est la fameuse Mlle de Monlpensier
2. Morl à Paris en 1G92. Il fais.iil parlie de la Pléiade avec Rapin, Com-
12i MÉMOIRES DE D. HUET.
poêle d'un génie sublime , a louée dans les vers suivants :
Haec est illa atavis édita regibus, Formas mille opibus dives et ingenî Necnon et patrios haud muliebriter Audax stringere acinaces.
Tous ces éloges sont vrais , mais principalement ceux qui s'adressent aux qualités de l'esprit. Du nombre de ses nobles serslteurs était Ségrais, dont j'ai déjà parlé, mon compatriote et, dans ce temps-là, mon ami intime. Comme il m'avait écrit plusieurs fois pour m'engager à venir près de sa maîtresse et de lui , j'allai un jour à Forges, où je ne manquai pas de rendre à Son Altesse Sérénissime les respects qui lui étaient dus. Elle aimait passionnément les histoires, et surtout les romans , comme on les appelle. Pendant que ses femmes la coiffaient , elle voulait que je lui fisse la lecture, et, quel qu'en fût le sujet, il provoquait de sa part mille questions. En quoi je reconnus bien la finesse de son esprit, et son érudition peu commune pour une personne de son sexe. Je le reconnus encore davantage à ses deux romans , qui sont finement pensés , habilement développés et pleins d'élégance et de grâce. L'un a pour titre : Description de Vile invisible; elle s'y moque spirituellement d'un certain chevalier honoraire du parlement de Bombes. L'autre est 1'^/.^toire de la reine des PapJdagoniens , qui est une raillerie voilée, mais fine et continuelle d'une jeune fille noble et laide. La princesse avait ordonné qu'on les imprimât ; mais on en avait tiré très-peu d'exemplaires , qu'elle garda tous , ayant pris toutes ses précautions pour qu'il n'en filtrât rien dans le pubhc. Cependant, elle eut la bonté de m'en donner un ,
mire, Larue, Sanleuil, Ménage et Petit. Il avait la manie d'arrêter les gens et de les forcer à entendre la lecture de ses vers, (^'est sans doute à lui que Boileau fait allusion dans ces vers du IV* livre de VArt poétique :
Gardez -vous d'imiter ce lecteur furieux , etc.
en marge duquel elle avait fait écrire les vrais noms de ses personnages, qui étaient déguisés dans le texte. De l'or m'eût été moins précieux. Deux dames de qualité, que je connaissais depuis longtemps , me prièrent de leur confier ce livre pour quelques jours. Elles me promettaient de me le rendre , et je croyais pouvoir compter sur leur parole. Il n'en fut rien; elles se jouèrent de moi, et une fois en possession du livre , elles le gardèrent.
Peu d'années après , il fut d'usage à la cour et à la ville , chez les gens d'esprit des deux sexes , de faire la description de leurs figures, de leurs personnes, de leurs habitudes et de leurs goûts, comme on l'eût fait dans un tableau. On donnait à cela le nom de portraits. La princesse s'y était fort exercée; elle en choisit quelques-uns faits par elle et par d'autres, et m'ordonna de les faire imprimer en secret. Dans toutes ses compositions, ou sérieuses ou plaisantes, et même dévotes, elle montrait un vrai talent d'écrivain. Mais, par modestie, elle ne les communiquait qu'à fort peu de monde.
Je m'étais proposé , à partir des premières années de ma jeunesse, la recherche des hommes fameux par leur esprit ou par leur savoir, dont j'avais entendu parler. C'est ainsi qu'ayant mis toute mon industrie à entrer en relation avec Faucon de Charleval*, je dus au hasard le bonheur d'y réus- i sir. n m'avait vu un jour dans un bal, où je faisais mer- \ veille ; et , comme il avait entendu prononcer mon nom par I quelqu'un de la compagnie, il demanda si j'étais le fils de
1. Né en Normandie en 1612, mort en 1693. II était d'une constitution délicate et faible correspondant à son esprit , qui avait plus d'élégance et de recherche que d'élévation et de force. Scarron a dit de lui « que les Muses l'avaient nourri de blanc manger et de bouillon de poulet. » Ses poésies ont été imprimées en 1759, dans un recueil in-12, par les soins de de Lefévre de Saint-Marc. Voltaire est le premier qui ait avancé, sans en donner aucune preuve authentique , que la Conversation du maréchal d'Hoquincourt et du P. Canaj/e, dans Saint -Évremond, est de Charleval.
\-26 MÉMOIRES DE l). HL'ET.
ce Huct qu'il avait ouï vaulcr couimc ayaut quelque érudition. Dès qu'il sut que ce Huet était nioi-niême, il n'eut pas de cesse qu'il ne m'adressât la parole, et que, avec sa franchise ordinaire, il ne me demandât mon amitié. Pour moi, ravi que le hasard m'eût enfin offert ce que j'avais si passionnément désiré, je fis tout au monde pour m'attacher cet homme, bien vu et aimé de toute la cour à cause de son urbanité, de l'agrément de son esprit et de la douceur de ses mœurs.
Pareille aventure m'arriva environ le même temps. Un gentilhomme, déjà vieux et assez instruit, voyageait en basse Normandie. En passant à Caen, il vint chez moi dans l'intention de me faire une visile. Je le reçus avec toute la ])olitesse possible, attendant ce qu'il voulait de moi. «Je viens voir votre père, me dit-il, et je vous serais obligé de me présenter à lui. — J'étais encore enfant, répondis-je, quand j'ai perdu mon père , et vous ne trouverez pas d'autre Huet ici que moi. — Je n'aurais jamais pensé, reprit-il, que tout ce que j'ai ouï dire de vous fût vrai d'un si jeune homme.» Le bonhomme s'était doublement trompé; car j'étais beaucoup moins savant qu'il ne le pensait et plus âgé que je n'en avais l'air.
Ma bibliothèque reçut bientôt après un renfort considérable. Ce parent, qui avait été mon tuteur, le fils de Gilles Macé, de ce mathématicien distingué dont j'ai fait ci-devant l'éloge, me donna libéralement tous les livres de mathématiques qui avaient appartenu à son père, et qui n'étaient ni en petit nombre ni à dédaigner. En les parcourant , je sentis les feux mal éteints de mon ancienne ardeur pour ces nobles études se raviver et faire irruption; je ne les refoulai point, mais je les entretins avec mesure, interrogeant de temps à autre et rapidement les trésors amassés dans ces excellents volumes.
Des Anglais et des Irlandais en assez grand nombre, chassés de leurs pays par la guerre civile, arrivaient souvent en
Normandie, et fixaient lenr séjour à Caeii. Dans le eoninienfcnient de ma jeunesse, il y en avait un nommé Stanihurst \ dialecticien subtil , qui professa à Caen , au milieu d'un grand concours d'auditeurs. Maintes fois, je disputai contre ses disciples , vivement et en appelant à mon aide toutes les ressources de ma logique. Cela lui plaisait beaucoup. Aussi , me poussait-il sans cesse à renouveler ces combats. Il était d'ailleurs bon chimiste ; mais il paya cher ses expériences , ayant eu la gorge brûlée par je ne sais quel mauvais breuvage qu'il avala. Un autre Stanihurst, son parent, pratiquait aussi avec succès la médecine dans la même université. 11 vint à Caen longtemps après un de leurs compatriotes, François, évêque d'Arde, personnage de mœurs charmantes et d'une sainteté de vie digne de tous les respects. Il était pauvre et même dans l'indigence. Touché de son état , je conseillai à Tillustre abbesse , Marie de Rohan , celle que je louais tout à l'heure comme elle mérite d'être louée, de donner dans sa maison un asile au pieux évêque , et d'avoir la bonté de pourvoir à tout ce qui l'aiderait à supporter la vie. Elle goûta cet avis , et me pria d'inviter l'évêque en son nom. Mais lui, comme heureux de sa pauvreté dont le Christ lui avait donné le précepte et l'exemple, aima mieux vivre seul dans sa mauvaise auberge. Il alla bientôt après à Kennes rejoindre des compatriotes qui étaient arrivés en foule en Bretagne.
Au risque de paraitre sottement crédule h quelques lecteurs, je rapporterai ici un fait que je tiens de personnes religieuses, discrètes et point superstitieuses, et qui est tout à fait semblable à celui que nous lisons dans les Actes des apôtres. Un enfant était tombé d'un toit , et s'était brisé les
1. Richard Stanihurst, né a Dublin , après avoir été pendant quelques aimées avocat en Irlande, quitta ce pays pour cause de religion et se retira dans les Pays-Bas , où , étant devenu veuf, il entra dans les ordres. II laissa un tils nommé William , né k Bruxelles, qui se lit jésuite, et occupa plusieurs postes dans la société. Il écrivit quelques ouvra^jes de morale et
428 MÉMOIRES DE D. HIJET.
membres. Le saint évêque le prit dans ses bras et le guérit par ses ferventes prières. Postérieurement était arrivé en Normandie Patrick, évêque d'Ardfert , de la famille noble irlandaise des Plunket. Nous l'avons vu depuis évêque de Séez avec une grande réputation de piété.
de théologie , et c'est peut-être de lui qu'il est ici question. Il mourut en 1663.
Les nouveaux amis que je me fis vers ce même temps sont assez nombreux. Je dus le premier au hasard î c'est Jean Desmarets de Saint-Sorlin ^ esprit élevé et merveilleusement organisé pour la poésie. Je me rappelle que le jour où je fus reçu membre de l'Académie française, quand j'eus prononcé le discours d'usage, d'autres membres lurent différentes pièces de leur composition. Desmarets lut à son tour un poëme dont les pensées étaient si sublimes et la versification si heureuse, qu'il excita un enthousiasme pro-
1. L'un des premiers membres de l'Académie française, né à Paris en 1695. Il fut contrôleur général de l'extraordinaire des guerres, et secrétaire général de la marine du Levant. Il se jeta dans la dévotion la plus outrée, après avoir mené une vie assez licencieuse. Il publia, à l'usage des femmes, parmi lesquelles il chercha d'abord des prosélytes, un Office de la Vierge et un Recueil de prières. Il adressa ensuite au roi lui-même un Avis du Saint-Esprit, où il lui faisait part d'un projet qu'il avait formé de lever une armée de cent quarante-quatre mille hommes pour écraser les impies et les athées. Il fut l'un des chefs de la guerre contre les anciens, et il déclare quelque part qu'il a traité Homère et Virgile en vaincus, et qu'il les a humiliés et foulés aux pieds. On a, de ce rêveur extravagant dont Boileau a fait bonne justice : Théâtre de Desmarets, Paris, 1641, in-fol. et in-i^lles Morales d'Épictète, de Socrale, de Plutarque, deSénèque, au châteaudeRichelleu, parÉl. Mignon, lG53,in-8° rares ;C/ov2s, poëme héroïque en vingt-six chants, Leyde, Elzevir, 1G57, in-l2, etc., etc. Huet, comme on le voit ici, place son roman d'Ariane immédiatement après VAstrée. et le cardinal de Richelieu, chez qui on peut dire qu'il eut un emploi d'esprit, faisait grand cas de son poëme de Circine et Régule. Cependant il s'éloigna dans ses romans de ces idées de vertus qu'on représentait alors dans ces sortes d'écrils,el c'est de quoi Guéret le raille agréablement dans le Parnasse réformé, p. 148, MO. 11 mourut en lfi7G.
digieux. On remarqua cependant qu'il y rabaissait trop les poètes anciens , et faisait entendre assez clairement qu'Homère et Virgile, Pindare et Horace devaient lui céder la palme de la poésie. Il essaya de soutenir cette opinion dans un autre écrit , comme le fit ensuite un de mes amis , Charles Perrault. Mais tous deux eussent sans doute pensé différemment, s'ils se fussent appliqués à acquérir une plus parfaite connaissance de l'antiquité et d'eux-mêmes. Desmarets avait aussi écrit une élégante histoire, du genre des romans, intitulée Ariane, et qui était estimée comme une des meilleures après VAstrée de d'Urfé. L'agréable et ingénieux poëme du même auteur, dans lequel sont décrits les amours de Circine et de Régule, plut encore singuhèremenl et fut très-applaudi du cardinal de Richelieu.
Alors aussi je vis pour la première fois Paul Pélisson Fontanier, en qui la beauté de l'esprit, comme autrefois dans Pohtien , compensait la laideur du visage. Je fis en outre la connaissance de Valentin Conrart, ce rare et singulier exemple d'une réputation littéraire acquise sans la moindre teinture de l'antiquité. Mais il n'en était pas de même des modernes que Conrart connaissait parfaitement. H était d'ailleurs si prompt à obliger, que personne ne l'était davantage. Je l'ai éprouvé plus d'une fois, et c'est du fond du cœur que j'en fais l'aveu.
Les deux Valois , Henri et Adrien , jetaient alors beaucoup d'éclat dans les lettres. Je les connus fort l'un et l'autre, surtout Henri.
Dans ce temps-là, j'eus le plaisir très-vif de recevoir le Sijstema saturnicum de Christian Huygens, que ce savant, bien que je ne le connusse pas encore comme il méritait de l'être, eut la bonté de m'envoyer. J'admirai dans cet ouvrage la pénétration singulière et l'art exquis de l'auteur, et je me sentis de nouveau entraîné violemment vers l'étude de l'astronomie. La liaison commencée à cette occasion entre lui et moi fut cultivée avec soin de part et d'autre les an-
nées suivantes, pendant qu'il était à Paris, où le roi l'avail fait venir K
Je ne dois pas omettre dans cette énumération de mes nouveaux amis , Henri Justel , fils de Christophe ^ , moins lettré sans doute que patron des lettrés , et l'hôte des Muses elles-mêmes. Tous les jours sa maison était le rendez-vous des savants qui s'y entretenaient de matières d'érudition; et lorsque , sur un motif frivole , il eut abandonné ce genre de vie et les délices de Paris, pour se retirer à Londres, il se repentit trop tard de sa faute et regretta en vain son pays.
Si , comme on le rapporte , du temps où Ptolémée Philadelphe régnait en Egypte, et comme on le vit en France, il y a cent cinquante ans , on eût alors rassemblé une pléiade de poètes, Pierre Petit' le médecin, Charles Duperrier^ et J. B. Santeuil, de la congrégation de Saint-Victor, y eussent fort bien tenu leur place. Les deux derniers étaient poètes dans l'ame, mais rien que poètes, et absolument ignorants dans toutes les autres parties des belles-lettres. Santeuil était
1. Huyghens recevait même une pension de Louis XIV, qui le nomma de l'Académie des sciences.
2. Conseiller et secrétaire du roi. Son fils fut bibliothécaire du roi d'Angleterre, s'étant retiré dans ce pays quelque temps avant la révocation de l'édit de Nantes.
3. Né en 1617, mort en 1687. Il fut aussi précepteur des fils du président Lamoignon. Il occupa en effet, dans la Pléiade des poëtes latins modernes, la place queHuet voulait qu'il occupât, et où il a pour compagnons Charles Duperrier, Santeuil, etc. Outre des Poésies latines, Paris, 1683, in-8°, il a laissé des Discours, des ouvrages de physiologie et de médecine , dont un contre l'automatisme de Descartes {De motu animarum spontaneo), Paris, IGGO, in-8''.
4. Né à Aix, en Provence, dans le xvn* siècle, mort à Paris en 1692. Il doit sa réputation à ses vers latins, bien qu'il se soit essayé avec quelque succès daus la poésie française. Il réussit surtout dans Tode, et Ménage l'appelle le Prince des poètes lyriques de son temps. Ses vers latins, épars dans divers recueils du temps, ne paraissent pas avoir jamais été réunis. Il faisait partie de la Pléiade française avec Rapin, Commire, La Rue, Santeuil, Ménage et Petit.
plus fier, Dupcrrier plus modeste, avec un certain air d'antiquité qui frappait encore plus vivement dans les poésies de Petit. Ce dernier avait en outre une profonde littérature, à laquelle il joignait de grandes connaissances en physique. La médecine surtout lui est redevable de l'éclat et de l'impulsion qu'elle a reçus depuis. 11 a laissé de remarquables témoignages de son habileté, de son talent à ces différents titres, dans des écrits d'un style clair et élégant. Mais quand par hasard je venais à rencontrer Santeuil et Duperrier , et ce hasard se présentait souvent , tout, autour de moi, retentissait de poésie. Le premier dictait en une heure mille vers, stans pede in uno , et se précipitait comme un torrent chargé de Hmon. Il ressemblait alors à ce Camille Querno, les déhces de Léon X , qui obtint de ce pape le titre et les insignes d'archipoëte, et qui fut jugé digne d'être salué de cette élégante allocution :
Salve brassicea virens corona Lauroque archipoeta , pampinoquo Dignus principis auribus f.eonis.
Longtemps après, Santeuil ayant su la catastrophe qui avait eu pour effet l'ensevelissement de ma bibliothèque sous les ruines de ma maison, jugea que cet événement valait la peine d'être chanté en vers. Pour Duperrier, son rival, jaloux comme lui du laurier d'Apollon, et, plus heureux que lui , s'élevant jusqu'à ressembler parfois aux anciens, s'il venait à se rappeler la noblesse de sa naissance, il s'estimait à cause de cela supérieur à tous les poètes, comme, à cause de sa poésie, supérieur à tous les nobles. Il méprisait donc fort Santeuil. Il y a quelques vers de moi à lui et plusieurs de lui h moi.
Vers ce temps-là. Ménage me conduisit chez Marie-Magdelaine Lavcrgne La Fayette, dont il a chanté dans toutes ses poésies la beauté, les grâces, l'esprit et la délicatesse qu'elle déployait soit dans ses discours, soit dans ses écrits. Et il
avait raison; car, quoi de plus poli, de plus correct, de plus charmant que ce que nous la voyions écrire , ou que nous l'entendions raconter? Et pourtant , elle se souciait si peu des justes éloges dont elle était l'objet , qu'elle voulut que son agréable roman de Zaïde parût sous le nom de Ségrais. Ce fait ayant été rapporté par moi dans mes Origines de Caen, on s'en plaignit comme d'une injure faite à la réputation de Ségrais. Les gens mal avisés, auteurs de ces plaintes, ignoraient parfaitement la vérité. On me l'avait confiée , et outre que j'en étais surabondamment instruit par le témoignage irrécusable de mes yeux , je puis en fournir une foule de preuves tirées des lettres de Mlle de Lavergne , laquelle m'envoyait au fur et à mesure qu'elle les avait écrites, les différentes parties de cet ouvrage , avec ordre de les réviser. (>^)
A la même époque , deux autres femmes avaient aussi une certaine célébrité littéraire; ce sont Anne de La Vigne et 31arie Dupré ^ ; mais ni Tune ni l'autre n'était à comparer à Mlle de Lavergne. Il y a une épigramme de moi h Marie Dupré dans laquelle j'invite à s'égayer cette sérieuse et austère jeune fille.
Odimus horridulas adducta fronte puellas , etc.
Le sérieux n'était pas le défaut de Mlle de La Vigne. Avec des inlirmités corporelles et des douleurs qui ne lui donnaient presque pas de relâche, elle était d'une intarissable gaieté. Aussi, tous ses écrits avaient un cachet d'agrément
1. La Vigne (Anne de), née à Paris en 1634, morte en 1684, a laissé des vers gracieux et faciles, mais qui manquent quelquefois d'harmonie et de coloris. On en trouve dans les Vers clioisis du père Bouhours et dans le Parnasse des Dames, par Sauvigny. Quant à Marie Dupré, elle avait appris le lalin, le grec, la rhétorique et la philosophie. Elle emhrassa même avec tant de chaleur le système de Descartes, qu'on la suruorama la Cartésienne. On trouve des vers de sa composition dans le recueil cité du père Bouhours. Elle fut en commerce d'amitié et de littérature avec Mlles de Scudéry et de La Vigne.
i34 MÉMOIRES DE D. HUET.
particulier, et une grande élévation d'esprit était le caractère de sa poésie.
Cette année-là (1659), j'habitais, à Paris, la maison des oratoriens de Saint-Magloire. Un logement m'y avait été offert par Louis Thomassin S qui jeta un grand lustre sur la société, par la description qu'il fit, dans un excellent ouvrage, et d'après l'autorité des bons auteurs et les anciens monuments, des usages de la discipline ecclésiastique. Il eût montré beaucoup plus de souci de sa renommée , s'il se fût renfermé dans les limites de cette partie de la littérature où il tenait le sceptre , et s'il n'eût point aspiré à la gloire d'enseigner des choses dont il avait à peine effleuré les éléments. Son Glossaire hébraïque universel^ ainsi qu'il l'a intitulé, qui fut publié après sa mort, et fit bruyamment son entrée dans le monde comme étant le plus riche répertoire de toute la littérature orientale, ne paraîtra, au premier coup d'œil qu'y jetteront les savants , que le produit venu avant terme d'un sol non labouré itérativement et à fond , mais effleuré, pour ainsi dire, par le soc. Vainement Thomassin se rabattit sur l'élégance de la forme pour faire passer le fond, il ne fît que revêtir d'un style emphathique et lourd un sujet incompatible avec toute sorte d'ornements et qui demandait à être traité sans art et avec la plus grande simplicité. Il y avait dans la même communauté deux autres érudits : Jérôme Vignier -
1. Oratorien, né à Aix en 1G19, mort en 1695. Il faillit exciter un violent orage contre son ordre, pour avoir essayé de concilier le molinisme et le jansénisme. Obligé à cette occasion de cesser toute polémique, il écrivit dans la retraite qu'on lui avait imposée divers ouvrages théologiques et dogmatiques qui lui ont fait une grande réputation : entre autres : JJT7/ Dissertations sur les conciles, et des Mémoires sur la grâce, qui soulevèrent une partie du clergé contre lui. Son Glossarium universale hebraïcum est de lfi97, Paris, in-fol.
2. Né en 1G06 aBlois, d'un père protestant qu'il convertit à la religion catholique, après l'avoir embrassée lui-même. Il entra à l'Oratoire dont il gouverna plusieurs établissements, et mourut en 16G1. L'ouvrage sur saint Augustin, dont parle Huet, et queVignier publia en 1664,2 vol. in-fol., a pour litre : Supplementum'sancti Augustini operum.W a laissé d'autres ouvrages.
et Charles Lecoinle • ; le premier donna au public les fragments d'Augustin recueillis dans des manuscrits anciens; le second , les Annales ecclésiastiques de France.
Pendant que j'étais à Saint-Magloire , il m'arriva une plai- \ santé aventure. Elle peut être agréable à entendre; elle l'est certainement à raconter. Un jeune Hollandais, qui depuis se fit un certain nom dans les lettres , vint chez moi , et m'apporta une lettre indiquant, suivant l'usage, après mon nom. mon adresse, chez les pères de V Oratoire. Ce garçon ne sachant pas bien le français, avait mal compris le sens de cette adresse et m'avait abordé en ces termes : u Je vous salue, père des orateurs. » Comme je témoignais mon étonnement de la qualité qu'il me faisait l'honneur de m'attribuer : « Je reconnais là , me dit-il , cette modestie qui vous fait repousser les hommages qui vous sont dus et que le monde vous rend. » En même temps il me montra la suscription de la lettre.
Sur ces entrefaites, George-Regnauld de 3Iadelaine , frère de Jean-Regnauld Ségrais , revint à Paris de Rome , où il avait été délégué par les religieuses carmélites , pour traiter d'affaires importantes. Il vint aussitôt chez moi, et m'apprit qu'il était chargé par la reine Christine de m'inviter à venir à Rome , auprès d'elle, m'otïrant des montagnes d'or, un appartement commode dans son palais, tous les moyens enfin de reprendre avec elle plus agréablement et plus tranquillement les études que nous avions commencées tous deux à Stockholm quelques années auparavant; elle y ajoutait l'offre de ses bons offices et de son crédit auprès de la cour de Rome. Au premier abord, ces propositions me tentèrent singulièrement. J'avais un si grand désir de voir
1. Oratorien, né à Troyes en 1611. Il accompagna Servin en Allemagne, et l'aida, dit-on, eflicacement dans les négociations du traité de Munster. Il revint ensuite à Paris où il mourut. Le plus important de ses ouvrages a pour litre: Annales ecclesiastici Francorum, Paris, lGC5-79,8 vol. in-fol., depuis l'an 417 jusqu'à 845.
Rome et toute l'Italie , que j'inclinai fortement à accepter. Mais le soin de mon Origène , impatient de sortir de dessous la presse , me tenait pour ainsi dire à la chaîne. Je me sentais aussi extrêmement découragé par le souvenir des promesses de Stockholm , et je connaissais de longue main les caprices de la reine. Je lui écrivis donc, et lui alléguai différents prétextes qui me mettaient hors d'état de profiter des intentions généreuses de Sa Majesté.
Cette même année, je revins à Caen, après une longue absence. J'y vis mourir Graindorge, et le spectacle de cette mort m'accabla de douleur. Il était mon ami depuis mon bas âge, le plus intime , et à qui j'étais le plus obligé. Je ne pouvais rencontrer en nul autre après lui les conseils ni la sagesse nécessaires pour me guider dans mes affaires domestiques et dans mes études, ni celte antique urbanité, ni cet enjouement qui est un produit du climat de la Normandie, et en particulier de Caen. Je le voyais très-souvent, je Técoutais avec la plus grande attention ; en un mot, je dépendais de lui tout à fait. A peine arrivé, j'avais reçu la triste nouvelle de sa maladie qui était grave, et j'étais accouru aussitôt près de lui, moi-même à demi mort de crainte. Et ce n'était pas sans fondement ; je le trouvai à l'extrémité, des suites d'une hydropisie du cœur. Je m.e rappelai alors que, durant toute sa vie, il avait eu une sorte d'horreur instinctive de l'eau, tellement que, lorsqu'il se promenait, il évitait la rencontre des ruisseaux et osait à peine rester sur un pont, comme s'il eût prévu que la mort lui viendrait de cet élément. 3Iais il n'est pas à propos de renouveler la douleur que sa perle m'a causée. J'ai lait, dans un autre ouvrage, un grand éloge de ses vertus et déploré sa fm.
Vers ce même temps, Jean Bernier^ clôt par une mort subite une vie dont il avait fait, dès son enfance, un pieux et
< .II ne faut pas le confon.lre avec Dernier le voyageur, dont il a été parlé dans le livre précédent.
saint usage. Ayant résigné sa charge de trésorier de France, il s'était accommodé dans le centre de la ville une retraite solitaire, où il n'avait admis que peu de personnes disposées à suivre son plan de vie. Là , il ne s'occupait que de Dieu , du soulagement des pauvres et de tous les moyens de pourvoir au salut des honmies. On ne finissait pas de raconter combien il agrandit les limites du royaume des cieux , par l'exemple des bonnes œuvres et par la sainteté imperturbable de sa vie. Quand j'en étais le témoin 'car j'habitais dans son voisinage;, je me sentais enflammé du désir de l'imiter, et j'aurais sans doute alors obéi à la voix de Dieu , si la chaleur de la jeunesse et les séductions du monde ne m'en eussent encore détourné. Le chatouillement de la vaine gloire me troublait toujours l'esprit.
Bernier avait une sœur, Jordane Dernier, fille d'un grand cœur et d'un esprit excellent. Avec peu de moyens, mais beaucoup dlndustrie, elle fonda un magnifique couvent d'ursulines, dans lequel elle entra. Cette maison fut à la fois un ornement et un bienfait pour la ville de Caen. Elle recevait un nombre considérable de jeunes filles qu'on y instruisait dans la rehgion , auxquelles on apprenait des travaux de femmes, conformément aux statuts de la communauté, et qui avaient chacune d'elles une maîtresse ou préceptrice particulière.
Plusieurs années auparavant (je touchais presque encore à l'enfance), Hyacinthe de Chalvet, de Toulouse, frère prêcheur de l'ordre de Saint-Dominique, et descendant de ce Matthieu de Chalvet \ duquel Sainte-Marthe a donné un am-
1. Chalvet ;Mallhieu de), conseiller au parlement de Toulouse, né en 1528, en Auvergne, fut aussi conseiller d'État de Henri IV, et mourut à Toulouse en 1G07. Il est l'auteur d'une traduction des OEuvres de Sénèque, Paris, ie04, in-fol. Voy. les Éloges de Sainle-Marlhe. — Chalvet (Hyacinthe de), son petit-fils, religieux dominicain, professeur de théologie à l'université de Caen, né en 1605 à Toulouse, où il mourut eu 1083, a laissé quelques ouvrages, dont le plus important est : Theologus ecclesiastes, iCô9, G vol. in-foI.
pie éloge , vint à Caen. Comme ses prédications étaient très courues , alléché par les applaudissements dont il était l'objet, il se tixa à Caen, brigua les titres de docteur et de professeur royal dans la faculté de théologie de l'université, et l'obtint à la suite d'un concours. Depuis longtemps il recherchait mon amitié, et comme, en vrai prédicateur qu'il était , il avait formé le plan de réduire toute la théologie en sermons, et de la mettre ainsi à la portée du vulgaire, il obtint par mes soins que les libraires de Caen se chargeassent de publier une partie de ce vaste ouvrage, quelques autres parties ayant été déjà publiées en d'autres lieux.
L'hôtel Rambouillet était alors dans tout son éclat. Catherine de Vivonne, veuve du marquis de Rambouillet, en faisait le principal ornement. C'était une personne de la plus haute qualité, soit qu'on regarde la naissance, soit qu'on regarde l'esprit et les mœurs qui , chez elle , étaient romains. Malherbe , mon compatriote , l'a célébrée sous le nom d'Artenice. Elle avait avec elle ses deux filles, Juhe et Angéhque d'Angennes, mariées, l'une au duc de Montausier, l'autre au comte de Grignan. La distinction exquise de leurs manières, jointe aux dons de l'esprit les plus heureux, faisait que quiconque cherchait à se recommander par les mêmes qualités, souhaitait d'être admis dans ce séjour, comme dans le sanctuaire de la politesse. Tout ce qu'il y avait de plus raffiné à la cour et h la ville y affluait. Quoique je pensasse qu'il était bien hardi de ma part, provincial comme je l'étais, et n'exhalant que des manières provinciales, de me montrer sur un pareil théâtre, je souffris cependant, un jour que j'étais à Paris, que mes amis m'y lançassent. Je n'eus pas lieu de me repentir de ma témérité. Je fus reçu avec une extrême bienveillance, principalement parla divinité du lieu , Mme de Vivonne , qui eut la courtoisie de m'in- \iter à venir souvent causer avec elle, tant que je resterais à Paris , et à' échan^^er des lettres quand j'en serais absent. Elle m'écrivit en effet plusieurs fois les lettres les plus gra-
cieuses, comme pour me provoquer à la réplique. Ce ne fut point par elle que j'obtins l'amitié de son gendre, Charles de Sainte-Maure , duc de Montausier ; ce fut à l'occasion de mon livre de Interpretatione que je venais de publier. Ayant ouï souvent dire à mes amis, principalement à Ménage et à Chapelain , que M. de Montausier n'était pas moins éminent dans la littérature qu'à la guerre, je lui envoyai ce livre comme une marque de mon respect. Il le reçut avec une faveur singulière, et témoigna constamment qu'il en faisait cas. Depuis, il m'honora de son patronage. J'ai de lui de longues lettres , où il proteste de sa bienveillance pour moi.
Au premier rang pour les grâces, la bonne plaisanterie, l'élégance, et même le savoir plus relevé, brillait Guillaume BautruS dont l'agréable caractère charmait la cour et tous les beaux esprits de la ville. Jaloux de le goûter moi-même, je me fis mener chez lui par des amis à moi , qui étaient aussi les siens depuis fort longtemps. Il me parut trèssupérieur encore à sa réputation, car tel était l'éclat qui s'échappait de cette àme de feu, qu'on en était ébloui.
Je reçus dans ce temps-là des témoignages non équivoques du goût particulier qu'avait pour moi Jean-Baptiste Duhamel-. Je ne vis jamais de plus excellent homme, d'âme plus candide , ni , après qu'il voulut bien être de mes amis , d'ami plus fidèle. Ce qu'il pensait de moi, il l'a bien fait voir dans ses écrits , qui sont nombreux et ont été fort utiles aux lettres.
l.Bautru (Guillaume), né à Angers en i588, mort en ^665, se fit en efTet une grande réputation par son esprit, et l'on voit, d'après Huet, qu'elle n'était pas usurpée. Il fut en faveur près de Richelieu et de Mazarin, nommé comte dei^iw4 rfir,i.n et ambassadeur eu Flandre, en Espagne et en Angleterre. Il fut un des premiers membres de l'Académie française, quoiqu'il n'eût rien écrit.
2. Oratorien, né à Vire en 1624, mort à Paris en ^706, membre de l'Académie des sciences, aumônier honoraire du roi, etc. Il a publié de ^660 à M{i\, plusieurs ouvrages de philosophie, de mathématiques et de phy-
ifO MEMOIRES DE D. HUET.
Jean-Kegiiaiil Ségrais m'apporta, environ ce même temps, une lettre de Pierre de Fermât*, conseiller au parlement de Toulouse. En passant à Toulouse, Ségrais avait fait une visite à ce personnage, l'honneur des lettres. Fermât, apprenant qu'il était sur le point de retourner à Caen, et qu'il était mon ami de vieille date , l'avait prié de vouloir bien être le négociateur d'un traité entre nous deux , et l'avait chargé d'une lettre où il me suppliait , dans les termes les plus aimables , de me prêter à cette négociation. 11 l'avait chargé, en outre, de me remettre quelques-uns de ses opuscules, monuments incontestables de son rare génie. Us se composaient, non-seulement de poésies latines et françaises pleines de vivacité et de couleur, mais de commentaires sur les théorèmes les plus profonds de la géométrie; en quoi il fit bien voir ce dont il était capable dans ses controverses avec Descaries et Roberval. Son illustre fils, aussi un des ornements du parlement de Toulouse, hérita des vertus fie son père et de la bienveillance que celui-ci avait pour moi.
Parmi les membres de l'Académie française était alors François Talleinant ', qui employait beaucoup de temps
sique. Les plus imporlanls sont : Astronomica physica, Paris, iùGO, in-4"; Theologia speculatrix et practica, ibid., iG9I, 7 vol. in-S".
1. Né en 4 00 1, mort en iGG5, conseiller au parlement de Toulouse. 11 cultiva les sciences par délassement. 11 fut en correspondance avec Descartes, Pascal, Roberval, Toricelli, etc., et fit un grand nombre de découvertes dans les parties les plus élevées des mathématiques. Il partage avec Descartes la gloire d'avoir appliqué l'algèbre à la géométrie, el il imagina, pour la solution des problèmes, une méthode dite de maximis et minimisa qui doit le faire regarder comme le premier inventeur du calcul difîérentiel. Il était en même temps habile helléniste et profond jurisconsulte. On reproche a ce savant d'avoir caché ses méthodes, doiiljiuelques- unes ont été perdues avec lui. Ses OEiares ont été publiées à Paris, aux frais de l'État, en I8'»3.
2. Tallemant des Réaux (François), né h la Rochelle, vers 1620, mort en 1C0:J, fut vingt-quatre ans aumônier de Louis XIV, entra à l'Académie française en IGOl, donna celle IraducUou de Flutarque (8 vol., lCG3-Go^ dont parle Huel, que Boileau accuse de sécheresse, el qu'à la cour, on
et se donnait beaucoup de peine à traduire en français les Vies de Plutarquo. Ayant appris que j'avais quelques connaissances en grec, il voulut que je corrigeasse son ouvrage. Il vint donc à moi sans façon et sans intermédiaire m'apporter l'ouvrage, et dit qu'il le soumettait à mon jugement. J'acceptai cette besogne, et, dès ce jour et souvent encore dans la suite, nous passâmes les nuits à lire sa traduction, en la comparant et en la contrôlant avec le texte grec. Néanmoins, cette version languissante et diffuse fut médiocrement louée à la cour. En effet, dans les compositions historiques de ce genre , on tient peu de compte de la fidélité de l'interprétation, si le style ne satisfait point l'oreille. Paul Tallemant, parent du traductem' de Plutarque, traduisit une de mes poésies latines en vers français avec tant de grâce, que, lorsque je lisais ses vers, les miens me semblaient fades, et que je finis par les mépriser, ne trouvant désormais de plaisir qu'à la lecture de mon interprète.
Un nouveau genre d'écrire, très-plaisant, très-agréable , avait été introduit récemment par Paul Scarron. Tout le monde en raffolait, et il n'était bruit que de l'inventeur dans les cercles les plus distingués de l'un et de l'autre sexe. Mais, ce qui paraîtra singulier, c'est que ce cliarme extraordinaire et ces saillies d'un esprit plein d'enjouement partaient d'un homme en proie aux plus cruelles maladies, tout mal bàli, et hors d'état de se remuer à cause d'une paralysie des membres presque générale. Comme je m'étais toujours attaché à faire la connaissance des personnes qui avaient
trouvait languissante et diffuse, malgré que Huet y eût mis la main, et traduisit l'Histoire de la répiihlique de Venise , par Nani, 1679. — Tallemant (l'abbé PauF, son cousin, né en 1647, mort en 17 12, membre aussi de l'Académie française et de celle des inscriptions, fut longtemps l'orateur delà première de ces compagnies, et le secrétaire de la dernière. Il a publié en 1698 les Remarques et di^'cisions de VAcademie, et en 1702, VHistnjre de Louis XIV par les médailles.
une réputation d'esprit ou de savoir, je ne pus souffrir qu'un homme d'une notoriété si particulière me restât plus longtemps étranger. Je lui fus donc présenté par des amis, et fus ravi du sel et de la gaieté de ses conversations.
On me ménagea, dans le même temps, un accès auprès de Madeleine de Scudéry*. J'ai parlé dans mon livre de l'origine des romans, de cette dame qui joignait à des vertus admirables , à l'esprit le plus heureux une modestie singulière. Qu'il me suffise d'ajouter que je connus dans ce siècle les trois femmes les plus doctes et les plus célèbres sous ce rapport, Christine de Suède, Marie Schurmann d'Utrecht, dont j'ai déjà parlé, et enfin Madeleine de Scudéry. Que s'il fallait louer chacune d'elles par ses qualités propres , je dirais que Christine l'emporta par la vivacité, le mordant et le feu de Tesprit ; Marie Schurmann par la variété, la solidité de l'érudition; Madeleine de Scudéry par l'étendue et la vigueur inépuisable de l'imagination. L'honneur de ces éloges, cette fille, la plus modeste des filles, souffrait volontiers qu'on le reportât sur Georges de Scudéry, son frère, bien que ce dernier qui n'était ni un sot , ni un paresseux , eût déjà donné par des écrits soit en vers , soit en prose, la mesure de sa capacité.
Je faisais alors de fréquents voyages de Caen à Paris, et de Paris à Caen où j'étais domiciUé et qui était le centre paisible de mes études. C'est là qu'on m'envoyait en diligence tout ce qui se publiait de nouveau , en France , en Angleterre et en Hollande, principalement ce qui avait rapport aux sciences physiques et mathématiques. Ces sciences étaient alors fort en vogue à Paris et à Londres , où on en avait formé depuis peu des académies. J'étais exactement informé des travaux de la Société royale de Londres par
1. Voir la lettre de Huet à cette demoiselle , dans le t. Il , p. 68, du Becueil de dissertations de l'abbé Tilladet.
Henri Oldenbourg qui en était le secrétaire^ Quant à l'Académie de Caen, fondée par Brieux, elle se renfermait dans les matières purement littéraires, et s'il arrivait que je communiquasse quelque écrit' d'un autre genre, dont l'envoi m'avait été fait, elle en écoutait la lecture en bâillant, et le recevait d'assez mauvaise grâce. Pour moi , je voyais avec peine, avec humeur ces nobles sciences traitées si mal par des hommes d'aillem's pleins de sens, et mes sentiments étaient partagés par André Graindorge qui cultivait depuis longtemps les sciences physiques. Lui et moi, cependant, nous ne crûmes pas devoir nous relâcher en rien de nos études philosophiques. « Eh bien ! me dit-il , si vous m'en croyez, nous choisirons un jour par semaine, où nous parlerons chez vous de physique. — Très volontiers, lui répondis-je, à condition que vous n'y appellerez que ceux dont vous connaîtrez l'aptitude à tout ce qui regarde la philosophie. « Il y consentit et sans désemparer, passa du projet à l'exécution. C'est ainsi que fut créée dans ma maison (1662) une nouvelle Académie, qui, très-peu nombreuse d'abord , s'accrut bientôt de jour en jour et marcha de pair avec les plus fameuses. Comme on venait de m' envoyer de Londres quelques observations très-précieuses des membres de la Société royale, dans lesquelles on expliquait la structure du corps humain au moyen de la dissection , nous résolûmes de faire entrer cette partie de la physique dans le plan de nos travaux; et, comme il y avait un hôpital dans le voisinage du lieu de nos séances , et que les malades y étaient visités par le même chirurgien dont nous nous
1. Physicien, né dans le xvii« siècle à Bremen. Il suivit à Oxford un jeune seigneur anglais, son élève, et concourut avec plusieurs savants anglais à la formation de la Société royale de Londres, dont il devint secrétaire. Il mourut en 1678. C'est lui qui a publié les Transactions philosophiques de 1665 à 1677, et a fourni à ce recueil plusieurs dissertations remarquables. On a aussi de lui l'Explication de l'Apocalypse^ et une Vie de la duchesse de Mazarin^ ces deux écrits en anglais.
iU MÉMOIRES DE D. HUET.
servions pour les besoins de l'Académie , je le chargeai , s'il lui mourait quelque malade d'une maladie inconnue , de m'appeler avant l'inhumation , afin qu'en ouvrant le corps, nous explorassions la nature de cette maladie et la cause de la mort. Notre zèle à cet égard ne se bornait pas à l'homme seul , il s'étendait aussi aux animaux , quadnipèdes , oiseaux , serpents , poissons et insectes tant morts que vivants. Il est incroyable combien de choses nouvelles, singulières et bien dignes d'être connues, nous observâmes dans ces recherches. J'en prenais note avec soin. Quoique nous ne manquassions pas d'artistes habiles pour nous aider dans nos opérations , nous ne laissions pas quelquefois de mettre nous-mêmes la main à l'œuvre, quand la chose nous semblait requérir une expérience plus approfondie. Pour moi, bien qu'ayant de mauvais yeux et que je fusse, dès ma naissance, du nombre de ceux qu'Arislote appelle myopes, j'essayais de me servir du scalpel. Ma curiosité se porta principalement sm- l'organe de la vue. Je voulus l'interroger de mes propres yeux et j'affirme hautement qu'à cet effet, j'ai disséqué de mes mains plus de trois cents yeux de toute espèce d'animaux. Et, pour mieux comprendre la cause de la finesse de la vaie, je comparai les yeux des animaux qui passent pour l'avoir la plus perçante , comme les éperviers, avec ceux des animaux qui l'ont faible, dit-on, et émoussée, comme les hiboux. Mettant à nu toutes les parties des yeux de chacun, j'en comparais avec soin les humeurs, les tuniques et les nerfs, et quand j'avais trouvé des différences, soit dans la limpidité ou l'obscurité des humeurs, soit dans la ténuité ou l'épaisseur des tuniques, soit dans la plénitude ou la petitesse des nerfs , je jugeais que la vue devait être ou fine ou obtuse.
Là ne se bornaient pas les travaux de la nouvelle Académie ; ils embrassaient aussi l'astronomie. J'avais fait venir chez moi , avec la bibliotlièque de Gilles Macé , des instruments fabriqués par lui-même sur le modèle de ceux de
Tyclio, et dont il sï-lait servi pour observer la comète en 161S. C'est ce qu'il dit dans le sa>ant ouvrage où il a donné toute riiistoire de ce météore. Je me servis de ces mêmes instruments pour observer moi-même la comète de 1664'.
Nous ne négligeâmes pas non plus cette partie delà physique qu'on appelle vulgairement chimie et que je désigne habituellement sous le nom d'abrégé de la nature ; car les efîets merveilleux que la nature opère sur toute l'étendue du globe, la chimie les reproduit dans un petit espace, sous les yeux du spectateur. C'est après avoir médité souvent sur eet art et l'avoir souvent pratiqué, que j'ai fait mon poëme sur le sel^ offert au duc de Montausier, le r*" janvier 1670. Deux membres de notre compagnie l'étudiaient aussi avec persêNérance ; un surtout, le médecin Hauton. Il avait de la candeur, de l'esprit, delasagacité, mais un tel enthousiasme pour son art qu'il lui attribuait toute espèce de puissance, comme de transmuer les métaux et de produire des médicaments qui, outre qu'ils guérissaient toutes les maladies, prolongeaient la vie humaine jusqu'à cinq cents ans. Comme il vit que je ne croyais pas un mot de toutes ces folies , principalement de cette faculté de faire de l'or, dont je l'entendais se vanter du matin au soir : « Lorsque vous irez à Rouen, me dit-il, je désire que vous alliez voir Porée, le premier médecin de la ville , et que vous le priiez de ma part de vous raconter ce qu'il lui arriva un jour dans sa jeunesse , à Pontaudemer, avec un prêtre inconnu. » Quelques jours après, j'allai à Rouen où je vis Porée. Lui ayant fait la question telle que Hauton me l'avait dictée , il me répondit : « Étant venu à Pont-Audemer, à l'âge de vingtcinq ans environ, pour affaires personnelles, je fus appelé vers un malade déjà près de sa lin. Il y avait dans la chambre, avec toute la famille, un homme en costume ecclésias-
1. Voy. la leUre de Huel à Chapelain dans le l. Il, p- '^6, du recueil de Tilladet.
i46 MEMOIRES DE D. HUET.
tique , mal soigné , mal peigné , comme eût dû l'être un voyageur, et que, à la grossièreté, au désordre de ses vêtements , on eût pris pour un mendiant. Comme il passait à Ponl-Audemer, il avait guéri, de je ne sais quelle grave maladie, un pauvre diable qu'il avait rencontré par hasard, et le bruit de cette cure s'étant répandu dans la ville, on l'avait fait venir chez le malade dont j'ai parlé. Lorsque je l'eus entendu discourir sur la nature du mal et la méthode de traitement , je m'aperçus qu'il y avait en cet homme quelque chose de plus que les apparences ne promettaient, d'autant qu'au moyen d'un remède simple mais efficace, il rappela, à la vie et à une santé parfaite, le malade à demi mort et abandonné des médecins. Comme il vit que j'en témoignais de l'étonnement et même de l'admiration. « Venez dans mon auberge , me dit-il , et je vous ferai voir quelque chose qui vous étonnera bien davantage. — J'irai certes , » répondis-je ; et je n'y manquai pas au jour dit. Dès qu'il m'aperçut : « Faites apporter un pot de terre , me dit-il ; jetez-y un peu de plomb et approchez-le du feu, le tout de votre propre main, pour éviter le soupçon de fraude qui pourrait naître de l'emploi d'une main étrangère. » En même temps il tire d'un coffret une feuille de parchemin , remplie d'une sorte de poussière rouge ; il y plonge la tête d'mie épingle humectée de salive et il secoue la poussière qui s'y était attachée , sur le plomb liquéfié. Soudain le métal se soulève avec une sorte de pétillement , entre en ébuUition et lance une flamme violette qui retombe peu à peu et s'évanouit. Mon homme déclare que l'opération est terminée ; alors il m'ordonne de verser le métal dans un vase de fer préparé à cet effet et qu'il portait toujours dans son bagage. 0 prodige ! de mes yeux, que j'en crois à peine, je vois avec stupeur un lingot d'or ! Pour lui, souriant doucement, il détache du lingot un fragment et me l'offre pour garder, dit-il, un souvenir perpétuel de cette métamorphose. Je l'acceptai
volontiers, et le portai à un orfèvre à qui je commandai d'en faire une l)a;j:ue que j'ai porlco jusqu'à ce jour. » En disant ces mots, Porée tira la bague de son doigt et me la fit voir ; j'y remarquai, gravés sur la sm-face intérieure, des caractères qui voulaient dire que cet or était de lor philosophique. Mais je reviens à Hauton.
Il n'était pas seulement souffleur , il prenait aussi toutes les peines du monde pour adoucir l'eau de ia mer , en la dégageant pkisieurs fois de suile, au moyen de Tévaporation, du sel dont elle est saturée, jusqu'à ce qu'elle devint salutaire et potable. En même temps, d'aulres membres traitaient d'autres parties de la physique , desquelles il n'était pas une seule qui ne fut l'objet des études et des expériences de chacmi de nous. Ainsi, Jean Gosselin Villon essayait de débarrasser de la vase et des rochers qui l'obstruaient le lit de la rivière dOrne qui passe à Caen , et de la rendre navigable. Le même projetait aussi de faire arriver la mer dans la vallée de Colle ville, et de creuser un port artificiel sur les côtes du canal de la Manche. Nicolas Cromar de Lasson travaillait à un miroir en cuivre d'un poids plus considérable et d'un plus grand diamètre qu'aucun autre dont on eût entendu parler. Il tâchait en même temps de donner une courbe hyperbolique aux verres de lunettes, suivant la méthode prescrite par Descartes dans sa Dioptrique : ce que personne jusqu'ici n'a encore été capable d'exécuter d'une manière complètement satisfaisante. D'autre part, Roberval \ géomètre distingué, prétendait que cette courbe était tout à fait impropre à augmenter la puis-
1. Roberval ;Gilles Personne de , géomètre, né en 1602, à Roberval ou Noël-Saint-Remi (Picardie), mort en 1676, membre de l'Académie des sciences et professeur de mathématiques au Collège de France , inventa les courbes dites roherialiennes , et eut de vives contestations avec Descaries envers lequel il se montra fort injuste. On a de lui une édition du traité d'Arislarque de Samos, sur le système du monde, Paris, 1644, et nombre de savants mt'moires, dans le tome VI de ceux de l'Académie des sciences.
us MÉMOIRES DE D. HUET.
sancede ce^i verres. Quoi qu'il en soit, une mort prématurée vint mettre fin aux louables tentatives de Lasson.
C'était par ses écrits, sinon par ses actes, que Pierre Cal) y', professeur royal d'éloquence et de philosophie à l'université de Caen, imprimait l'essor à nos études. Auteur d'un grand ouvrage où il embrassait toute la philosophie, il avait en outre enrichi de \astes commentaires le traité de Consolatione philosopkix de Boëce. Mais s'étant imbu , dans les exercices de notre société, des éléments de la doctrine cartésienne qui lui avait été jusqu'alors tout à tait inconnue , il l'adopta avec tant de chaleur que , foulant aux pieds li doctrine d'Aristote, que, suivant l'usage maintenu dans les écoles, il aurait dû enseigner et défendre, il infecta de ce levain non-seulement la philosophie, mais la théologie elle-même, et encourut les censm-es de l'Éghse.
Aussitôt que l'illustre Colbert, ce ferme appui des lettres et des lettrés, eut compris que notre Académie, née sous de si heureux auspices, prenait le caractère d'un établissement d'utilité publique, il en fit part au roi , et notre société ne tarda pas à sentir les effets de sa bonté, de sa libéralité, par le don que nous reçûmes d'une somme destinée à pourvoir aux frais de nos expériences. En donnant , au nom du roi , l'ordre que cette somme me fût comptée, Colbert m'exhorta vivement à poursuivre nos recherches dans les sciences naturelles, et à reculer les limites de la physique , la plus utile de toutes. Aussi, la renommée de cette Académie florissante sétendit-elle si loin, que Beau\ilhers, duc de Saint-Aignan, désira d'en faire partie, et me sollicita fortement de l'inscrire au nombre de ses membres.
Sur ces entrefaites, vint à Caen un personnage très- versé dans les lettres, mais surtout dans l'ancienne philosophie,
1. Il e>t mort à Caen en 1709, élant principal du collège des Arts. Il a publié yoa commenlaire sur Boëce [de Consolatione philosophùe), dans la coUeclion ad usum Deîphini. Paris, lG80, in-4°. On lui doit aussi un Cours de philosophie en lalin, dédié à Bossuel, 4 tom, en 2 vol. in-4.
d'une urbanité, d'une amabilité charmantes, portant enfin dans toutes ses manières une exquise distinction : c'était le président CormisS du parlement d'Aix, banni de son siège par un fâcheux retour de la fortune, et relégué à Caen par un ordre du roi. Il m'apporta des lettres de recommandation de Mme de Rambouillet où cette dame , de laquelle j'ai parlé plus haut, me faisait un grand éloge de lui et me priait instamment , si j'avais quelque moyen de le consoler dans son malheur, soit que j'adoucisse par mes discours le regret de sa patrie, soit que je l'aidasse à porter le poids de ses afflictions, soit enfin que je le récréasse par ma compagnie, de ne pas manquer de le faire. Bien que mes sentiments répondissent à cette recommandation , toutefois ils furent principalement déterminés par l'érudition du personnage et sa vertu qu'il me fit connaître dès notre première entrevue. J'allai donc le voir souvent, et bientôt il ne se passa pas de jours que nous ne vinssions lui chez moi , moi chez lui, et que nous ne nous promenassions ensemble dans les prairies délicieuses des rives de l'Orne. Nous ne parlions presque que des écoles des philosophes anciens. Il les connaissait toutes parfaitement, mais par-dessus les autres celle qui eut pour principe de ne rien affirmer. Il était donc très-partisan de la doctrine de Sextus Empiricus , et son goût pour ce philosophe que je ne connaissais encore que de nom , fut cause que je le lus avec soin , qu'il me devint bientôt familier et que j'en fis le plus grand cas.
En ce temps-là (1662) mourut un conseiller au parlement de Rouen, dont le frère a^ait épousé ma sœur , et à qui la place de conseiller revenait par droit d'héritage. Comme il ne pouvait en remplir les devoirs, ni en porter le titre, nonseulement il m'offrit cette charge , piais il me conjura in-
1 Corrais (Louis de Beaurecueil de), président à mortier du parlemeul d'Âix, est auteur des Tables des illustres provençaux^ Aix, 1622, in-foL, données sous le nom de Pierre d'Hozier.
stamnient de ne pas la refuser. Toute ma famille me pressait vivement d accepter, afin que je devinsse le nouvel appui des miens, puisque l'autre leur avait été enlevé. Je n'y répugnai pas d'abord, espérant par ce moyen entrer en relation avec plusieurs personnes qui tenaient à moi par la parenté ou par les alliances. Mais, tout bien considéré, il me parut évident que, si je voulais être un bon conseiller, je devrais abandonner tout à fait les études qui m'étaient plus chères que toutes les fortunes du monde et que la vie même. En conséquence, je refusai et rentrai dans la solitude de mon cabinet.
Cependant, les Muses se relevaient sous l'influence d'un astre bienfaisant. Le grand roi avait détourné sur les gens de lettres la source de ses libéralités. Cédant aux conseils du sage Colbert , il avait octroyé des pensions à divers savants en Europe. J'étais alors à la campagne, livré à toutes les douceiu-s d'une oisiveté obscure, et ne sachant, ni ne me souciant de savoir ce qui se passait dans le reste du monde. Tout à coup, on m'annonce que je suis au nombre de ceux que le roi a jugés dignes de ses bontés. Ma pension, même après la mort de Colbert, me fut continuée pendant plusieurs années, tandis que la plupart de ceux qui avaient été l'objet de la même faveur, ne la reçurent guère que deux ou trois fois.
Peu de jours auparavant, le comte de Tott, ambassadeur du roi de Suède, était arrivé à Paris; il était allé voir Chapelain qu'il savait dès longtemps mon ami, et lui avait dit qu'il était chargé par la noblesse suédoise de m'annoncer que j'avais été choisi, à l'unanimité des suffrages, pour être le précepteur de leur roi, et qu'il fallait que je partisse incontinent; que, comme à cause de mon absence (j'étais alors en Normandie), il ne pouvait me signifier ce décret, il priait Chapelain de m'en écrire au plus tôt. Chapelain n'y manqua pas. Mais, connaissant par expérience le ciel inclément de la Suède, la rudesse de ses peuples et leurs
mœurs si étrangères à la politesse française, je déclinai modestement l'honneur qui m'était offert.
Esprit Fléchicr, mort dernièrement évêque de Nîmes, vint alors ù Caen. 11 cultivait l'éloquence en même temps que la poésie, et il avait enrichi de plus d'un chef-d'œuvre ces deux branches des lettres humaines. Comme il passait dans le pays de Coutances, en basse Normandie, et que nous étions amis d'ancienne date, il vint à pas de loup me surprendre dans ma bibliothèque, et se jeta à mon cou, sans me donner le temps de me reconnaître. Sa présence me fit un singulier plaisir.
L'université de Caen était alors florissante. J'ai déjà loué, parmi les savants qui lui faisaient honneur, Halle et Cally. Elle ne tirait pas moins d'éclat de Guillaume Pyron* et de Jacques de Lair, tous deux professeurs royaux en grec , le premier célèbre par ses heureux commentaires sur Claudien, dans les éditions à l'usage du Dauphin.
A cette époque, le duc de Montausier parcourait la province de Normandie, dont il était gouverneur depuis peu. Quoique je lui fusse déjà bien connu, je ne lui avais jamais parlé ni ne l'avais même jamais vu ; il m'avait seulement écrit une fois une lettre pleine de bonté. Comme il sut que j'étais à Caen où il allait arriver, il pria un gentilhomme de mes amis de lui donner l'hospitalité dans une maison que cet ami possédait à six milles de la ville, et il fut convenu entre eux que j'irais moi-même jusque-là au-devant de lui. Prévenu par mon ami, je fus exact au rendez-vous, et j'eus la permission de voir pour la première fois et de saluer l'homme dont la vertu et la bonté singulière qu'il me
1. Né en 1G37, dans le diocèse de Coutance?. II enseigna la rhéîorique aux collèges des Arts et Dubois, a Caen. Nomfîié ensuite professeur de grec à l'université de cette ville, il fit son droit et y prit tous ses dégrés avec l'intention d'ol^tenir la chaire de celte faculté. Il mourut prématurément en 1G84. Outre son commentaire sur Claudien, il a laissé quelques poésies latines, et une traduction en latin de VOrigine des Romans, de Huet.
témoigna par toutes sortes de marques éclatantes, ont fait de moi et pour le reste de ma vie le plus dévoué de ses serviteurs. 11 arrivait , amenant avec soi Ménage et Ségrais. Ce dernier avait été jadis mon hôte; je voulus que Ménage le devînt à son tour, et tous deux logèrent chez moi. Quant au duc, Brieux le reçut dans son magnifique hôtel où s'assemblaient d'habitude les membres de la célèbre Académie de Caen. De cette manière, le duc fut en quelque sorte l'hôte des Muses. Et en effet, ceux qu'on regardait comme les colonnes de l'institution, venaient là sans cesse pour offrir au duc leurs hommages. On n'y parlait presque que littérature, et, à cet égard, le duc payait sa dette d'académicien dune manière si remarquable, que si la fortune ne l'eût appelé à de plus hautes destinées, on peut croire que sa place était marquée parmi les gens de lettres. Mon Origène m'occupait alors beaucoup ; il était en état d'être publié, lorsque, par l'entremise d'Etienne Lemoine, mon ami, Berthelin, libraire à Rouen, se chargea de l'éditer. Comme cette entreprise devait être de longue durée , et que , à cause de mon éloignement des lieux , elle ne pouvait guère être bien conduite, je résolus d'aller h Rouen et de m'y fixer, me réservant de faire de là maintes excursions, soit à Paris, soit à Caen, pour mes autres affaires. Il y avait déjà plusieurs années qu'un couvent de femmes avait été fondé à Rouen par Laurence Gigault de Bellefonds, laquelle avait pris le voile au couvent de la Trinité à Caen. Elle avait une connaissance du latin rare parmi les personnes de son sexe, et ne manquait pas de talent dans la poésie. Mais toutes ces qualités, elle les consacrait à la louange et au service de Dieu; car sa vie était sainte et sa piété singulière. Telle était son humilité, que, lorsque le roi l'eût nommée abbesse du couvent de Monstier-Villars, elle demanda que sa jeune sœur lui fût préférée pour remplir ces fonctions, et elle se confina dans la petite maison dont elle était la fondatrice. Mais à quoi bon rappeler des choses
que Dominique Bouhours a si bien racontées dans la vie de cette sainte personne? Mais parce qu'elle était ma compatriote (nous étions elle et moi de Caen), et à cause de sa vertu que je prisais au plus haut degré, j'allais souvent la voir, et adoucir par le charme de ses entretiens Tennui de mon séjour à Rouen.
Dans le monastère carthusien de cette même ville, il y avait alors un personnage nommé dom Augustin , fameux par sa science pour ainsi dire improvisée et toujours prompte à paraître au premier appel. J'en avais souvent entendu parler avec admiration par le duc de Longueville qui m'exhorta à lier connaissance avec lui. J'allai donc le voir. Ce qu'on en disait était vrai; je l'entendis avec stupeur réciter de mémoire des pages entières d'auteurs anciens et modernes. Et pour que je ne doutasse pas de la fidélité de cette mémoire prodigieuse, il redit mot pour mot des passages entiers de mon ouvrage de Interpretatione, qui avait paru depuis quelque temps déjà, passages que j'avais presque oubliés. Ainsi toutes ses richesses étaient en argent comptant; il n'avait pas de réserve en caisse, mais seulement de l'argent à la main, de l'argent de poche. Tout cela, certes était plus étonnant qu'utile ; car on ne peut pas dire d un homme qui montre avec ostentation une certaine quantité d'écus, qu'il est riche, comme on le dit d'un homme qui possède de bonnes maisons au soleil, encore qu'il soit quelquefois très à court d'argent.
Vers ce temps-là , Théophile ou Goswin Hogerts ( car il prenait ces noms;, savant jeune homme et dans les meillem-es études , vint à Caen. Il voyageait en France et dans les autres pays de l'Europe , suivant la coutume des Hollandais et des Allemands. Il venait souvent me voir et me témoignait toutes sortes d'attentions. Avant , malgré ma résistance , obtenu de moi quelques vers composés à dilTérentes époques, de retour dans sa patrie, il les fît imprimer sans ma permission. C'est pourquoi, selon toute apparence, on
me tenait en Hollande pour un poëte, tandis qu'on ne croyait pas en France que je fusse assis même au pied du Parnasse. Dejmis, j'exerçai plus souvent ma veine poétique. Je me rendis même Apollon si propice, que je commençai à compter parmi les poètes. Mes essais en ce genre étaient encouragés principalement par Ménage , Cossart^ et Rapin, eux-mêmes excellents poètes , dont les louanges m'excitaient à conquérir le laurier de la poésie. Je retrouvais les mêmes dispositions à mon égard, dans François Charpentier, de l'Académie française, lequel, déjà très-habile dans les lettres anciennes, n'était pas non plus sans talent dans la poésie française. Mes vers étaient encore assez du goût de Guillaume Beautni, excellent juge, d'une abondante littérature, d'un esprit élevé, plein de feu et courtisan consommé. J'ai parlé de lui cidevant. En fait de plaisanteries, de malice et de politesse enjouée, il l'emportait sur tous, à l'exception de Louis de Rohan, prince de Gueménée ^, qui était tout esprit, tout sel et toute grâce. Comme je trouvais un plaisir infini à leur conversation, et que je m'en montrais fort friand, ils me savaient gré de mon zèle et y trouvaient aussi du plaisir.
J'arrivai de Paris à Caen juste au moment où y arrivait
1. Jésuite, né en iGiô, mort en 1G74. Il professa la rhétorique à Paris et fut le maître de Sanleuil. Il a laissé des harangues et des poésies qui le placent au ran^' des bons poètes latins modernes. Il a travaillé avec le père Labbe à la Collection des Conciles, et il continua ce travail, après la mort de celui-ci, depuis le XP jusqu'au XVIII^ volume. — Le père Rapin est assez connu par ses poésies latines et ses écrits en français. Comme il cultivait tour à tour la littérature sacrée et la profane, on disait de lui qu'il servait Dieu et le monde par semestre.
2. Il naquit vers 1635. Il fui nommé duc de Monlbazon en 1656, grand veneur, puis colonel des gardes de Louis XIV. Il était très-brave, mais il déshonora son nom par des excès de tout genre. H enleva la duchesse de Mazarin et porta, dit-on, ses vues jusque sur Mme de Montespan. Perdu de dettes, il ourdit avec Latréaumont, officier subalterne, un complot contre la sûreté de l'État 'il s'agissait de livrer Quillebeuf aux Hollandais pour leur donner accès en Normandie), il fut découvert, jugé et exécuté en 1674.
aussi Adrien Parvilliers^ jésuite. Il revenait d'un voyage en Syrie où il avail l'ait une ample provision de connaissances dans les choses et les langues de l'Orient , principalement à Damas où il avait enseigné publiquement pendant dix ans la littérature arabe. Il savait parfaitement cette langue en laquelle il avait écrit à Bochart des lettres très-élégantes que Bochart m'avait communiquées. Je l'embrassai avec amitié, et tachai, par toutes sortes de bons offices, de gagner la sienne dans l'espoir d'en recueillir du profit pour mes études. Il me l'accorda généreusement et parut trèsdésireux d'entretenir un commerce littéraire avec moi et de se fixer à Caen. Mais les directeurs de sa compagnie en décidèrent autrement. Ils conlinèrent Parvilliers à la Flèche, en Anjou, où il mourut bientôt après. Avec lui périt im grand ouvrage déjà prêt pour l'impression , où il donnait les explications détaillées des richesses qu'il avait rapportées de l'Orient et qu'il se proposait de publier sous le titre à'Interprès Orient is.
J'étais aussi à Caen lorsqu'on forma le dessein de restaurer et de renouveler les ornements du maître-autel de l'éghse Saint-Jean où j'avais été baptisé. On voulait entre autres la décorer d'un tableau représentant le baptême de Jésus- Christ. Chacun prétendait commander ce tableau à quelque méchant peintre de la localité et de ses amis ; mais je fus d'avis qu'on le donnât au premier peintre français de ce temps-là, qui était sans contredit Lebrun, alors chargé des belles peintures qu'on voit dans les palais royaux. Quoique
1. Il était né dans le diocèse d'Amiens. Il entra chez les jésuites en 1634, et fut envoyé ensuite en mission en Syrie et en Egypte. De retour en France, après un long séjour eu Orient, il fut desliné par ses supérieurs à la prédication et mourut au collège d'Hesdin, en 167S. La seule publication qui porte son nom a pour titre : Les Stïïtions de Jérusalem, c'està-dire les faits traditionnels de la passion de Jésus-Clirisl. Cela ne donne pas une haute idée de son talent. Cependant dans le catalogue des manuscrits de Thévenot, on en voit un intitulé : Remarques curieuses faites en Egypte par le père de rarvilliers.
Lebrun eût voué au roi seul son pinceau, je ne désespérai pas cependant d'obtenir de lui ^car alors nous étions au mieux ensemble) qu'il déroberait quelques heures à ses éludes et à ses travaux pour les consacrer à notre œuvre. Il y consentit en effet , d'abord à contrecœur, puis enfin de bonne grâce et touché de mes prières.
A peu près dans la même époque f 1667), au sein même de l'Académie de Caen , et au milieu des savants qui y étaient rassemblés, Bochart mourut subilement. Il s'était élevé une queslion très-difficile, concernant quelques médailles espagnoles dont il est parlé dans Covarruvias. La dispute entre Bochart et moi était devenue assez vive , lorsque, saisi tout à coup d'un tremblement général, il tomba mort, au grand dommage des letlres et aux grands regrets de tous ses confrères. La cause de celle mort fut, au témoignage des médecins, la coagulation du sang, laquelle supprima les mouvements du cœur, d'où résulta nécessairement la cessation de la vie. Quoique depuis longtemps et pour les motifs indiqués plus haut , il se fût refroidi à mon égard , sa mort ne laissa pas de m'affliger profondément; car les injures dont il m'avait poursuivi, encore qu'elles eussent rompu toute intimité enlre nous, ne m'avaient rien fait perdre de mon estime pour ses vertus, rien de ces attentions et de ces bons offices qui rendent les relations agréables entre les gens de lettres et tournent à l'avantage des lettres elles-mêmes. C'est ce qu'il fit voir lui-même dans son Eierozoïcon , lorsque , parlant de l'oryx, il donna un dessin remarquable de cet animal d'après une ancienne peinture que je lui avais communiquée. Il m'avait vivement pressé d'étudier l'arabe et le syriaque, après le départ de Parvilliers que j'avais eu l'intention de choisir pour maître, j'avais suivi ce conseil et repris seul cette étude qu'il y avait longtemps que j'avais interrompue. Peu de jours avant sa morl il m'avait écrit une longue lettre où il s'efforçait de justifier par l'autorité d'Origène les doctrines de Calvin contre celles du catholicisme
louchant rEucharistie et rinvocation des anges et des saints. Comme cette lettre était une atteinte portée à l'intégrité de notre sainte Église , je regardai comme un devoir d'y opposer une réfutation solide et complète. Cette réponse touchait à sa fin quand Bochart mourut. Depuis, ces deux lettres ont été publiées; je souhaite vivement qu'on les lise et qu'on les compare, afin qu'on juge de combien la vérité l'emporte sur l'erreur, et combien cet homme, modéré d'ailleurs, était violent, lorsqu'il était dupe de l'extravagance de ses opinions.
Je ne saurais omettre de rapporter ici une aventure plaisante qui m'arriva pendant un voyage que je fis alors à Paris. J'avais pour compagnon un ami, beau garçon, beau parleur, doué d'une faculté merveilleuse pour improviser des vers français et qui conversait ainsi volontiers avec beaucoup d'agrément. A force de le voir et de l'entendre, j'avais acquis quelque chose de son talent, et, à ses questions en vers, je répondais en vers aussitôt. De sorte que , soit sur la route, soit aux relais, nous ne faisions que parler en vers. Un jour que nous étions à l'auberge et que nous interpellâmes l'hôtesse en ce langage , elle nous répondit de même avec tant de promptihide et de facilité, qu'elle nous fit honte de notre hésitation.
Cependant, mon Origène enfin imprimé (1687) allait prendre son essor. Pour me conformer à l'usage, je songeai à lui procurer un patron. Et d'abord, un travail entrepris pour le service et dans l'intérêt de lÉglise, appartenait de droit à l'Église et devait être dédié aux Pères de celle de France. Leur patronage serait sa gloire. Ayant donc écrit à l'assemblée du clergé qui, par hasard, se tenait alors à Paris, une lettre où je lui faisais part de mon dessein , l'évêque de Tulle, au nom de cette assemblée, me répondit qu'elle l'agréait avec grand plaisir. D'un autre côté, comme j'avais été l'objet des libéralités du roi, l'illustre Colbert, surintendant des finances, m'avertit que le fruit de mes études
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devait être dédié à celui qui y avait aidé par ses bienfaits. En conséquence de cet avis, je me déterminai à ne pas mettre en léte de mon livre d'autre nom que celui du roi. Colbert pensa que je devais l'offrir moi-même h Sa Majesté de qui il m'obtiendrait Thonneur d'une audience particulière. Il me conduisit en effet au roi, me loua lui-même avec effusion, et parla de mon présent de la manière la plus flatteuse et la plus honorable. Ma modestie m'empêche de dire en quels termes pleins de bonté le roi reçut mon hommage, avec quelle gravité il m'exhortaà pousser vigoureusement mes éludes, et avec quelle fermeté il m'assura qu'il était résolu de les favoriser.
Dans le même temps, Colbert, inspiré par son goût pour les lettres, avait fait venir à Paris Jacques Graindorge, bénédictin de l'abbaye de Fontenai dont je fus depuis commendataire. Ce Graindorge était de l'école de Gilles Macé. Dès son enfance, il avait étudié Tastronomie que j'apprenais moi-même, étant enfant , avec passion , et qui avait été la cause de la recherche que j'avais faite de son amitié. Je l'avais entendu bien des fois se vanter que le secret si important pour le commerce et la navigation , et depuis si longtemps l'objet de recherches vaines, à savoir la détermination du premier méridien ou, comme on l'appelle, la longitude, avait été découvert par lui-même. 3Iais, en travaillant à ce problème qui devait être fondé sur des principes certains, indubitables, résolu par des démonstrations évidentes, il avait établi les bases de tout son raisonnement sur de pauvres et ridicules fictions de l'astrologie, vulgairement appelée judiciaire. C'est pourquoi, ayant trompé, non pas mes espérances, qui n'avaient jamais reposé sur ses vanteries bruyantes, mais la confiance qu'on avait pu avoir en ses magnifiques promesses, il tomba dans le discrédit.
Gilles Personne de Roberval, très-savant en géométrie, et qui n'avait pas non plus mal employé son temps à étudier la philosopliie , suivait dans les mathématiques un chemin
bien différent. C'est, appuyé sur de pareils fondements, qu'il rejetait avec mépris les fictions de Descartes et les combattait si souvent et par de tels sarcasmes, que Descartes, qu'on en avertit, en fut exaspéré. Et, comme ce dernier ne pouvait souffrir la contradiction et n'avait de complaisance que pour ses panégyristes, il ne voulut jamais pardonner à son critique, malgré les instances de ses amis. Roberval était alors (s'il y a en cela quelque mérite) le premier des joueurs d'échecs, et comme j'y étais moi-même assez fort, je m'essayai souvent contre lui; mais j'étais toujours battu.
Guillaume de Lamoignon, premier président du Parlement de Paris, tenait alors, en son hôtel, mie assemblée des savants fameux, qu'on eût pu appeler une seconde Académie. Ils se réunissaient un jour par semaine, et l'érudition était l'objet de leurs conférences. Je me joignis à eux de grand cœur, après y avoir été convié par M. de Lamoignon dont je connaissais la bonté pour en avoir déjà fait souvent l'expérience dans nos promenades à son agréable campagne de Basville , près de la fontaine de Polycrène. Cette fontaine avait été chantée en vers charmants par René Rapin, un des intimes du président, lequel invitait ordinairement ses amis et m'invita moi-même à payer le même tribut à cette source limpide. J'obéis aussitôt et chantai à mon tour ces eaux délicieuses.
Dans cette compagnie célèbre de l'hôtel Lamoignon, je vis pour la première fois Tanneguy-Lefèvre, mon compatriote, personnage d'un savoir considérable, tant dans les lettres grecques et latines que dans toute l'antiquité. 3Iais il était plongé dans les erreurs du calvinisme où l'avait entraîné la licence de sa jeunesse, après l'avoir fait rompre avec le catholicisme dans lequel il avait été élevé. Étant retourné à son poste à Saumur, et m\e correspondance épistolaire s'étant établie entre nous, je crus qu'il m'appartenait de le ramener, s'il était possible, dans une voie meilleure et de le rappeler à des sentiments de piété. J'étais sur
le point (le l'obtenir, et il semblait déjà ouvrir les yeux à la lumière, lorsque la mort vint tout à coup le surprendre, comme il hésitait à se tirer du bourbier et prenait des délais.
Il s'établit aussi, dans ce temps-là, de très-bons rapports entre Charles Dufresne Ducange et moi. Il avait fait un bien infini aux lettres par les liunières qu'avaient répandues ses travaux sur l'histoire byzantine , et plus encore par son parfait Glossaire des mots grecs et latins , pris aux époques où ces deux langues commençaient à vieillir et à tomber dans la barbarie.
Jean-Baptiste Tavernier était justement alors à Paris, de retour de ses longs et lointains voyages*. J'en avais lu les récits avec un soin particulier et j'y avais trouvé, comme à d'autres de la même espèce, un très-vif plaisir. Mais ayant lu dans les ouvrages de ce voyageur tant de choses curieuses , j'espérais en apprendre de sa propre bouche encore davantage. J'allai donc le voir, et lui fis une foule de questions sur l'Orient. Mais je tombai sur un homme impoli, grossier, tout imbu de façons étrangères, et qu'on eût pensé avoir écrit ses livres avec la plume d'autrui. Je recueillis néanmoins de ses conversations plus de fruit que je n'en eusse attendu de tout autre voyageur.
A cette même époque, et parTentremise de Mme Bertaud de Motteville, personne du plus grand mérite, j'appris au moment où j'y pensais le moins que Louis de La Rivière, évêque de Langres, et jadis favori de Gaston, était très-désireux de me compter parmi ses amis, et tout prêt à me rendre
1. Tavernier ( Jean-BapUsle), voyageur, né à Paris, en 1605, était fils d'un marchand de cartes géographiques d'Anvers, réfugié en France. La profession de son père lui inspira de bonne heure le goût des voyages: i parcourut plusieurs pays de l'Europe, puis de l'Asie, et lit une fortune immense dans le commerce des diamanls et des pierreries, qu'il n'avait pourtant entrepris qu'afin de se défrayer. 11 parlait presque toutes les langues de l'Europe. On a de lui : Voyages en Turquie, en Perse et aux /ndf5, souvent réimprimés. Ces voyages sont regardés comme parfaitement véridiques et sont remplis de détails curieux.
toutes sortes de bons offices pour obtenir de moi (elle laveur. Rien ne pouvait m'èlre plus agréable, tant à cause de la qualité éniinente de ce personnage, que pour les charmes singuliers de son esprit, duquel Patris, qui avait été comme lui au duc d'Orléans m'avait fait plus d'une fois l'éloge. Gaston , me disait Patris , ayant lui-même de l'enjouement et de l'esprit, rassemblait autour de soi les personnes douées de ces deux qualités, comme Bellot, Caudabon. Voiture et plusieurs autres. Aussi, sa cour était-elle le séjour de Furbanité; mais La Rivière y surpassait tout le monde en politesse exquise et en savoir-vivre. Je n'eus donc rien de plus pressé que de me réjouir de celte nouvelle inattendue, et que de répondre aux offres d'amitié de cet excellent homme. Dès que je fus chez lui, il m'embrassa tendrement et me dit : «* Que je suis heureux de voir enfin et ^^ d'entendre celui dont Patris, ce juge merveilleux de la #/^'^^X, vertu et du talent, m'a dit tant et de si agréables choses ^.^ •//) • Maintenant, à ce que Mme de Motleville vous a rapporté de ^
ma part, j'ajouterai que tout ce que je possède d'influence, de crédit et de fortune, je vous l'offre de bon cœur et souhaite que vous en usiez comme de votre bien propre. Et d'abord, afin que nous nous voyions plus souvent, je désire vive:nent que vous veniez demeurer dans mon voisinage. Si même vous m'en croyez, vous quitterez la province et viendrez passer le reste de vos jours à Paris; c'est la patrie naturelle de l'érudition et de la politesse. Que si le destin jaloux nous force de nous en éloigner, nous ne pouvons recueillir nulle part des fruits aussi doux de nos travaux et de nos études,
Nec tam praesentes alibi cognoscere divos '.
« Puis, pour rendre plus étroite l'amitié qui, je l'espère, vient de s'établir entre nous, allons prochainement, si cela ne vous incommode pas, à ma campagne de Petit-Bourg, et