‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 27 sur 59 · Entre autres Gassendi · texte numérisé non relu

Entre autres Gassendi

ric II, roi de Danemark, retint dans ce pays Tycho, au moment où il se disposait à le quitter pour aller se fixer h Baie.

Il y a dans le détroit qu'on appelle le Sund, une petite île du nom d'Huen, aux rivages en pente douce, et qui s'élève de telle sorte au-dessus des flots, que la vue en est accessible de tous les côtés. Ce séjour parut au roi singulière • ment propre aux études et aux observations de Tycho. Il le manda aussitôt, lui offrit l'île en usufruit (car elle est du domaine royal), et lui permit de l'habiter. Il lui alloua, de plus, d'amples revenus, et lui promit que son aide ne lui manquerait jamais, soit qu'il fallut bâtir dans File, soit qu'il fallût le pourvoir d'instruments astronomiques. Tycho accepta avec joie et reconnaissance, et se hâta de jeter les fondements du château d'Urianenbourg. La première pierre en fut posée le 8 août 1576, par Charles Dauzée, ambassadeur de France en Danemark ; circonstance que Tycho rechercha comme un honneur et considéra comme tel. Quand j'étais enfant, j'avais souvent regardé l'estampe de ce bâtiment dans les œuvres de Tycho, qui étaient chez Gilles Macé, mon parent; j'avais entendu Macé lui-même raconter une foule d'anecdotes sur Tycho ; toutes ces choses s'étaient imprimées si fortement dans mon esprit, que, ne me souciant plus de quoi que ce soit, ni même de Copenhague, je sentis un violent désir de voir de mes propres yeux les objets qui n'avaient de cor|)s que dans ma mémoire. Mais j'eus beau presser mes compagnons d'entreprendre ce pèlerinage, mes exhortations et mes prières ne les attendrirent nullement; ils s'intéressaient fort peu à la science astronomique. Un d'eux pourtant consentit h m'accompagner. Je louai un bateau, et à la faveur d'une bonne brise du sud, nous touchâmes à Huen le 24 mai 1652. Les uns appellent cette île Venusia; les autres Scarlet. Je suppose que l'origine de ce dernier nom remonte à un événement qui m'a été rapporté par des personnes bien informées, et qui eut Ueu sous le

règne de Frédéric II. Quelques Anglais s'étaient vantés à Copenhague que si le roi voulait leur vendre l'ile, ils lui donneraient en payement autant de drap anglais de la couleur qu'on nomme écarlate, qu'il en faudrait pour entourer les rivages de File, avec une pièce d'or par chaque pli de l'étoffe. Le roi fort inconsidérément accepta l'offre, n'ayant pas réfléchi que si les Anglais fortifiaient Tile, ils pour* raient fermer le Sund avec leurs flottes, et supprimer les droits de péage qu'y lève la couronne de Danemark. Mieux avisé, le roi résolut de garder son île. Mais il était inquiet, parce que, ayant donné sa parole, il ne voulait pas paraître la violer. Un fou, de l'espèce de ceux qu'on voit dans les cours, lui suggéra cet expédient : « Pourquoi t'inquiéter, mon cher roi? Que ne dis-tu que tu tiendras ta parole, et que tu vendras Huen, à condition que les acheteurs transporteront aussitôt leur marchandise dans la mer anglaise ; qu'ils ont perdu la tète s'ils ont espéré que tu souffrirais qu'ils s'établissent à ta porte? » On loua fort le sage conseil de ce fou, et les vues des Anglais furent déjouées. De là vint, je pense, que le nom de Scarlet est resté à l'île.

A peine débarqués, nous gagnâmes un petit village, le seul qui fût dans l'île. Nous fûmes reçus par le ministre luthérien, suivant la coutume générale en Danemark et en Suède où le clergé est très-hospitaUer , et où les maisons des ministres sont ouvertes aiLx voyageurs qui n'y sont point rançonnés; on ne leur demande que le remboursement pur et simple des avances qui ont été faites pour eux. Cet usage me paraît conforme à la piété chrétienne, et digne d'être pris pour exemple par tous les peuples qui professent la religion de Jésus-Christ. On en a reporté le mérite aux rois , lesquels permirent , dit-on , au clergé de la campagne, de tenir des espèces d'hôtelleries, à la condition d'y recevoir les étrangers. Il est sûr, du moins que chez ces peuples septentrionaux, on tient particulièrement il honneur de remplir les devoirs de l'hospitahté. Celle

dont nous tûmes l'objot fut affectueuse. Après quelques moments de repos, je fis une foule de questions à notre hôte, ainsi qu'à d'autres insulaires, sur Tycho et sur le château d'Urianenbourg, qui était l'ohjet de ma visite. Eh bien, à ma grande surprise, ces noms leur étaient inconnus ; personne même n'en avait seulement ouï parler. Cependant, ayant appris qu'il y avaitdans l'île un vieillard qu'on disait très-âgé , je l'envoyai quérir et lui demandai s'il n'avait pas eu connaissance autrefois d'un certain Tycho- Brahé, et du château d'Urianenbourg, bâti et habité par lui pendant vingt et un ans. Il me répondit que non-seulement il avait connu Tycho et Urianenbourg , mais qu'il avait été pendant quelque temps un des domestiques de Tycho, et mis la main à l'œuvre lors de la construction du château. Tycho, selon lui, était irritable, colère et violent, maltraitait fort ses domestiques et ses vassaux , s'enivrait et courait les femmes. Il en avait épousé une de la plus basse extraction; elle était de Knudstrup, village où il était né. 11 en eut plusieurs enfants. On tenait cette alliance pour déshonorante; l'illustre famille Brahé en avait été très-offensée. Ce bonhomme ajouta que si j'étais venu dans l'île pour voir Urianenbourg, j'avais pris une peine inutile, vu que le château avait été rasé, et qu'il en restait à peine des parties de mur. Je lui demandai pourquoi, ainsi que je l'avais déjà demandé à quelques savants de Copenhague ; sa réponse ni les leurs ne s'accordaient entre elles. Selon les uns, Tycho, avant de quitter le Danemark, avait détruit de ses mains son ouvrage, tandis qu'il est constant que tout ce qu'il possédait à Urianenbourg demeura confié à la garde d'un fermier et de quelques serviteurs ; car l'usufruit de la terre lui avait été donné sa vie durant par le roi Frédéric. Selon d'autres, ce sont les troupes suédoises qui, ayant fait une invasion dans l'île, commirent tous ces ravages : circonstances que n'eût point ignorées le vieillard. Pour lui, il en accusait les tempêtes et les ouragans qui régnent sur

le détroit du Sund. Bâti en matériaux légers, l'édifice avait cédé d'autanl plus racilement, que les courtisans qui avaient obtenu du roi, après Tycho, la concession de l'île, s'étaient fort peu souciés d'entretenir un édifice uniquement propre à des travaux astronomiques.

Par là, il est aisé de comprendre combien est peu de chose cette gloire que nous poursuivons, en y dépensant toutes nos forces. Qu'a recherché Tycho, par ses longues et ardentes études, sinon la gloire? L'aspect d'une mort prochaine n'éteignit même pas en lui la passion qu'il avait pour elle ; car étant près d'expirer, il se berçait de l'espoir consolant que la postérité n'oublierait pas ses services, et il ferma les yeux en murmurant plusieurs fois ces paroles : *« Plaise à Dieu que je n'aie pas vécu en vain ! » At-il recueilli, je le demande, le prix de ses œuvres, celui qui a été en butte à la haine d'un roi et des grands ; qui a vu ses labeurs méprisés et soi-même empêché par un arrêt de continuer ses observations astronomiques; qui, exproprié de sa maison, chassé de sa patrie, réfugié sur un sol étranger et vivant du pain d'autrui, a fmi sa vie entouré de quelques amis, laissant les instruments qu'il avait inventés et exécutés à si grands frais, à la merci d'étrangers rapaces et ignorants? Ces instruments devinrent en effet , peu d'années après, la proie des troupes palatines, lesquelles, en les détruisant, condamnèrent les enfants de Tycho à vivre dans l'obscurité, et presque dans l'indigence. Telle est la fin des espérances humaines I Voilà où aboutit cet amour insensé de la gloire, auquel se laissent conduire les âmes les plus généreuses, alléchées par les vains discours du \ailgaire et les bruits de la renommée I Mais la renommée , fille des opinions des hommes, souvent fausses et presque toujours incertaines et légères, va s'affaiblissant à mesure que les années s'écoulent, et la plupart du temps s'évanouit dans l'oubli de la postérité.

Gassendi a donné en détail les motifs pour lesquels Tycho

b8 MÉ3I0IRES DE D. HUET.

fut contraint de s'expatrier ^ J'ai recueilli à Copenhague, d'hommes qui professent un grand respect pour le nom de Tycho , des laits qui se rattachent à cette circonstance , dignes d'être rapportés, et dont Gassendi n'a point parlé. Quoique Tycho n'ait jamais rien dit des mauvais traitements qu'il essuya en Danemark, que même, loin de se plaindre du roi Christian , il ait cherché à l'excuser , il est hors de doute qu'il encourut la disgrâce de ce prince et perdit, avec la faveur de la cour, tous les bienfaits qu'il en avait reçus jadis. Il savait seulement que les rois ont le bras long, et il eut la prudence de dissimuler son ressentiment. Voici quelle fut, dit-on, l'origine de sa disgrâce.

L'ambassadeur d'Angleterre en Danemark avait amené avec lui un mâtin d'une grosseur extraordinaire. Tycho n'eut pas plutôt vu cet animal, qu'il demanda à l'ambassadeur de le lui donner pour en faire le chien de garde du château d'Urianenbourg ; mais Christophe Walchandorp , maître de la cour, avait aussi envie du mâtin. L'ambassadeur, craignant d'offenser ces deux personnages, dit qu'il ne le donnerait ni à l'un, ni à l'autre; mais il promit, dès qu'il retournerait en Angleterre, de leur en envoyer un à chacun, ce qu'il exécuta. L'un des deux chiens ayant paru plus gros que l'autre, Walchandorp voulut l'avoir et le roi le lui adjugea, nonobstant les réclamations de Tycho. Irrité de cette décision, et ne sachant pas d'ailleurs contenir sa colère, Tycho tint sur le roi quelques propos imprudents qui furent rapportés incontinent à Sa Majesté par le maître de la cour. De là le courroux du roi et la disgrâce de l'astronome.

Nous voulûmes, avant tout, voir le roi. L'heure étant venue où il va au temple avec toutes les personnes de sa suite, nous nous fîmes conduire dans une galerie supérieure de l'édifice d'où nous pouvions voir facilement le cortège.

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