VitaTychonJibAY
Comme j'ai la vue faible, élant de ceux que les Grecs appellent myopes, et que je me servais de lunettes depuis mon enfance pour voir de loin, je les mis sur mon nez, tant pour regarder l'assistance que le roi, principalement, et la reine assise à côté de lui. Je fis cela avec si peu de précaution et de tact, que, occupé à regarder les autres, je ne vis pas que j'étais moi-même regardé et que mon attitude inconvenante était l'objet de la curiosité générale. Le roi surtout me vit , qui , ainsi que l'ai su plus tard , se plaignit hautement à dîner de la tenue irrespectueuse en sa présence des étrangers admis dans le temple, où , par moquerie, sans doute, ils Pavaient regardé à travers de petits ronds de verre. Quoique le temps pressât et que nous ne pussions rester davantage, nous ne voidions pourtant pas quitter Copenhague sans offrir nos hommages au roi. Mais, craignant de l'avoir offusqué, nous jugeâmes prudent de partir au plus tôt , moi pour Huen , avec mon compagnon , les autres poiu* Elsenem', ville située à l'entrée même du Sund.
J'arrivai moi-même en cette ville après ma visite aux ruines de Tycho. Nous allâmes faire une promenade sur le détroit pour y voir les navires qui y stationnaient, les ims pour acquitter le péage, les autres pour le recevoir, le tout au grand profit de Sa Majesté danoise. On nous dit là qu'un riche marchand de Hollande, originaire du palatinat rhénan , nommé Louis Geer, ayant obtenu en Suède une concession de mines de cuivre, faisait un commerce si considérable de ce métal, que, des seuls droits prélevés au passage du Sund , le roi de Danemark augmentait énormément ses revenus. Comme l'appétit vient en mangeant, les receveurs royaux élevèrent les droits, usant de force à l'égard de ceux qui se refusaient à les payer. Mais Geer opposa la force h la force. Un beau matin, vingt de ses vaisseaux armés en guerre arrivent dans le détroit et tirent une vengeance éclatante de ces vexations.
6u MÉMOIRES DE D. HUET.
En traversant les campagnes du Danemark, nous vîmes souvent des cadavres de voleurs et de loups pendus à des potences, et des petits couteaux plantés dans ces potences au bas de la poutre ou arbre qui en est la pièce principale. Nous demandâmes aux habitants l'explication de ce dernier fait; ils nous répondirent que ces petits couteaux avaient été plantés par des gens qui avaient depuis longtemps la fièvre ou toute autre maladie ; qu'on croyait communément qu'en faisant sauter le couteau d'un autre avec son propre couteau, et celui-ci prenant la place de celui-là, on transmettait sa maladie au propriétaire du couteau déplacé. J'ai autrefois mis ce conte en vers :
Là , vous voyez des carcasses de loups, Pendus, mêlés à des corps de filous, etc.
Après avoir passé la frontière danoise, nous arrivâmes h Helmstadt, la première ville suédoise* qu'on rencontrait alors. Là nous trouvâmes, le 28 mai, un messager de la reine qui enjoignit à Vossius de reprendre le chemin de la Hollande et de ne pas revenir en Suède qu'il n'ait donné satisfaction à Saumaise de l'outrage que ce dernier disait savoir reçu de lui. Il était vrai que Vossius, pour une caue futile, avait osé appeler Saumaise le dernier des professeurs devant le recteur de 1 université de Leyde. Vossius donc nous fit ses adieux et retourna en Hollande. Le même personnage qui lui avait apporté Tordre de la reine devait nous accompagner et nous servir de guide dans notre route. En avançant dans l'Ostrogothie, sur les bords du lac Wetter, nous traversâmes des prairies bigarrées de cette sorte de fleurs qu'on nomme hjs des vallées, et qui exhalaient un parfum que nous croyions inconnu aux odorats septentrionaux. Nous cueillîmes des fraises dans les bois, et nous vîmes dans les environs de Stockholm les bois eux-mêmes