LIVRE
Irer dans de sages limites ceux qui se mêlent de traduire les livres sacrés. Si ces limites eussent été respectées par ces bourreaux qui prennent audacieusement toutes les licences possibles dans leurs interprétations , le sens pur et primitif de ses livres fut resté intact. Ce traité fut le premier fruit de mes études, un appel au jugement des hommes de savoir, un essai de la faveur populaire. Il fut , ainsi que moi, loué magnifiquement par Antoine Halle, autrefois mon précepteur, dans une pièce de vers pompeuse où Ton eût dit qu'il célébrait, comme venant de lui-même et comme lui étant due cette faculté d'écrire en latin qui m'était propre. Ce témoignage de Tamitié de mon excellent maître me plut alors infiniment, et je m'en fais gloire encore aujourd'hui.
Quand mon livre de l'interprétation fut publié , je vis arriver chez moi J. B. Cotélier\ homme profondément érudit , voué entièrement au grec et au latin , et à la correction, à l'épuration des ouvrages des Pères. Il m'avertit amicalement que je m'étais trompé quelque part, mais que je pouvais réparer cette erreur sur les exemplaires qui n'étaient pas encore livrés. Je reconnus là sa bonté, et j*avouai l'erreur; toutefois, je l'avais déjà remarquée et je lui fis voir que je l'avais aussi corrigée sur mon manuscrit.
Pendant ce temps-là, je composais de petites pièces de vers, à l'exemple de mes confrères de l'Académie, lesquels s'exerçaient avec succès dans ce genre de poésie facile, m'invitaient à faire comme eux et me fatiguaient souvent de leurs prières. C'est ainsi que je me conformais aux mœurs
1. Né à Nîmes en 1627. li fut employé avec Ducange à la révision du catalogue des manuscrits grecs de la Bibliollièque du roi , puis nommé professeur de langue grecque au collège royal. Outre ses éditions des Homélies de saint Chrysostôme , 1661 , in-4°, des Lettres de saint Clément et des OEiivres des Pères qui ont vécu dans les temps apostoliques , 1672 , 2 vol. in-f", il a laissé en manuscrit des Mélanges sur les antiquités ecclésiastiques , 9 vol. in-f" , qui sont à la Bibliothèque du roi.
JOO 31ÉM01KES DE D. IlLET.
(Je mon i)ays iialal, et iiiaintenais aulanl qu'il clail en moi Tancienne gloire de Caeii. Car il y a longtemps déjà que cette ville a ravi le prix du rhylhme aux autres villes de France. On dit assez plaisamment que les autres villes font des vers dans les chambres , mais qu'à Caen on les l'ait dans les boutiques. J'ai expliqué ce proverbe dans mes Origines de Caen.
Je commençai alors à être compté pour quelque chose parmi les amis des bonnes lettres. L'art de la critique était florissant, et quiconque arrivait à la gloire d'érudit s'y portait avec tant d'ardeur que toute étude n'avait plus pour objet que de corriger les auteurs anciens, de rétablir des lettres omises, combler des lacunes, redresser des sentences tronquées et discerner des fragments corrompus et intercalés. On y employait des conjectures subtiles qui faisaient impression par une fausse apparence de vérité , et qui obtenaient crédit, en dépit de leurs mensonges et de leurs artifices. On faisait des dépenses considérables pour se procurer de toutes parts d'anciens exemplaires, à l'aide desquels on corrigeait les fautes des plus récents, soit qu'elles vinssent de l'ignorance ou de l'outrecuidance des copistes, soit que le temps, le frottement ou les lacérations en fussent la cause. Il fallut chercher à cela un remède, et le seul était dans la critique dont l'invention est attribuée à Aristole. Plusieurs s'y exercèrent dans la suite chez les Grecs et chez les Romains , et la reconnaissance des savants n'a pas permis que leurs noms périssent dans la mémoire des hommes. La critique était aussi connue des Hébreux. Ceux qui l'exerçaient étaient appelés masorèlhes *. Les livres saints ont été
1 . Masorèlhes ou massorèles (les) , du mol hébreux massora , tradition, sonl des docteurs juifs qui aidèrent à fixer, d'après les manuscrils et la tradition orale, la leçon du texte sacré, en y ajoutant les points-voyelles , pour remplacer les voyelles qu'on n'écrit poinî en hébreu. L'origine de ces points-voyelles est fort incertaine : elle a été attribuée aux docteurs de l'école de Tibériade, à Esdras et même à Moï<e ; mais elle ne paraît pas
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c\[iOs{ts aii\ inômes désordres que les aiilrcs; on en a rassfMnÏjlf* cl publié les safianliîs. Kl c^Mtes, aprrs los lioiiibles ténèbres on Inrenl ensevelis pr-ndanl laid d'années le monde einélien et la littérature, il lut heureux que la critique déharrassAl Tantiquilé des souillures qui la dérobaient aux rcjiards et servît en quelque sorte de sa;re-lV;mme à la renaissance des lettres. Maintenant que, ai)rès tant de temps et tant de soins employés à corriger les anciens livres et à les rétablir dans leur splendeur primitive, les lettres ont recouvré tout leur éclat, passer sa vie entière à retaire la même besogne, comme Gruter, Le Févre et beaucoup d'autres, sans espoir d'en être autrement récompensé, c'est, selon moi, une occupation miséiable et qui ne sied qu'à de petits esprits. Je conviens d'ailleurs qu'elle est nécessaire, mais elle n'en est pas moins basse comme le métier des sarcleurs que j'occn[)e h arracher les mauvaises herbes de mon jardin , tandis que je recueille et mange les fruits.
L'habileté dans les langues, qui était alors en grande laveur parmi les érudits et dont l'étude était poussée jusqu'à la folie, ne me paraissait yms mériter plus de louanges. Je sais sans doute que les langues ont leur utilité, leur nécessité, et qu'on ne peut acquérir une connaissance certaine de l'anliquité d'où nous vient ce qu'il y a de meilleur dans les lettres, sans le secours des langues de ces peuples qui ont inventé les sciences, les ont cultivées et nous les ont transmises; mais il ne faut les considérer que comme des servantes auxquelles on ne doit faire la cour qiu; pour arriver plus sûrement aux maîtresses, c'est-à-dire aux sciences ellesmêmes. Ainsi, les langues sont les clefs au moyen desquelles on ouvre les portes du s;ivoir, et ceux qui, satisfaits de les posséder, s'arrêtent sur le seuil et ne pénètrent pas dans le sanctuaire, ressemblent aux portiers qui, pour avoir les
remonter plus tiaiil «jue le ix* .siècle IMiJhi<Miis savants liêhraLsarits ont crmibatlu celle innovalion, notamment (>a|»|>el et Mas( lef
clefs de plusieurs portes, n'en couchent pas moins en dehors des appartements.
Tandis que je m'efforçais d'acquérir une parfaite connaissance de l'antiquité et de pénétrer jusqu'aux sources mômes de rérudilion, soit que je consultasse les écrivains sacrés, soit que j'interrogeasse les profanes, aucune nation ne me parut avoir plus contribué à la propagation de la science que les Égyptiens. Cependant ils n'avaient été ni connus, ni appréciés par les savants , selon leur mérite , quoique les livres sacrés témoignassent de leur sagesse consommée, et que l'ancienne , la docte Grèce les reconnût pour ses maîtres. Je m'apercevais bien que cette branche de la science qui se rapporte à eux n'avait été que légèrement effleurée ou presque négligée. Athanase Kircher* n'avait point encore essayé de l'approfondir et de l'expliquer dans ses immenses volumes, comme il a fait depuis; son travail, du moins, ne nous était pas encore connu. Et toutefois, quand il le fut, je remarquai que l'auteur n'avait pas mis dans la recherche et dans l'exposition de sa matière autant de science et de sel qu'il y avait mis de jactance et de pompe. Jean Marsham^
1. Jésuite, né *a Geysen, près de Fulde, en 1602 , mort à Rome en 1680. Il embrassa toutes les sciences, physique, histoire naturelle, philosophie, mathématiques, théologie, antiquités, musique, langues anciennes et modernes; mais, avec cette érudition immense, qui n'était pas éclairée par la critique , il commit de graves erreurs. Ne pouvant mentionner ici ses nombreux ouvrages, je renvoie au Manuel du libraire , de Brunet, où on trouve la liste des plus importants. Ils se divisent en trois classes : 1° sciences physiques et mathématiques; 2° langues et hiéroglyphes; 3° histoire et antiquités. On peut consulter aussi le Mémoire qu'il a donné lui-même sur sa vie et ses ouvrages , dans le Fasciculus epistolarum de Lauguenmantel, pag. 65 et suiv.
2. C'est à tort qu'il a pour prénom Thomas, dans les dictionnaires biographiques. 11 naquit à Londres en 1002, et mourut en 1683. II fut quelque temps secrétaire de la chancellerie, et perdit cette place à cause de son attachement à Charles I". On a de lui, sous le litre de Canon chronicus ccgyptiacus ^ hehraicus, grxcus, Londres, 1662, un savant ouvrage où il réduit de beaucoup l'antiquité que s'attribuaient les Égyptiens. Il suppose que les dynasties de leurs rois sont contemporaines et non succès-
traita le même sujet avec infiniment pins d'érudition , et fui presque à la hauteur de sa tache. Mais son ouvrage parut pkis tard , et j'ajoute qu'il ne me satisfît point. Moi-même je roulais depuis longtemps cette pierre et j'avais amassé une énorme quantité d'ohservations et de commentaires sur l'Egypte, qui n'eussent pas été inutiles au public, ni indignes de lui, si l'éboulement de ma maison de Paris n'eût entraîné avec soi la perte de mes richesses littéraires, jusque-là que je sauvai à peine des ruines quelques misérables fragments. Je reprends la suite des temps et des événements.
J'étais alors à la campagne dans les environs de Caen, avec Sarrau, dont j'ai parlé ci-dessus. Souvent, à l'ombre des arbres, il me lisait ses vers, qu'il portait partout avec soi et où il traitait tous les sujets possibles, mais principalement l'art de la chasse, n y faisait aussi la satire des mœurs de nos concitoyens, avec tant de facilité et d'entrain, qu'il me semblait avoir surpassé tous les poêles que je connusse au moins de nom , sinon en éloquence et en grâce , du moins en fécondité. Mais il n'avait encore rien pubhé de ces poésies. Je rengageai à le faire, pour ne pas frustrer plus longtemps le public de tant de richesses , et soi-même de sa propre gloire. Il me fut reconnaissant de cet avis , à telles enseignes que, peu de jours après, il délivra sa muse de prison , et publia une assez grande quantité de vers pour que les boutiques des libraires en fussent littéralement encombrées, et pour lasser les ouvriers qui Timprimaient et nous autres qui le lisions.
Ayant, dès mon enfance, toujours aimé avec passion les scènes déhcieuses du printemps et de la campagne , mais n'ayant point eu jusqu'alors de maison des champs où je
sives. Il prétendait aussi que les rites judaïques sont empruntés aux Égyptiens, en quoi il fut vivement contredit par plusieurs érudits, entre autres le docteur Prideaux , le P. Noël , etc.
1«H MÉMOIRES DE D. IIUET.
pusse me relirer, quelques-uns de mes amis qui en avaient d'agréables dans le voisinage, m'invitèrent galamment à en user. Celle qui me plaisait surtout était située au midi et élégamment ornée de plantations de chênes verts disposés dans tous les sens; mais elle me souriait bien plus encore à cause du propriétaire du domaine, François Petit de Vacogne, qui avait un esprit cultivé et un grand amour pour les lettres. Celte maison le cédait pourtant à une autre située près de la mer, entourée de rochers qui, batlus et minés par les flots , formaient des grottes où , caché et n'ayant avec moi qu'un livre, je passais des jours entiers avec un plaisir indicible, contemplant du rivage le délicieux spectacle, tantôt de la mer calme et des navires poussés par la brise , tantôt de la mer agitée et des périls que couraient les navires. Dans cette douce retraite , je me passais fort bien en été et de la ville et de la maison que j'y possédais, et ce n'était que malgré moi qu'abandonnant ma chère solitude, je revenais à Caen affronter le tumulte de la foule. Cependant Origène, dont j'avais déjà commencé l'édition, las d'avoir trop souffert de mon absence, jetait, pour ainsi parler, la main sur moi, et m'entraînait dans ma bibliothèque.
Ce fut alors que, pour grossir mon travail sur cet auteur, je revins à Paris et y revins toujours plus souvent. Je travaillais donc à la Bibliothèque royale, soit à faire transcrire par des copistes les anciens manuscrits, soit à les consulter moi-même ou à les comparer avec les miens. J'avais également souci et de revoir mes anciens amis et d'en faire de nouveaux. Parmi ces derniers, le principal fut Chapelain. Il était fort estimé des amis des lettres, à cause de ses remarquables ouvrages, ceux en vers particulièrement, et à cause d'une sorte de culte qu'il professait pour la littérature et qui s'étendait jusqu'à la philosophie et aux mathématiques. J'en atteste Gassendi , philosophe éminent de ce siècle , qui se parait et se vantait de l'amitié de Chapelain. Quant à l'opinion de ces poétereaux envieux qui mettent toute leur gloire
à médire cl ;i bouffoiiiKM-, ci qui s'acharnaionl contre Chapelain (loni ils élaient incapaljlcs d'égaler le mérite, je n'en fais aucun cas. ils montraient assez la sottise et la vanité de leurs jugements en ce que, tandis qu'ils exerçaient avec le plus de force leur malignité contre la Pucelle , la mettant, pour ainsi dire, en lambeaux, ils jugeaient manifestement d'une chose qu'ils ne connaissaient pas, puisqu'ils n'en avaient lu que la seule moitié déjà publiée. Il est donc évident qu'ils ne pouvaient connaître ni le sujet du poëme, ni l'action , ni la constitution , ni l'ordonnance des parties , en quoi consiste essentiellement la nature du poëme épique. 11 faut pourtant avouer que Chapelain n'a pas fait assez attention à l'esprit de son siècle et au caractère de sa nation, l'un et l'autre énervés, capricieux, terre à terre, ennemis de toute application suivie et, à cause de cela, s' élevant difficilement à la hauteur de la majesté du poëme épique. Vous verriez à peine un seul des hommes d'aujourd'hui lire une ode entière, sans bâiller, au moins sans témoigner son ennui. Leur goût est tout aux chansons , aux épigrammes ou aux madrigaux. C'est aux femmes, toutes-puissantes chez nous, qu'il faut imputer la cause de cette frivolité qui ôte toute énergie à l'autre sexe et amollit la nation entière. Pour moi qui ai lu avec attention tout le poëme de Chapelain, je puis certifier qu'il eût obtenu l'honneur et les louanges dont il est digne s'il eût paru dans un temps meilleur et sous une génération plus mâle et plus juste. Je ne puis donc adhérer au jugement de Mantausier et de Conrart que Chapelain , par son testament, avait institués les arbitres et les juges de son poëme : car, après avoir reçu un accueil si défavorable que celui dont la Pucelle avait été l'objet , l'auteur ne laissa pas que d'achever la seconde partie ; il voulut seulement la fortifier contre les injustes censures du vulgaire par ime préface vigoureuse, qu'il chargea deux de ses amis de rendre publique ou de supprimer à leur choix. Malheureusement ces messieurs la condamnèrent à d'éternelles ténèbres et la
détruisirent. Avec la permission de ces illustres personnages, je ne donnerai pas les mains à cette condamnation; car, si l'œuvre entière, et garnie de toutes ses pièces, était vue en cet étal de personnes doctes et non point aveuglées par l'envie, elles en apercevraient toute la grandeur, et il deviendrait évident pour tous qu'on n'aurait jamais dû en dérober la connaissance à la postérité. Chapelain me témoignait une grande amitié; il encouragea mes travaux, et, afin que notre liaison ne se refroidît pas par l'absence, nous nous écrivions trèssouvent et nous faisions réciproquement la confidence de nos pensées , de nos études et de nos écrits. Une marque de mes sentiments pour lui est la description de mon voyage en Suède, qu'il me pria de lui dédier. Il voulait, si je ne me trompe, que je laissasse, par ce moyen, un monument public de notre amitié. Mais la prière de Chapelain avait un autre motif. Déjà quelques étincelles avaient jaiUi de cette inimitié honteuse qui finit par rompre les liens qui l'unissaient depuis longtemps à Ménage, et comme j'avais écrit à ce dernier une lettre que le pubhc avait assez bien reçue, où je déclarais mon attachement pour lui et l'opinion avantageuse que j'avais de ses ouvrages, Chapelain, sentant une pointe de jalousie à cette occasion, comme si je lui eusse préféré Ménage, ne se fit pas scrupule d'exiger de moi en propres termes que je lui rendisse le même office. Afin donc de faire connaître au public mes sentiments sur ses talents poétiques, je lui adressai ces vers qui sont à la tète de mon voyage :
Dulcia nobilibus dum dividis otia curis, etc.
La recommandation de Chapelain me procura de glorieuses amitiés ; il voulait que toutes les siennes me fussent communes. C'est ainsi que je connus, entre autres, Henri-Louis- Habert de Montmor \ maître des requêtes, ami des sciences,
1. Il était conseiller du roi, maître des requêtes et membre de l'Académie française. Gassendi vécut plusieurs années dans sa maison et y mou-
des lettres et de la philosophie. Il réunissait chez lui , un jour par semaine, un grand nomhre de savants qui se communiquaient les uns les autres leurs doctes et utiles remarques sur la philosophie naturelle. J'assistais souvent à leurs discussions et de temps en temps je leur donnais à connaître et à juger mes propres écrits sur cette matière. Tel était celui que j'avais fait sur des gouttes de verre qu'on nous avait récemment envoyées d'Allemagne, et qui s'en allaient en poudre, en éclatant avec force, dès qu'on en avait hrisé la pointe. La docte assemblée, à l'unanimité, voulut que je lusse ma dissertation , où je m'étais efforcé de deviner par conjectures quelle était la matière de ces gouttes jusqu'à ce jour inconnues en France , leur composition et leur fabrication. J'y réussis assez bien, comme on le vit quand la nouvelle en vint à nos verriers.
L'honneur de cette assemblée était P. Gassendi, dont j'ai déjà parlé, sans contredit un des premiers philosophes de ce siècle. Quoiqu'il demeurât avec Montmor, qui paraissait être un de ses partisans et qui louait la doctrine d'Épicure, Montmor ne laissait pas d'être en secret favorable à Descartes dont Gassendi était l'adversaire déclaré, et on croyait qu'il n'avait fondé chez lui cette réunion de philosophes que pour familiariser leur esprit avec la doctrine de Descartes et les amener peu à peu à la partager. Je voyais aussi de temps en temps Claude Hardi, conseiller au Châtelet. Il était fort estimé à cause de ses connaissances en mathématiques dont quelques échantillons ont été publiés ; mais il avait en réserve plus de richesses intellectuelles que son extérieur n'en promettait. Je connus encore Honorât de Beuil de Racan, heureux disciple en poésie de mon compatriote Malherbe. C'est
rut. Montmor fit une édition de tous les ouvrages du philosophe qu'il publia à Lyon et à laquelle il mit une préface en latin. Il est auteur de quelques poésies françaises, imprimées dans des recueils du temps, et d'un poëme latin, De rerum natura^ dans la manière de Lucrèce, qui ne fut jamais publié. Il mourut dans un âge avancé, en 1679.
le Iiasard qui me procura l'amilié de Gabriel Madclenel'. Étant dans une l)Ouiique de libraire à feuilleter des catalogues, et y ayant lu les noms de quelques poêles modernes , je demandai à acheter leurs œuvres. Survint Madelenet, qui commença de feuilleter avec moi, et qui, après que j'eus acheté les poêles qui me semblaient les meilleurs , me dit : «« Je vois que vous aimez les vers , et que vous vous y connaissez ; j'en ai quelques-uns que je veux vous montrer, qui peut-être ne vous déplairont pas. » En même temps, il en lira d'un portefeuille, qui étaient d'une grâce peu commune. Je les lus, et ex illo Corydon^ Corijdon est tempore nobis ; je voulus avoir pour ami Madelenet, et j'en fis cas comme d'un poêle qui n'avait rien de bas et était comparable aux anciens. Peyrarède ne lui était pas beaucoup inférieur % il fréquentait les maisons des savants , et discourait souvent avec moi sur la poésie, qu'il cultivait avec succès. Une de ses œuvres les plus célèbres est l'achèvement des vers que Yirgile a laissés incomplets.
J'allais assidûment à la Bibliothèque royale, tant pour y recueillir des matériaux pour mes autres études, qu'afm de poursuivre cette édition d'Origène à la perfection de laquelle
1. Poêle lyrique lalin, né vers 1587, à Sainl-Maiiin du Puy, en Auxerrois, mort a Auxerre en 1G61. Il fui apprécié de Richelieu el de Mazariii comme lilléraleur et comme homme de goût, el investi de plusieurs fonctions honorables par ces deux minisires. U lit sur la gravelle, dont il soulïrail dans les dernières années de sa vie, une pièce de vers que le P. Petit regardait comme un chef-d'œuvre, mais qui est restée inédite. Il négligea de rassembler ses vers, et chargea de ce soin Henri de Loménie, comte de Brienne, qui publia : Gabr. Madeleneti carminum libellus, Paris, 1CG2, in-12, réimprimé en 1725, mais peu correctement.
2. Celait un gentilhomme gascon qui se fit quelque réputation par des poésies latines et des remarques sur Térence el Florus. Balzac et Grotius en parlent avantageusement, et il fut en correspondance avec Yossius el d'autres savants. Il paraît que l'extrême médiocrité de sa fortune l'obligea d'expliquer les auteurs classiciues li des personnes de qualité. 11 mourut vers 1660. Si l'achèvement des hémistiches de Virgile fut l'œuvre à laquelle il dut sa plus grande réputation, il faut convenir qu'elle reposait sur un fondement bien peu solide.
je Iravaillais avec ardeur. J'y voyais souvent Anloine Varillas, lie r.uérel , compulsant les manuscrits et puisant à celle source les éléments d'une histoire de France. Il persé\éra plusieurs années dans ce travail , et je ne sache pas que personne ait jamais ramassé pour une histoire de son pays une aussi abondante provision de documents excellents. Il es étrange néanmoins qu'un homme obscur, tout couvert de la poussière des collèges, sans monde, sans usage et sans cette fine politesse qu'on a dans les cours , ait eu un style pur et nullement dépourvu de grâce ; qu'inhabile aux affaires , principalement aux publiques , et les ignorant même complètement , il en ait cependant parlé avec assurance et a^ ec esprit. Mais la présomption immodérée de cet homme gâta toutes ces bonnes qualités. Il accordait autant à ses conjectures, à ses soupçons qu'à la vérité, il rapportait avec impudence des faits qui n'étaient appuyés d'aucune autorité, des faits même imaginaires, tout comme s'il les avait vus de ses propres yeux.
L'ichnographie de Caen avait été faite avec soin par Gombuste, artiste très-habile dans les ouvrages de ce genre; les magistrats l'avaient chargé de ce travail et payé d'avance. Mais après sa mort, cet ouvrage fut abandonné pendant quelques années. Je fis venir les héritiers qui avaient oublié les conditions de l'entreprise et je les obUgeai à les remplir. De là vint ce plan de notre ville, si parfaitement exécuté, qui fut gravé par Bignon et publié en 1672 K
Michel Neuré vint alors à Caen; il était de la société intime de Gassendi, et il prit part à la controverse que ce philosophe et François Bernier * eurent avec J. B. Mo-
1. Peintre et graveur du roi, né à Paris en 1640. H a gravé les portraits des plénipotentiaires au congrès de Munster. On a de lui divers portraits d'illustres Français, d'après la collection des lal)leaux de Vouet.
2. Né a Angers vers 1G25. Il fut le disciple et l'ami de Gassendi. Après s'être lait recevoir docteur en médecine a Montpellier, il voyagea eu Orient, et séjourna douze ans dans les États du grand mogo! Aureng-Zeb,
rinMc mathématicien, et dont il est parlé dans lem's livres. Il accompagnait les jeunes princes deLongiievilledont il était le prcceptem% et il demem-a longtemps dans ces quartiers. Comme il s'adonnait principalement à l'astronomie, je le rencontrais souvent dans le château de Caen , dont la vue s'étend fort loin de tous les côtés, observant la position et les mouvements des étoiles, au moyen d'une lunette de trois ou quatre pieds seulement, et avec laquelle on n'en apercevait pas moins facilement la figure falciforme de Venus. Ce qui est ridicule et à peine croyable, c'est que ces noms de Michel et Nem'é qu'il s'attribuait, n'étaient pas ses noms de famille, mais des noms empruntés. Nous savons, en effet, par les Miscellanées de Chevreau S qui était son compatriote et fut
dont il devint le médecin. A son retour en France, en 1663, il publia ses écrits, puis alla visiter rAngielerre et mourut à Paris en 1688. Ses principaux ouvrages sont ses Voyages, 1670-71, qui sont regardés comme un modèle d'exactitude; un Abrégé de la philosophie de Gassendi, 1678, 8 vol. in-i2, auquel il joignit ses Doutes sur quelques chapitres de son Abrégé. Dernier, d'un caractère enjoué et aimable, fut lié avec Molière, Chapelle et Ninon. Saint-Évremond l'appelait le joli philosophe.
1. Morin (Jean-Baptiste), mathématicien et astrologue, né à Villefranche, en Beaujolais, en 1583, mort à Paris en 1656, était aussi médecin. Il renonça a cette dernière profession pour prédire l'avenir, et ayant quelquefois rencontré juste, il gagna la confiance de Richelieu. Mazarin lui fit deux mille livres de pension. Copernic et Galilée trouvèrent en lui un de leurs adversaires les plus opiniâtres. La liste de ses ouvrages est dans Nicéron et dans Moréri. On ne citera que les suivants : Astronomia jam à fundamentis intégré et exacte restituta, 1640, in-4°; Epistola de tribus impostoribus (ces trois imposteurs sont Gassendi, Bernier et Neuré), 1654, in-i2; Astrologia gallica, la Haye, 1661, in-fol.
2. Le passage de Chevreau est curieux et vaut la peine d'être reproduit :
« Quelques savants nous ont parlé de Neuré sans l'avoir connu, et se sont trompés quand ils ont cru que ce devait être son propre nom. Il s'appelait Laurent Mesme, et était fils d'un gargolier d'un faubourg de la ville de Loudun. Comme il ne pouvait subsister à Poitiers, où il av.iil été étudier, il fit le voyage de Bordeaux le mieux qu'il put, et s'y retira dans la Chartreuse, oij il prit l'habit. Dans les trente ans qu'il y demeura, il apprit de lui-même les mathématiques; et, s'étant lassé de l'austérité des religieux de cet ordre, il y jeta, comme on dit ordinairement, le froc aux orties. Il alla sans balancer droit à Paris, et s'y fil connaître à M^^de Bour-
son condisciple, qu'il était né à Loudiin , en Poitou; que son vrai nom était Laurent Mesme, qu'il prononça ses vœux dans un ordre de carlhusiens , passa trente ans à Bordeaux , qu'enfin ennuyé de ce genre de vie et de son nom , il prit un masque, changea d'habits et vint à Paris sous le nom de Michel Neuré.
Lorsqu'il eut achevé l'éducation des jeunes princes, on lem* donna pour gouverneur Pierre Fortin de La Hoguette'.
neuf, gouvernante alors des enfants de M. le duc de Longueville,qui, pour le tirer du mauvais pas où il était, fit si bien qu'à sa recommandation il fut précepteur de M. de Longueville et de M. le comte de Saint-Paul. Il est croyable qu'il s'acquitta bien de son emploi, et que la dame qui le protégeait n'oublia rien de ce qui pouvait contribuer à sa conduite. Dans ce temps-là, et toujours depuis il entretint un commerce étroit avec Gassendi et Jean-Baptiste Morin, médecin et professeur du roi en mathématiques, avec cette différence qu'il était émissaire du premier, 2t qu'il ne rendait visite à l'autre que pour le trahir. Morin, qui avait la réputation d'un grand astrologue, ne consulta point alors les étoiles sur la déférence aveugle que Neuré avait pour luij et par les rapports de ce dernier, M. Gassendi et M. Morin qui ne se voulaient déjà pas trop de bien, devinrent deux ennemis irréconciliables. Neuré fit bien plus à l'égard de la princesse, dont les affaires étaient en désordre, qui fut obligée de lui arracher quelque chose de sa pension; et il en fut pénétré si vivement, qu'il composa un fameux libelle contre M-"^ de L.... On en fit saisir fort secrètement les exemplaires; on dédommagea celui qui l'avait imprimé ou qui le vendait, et qui rendit jusqu'au manuscrit. Par ce moyen, l'auteur de la sanglante satire fut connu. On n'en parla point, et l'affaire fut étouffée. Mais sans remuer les cendres des morts, il est aisé de conjecturer qu'un moine qui renonce au cloître par libertinage, après trente années de religion, est un moine à craindre, et qu'il doit avoir toutes les qualités d'un apostat. Ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que l'on n'a jamais su le nom, la naissance, ni le pays de Neuré, quoiqu'il ait dit qu'il était Normand ou Provençal; et je ne l'aurais jamais déterré si nous n'avions point étudié sous un même maître, et si nous n'étions point d'une même ville. » {Chevrxana, t. II, pag. 290.)
11 publia, entre autres ouvrages oubliés aujourd'hui, une invective contre la procession du Saint-Sacrement, sous le titre de : Querela ad Gassendum de parùm Christianisprovincialium snorumritihus, minimùniqueseveriseorum moribus^ etc., 1645, in-4° etin-12.
1. Officier français, né en i582. 11 refusa de rendre au comte de Gramraont, pour Monsieur, la place de Blaye qu'il commandait, et reçut à cause de cela une pension de Richelieu. Il avait en effet épousé une sœur d'Har-
1J2 MÉMOlliES DE D. IlUET.
Ce dernier s'clait fait une grande répiUalion de prudence et de sagacité par un écrit que, dans un âge avancé, et après qu'il eut quitté la profession des armes, il avait composé dans la retraite, pour former ses enfants à la vertu, et publié sous le titre de son Testament. Ses enfants étaient issus de son mariage a^ec la sœui' d'Hardouin de Péréfixe, qui, après avoir été précepteur de Louis XIV, avait été promu à l'archevêché de Paris. Le même bon sens, la même connaissance du monde, acquise par une longue expérience, que Fortin avait montrée dans ce Uvre, il s'en servit à élever 1 ame de ces jeunes princes et à les régler sur l'exemple des vertus de leur père. Tandis qu'il consacrait généreusement toutes ses pensées, tous ses soins à cette éducation, je le voyais familièrement, et je tâchais de m'amender dans la compagnie d'un aussi excellent modèle. Quand le temps qu'il devait à sa charge fut expiré, se rappelant avec quels éloges on avait reçu son premier écrit, il se promit bien d'en mériter de plus grands encore pour un ouvrage où il se proposait d'enseigner les éléments de la science politique, et comme il avait appris dans sa retraite à mieux connailre l'antiquité, que, à force de lire les bons livres, il en avait gardé la substance , il pensa que ce nouvel écrit serait un témoignage de l'accroissement de ses progrès dans la science. 11 en fut tout autrement. Son esprit naturel , qu'il avait uniquement consulté quand il composa son premier ouvrage, l'abandonna dans le second, et il parut bien inférieur à soi-même dès qu'il se fut accommodé à l'esprit d'autrui.
Le nombre de mes savants amis augmenta considérable-
douin de Péréfixe, né en 1605, mort en 1670, le meilleur historien qu'ail eu jusqu'ici Henri IV, précepleur de Louis XIV en lG4i, évêque de Rodez en 1G48, confesseur du roi, et bienlôl après membre de l'Académie tranraise, en 1654, el enfin archevêque de Paris en 1662. On a de La Hoguelle un ouvrage déducalion ayant jiour litre : Testament ou cotiseil d'un père à ses enfants, Paris, 1655, in-12.