‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 36 sur 59 · LIVRE · texte numérisé non relu

LIVRE

cul l'iclcc de les anne.\ci' à mes poésies (iii'il avait eu la l)onlé de faire i ''imprimer à Utrcclit.

Les objets (jue j'avais rapportes de Suède n'ayant pu être transportés à travers les Flandres, j'avais dû les laisser à la frontière de Hollande, où ils étaient arrêtés depnis denx ans. Et comme le vif mais secret désir que j'avais dès l'enfance d'entrer dans les ordres , avait pris racine en mon cœur, et que l'entreprise déjà commencée de traduire et d'illustrer Origène, semblait cadrer à merveille avec ce goût , je souhaitais passionnément de recouvrer les matériaux que j'avais amassés pour cet ouvrage, afin de ne m'occuper plus que de travaux convenables à quiconque revêt un caractère sacré. La paix faite entre les Anglais et les Hollandais , et la mer devenue libre, mes bagages, malles, caisses et autres effets m'arrivèrent enfin. Je goûtai à loisir et avec délices les fruits que j'avais récoltés, ensuite je les mis sous clef. Mon premier soin fut de relire les commentaires d'Origènes , que j'avais transcrits, de les traduire en latin, et d'y joindre, avec mes observations, tout ce que je pouvais trouver d'écrits du même auteur et de la même nature. Bochart vint un jour chez moi et voulut que je lui montrasse ma copie des commentaires, pour rehre plus attentivement le passage sur l'Eucharistie, si controversé et qui a été le sujet de tant de disputes. Ce passage remplissait presque une page entière ; mais il y avait une ligne qui me paraissait offrir un sens douteux, comme s'il y eût manqué quelques mots. N'en étant bien sûr, je consultai un ancien manuscrit de la Bibliothèque royale de Paris, et reconnus que, dans ma trop grande précipitation à copier, j'avais omis quelques mots de peu ou de nulle importance en copiant deux fois la même ligne. Saint Jérôme a remarqué que pareille faute arrive souvent aux copistes. Avec l'aide de ce manusiiit, je rétablis le passage tel qu'il devait être. Mais aveuglé par l'esprit départi et tout plein d'un zèle furieux, ne se souvenant plus ni de notre ancienne amitié, ni de Texpérience

qu'il avait faite de ma bonne foi, Bochaii écrivit à ses coreligionnaires, dans tous les pays de TEurope, que j'avais falsifié Origène. J'eus un chagrin profond de cette calomnie et de l'attentat inouï fait à mon honneur par la main d'un ami ; je le lui reprochai doucement , mais je n'en obtins pas la plus légère satisfaction. Ce procédé inique et barbare rompit pour jamais, à ma très-grande douleur, une amitié qui s'était affermie par un commerce de tant d'années et par tant de bons offices réciproques ^

Depuis lors , toute mon attention , tous mes soins furent pour Origène; que si j'en étais détourné pour une autre étude , je ne faisais sur ce nouveau terrain qu'une excursion et continuais d'habiter, pour ainsi dire, tout entier dans Origène. Mais comme j'étais souvent obligé de demander ç'à et là des secours, principalement à la Bibliothèque royale où je savais que plusieurs écrits d' Origène étaient enfouis, comme il me fallut pour cela faire de fréquents voyages, l'œuvre traîna en longueur et ne fut achevée qu'au bout de plus de dix ans. C'est ce que j'ai exphqué au long dans mes prolégomènes des commentaires. Mon travail s'était accru d'un autre dont j'avais pensé devoir faire précéder cette édition. Car, tandis que je m'appliquais avec ardeur à traduire mon texte en latin , à en donner une version exacte et concise, à ne pas m'en écarter de l'épaisseur d'un ongle, il me vint tout à coup un scrupule : cette méthode de traduire était-elle la juste, la vraie méthode? plairait-elle à ce siècle qui semblait n'avoir de goût que pour les traductions libres et paraphrasées? Cette question n'étant point alors décidée, et, qui plus est, les savants ne l'ayant pas même agitée sérieusement, je pris la résolution d'en faire l'objet d'un traité particulier, dans lequel je m'efforçai de réprimer la licence effrénée des traducteurs, et surtout de faire ren-

I Voir la lellre de Bocharl à Huel et la réponse de celui-ci dans le l. I", p. 1 et suiv. du Recueil de Dissertations , de l'abbé Tilladet.

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