait jusqu'alors manqué à son érudition. Je me souviens d'avoir décidé par cet exemple deux illustres personnages à étudier le grec, Louis de Bourbon , prince de Condé, le plus grand capitaine de notre âge, très-savant en tout, mais principalement dans les antiquités romaines, et M. le duc de Montausier, qui passait un temps considérable à lire les auteurs latins ; mais , réclamés tous deux par des soins plus graves, il eût été difficile qu'ils appliquassent leur esprit à l'étude des règles de la grammaire.

Pour Prémont, il revint à son ancienne paresse, lorsque l'Académie de Caen l'eut pressé jusqu'à l'imporlunité de faire des recherches sur les origines de notre patrie , et de les transmettre à nos descendants. Je n'acceptai moi-même cette lâche qu'après qu'il l'eut nettement déclinée, et donné pour motif Je son refus que toutes les anciennes archives

de Caen avaient été ou pillées pendant les guerres avec les Anglais, ou brûlées, et que le souvenir même de ses anti quités était anéanti. Je prétendais, au contraire, que cei anéantissement des monuments, que cette destruclion des archives, étaient du ressort des investigations historiques, et que celui qui constaterait ce fait pour la science , prouverait du moins qu'il ne peut rien savoir davantage, et que toutes ses recherches à ce sujet sont inutiles. Prémont voyait très-bien cela et le sentait aussi bien que moi , mais il colorait sa paresse d'un vain prétexte, et répétait aussi en plaisantant cet adage italien : Ne rien faire est le plaisir des dieux.

Jusqu'ici l'amour des lettres m'avait tellement subjugué, qu'encore que Tamour de Dieu, dont le germe était en moi, y eût, par les soins de mes maîtres, jeté de profondes racines, il ne laissa pas d'être opprimé par l'autre; et, privé de cette céleste rosée qui est l'effet de la fréquente communion, il s'en fallut peu qu'il ne se flétrît tout à fait. Ajoutez à cela l'exemple de mes jeunes compagnons qui ne respiraient que plaisirs, dissipations, vanités du monde, et n'avaient pas beaucoup de peine à me faire partager leurs goûts et leurs folies. Je courais donc les cercles, ceux de femmes principalement, n'y ayant pas, selon moi, de témoignage plus éclatant de notre politesse, que de plaire au sexe. C'est pourquoi je ne négligeais rien de ce qui pouvait m'attirer ses bonnes grâces, ni le soin minutieux de ma personne, ni l'élégance de ma toilette, ni les visites assidues, ni les vers galants, ni les mots tendres soufflés dans l'oreille, et qui alimentent la passion. J'ai exposé tout cela avec trop peu de réserve dans une lettre écrite en vers à Ménage, qui est dans les mains de tout le monde.

D'un autre côté, mon tuteur voyant se refroidir en moi peu à peu la fougue de l'adolescence, et qu'il était temps de me fortifier le corps par les exercices de la jeunesse , me donna des maîtres d'armes, de danse et d'équitation, pour

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laquelle il avait lui-même beaucoup de goût. Je dansais gauchement, mais à l'escrime et à l'équitation, je l'emportais sur tous, et de manière à exciter l'envie de mes compagnons et des maîtres eux-mêmes. J'étais si leste qu'il suffisait que je touchasse un but avec la main pour que je le touchasse aussi de mes pieds en sautant; si bon coureur, que je laissais derrière moi tous les autres ; si vigoureux, qu'un jour deux forts gaillards étant assis par terre, et tenant un bâton, eux d'un bout et moi de l'autre, ils ne purent ni me l'ôler des mains, ni seulement me faire bouger de place.

Il y avait longtemps déjà, et cela remontait à mon enfance, que j'avais appris à nager sans maître, sans liège, et comme par hasard. L'été, sous prétexte de me rafraîchir, fallais me jeter dans les étangs, dans les rivières, et plusieurs fois le même jour, comme font ordinairement les enfants. Je me baignais un jour dans une rivière que je ne connaissais pas, et dont je n'avais pas sondé la profondeur; je perdis pied tout à coup et me crus perdu. Mais la grandeur du péril me donna de l'énergie; je fis tant des pieds et des mains que je revins à la surface et pus enfin respirer. Cet accident m'apprit que je savais nager; ce dont je ne m'étais pas douté jusque-là. Je devins bientôt habile nageur; je plongeais au plus profond des rivières, d'où je rapportais des coquillages, et pas un de mes compagnons n'était, à cet égard, en état de me le disputer.

Ayant atteint ma vingt et unième année, je devins mon maître, selon la coutume de Normandie, et secouai le joug de mon tuteur. Cet homme m'avait traité durement et chichement, à ce point que pour faire face à mes dépenses de jeune homme, j'étais obligé de recourir à la bourse de mes amis. Je ne saurais nullement approuver cette parcimonie, encore qu'elle semble avoir pour objet d'augmenter le patrimoine des pupilles; elle avilit les âmes des jeunes gens, qu*elle porte à des actes de bassesse et h des industries

malhonnêtes pour soulager leurs l)esoins. Aussi, dorénavant plus à l'aise, je commençai à former d'autres projets , je sentis surtout un désir irrésistible d'aller à Paris, tant pour voir cette ville célèbre elle-même, que les princes de la république des lettres, déjà connus de moi par leur réputation et par leurs écrits. Néanmoins, mon but principal était d'acheter des livres, faute desquels il fallait que mes études languissent ou restassent à peu près suspendues. J'accourus donc bien vite à Paris et plus vite encore chez les libraires. Mais l'argent que j'avais destiné à m'approvisionner dans leurs boutiques fut bientôt épuisé. La même chose m'arriva cent fois dans la suite. Tout l'argent que j'avais pu ramasser, en le dérobant à mes autres plaisirs, les libraires de la rue Saint- Jacques me l'enlevaient jusqu'au dernier sou. D'où il advint que durant toute cette époque de ma jeunesse, mon escarcelle presque toujours vide ne logeait que des araignées. Au contraire, ma bibliothèque était si bien remplie, qu'elle n'avait pas son égale dans tout le pays, ni pour le choix, ni pour le nombre des livres. Ce choix consistait dans les écrivains de Tantiquité , qu'avant tout, j'avais voulu posséder. D'ailleurs, je n'attachais pas la moindre importance à la reliure, qu'elle fût en parchemin ou en maroquin ; je laissais ce luxe aux publicains et aux banquiers. Plus tard, quand je pus me rendre la justice de n'avoir point amassé tant de livres par une vaine ostentation, mais uniquement pour en faire usage, je me souciai peu de les entretenir propres. Si je trouvais, en les lisant, quelque chose qui valût la peine d'être noté, soit pour la correction du texte , soit pour l'éclaircissement des passages, je le notais à la marge. Une pensée toutefois m'obsédait : ce travail de tant d'années, me disais-je, cette masse de volmnes rassemblés à si grands frais pour le plaisir et l'aliment de mon esprit, seront dispersés un jour, ou retourneront dans les boutiques des libraires, ou tomberont dans les mains des sots. Cette idée m'épouvnntait. et

pour enlpecher qu'elle ne se réalisât, je pris une mesure dont il sera parlé dans la suite.

Ces allées et venues perpétuelles et ces longs séjours à Paris ne furent pas seulement employés à me procurer des livres; le soin de rechercher et de voir ces hommes non moins illustres qu'excellents et dont la grande renommée était le prix du leur merveilleuse érudition , les Sirmond d'abord, les Petau^ les Labbe*, les Vavasseur^ les Rapin, les Cossart et les Commire * m'avait aussi préoccupé dès les

1. Jésuite, né à Orléans en 1583, mort à Paris en 1652. Il fut l'un des plus savants personnages de l'Europe. Il professa la philosophie à Bourges, puis la rhétorique et la théologie à Paris, avec une capacité extraordinaire. Demandé par plusieurs princes, et particulièrement par Urbain VllI, il refusa cet honneur, dit la Gazette de Paris du 14 décembre 1G52, tant par modestie que pour obéir à Louis XIII, « qui crut être du bien et de la gloire de son royaume d'y retenir un si grand homme.» 11 eut avec Saumaise, à l'occasion du commentaire de ce dernier sur le traité de Pallio, de Terlullien, des démêlés violents qui donnèrent lieu de part et d'autre à plusieurs écrits. Sa grande réputation lui vient surtout de ses vastes connaissances en chronologie et des progrès qu'il fit faire a cette science. Il a laissé, entre autres grands ouvrages: De doctrina temporum, 1627; Uranologia^ 1630 et 1703-5, 3 vol. in-fol.; Ratio7iarium. temporum, Paris, 1633-34, 2 vol. in-l2 ; Theologica dogmata, Paris, 1644-50, 5 vol. in-fol.

2. Jésuite, né à Bourges en 1607, mort à Paris en 1667. Il a l'honneur d'avoir commencé la célèbre collection des auteurs byzantins. Après avoir professé la rhétorique, la philosophie et la théologie, il quitta l'enseignement pour se livrer à des travaux historiques. Il a laissé soixante-quinze ouvrages, entre autres : le Chronologiste français..., 1666, 5 vol. in-12; Concordia chronologica, technica et historica, 1670, 5 vol. in-fol.; la Bibliothèque des bibliothèques , 1664, et une Collection des conciles^ 18 vol. in-fol., 1671.

3. Jésuite, né en 1G05 à Paray, dansle Charolais,morlàParis en I68i.ll était, au témoignage de l'abbé d'Olivet, le meilleur humaniste de son temps. On voit que Huet n'en fait pas l'éloge comme poète, et Huet est bon juge en fait de poésie. Celles de Vavasseur furent publiées par le |)ère Lucas, son confrère, en 1682, Paris, in-8. Qui n'a pas lu son agréable traité de Ludicra dictione, où il attaque le style et les poètes burlesques, et l'autre qui a pour litre de Epigrammata? Ce sont, sans contredit, les plus remarquables de ses ouvrages, lesquels ont été recueillis et publiés à Amsterdam, 1709, in-fol.

4. Jésuite, né à Amboise en 1625, mort en 1702. Il professa la théologie et ne laissa pas que d'être un poêle latin distingué. Ses poésies se corapo-

premiers jours de mon arrivée. Sirmond, quoique plus que nonagénaire, n'en était pas moins ardent à l'étude et passait les derniers moments de sa vie à commenter et à écrire. Il avait une politesse et une distinction singulières; on reconnaissait aisément l'homme qui avait hanté longtemps les cours de Paris et de Rome. Pour moi que sa réputation de bonté avait prévenu en sa faveur, je fus de sa part l'objet d'une réception qui dépassa encore mon attente; car, presque aussitôt après notre première entreiiie , il m'ouvrit son cœur -ît son cabinet et me donna les meilleurs conseils pour me diriger dans mes études et régler mes mœurs. 11 m'écrivait, en outre, pendant mes absences, les plus charmantes lettres. J'aurais recueilli de cette liaison un plaisir et des avantages infinis, si une mort inattendue, presque subite et qui dans un jeune homme même eût semblé prématurée, ne m'eût ravi ce vieillard. Denis Petau avait des apparences plus froides, quelque chose de grave et de sévère qui disparaissait néanmoins dans un commerce suivi. Je l'avais tellement apprivoisé , à force d'attentions et de zèle, que, quoiqu'il fût absorbé par ses Dogmes théologiques , immense ouvrage où il transporte la théologie du labyrinthe de l'école sur le terrain de l'ancienne Église , ouvert et aplani par les Pères, il ne dédaignait pas de s'abaisser avec moi à des exercices de moindre conséquence, et par là il lui semblait revenir à ses premières années. Comme alors je lisais Thucydide, et que çà et là, principalement dans ses harangues, cet historien est rempli de sentences si obscures qu'au témoignage de Cicéron il est à peine intelligible, toutes les fois que je tombais sur quelque difficulté de ce genre, je m'adressais incontinent à Petau, comme au trépied de la pythie. Il pa-

sent d'odes, de fables, d'épigrammes, d'imitations des psaumes et des prophéties. Le recueil le plus complet a été publié en 1715, et reproduit i)ar Barbou en 1763, in-l2. Le père Gommire travailla au Journal de Trévoux; parmi les morceaux qu'il y inséra, il faut lire ses Remarques sur les poésies de S. Orientius (1701).

raissait charmé de ma hardiesse et de mes imporlunités et souffrait courtoisement que je lui dérobasse ainsi de bonnes heures.

Mon intimité ne fut pas moins grande avec les autres, et particulièrement avec Commire et Rapin , deux poètes célèbres. On sait assez quelles obligations les lettres leur doivent à tous, pour l'énorme quantité de leurs travaux, et à chacun pour le genre qui lui est propre. A qui est étranger Philippe Labbe , cet océan d'érudition ? Quelle contrée de la littérature n'a-t-il pas explorée? Un homme eût pu l'égaler, le surpasser peut-être : c'est Gabriel Cossart. 3Iais cet heureux génie ne pouvait souffrir le travail ; il n'était pas assez avare du temps et frustrait sa gloire de tout ce qu'il dérobait à l'étude. Il est célèbre surtout par un discours improvisé dans une dispute académique, alors que, répondant ex abrupto à la déclamation pleine d'injures d'un professeur fameux, il le réfuta avec esprit et éloquence, aux applaudissements unanimes des principaux membres de l'université de Paris. François Yavasseur se cantonna dans la poésie. Vrai puriste et, pour ainsi dire, à l'affût des élégances de la langue latine, il les observe avec tant de soin que tandis qu'il ambitionne la gloire d'un grammairien habile, il acquiert le triste renom de poëte mou et éreinté. Je l'aimais pourtant et j'en fus aimé à ce point, qu'il voulait me faire part, de préférence à tout autre, de ses poésies et m'en constituer l'arbitre. Commire et Rapin ne s'aventurèrent pas beaucoup au delà des bornes de la poésie. Ce que Rapin a écrit en français est une bagatelle, et quand il l'écrivit il manquait quelque chose à sa provision de science. Mais ses vers sont pleins d'agrément, de douceur et de cette faciUté qui annonce l'enfant gâté des muses. Aussi sont-ils dépourvus du vis poetica et de cet enthousiasme sans lequel , suivant Démocrite, il n'y a pas de grands poètes. Je me souviens avec un plaisir extrême de ce bonhomme ; j'en ai reçu des preuves d'amitié singulières, et tant qu'il a vécu, je l'ai honoré des

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