‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 24 sur 59 · LIVRE · texte numérisé non relu

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marques du plus profond respect. Jean Commire avait autant de facilité et plus de nerf ; il improvisait rapidement. Plus d'une fois je l'ai vu réciter, en se jouant et debout sur un pied , des vers qui semblaient couler de source.

J'eus aussi le plaisir de rencontrer à Paris Etienne Agard de Champs \ jésuite, né à Bourges, et qui avait eu Ihonneur de passer par toutes les dignités de son ordre. Je le connus dans mon enfance; il enseignait alors la rhétorique à Caen. C'était, sous une enveloppe imposante et digne, ime belle intelligence et un esprit très-cultivé. Sa mémoire était d'une étendue et d'une fidélité incroyables. Il l'avait tellement nourrie par l'étude et fortifiée par l'art, qu'ayant entendu réciter une seule fois devant lui- un grand nombre de mots, il les répétait dans le même ordre, faculté merveilleuse dont chacun était ébahi. Il avait été l'objet d'une haute considération de la part de la société, pendant ses disputes avec les jansénistes , ayant alors publié , sous le nom d'Antoine Ricard , un livre où il entreprenait de prouver que Jansénius avait emprunté sa doctrine de Calvin.

Dans cette compagnie de savants hommes que je fréquentais alors, Jean Garnier tenait très-bien sa place*. Il était déjà connu par quelques ouvrages ; mais il le devint bien autrement par son édition de Marins Mercator, lequel vivait au siècle de saint Augustin et qui attaqua vigoureusement

1. Né en 1613, mort à la Flèche en 1701. Il professa la théologie à Reims et à Paris, et fut trois fois provincial de son ordre. Il avait acquis quelque réputation par ses écrits contre le jansénisme, et, député a Rome pour les intérêts de sa société, il avait reçu du pape et des cardinaux de grands compliments. On a de lui, sous le nom d'Antoine Ricard, Disputatio theologica de lihero arhitrio, Paris, 1642, in-12; de HcVresi janseniana..., Paris, 1654, in-fol., etc.

2. Né à Paris en i6i2,mortà Bologne en I68l.ll professa les humanités, la rhétorique, la philosophie et la théologie dans les élahlissements de son ordre. Outrele Marii Mercatoris.... etS.Àugustiniopera..., Paris, 1673, in-fol., il a laissé Organi philos, rydimenta, Paris, 1651, 1677, in4"; Regulr fi dei catholicœ..., Bourses, 1655, in-4"; Thèses de philosophie morale, VaT\>, 1657, etc.

les hérésies de Pelage et de Nestorius. Ce serait une omission coupable que de passer sous silence le concours diligent et fécond que me prêta cet excellent homme, lorsque je dressais l'histoire d'Origène, et qu'il fallait queje plaçasse chaque chose à son rang et suivant l'ordre chronologique.

Je ne dois pas oublier de citer, en dehors de la société des jésuites , les autres savants illustres de cette époque avec qui j'avais contracté amitié. Les principaux sont les frères du Puy, Pierre et Jacques*, dont le nom, ennobli par les vertus de leurs ancêtres et plus encore par les leurs propres, est de soi-même un éloge. Ils étaient d'une grande douceur de mœurs et de plus doues d'un savoir exquis , Pierre surtout , l'intrépide champion de l'indépendance de la couronne de France et des libertés de l'Église gallicane. Le riche trésor de la bibliothèque royale étant confié h leur garde, la plupart des savants alors en renom venaient chaque jour chez eux, et j'assistais avec un plaisir infini à leurs doctes entretiens, depuis le moment surtout où ce noble couple de frères avait eu la bonté de dire du bien de moi à l'illustre assemblée. C'est ainsi que, sans efforts de ma part et non-

1. Du Puy (Pierre), né à Agen en 1^82, mort à Paris en 1G51, conseiller du roi et garde de sa bibliothèque, fut, ainsi que son frère Jacques, l'ami du président de Thou. Il donna ses soins aux éditions de l'Histoire de ce magistrat, qui parurent de 1620 à I02G. Chargé ensuite de travailler à la recherche des droits du roi et à l'investigation du trésor des chartes, il publia un très-grand nombre d'ouvrages dont la nature de son emploi lui facilitait la composition. Les ouvrages sur lesquels est fondée l'épithètede vindex acerrimus immunitatiim Ecclesiœ galUcaiicC, etc., que lui donne Huet, sont le Traité des droits et des libertés de VÉglise gallicane, avec les preuves, Paris, 1G39, 3 v. in-fol., et le Traité de la majorité de nos rois et des régences du royaume, avec les preuves, ibid., 1G55, in-4°. — Jacques, son frère, aussi garde de la bibliothè(iue du roi, né en 158G, mort à Paris eu iGûG, aida Pierre à donner plusieurs éditions de l'Histoire de de Thou. On lui doit en particulier Vindex de tous l s noms propres qui s'y trouvent latinisés, Genève, iGii, in-'i", réimprimé à Ralisbonne en 1G96, in-4", sous le lilre de : Resolutio omriium difficultatum ; Instructions et missions des rois de France et de leurs ambassadeurs ou concile de Trente^ Paris, 1654, in-4°.

obstant mon petit mérile, je me trouvai admis dans l'intimité de tant de grands liommes et que je vis mon nom inscrit sur leurs listes. Parmi eux, François Guyet* était hautement estimé pour son talent poétique. Amant zélé de la saine antiquité, émule des anciens poètes, il ne leur était pas inférieur à beaucoup d'égards, tant ses vers, encore qu'on y souhaiterait un peu de la rouille vénérable de l'ancienne Rome, enchantaient par la rondeur de la phrase et par Tharmonie du nombre. Il fit aussi le métier de critique; mais il y prit trop de licence ; car, en examinant les écrits des anciens, il prononce et décide avec tant d'autorité, qu'on dirait plutôt qu'il monte à l'assaut contre eux. J'ai vu des notes de sa main aux marges du Virgile dont il se servait habituellement; il corrige ce poète avec une liberté sans mesure, il le met en pièces, tellement que s'il l'eût publié dans cet état, on eût cherché Virgile dans Virgile même. Je fus très-lié aussi avec Ismaël Bouillaud ^ qui vivait alors en commun avec les du Puy. L'absence n'interrompit point cette amitié, soit que nous étudiassions, lui à Paris et moi à Caen. Nous nous écrivions sans cesse ; je Tinforniais de toutes mes études, et lui ne me laissait rien ignorer de ce qui se passait chez les savants. Dans ce commerce réciproque nos conditions n'étaient pas égales. Que pouvait dire d'agréable un provincial à un homme qui avait élu domicile dans le sanctuaire même de l'érudition et qui n'en manquait lui-même d'aucune sorte? On n'a qu'à lire son Astronomia philolaica où il rajeunit si bien l'astronomie surannée des anciens pythago-

1. Né à Angers en 1575, mort à Paris en 1655. On a de lui, outre des Notes sur quelques poëtes latins, des poésies lalines de différents genres, entre autres un poërae intitulé : Superstitio furens,sive de morte Henrici Magni carmen, 1610, in-4°.

2. Né en 1614, mort en 1694. Outre les éloges qu'il mérile pour les écrits dont il est ici parlé, il en mérite au<si pour !e spin qu'il prit de réduire en diverses classes, selon les sciences et les arls, le catalogue de la célèbre bibliothèque du président de Thou, catalogue que les trères du Puy avaient mis d'abord dans un ordre alphabétique.

riciens, qu'il pourrait passer pour être rinventeur de cette science, et on n'aura pas de peine à comprendre qu'il se soit élevé si haut parmi les astronomes distingués de ce siècle. D'ailleurs, il a fait voir surabondamment ce dont il était capable en géométrie par son commentaire De lineis spiralibus ; en philosophie, par son édition du livre de Ptolémée ïTepi xp'.Tr,piou xai fjEtxovtxoU , avec la traduction et des notes; dans les belles-lettres, par ses conversations et par sa correspondance avec tous ceux qui l'ont connu.

A mon arrivée à Paris, je ne me liai avec personne plus étroitement qu'avec Gabriel Naudé, que le bruit de son nom et plus encore de ses écrits m'avait depuis longtemps fait connaître. Il était alors garde de la bibliothèque Mazarine. 11 l'avait pourvue de livres recueillis dans tous ses voyages en Europe et avec des peines infinies, et il Tavait tellement augmentée, qu'excepté la bibliothèque royale, aucune en France ne pouvait lui être comparée. Elle fut vendue et dispersée bientôt après pendant la guerre civile. Comme alors je dépensais en achats de livres au delà de ce que me permettaient mes ressources, Naudé me fit rentrer dans de sages limites , m'aida de son argent et de ses conseils, et m'avertit en ami que j'aie à me défier de la friponnerie des libraires.

Peu de temps auparavant était venu à Paris Pierre Lambeccius, de Hambourg S fils de la sœur de Lucas Holstenius. Il administra, dans ces dernières années, avec beaucoup d'honneur, la bibliothèque impériale de Vienne , dont il fit un excellent catalogue. A peine à Paris, il publia ses travaux de critique sur Aulu-Gelle, et s'introduisit chez Naudé. Comme nous nous v rencontrions souvent l'un et l'autre ,

1. Bibliographe allemand, né en 1628 à Hambourg, mort à Vienne en lf)80. Il fut d'abord professeur d'histoire et recteur de l'École illustrer Hambourg; puis, ayant abjuré le luthéranisme, il quitta sa patrie et alla se fixer à Vienne où il fut nommé historiographe et bibliothécaire de l'prapire. Ses Origines hamlmrqpnxpa sont de Hambourg, i6'j?.

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