LIVRE m. H
ment cette même année. Outre ceux que je viens de nommer, je citerai Pierre Mwàtltt, conseiller au grand conseil, /^tû^^/i^ qui, tantôt en m'écrivant, tantôt en m'cnvoyant des cadeaux , m'engagea galamment à lier connaissance avec lui. Quoiqu'il n'eût jamais rien publié , cependant , à cause de ses amitiés illustres parmi les doctes , et parce qu'il avait une belle et nombreuse bibliothèque dont il leur permettait d'user à leur gré, il avait mérité qu'on écrivît son nom dans les fastes de la littérature.
J'avais un extrême désir de revoir mon ami Mambrun , qui avait été, quelques années auparavant, appelé à la chaire de théologie au collège de la Flèche, et qui paraissait devoir prolonger encore son séjour dans cet établissement. Je pensai donc qu'il était de mon devoir, puisqu'il ne pouvait quitter son poste pour venir à moi, d'aller moi-même à lui. J'avais un autre motif plus grave de faire ce voyage. Depuis longtemps déjà, je n'avais pas exploré le fond de ma conscience ni ne l'avais mise en présence de Dieu ; car il arrive communément que la poursuite des objets vulgaires détourne l'esprit de l'adoration de Dieu , de la contemplation de la vie céleste et même d'une réforme sévère de nos mœurs. Une retraite à la Flèche et les utiles conseils de Mambnm me permettraient de réaliser tout cela. J'allai donc tout joyeux trouver mon ami, et, après une conversation des plus agréables sur ce qui nous concernait l'un et l'autre, je résolus, selon les institutions de saint Ignace, de consacrer une semaine entière à méditer sur toutes les fautes de ma vie passée et à régler avec plus de soin ma conduite et le temps qui me restait à vi^Te sur les prescriptions de la loi divine. Et plût à Dieu que j'eusse persisté dans cette résolution! Mais, emporté parle feu de la jeunesse, les séductions du monde et les charmes de l'étude, je n'étais bientôt plus que l'esclave de toutes ces vanités ; elles s'étaient rendues, en effet, tellement maîtresses de mon cœur, elles en fermaient si étroitement toutes les avenues, qu'elles
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n'y laissaient i)cnéli'cr aiicime de ces pensées délicieuses au moyen desquelles on entre en coniiuunication intime avec Dieu. Cette mollesse, cette lâcheté de l'àme au regard des choses divines, j'y fus en proie toute ma vie, et maintenant encore ces égarements fréquents et presque continuels d'une àme détournée vers d'autres objets, paralysent mes élans ^ers Dieu et m'en font perdre tout le fruit. Lorsque, de temps en temps. Dieu daignait m'appeler à ces pieux exercices, je me retirais pour les remplir courageusement et me purifier des souillures du monde, soit au collège des jésuites de Caen , soit à l'abbaye des Ardennes, de l'ordre des Prémontrés, à un mille de Caen, soit à celle d'Aulnay, quand elle m'appartint. Hélas ! j'ai souvent senti les courants contraires de cette brise de la grâce divine, comme si par là Dieu avait voulu punir ma passion immodérée des lettres et ma lâche tiédeur pour les choses du ciel. Mais quand je portais ma pensée de ce côté, afin de savoir quelles étaient les vues et la volonté de Dieu sur l'état de mes affaires et celui de ma vie, il m'arrivait presque la même chose que jadis au pieux Beauveau , marquis de Novian , de la très-noble famille des Beauveau de Lorraine. Pendant qu'il faisait, comme moi , des retraites chez les jésuites, les exemples de sainteté qu'il avait sous les yeux le frappaient tellement qu'il prenait en dégoût le monde et ses plaisirs. Un jour enfin, préférant aux avantages de la fortune la pauvreté, l'humilité du Christ, il abandonna sa femme, sa maison, une nombreuse famille, et se fit jésuite. Il semblait que des motifs graves me portassent moi-même à prendre ce même parti , et je ne doutais pas que Mambrun ne les approuvât. Mais il n'en fut pas ainsi. Mambrun, ayant considéré d'une part mon esprit et mes habitudes, de l'autre les règles et la discipline de son ordre, m'avoua franchement que mon dessein ne lui plaisait pas. Ce genre de vie dépendant de la volonté d'autrui ne convenait pas du tout, disait-il, à la libre allure de mon esprit. Je me sou-
mis à la décision de ce sage cl je rcvolai vers mon nid, à Caen, également sonrd à la voix, aux prières, anx lellies réitérées de mes amis qni m'appelaient à Paris, anx etïorls qu'ils faisaient pour m'inspirer du mépris pour ma petite ville et à leurs tentatives pour m'altirer dans le séjour de l'urbanité et des Muses. Ce n'était pas certes que ma volonté ne m'y poussât plus que leurs argimients; mais ma fortune y était un obstacle ; elle m'interdisait les dépenses qu'une sorte de respect humain, d'ailleurs conforme à mon goût et à mon état, eût exigées de moi si j'avais vécu dans ime grande capitale et dans le commerce des personnes opulentes et de qualité.
Pendant que j'étais au collège de la Flèche, le père Mambrun recevait souvent la visite de Louis Meyrat, de la même société, qui était alors très-vieux. Je jouissais avec un plaisir extrême de la conversation de ce bon vieillard qui avait un esprit lin et bien exercé par un long enseignement de la théologie; il le fit bien voir dans d'excellentes dissertations qu'il publia sur^ la| Somme de saint Thomas d'Aquin.
Revenu à Caen, j'eus le bonheur de rencontrer Pierre PatrixS né dans cette ville, mais attaché depuis plusieurs années à la cour. Ses affaires particulières l'avaient amené à Caen. 11 me fut très-agréable de connaître un homme remarquable par les charmes de son esprit , que notre ville regardait comme un de ses ornements, et très-aimé à la
1. Né en 1583, raorl à Paris en 1671. H est Fauteur des Planètes des consojines qui n'ont pas Vhonneur d'entrer au nom de Nevf-Germain , imprimé dans les œuvres de Voilure. Peu de temps avant sa mort, il écrivit cette pièce de vers bien connue qui commence ainsi :
Je rêvais cette nuit que, de mal consumé, Côte à côte d'un pauvre on m'avait inhumé.
Scarron qui l'avait rencontré aux eaux de Bourbon, dit de lui :
Palrix , Quoique Noriîiand, homme de prix.
cour de Gaston, duc d'Orléans, l'rère du roi. Notre amitié dura jusqu'à sa mort, et il mourut fort âgé.
Dans le même temps, Marquard Gudius*, célèbre littérateur d'Allemagne, vint à Caen et m'honora de sa visite.
La mairie de Caen était alors occupée par Jean Blois du Quesnay, moins recommandable par ces hautes fonctions et par sa fortune que par son amour pour les lettres. Notre liaison avait commencé par celle de nos familles, et je fus ravi de la continuer et de la cultiver avec soin. Nous étudiions beaucoup ensemble, y étant portés d'ailleurs par le voisinage, lequel, selon le poëte comique, est un acheminement vers l'amitié. Nous avions alors pour camarade Nicolas Monstier Le Motheux, doué d'une aptitude merveilleuse pour les choses d'érudition. Mais cette quaUté ne produisit pas les beaux fruits qu'elle promettait à cause des soins qu'il dut apporter dans l'exercice de sa magistrature (il avait succédé à du Quesnay), et à cause de la nécessité d'augmenter sa fortune, afin de pourvoir à l'éducation de ses nombreux enfants. Il avait] une si forte inclination pour rnoi , et il y demeura si ferme jusqu'à sa mort qu'il souhaita souvent de se démettre de sa charge, pour me consacrer le reste de sa vie et la passer avec les Muses et moi dans la retraite.
Dans ce temps-là, les lettres florissaient à Caen, et les exemples de tant d'auteurs qui en étaient la gloire et que j'avais sous les yeux m'excitaient à suivre leurs traces et me servaient d'aiguillon. La plus forte impulsion me fut donnée
1. Né à Reusbourg en 1635, mort en 1689. Il fut précepteur d'un jeune homme fort riche qui mourut avant lui, a|)rès l'avoir nommé son exécuteur testamentaire. Gudius abusa, dit-on, de cette quahté, pour s'approprier des legs faits à Gronovius et à Heinsius. Il avait beaucoup voyagé, parcouru avec son élève, la France, la Hollande, l'Angleterre, l'Italie, et recueilli de précieux documents sur l'histoire et les antiquités. On a de lui: De Clinicis sue Grahatariis veteris Ecclesioc, lena, 1657, in-4°j Antique inscriptiones tum grxcx, tum lalindC,elc., Leuwarden, 1731, iufol., etc.
par Etienne LemoineS Etienne Morin^ et Jean Ballacliée, qni arrivaient de Hollande enrichis des dépouilles de l'Orient et chargés des trésors de l'Attique. Les excellentes qualités de Lemoine, mon ancienne amitié pour lui, cimentée par des services réciproques, et notre communauté d'études et de pays ne me permettent pas d'en parler brièvement. Il avait un grand fonds de littérature, nonseulement de celle qu'il n'est pas rare de posséder, mais de celle qu'on acquiert en étudiant Athènes, Rome et l'Orient, n laissait h désirer, toutefois, plus de pm^eté, plus d'élégance dans son latin ; mais l'incorrection et les entortillements de son style étaient compensés par l'abondance exquise des choses rares qu'il débitait. Quoiqu'il fût un zélé promoteur de mes études et qu'il ne manquât jamais une occasion de me faire honneur, cependant il n'hésita pas, dans une longue et savante dissertation , de combattre mon avis sur l'origine de ces signes dont on se sert aujourd'hui pour exprimer les nombres et qu'on appelle vidgairement chiffres. J'ai rapporté, sans m'appuyer sans doute sur aucune autorité, mais sur des arguments certains , l'origine de ces chiffres à des lettres grecques, dans ma Démonstration évangélique (prop. IV, chap. xni). Si on compare, en effet, les lettres grecques avec les marques ordinaires des nombres, elles paraîtront entièrement semblables à eux, quoiqu'un
1 Ministre protestant, né à Caen, en 1624. Il étudia, à Sedan, la théologie sous Dumoulin , et les langues orientales à Leyde, où il professa ensuite la théologie et oi:i il monrut, en 1689. Ses principales éludes ont eu pour but les antiquités ecclésiastiques, et il obtint une grande réputation pour l'ouvrage qui a pour titre: Varia sacra, seu sylloge variorum opusculorum graxorum ad rem eccïesiasticam spectantiuvi , 3 vol. in-4°.
2. Orientaliste, né à Caen, en 1625, de parents protestants, mort en 1700. Il se retira en Hollande, à la révocation de l'Édit de Nantes, et fut nommé professeur de langues orientales à Amsterdam. On a de lui: Dissertationes octo in quihus multa sacrai et profanœ antiquitatis monumenta expUcantur, Genève, 1683, in-8^; Exercitationes de lingua primœva, etc., Utrecht, 1694, in-4"', etc.
long usage en ait allérc la forme. J'avais fortifié celte opinion par la description de la table de Pytbagore, que Grnevius avait tirée des anciens manuscrits des Géométriques de Boëtbius, et qu'il m'avait envoyée, ainsi que des caractères de Sénèque et de Tiron, où l'on voit que l'antiquité des chiffres ordinaires remonte beaucoup plus haut qu'on ne le croit généralement. Eu effet, ils sont attribués aux Arabes, qui les ont reçus des Grecs, et les Grecs eux-mêmes, ne sachant pas leur véritable origine, dirent qu'ils les avaient reçus des Indes. Pour Lemoine , il ne pouvait souffrir qu'on enlevât l'honneur de cette invention aux Arabes, à l'égard desquels il se montrait très-partial; il me réfuta très -vivement, mais il respecta toujours les droits d'une ancienne amitié, qui demeura intacte jusqu'à sa mort.
L'ardeur d'Etienne Morin dans ces luttes savantes n'était pas moindre que la nôtre. Il semblait même prendre plus de peine à explorer les solitudes sauvages des Hébreux et les âpres sentiers des rabbins que les prairies découvertes et fleuries de la Grèce et de Rome. Nous ne nous accordions pas non plus l'un et l'autre sur l'origine de la langue hébraïque, laquelle, à l'exemple du plus grand nombre des savants, il croyait être la langue qu'Adam avait parlée. Je prétendais au contraire que c'avait été le chananéen , parlé dans la terre de Chanaan et dans les pays voisins , avant qu'Abraham y émigrât. Nous escarmouchâmes sur ce terrain par quelques écrits, dans lesquels nous nous lançâmes l'un l'autre force arguments , mais avec amitié et modestie, et en laissant le procès à vider au lecteur.
Mais Jean Ballachée n'ayant parcouru l'Orient qu'à la course , prit ses aises dans les Jardins de la Grèce. Il nous promettait un gros commentaire sur DenyslePer%é^e, dont il avait parlé souvent à Saumaise et qu'il voulait lui dédier. Mais je ne sais comment il se fit qu'il se condamna
lui-même h la retraite dans une obscure el triste campagne où il catliéclîisait les habitants , et qu'il y vieillit sans réaliser aucune des espérances qu'il avait fait naître.
Henri d'Orléans, duc de Longueville, était alors gouverneur de la province de Normandie. Comme il en visitait les principales villes, il vint à Caen , capitale de la basse Normandie. Toute la ville sortit au-devant de lui pour le saluer , et j'allai comme les autres lui offrir mes hommages. Il me reçut avec politesse d'abord , puis avec bonté, et à une seconde visite, avec plaisir. Je me souviens qu'un jour, dans la cour du château de Caen où il était entouré d'une noblesse nombreuse , il me prit par la main , me tira familièrement à l'écart et m'entretint assez longtemps, comme s'il eût voulu juger de mon esprit et s'assurer par ma conversation si j'étais digne de l'honneur qu'il daignait me faire. Un autre jour , étant allé le saluer à son lever, il se pencha \ers mon oreille et me dit : « Que faitesvous cette après-midi? — Je n'ai pas de projet, répondis-je; mais je suis à vos ordres. — Retournez chez vous, reprit-il, j'irai vous voir cette après-dînée , et nous causerons à notre aise dans votre cabinet jusqu'à la nuit. » Ce qui eut lieu en effet. Il m'invitait quelquefois à jouer aux échecs et nous y passions des journées entières. Comme il n'aimait pas à perdre , je dissimulais ma force, et le laissais gagner de temps en temps , de peur que mon adresse ne compromît ma faveur. Dès ce moment, il me patrona si chaudement que sa protection ne me manqua jamais dans les con-^ jonchires difficiles. Je garde entière et je garderai telle, tant que je vivrai , la mémoire de ce bon et généreux patron.
Pendant ce temps-là , ma sœur Gillette , religieuse de la règle de Saint-Dominique, mourut à Pont l'Évèque. Deux pieuses fdles, mes tantes, de la famihe Pillon Bertoville, qui avaient pris l'habit dans un couvent des dominicaines de Rouen, préférant un genre de vie plus austère et plus élroi-
temenl conforme à la règle de Saint-Dominique , avaient fondé à Pont-rÉvèque, une maison religieuse de cet ordre, qu'elles avaient dotée de riches revenus et appelée du nom vénérable de Croix-du-Christ. Cette maison servait de retraite à une multitude de saintes filles modèles de toutes les vertus. Gillette avait été élevée là depuis son enfance , avec mes autres sœurs, et dans de tels sentiments de piété qu'elle voulut adopter la même règle, et fut enfin admise à faire profession. Supérieure à toutes ses compagnes en esprit et en intelligence, elle l'était encore plus en courage, en énergie, dès qu'il s'agissait d'endurer les souffrances du corps. Elle y perdit ses forces d'abord, sa santé ensuite, et en mourut enfin comme une bienheureuse, ayant accomph à peine sa vingt-cinquième année. Je pourrais raconter bien des choses sur la sainteté de sa vie ; mais elle a été louée par d'autres, comme aussi la piété de mes deux tantes, dans un livre qui a pour titre V Année dominicaine. Et moimême, je n'ai pas manqué de rendre à mon excellente sœur, l'hommage qui lui est dû, dans mon ouvrage sur les antiquités de Caen.
En ce même temps , mourut Jacques du Puy qui , avec son frère Pierre, mort quelques années auparavant , avait été garde de la Bibhothèque royale. J'avais été informé que les trésoriers du roi avaient mis un prix à cette charge, trop considérable, eu égard à ma fortune, mais léger, eu égard à mes désirs , tant j'espérais faire tourner au profit de mes connaissances littéraires l'administration de ce riche dépôt. Mes amis s'occupaient de cette affaire , et je croyais déjà qu'elle aboutirait à mon gré, lorsque Colbert intervint, et , par la faveur dont il jouissait près du roi , fit choisir pour cette fonction son propre frère qui fut depuis évêque d'Auxerre.
Cependant les lettres continuaient d'être le charme et l'honneur de mes loisirs, lorsque tout à coup ma vie fut profondément troublée par un événement inattendu. Les
faux titres de noblesse étaient alors très-communs, et il n'était pas facile de les distinguer des irais. Comme il était expédient de couper court h un mal qui faisait chaque jour des progrès , les fermiers des impôts obtinrent du trésor , pour une grosse somme, le maniement de cette affaire sous certaines conditions. La principale et la plus malfaisante de toutes était qu'ils auraient les amendes , lesquelles étaient considérables , et grossies arbitrairement par ces vampires. Afin d'en augmenter les profits , ils abusaient si insolemment des pouvoirs qu'on leur avait donnés, qu'ils firent descendre de leur rang et réduisirent à la roture quelques familles d'une noblesse avérée, parce qu'elles avaient refusé de payer pour la confirmation de leurs titres. Au contraire, ils élevaient à la noblesse quelques familles basses et obscures. Je ne fus pas exempt de ces vexations ; car , comme depuis mon enfance, j'avais été sous la direction de tuteurs qui ne m'avaient encore ni rendu leurs comptes , ni restitué les papiers et les vieux parchemins nécessaires , soit à l'apurement de leur tutelle , soit à la justification des titres et de la généalogie de ma famille, je manquais des éléments nécessaires pour établir ma défense. De plus, je ne savais pas ce qu'ils me demanderaient, et , en admettant le contraire, il m'eût été difficile , en l'absence des détenteurs de ces titres , de repousser les mauvaises chicanes et de satisfaire aux exigences des officiers du fisc. La personne qui avait été mon premier tuteur habitait alors à deux journées de Caen, et ses fils qui, après sa mort, avaient hérité de sa maison, étaient absents pour leurs affaires. Vexé de tous ces contretemps, pressé par les agents fiscaux, je fus contraint d'avoir recours , non sans qu'il m'en coûtât beaucoup de peine et d'argent , aux archives publiques, et d'aller plusieurs fois à Rouen où les affaires de cette nature étaient jugées en dernier ressort par la cour des aides. Les juges ayant examiné la mienne avec maturité, et lu avec attention les extraits des archives que j'avais produits , rendirent par un arrêt solen-
ncl el moiivo riionneiir à ma famille et réprimèrent l'avidilé et l'audace des fermiers du fisc.
Cependnnt, ceux-ci, quelques années après, voyant que le trésor gagnait énormément à cette inquisition eurent permission de revenir à la charge une seconde et une troisième fois , tant chez moi que chez d'autres particuliers. Mais les mêmes juges équitables, vaincus de nouveau par la force de la vérité, me déhvrèrent à jamais de cette fâcheuse persécution.
Le couvent des religieuses de la Sainte-Trinité à Caen avait alors pour supérieure Marie-Éléonore de Rohan* qui joignait à l'éclat de la naissance un grand esprit naturel , et parlait et écrivait avec une rare faciUté. J'allais de temps en temps lui rendre mes devoirs. Nos entretiens roulaient souvent sur des matières de piété et sur la beauté des livres saints. Elle disait qu'elle était particuUèrement édifiée par les Psaumes de David et les Proverbes de Salomon, et elle témoignait le désir de les voir traduits, pour l'usage de ses jeunes religieuses les moins instruites , en langue vulgaire, avec clarté et une paraphrase du sens. « Que ne les traduisez-vous vous-même ? lui dis-je : vous possédez parfaitement l'intelligence de cette matière que vous avez étudiée dès voire enfance; vous avez la facihté de l'expression , l'abondance du style. — Je sais et je sens , répondit-elle , que ma science est fort peu de chose; néanmoins, j'entreprendrai cette lâche , si vous voulez m'y aider de vos conseils et de votre critique. » Je le lui promis; elle se mit à l'œuvre, et le fruit de ses efforts fut ce livre aussi pieux qu'élégamment écrit qui contient les préceptes moraux de Salomon.
Dans ce même couvent était Jacqueline Boette de Blémur,
1. Fille d'Hercule de Rolian-Giiéménée, duc de Monlbazon , morte en 1G81 , dans sa cinquante-troisième année. Son livre a pour titre Murale du saqe ^ in-12, el est une paraphrase des Proverbes^ de VEcdésiaste et de la Sagesse.
ma pareille, fille d'uno insigne piété el d'une rare modestie. Quoiqu'elle cùi beaucoup éeiit sur la règle de sa maison et riiisloire de l'ordre de Sainl-Benoîl , elle n'en disait rien par pudeur, el comme si elle eût eu honte d'avoir témérairement entrepris une chose au-dessus de ses forces. Son secret me fut livré par ses compagnes, tant ce sexe est jaseur ! Je voulus quelle me fît voir ce qu'il en était, non sans me plaindre beaucoup qu'elle eût caché à moi , son ami et son parent, une chose dont elle aurait dû m'informer de préférence à tout autre. Elle me répondit que le grave reproche dont elle était l'objet lui donnait l'espérance que je souffrirais sans peine qu'elle soumît à mon jugement tout ce qu'elle avait écrit et tout ce qu'elle écrirait dans la suite. L'ayant assurée que celte confiance de sa part me serait trèsagréable, elle m'envoya un gros et excellent ouvrage où elle avait décrit les vies des saints de l'ordre de Saint-Benoît. Ce livre, publié depuis sous le titre d'Années bénédictines, fut reçu avec de grands applaudissements. J'avais, en le lisant, prévu ce résultat, et c'est pourquoi j'avais été fort d'avis qu'on le publiât immédiatement. 11 le fut par le frère de l'auteur, Eustache Boette de Blémur, chanoine régulier du couvent de Saint-Victor^ à Paris, qui avait des connaissances dans les lettres, était procurateur de cette célèbre maison et gardien de la bibliothèque qu'il n'enrichit pas médiocrement par ses soins et sa diligence.
Pendant ce temps-là, je faisais de fréquentes excursions à Rouen , ville où ressortissaient, comme capitale de la Normandie , presque toutes les affaires importantes de la province. J'y étais un jour pour certains procès fâcheux, quand la princesse Anne-Marie-Louise d'Orléans S fille de Gaston, oncle du roi , vint aux eaux de Forges qui sont à une journée de Rouen. C'est elle que mon ami Charles du Perrier-,