LIVRE
je fis connaissance avec lui. Cette connaissance devint ensuite une amilié durable, sous les auspices de Naudé, lequel avait tant de goût pour notre jeunesse toute dévouée aux bonnes lettres , qu'il nous invitait souvent à sa campagne , et semblait rajeunir avec nous. Étant venu à Hambourg quelques années après, je me gardai bien de passer dans ces quartiers sans saluer mon ami Lambeccius. Dieu sait quelle chère il me fit ! sans compter qu'il me donna son excellent ouvrage : De originibus hamburgensibus .
Pendant que je travaillais à grossir ma bibliothèque à Paris, je fis un soir la revue des richesses que j'avais acquises. Je fus attiré particulièrement par les Dogmata theologica de Petau , récemment publiés et déjà en grande réputation parmi les érudits. Moi qui connaissais l'auteur, qui l'aimais, qui l'estimais singulièrement, je passai des nuits entières penché sur son livre et captivé par la grandeur de la matière , la beauté du style et une immense érudition. Mais tandis que je pesais la valeur des arguments dont il se sert pour prouver les dogmes , si par hasard un d'eux me semblait faible , ma foi dans le dogme auquel il servait d'appui chancelait aussitôt, parce que je croyais qu'il n'était pas possible de trouver, pour la défense de ce dogme , des raisons plus certaines que celles qui avaient été pesées et apportées par un si grand logicien. Cette opinion téméraire, que j'embrassai avec une légèreté de jeune homme , altéra mes anciennes convictions relativement à certains dogmes de notre sainte religion, et au respect avec lequel je les avais considérés jusque-là. Mes préjugés subsistèrent jusqu'au jour où mon esprit, débarrassé des ténèbres qui Tobscurcissaient , et frappé tout à coup du plus pur éclat de la lumière céleste, me permit enfin d'asseoir ma croyance sur des bases plus profondes et plus inébianlables.
Je revins à Caen avec un renfort considérable pour ma bibliothèque. Pendant que je jouissais à loisir de mes nouvelles richesses et poursuivais doucement mes études, Christine de Suède faisait fort parler d'elle dans le monde entier. On lui faisait honneur, entre autres qualités, de son goût pour les lettres et de la grande faveur et des libérables dont elle comblait les gens de lettres. Elle les mandait de toutes parts à sa cour, et, disait-on, à des conditions dignes de la munificence d'Attale. Il y avait Descartes et Saumaise ; il y avait Isaac Vossius , son maître de grec comme aussi son guide pour l'intelligence des auteurs de l'une et l'autre langue. La reine n'eût pas souffert de passer un seul jour sans en consacrer les meilleures heures à étudier en tête à tête avec lui ; elle poussait le zèle à cet égard jusqu'à prendre sur son sommeil. Il résulta de là que ses forces s'affaiblirent peu à peu, et que la fièvre vint, suivie de prostration et d'amaigrissement. Les médecins avaient beau réclamer, le plus souvent, elle se moquait d'eux. Comme elle avait entendu Vossius parler avec de grands éloges de la science de Bochart , elle devint si désireuse de voir cet homme et de converser avec lui, qu'elle linvila dans les termes les plus honorables à venir près d'elle, et qu'elle ordonna à Vossius de l'en presser lui-même, et de lui écrire lettres sur lettres. Bochart s'y laissa prendre, et encore qu'il fût retenu par les devoirs de son ministère, par les douces habitudes de la vie de famille, par les charmes de l'étude et de loisirs sans troubles, il oublia tout cela pour obéir à la
reine , et ne s'effraya même ni de la longueur du voyage , ni de la perte du temps , ni d'une foule d'autres difficultés. Depuis longtemps j'avais une envie démesurée de voir l'Italie; j'étais sur le point de la satisfaire, lorsque Bochart s'ouvrit à moi de son voyage en Suède, et m'invita sans détour à l'y accompagner. Je balançai d'abord; je comparai les beautés de l'Italie, son printemps presque perpétuel , ses monuments antiques et vénérables , aux rochers pelés de la Suède et à son ciel barbare. Bocliart me parla des merveilles de la Hollande, chantées en vers élégants par Scaliger, les hommes illustres dans les lettres, dont elle abondait alors, ses cités splendides et les restes nombreux d'antiquités gothiques qu'on trouvait dans les rochers du Danemark. Que vous dirai-je enfin? vaincu non pas tant par les raisons que par l'amitié de Bochart, j'obtempérai à sa prière et promis de le suivre. Mais pendant que nous faisions nos préparatifs de départ, je tombai malade tout à coup. Cependant le jour du départ était fixé, et Bochart ne pouvait différer plus longtemps. Un navire hollandais , prêt à mettre à la voile pour la Hollande, nous attendait au Havre, à l'embouchure de la Seine. A ma grande douleur, Bochart se mit en route; mais ma douleur eût été bien plus grande, si je n'avais eu la confiance que notre séparation serait de courte durée. Il alla au Havre par la voie de terre et s'embarqua. Heureusement que les vents du nord empêchèrent le navire de prendre le large; car, comme je me sentais un peu mieux, je commençai de croire que je rejoindrais à temps mon ami. A peine convalescent, je partis de chez moi le 14 avril 1652 et gagnai le Havre en litière couverte. J'arrivai vers midi. Hélas! Bochart avait mis à la voile au lever du soleil! Je m'en consolai toutefois, en voyant que deux autres navires hollandais en rade attendaient la première brise du midi pour partir à leur tour. Les capitaines l'affirmaient du moins, tandis qu'ils attendaient en réalité quelques bâtiments marchands arrivant de Rouen , qu'ils devaient pro-
loger pendant la tra^ ersée. Pour moi qui m'en reposais sur leur parole, je passai onze jours à sécher sur pied dans un mortel ennui. Dieu enfin eut pitié de moi; on s'embarqua et on gagna la haute mer. Comme alors la guerre entre les Anglais et les Hollandais était imminente et qu'elle ne tarda pas longtemps à sévir ^ nous évitâmes avec assez de peine quelques navires anglais, en vigie dans les eaux de Douvres pour surveiller les navires hollandais. Arrivé en Zélande, je visitai Middelbourg, capitale de la province, d'où je m'embarquai de suite sur un bateau qui me transporta en Hollande. Je partis incontinent pour Leyde. Je saluai Saumaise à mon arrivée, et, prévoyant que je ne pourrais rester que quelques jours en cette ville, je m'arrangeai pour être tout à lui durant cet interAalle. Il n'est pas de bons offices et de respects que je ne lui rendisse du moment que je m'aperçus que ces hommages lui étaient agréables. Informé par lui que Bochart n avait point encore quitté Amsterdam, j'écrivis à ce dernier pour lui annoncer mon arrivée. Il en fut si ravi qu'il m'envoya sur-le-champ un jeune homme qu'il avait emmené de Caen avec lui, pour me faire ses compliments et m' amener sans retard. Cette marque de bonté et d'amitié de la part d'un homme que j'aimais moi-même de tout mon cœur, me remplit de joie. Je piquai ma monture et galopai vers Amsterdam, où enfin j'embrassai Bochart. Vossius vint me voir aussitôt ; il me dit honnêtement qu'il
1. Celte guei-re commença sur la difficulté du salut; mais elle avait une cause plus ancienne. Les Anglais accusaient les Hollandais d'infidélité dans le commerce qu'ils avaient fait ensemble, et de leur avoir enlevé une des îles Moluques dès 1623. Les amiraux Black et Tromp commandaient les ttolles anglaise et hollandaise qui eurent divers avantages l'une contre l'autre. Le i5 avril 1654, Cromwel signa un traité avec la Hollande contenant, entre autres, ces trois articles : que les Hollandais reconnaîtraient la souveraineté du pavillon anglais dans la Manche ; que jamais la république n'élirait aucun prince de la maison d'Orange pour slathouder ni pour amiral; que les Hollandais abandonneraient absolument les intérêts de Cb^rles Sluarl.
espérait que le long- voyage que nous allions entreprendre nous serait à tous deux non-seulement une occasion de faire connaissance, mais encore de contracter une amitié solide; qu'il avait préparé pour lui et Bochart une voiture commode, et qu'il m'y avait ménagé une place, si je voulais bien l'accepter. «< Sans doute, lui dis-je, et je vous suis très-reconnaissant d'un pareil service. » Quatre jours après, nous partîmes d'Amsterdam. Quand nous fûmes à Utrecht, la même maladie qui m'avait retenu à Caen me visita de nouveau. Elle nous força de rester quelques jours à Utrecht et de consulter Henri Duroy S médecin distingué et philosophe plus distingué encore. Je savais qu'il avait donné d'abord dans le cartésianisme , et été lui-même un des séides de Descartes, mais qu'il s'était dégoûté de cette doctrine, non sans offenser Descartes par ce revirement. Aussi, après quelques mots échangés sur ma maladie et sur les remèdes à y appliquer, nous parlâmes longuement du cartésianisme. Il ne le méprisait pas tout à fait; il avouait au contraire qu'il devait beaucoup à son chef, et il s'exprimait sur Descartes en termes magnifiques.
Nous arrivâmes h Hardenberg, dans TOveryssel. Il sera, je pense, agréable au lecteur de connaître les cérémonies usitées dans cette ville pour l'élection du consul , telles que nous les avons apprises des habitants. Je les ai déjà racontées dans une pièce de vers sur mon voyage en Suède, adressés à Chapelain , et qui font partie du recueil de mes poésies; je ne laisserai pas de les rapporter ici de nouveau '.
Dans Hardenberg nous entrons à nuit close. Certains vieux us y sont plaisante chose :
1. Médecin et professeur à Utrecht, né dans celle ville en lo9S, mort en 1679. On a de lui un grand nombre d'ouvrages de médecine, de physique et d'histoire naturelle.
2. Le lecteur me pardonnera de m'être amusé a les traduire en vers. C'est la seule fois du reste «lue j'aie pris celte licence.
Quand le consul se retire , et qu'il faut Pour cet emploi faire un choix convenable , Des gens à barbe , et longue , et vénérable , De toutes parts , à la voix d'un hérault , Sont convoqués à l'entour d'une table.
La table est ronde et si haute, dit-on, Qu'elle est un point dappui pour le menton. Sur un signal ouverte est la séance , Chacun étant à table jusqu'au cou.
Quand au milieu , bravant la bienséance , On pose... quoi? Vous le dirai-je? un pou I Or, le barbu vers qui cette vermine Avec effort se guindé et s'achemine , Par l'assistance est consul proclamé Et par la ville ensuite est acclamé.
Lorsque nous eûmes passé Pillustre ville de Brème , nous arrivâmes à Closterseven , gros bourg ainsi appelé de ses sept cloîtres. Nous y vîmes im couvent de religieuses , trèsflorissant autrefois, mais qui depuis avait reçu des luthériens une destination nouvelle. Un très-petit nombre de religieuses, restées fidèles au culte catholique, habitaient encore quelques cellules dévastées qu'on leur avait assignées pour demeures. Naguère très-nombreuses, elles n'étaient plus alors que cinq. Nous en rencontrâmes une logée dans les murs ruinés de ce vaste édifice. Elle gagnait à peine de quoi vivre à filer, était par conséquent très-pauvre et ne laissait pas d'être propre. Je fus heureux, je l'avoue, de retrouver au milieu de ces décombres du catholicisme des restes vivants et intacts de ma religion ; je le dis à la sœur, qui à son tour m'exprima toute sa joie de voir un catholique parmi tant de mes compagnons qui étaient étrangers à ce culte. M'offrant alors sa main à baiser, suivant la coutume des Allemandes, et levant les yeux au ciel, elle pria Dieu mentalement d'étendre sa protection sur moi , et marqua pieusement de sa main le signe de la croix sur mon
front. Certes , ce fut pour moi un triste et bien douloureux spectacle que la dévastation de ces splendides monuments de la piété antique, que ces nouveautés profanes substituées au vrai culte de Dieu , que cet asile préparé à l'erreur et à l'impiété, là où la vérité avait été honorée et sanctifiée.
Après une longue traite , nous arrivâmes enfin à Copenhague , capitale du Danemark. Cette ville est agréablement située et d'un aspect aussi beau que le comporte un ciel boréal. L'ayant d'abord visitée, je montai ensuite dans la tour de l'observatoire , près du collège royal. Cette tour fut élevée pour observer les astres, par le roi Christian ÏV, après qu'il eut , à force de mauvais traitements, contraint de partir Tycho-Brahé, le père de l'astronomie. Ce prince avait pensé qu'il adoucirait par cette œuvre remarquable les regrets qu'avaient laissés aux Danois le départ de ce grand homme et le transport de ses instruments astronomiques en Allemagne. Pour construire cette tour, il avait consulté Christian Longomontanus ^ , qui avait vécu quelques années avec Tycho-Brahé. Elle est ronde et très-haute. On n'y monte pas par des escaliers , mais au moyen d'une pente douce qui permet aux voitures d'arriver jusqu'à la plateforme. Elle touche à un temple dont une partie tombait de vétusté et qu'on réparait alors. Nous découvrîmes, au miheu des débris , quelques grosses pierres avec des inscriptions runiques, comme il y en a beaucoup en Danemark, en Suède, dans les contrées et dans les îles voisines. Nous en avons souvent fait la remarque. Ces caractères sont, dit-on, l'ancienne écriture des Goths, et l'opmion commune des
1. Astronome, né en 1562 à Laengsberg (Jutland), d'où il prit ce nom de Longomontanus. Il fut disciple de Tycho-Brahé. Ileutle rectorat du gymnase de Viborg, enseigna les mathématiques à Copenhague, et mourut dans cette ville en 1647. On a de lui Asnonomiada/nca, Amsterdam, 1622. Il cherche a concilier Tycho-Brahé avec Copernic, et admet pour cela le mouvement diurne de la terre, tout eu rejetant le mouvement annuel. Il croyait avoir trouvé la quadrature du cercle.
52 MÉxMOlRES DE D. HUET.
peuples de ce pays est que leurs ancêtres ont transmis à la postérité dans ces monuments grossiers le souvenir de leurs hauts faits et la gloire de leurs grands hommes. Devenus toutefois à peu près ilhsibles par l'action corrosive du temps, ils eussent entièrement péri, si le sagace et infatigable Olaûs Wormius n'eût arraché aux outrages des siècles futurs les derniers vestiges de cette langue'. Il avait rassemblé avec les soins les plus intelHgents tous les produits de la nature ou de l'art , remarquables par leur rareté ou leur singularité , que le hasard lui avait offerts dans ces âpres climats. Aussi, la première chose que se proposait un ami du vrai mérite et de la science, en arrivant à Copenhague, était de tâcher d'obtenir, à force de politesses et de respects , l'amitié de \Vormius , et de voir ses trésors littéraires. C'est à quoi mes compagnons ne manquèrent pas. Bochart parle', et La Peyrère^ en avait parlé avant lui, d'une dent de baleine du Groenland qu'on voyait dans son cabinet, et que le vulgaire ignorant croit être une corne de licorne.
1. Wormius (Olaiis), médecin et antiquaire, né en 1688, dans le Jutland, fut reçu docteur à Bâie, et occupa successivement à Copenhague les chaires de langue grecque, de physique et de médecine. Il y mourut en 1654, recteur de l'Académie, laissant entre autres ouvrages spécimen lexici runici, Copenhague, 1650, in-fol., fruit de ses études sur la littérature runique, ainsi que Talslioé, seu monumejitum stroense in Scanid, ibid, 1628, in-4°; Musjsum TFormianum, Leyde, 1655, in-fol., figures, et des ouvrages de philologie et d'histoire.