Vo>. le Scaligerana au molMoRNAi
2. Né en 1720, près de Péronne, mort au couvent de l'Observance, h Paris, en 17 n. 11 esl auleur de l'iusicur? ouvrages de théologie, parmi
ciscains, entreprit de traiter un sujet analogue. 11 est à peine croya}3le combien il y eut de gens qui, à mon exemple et dès que j'en eus donne le signal, écrivirent pour la défense de la foi catholique. Mais Frassen n'avait pas mesuré l'étendue et la grandeur de la besogne dont il s'était chargé , ni pesé son mince bagage avant de se mettre en route. Il n'avait pas vu combien peu il avait l'habitude de la lecture des livres sacrés, avec une connaissance très-superficielle et presque nulle de la langue hébraïque et de l'antiquité. Mais ayant trouvé dans mon ouvrage une quantité assez abondante et suffisamment digérée de celte matière, il la pilla effrontément, les réflexions, les raisons, les preuves, les mots eux-mêmes, et il n'hésita pas de donner le tout comme un fruit de son crû. Il y ajouta seulement quelques injures qui lui appartenaient bien , pensant dissimuler sa fraude , en déchirant l'homme du bien duquel il avait profité. Informé de ce fait par le bruit public , l'archevêque de Paris, Harlay, pensa qu'il était de son devoir de tancer Frassen. Il l'envoya aussi me faire des excuses et tâcher d'apaiser mon ressentiment par le témoignage de son repentir. Frassen obéit. Bossuet , évêque de 3Ieaux , ne fut pas moins indigné de ce procédé , lui qui voyait publiquement flétrir un ouvrage revêtu de son approbation et de celle des autres évêques, et comblé de toutes sortes d'éloges. Il réprimanda Frassen en termes très-vifs , et l'envoya garder les arrêts dans son couvent.
Ce n'était pas cependant de son propre mouvement que Frassen s'était engagé dans cette affaire , c'était à l'instigation de Louis Ferrand ^ le même qui publia depuis un commentaire sur les Psaumes. Dès que j'eus commencé à dé-
lesquels on liislingue : Cours de théologie, Paris, 1672, 4 vol. in-f"; Scolus anademicus, Venise, 1744, 12 vol. in-4"; Disquisitiones hiblicœ, Paris, 1G82, 2 vol. in-4°; Lucques, 2 vol. in-f".
1. Avocat et savant orientaliste, né à Toulon en 1645, mort en 1G99. II a laissé, entre autres ouviages : L\bpr Psalmarum cum argnmenfi/^^ Pari?,
fendre par mes écrits la vérité chrétienne , Ferrand, comme si j'eusse envahi son domaine, ne cessa jamais, soit en public, soit en particulier, de m'attaquer et de témoigner de la haine contre moi. Mais je le laissais volontiers se complaire dans sa mauvaise humeur et sa méchanceté.
Quand ma Démonstration fut publiée , un homme, s'il eût su se modérer , vraiment supérieur dans la critique de toutes sortes de hvres , mais particulièrement de ceux qui traitent des matières ecclésiastiques , Richard Simon * vint chez le libraire Michalet , et là , faisant tout haut l'éloge de l'ouvrage , il déclara qu'il avait l'intention de Tabréger. Je me réjouis sincèrement qu'un connaisseur, un appréciatem' si éminent de mon travail , un critique enfin éprouvé dans les œuvres de cette nature, fit cet abrégé que je savais être demandé par plusieurs personnes , et s'imposât ime tâche que, ne voulant pas être deux fois le père du même enfant, je ne me sentais pas disposé le moins du monde à entreprendre moi-même. Mais la vraie pensée de Simon était bien différente. Il ne se proposait rien moins que d'interpoler, refondre, désarticuler mon livre, de l'accommoder à son dessein, et de le faire entièrement le sien propre. Quand je sus cela, je le fis prier par Michalet de ne rien toucher à ce qui m'appartenait et de ne s'étendre pas au delà de ce qui était à lui.
Mais ce qui doit paraître extraordinaire , c'est que tandis
1683, in-4°; Summoj hiblicû} ibid. , 1690, in-12; Dissertahones criticx de lingua hehrœa, etc., etc.
1. Savant hébraïsant , né à Dieppe en 1638, mort en 1712. Il était de rOratoire et professa la philosophie à Juilly et à Paris. Il fut exclu de son corps pour avoir dit que le Pentateuque était d'Esdras , et eut beaucoup de disputes a soutenir contre Bossuet et Port-Royal. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages, entre autres l'Histoire critique du Vieux Testament, Paris 1678, in-4", où il exprimait des opinions qui lui suscitèrent de vives attaques; VHistoire du Nouveau Testament, 1689, et l'Histoire critique de la créance et des coutumes des nations du Levant, sous le pseudonyme du sieur de Moni, Amsterdam, 1684.
que cet ouvrage, entrepris dans un but de piété, était l'objet des attaques de mes concitoyens catholiques, il était au contraire loué , prôné par des personnes qui n'étaient ni de mon pays, ni de ma religion : ce que les nombreuses éditions qu'on en fit en maints endroits indiquaient assez. Et quand Samuel Puffendorf , alors secrétaire de la reine Ulrique Éléonore de Suède , en eut reçu im exemplaire que son frère lui envoyait d'Allemagne , non-seulement il écrivit à ce frère et dans les termes les plus magnifiques que l'ouvrage lui avait plu infiniment , mais encore qu'il en concevait l'espoir considérable de voir cesser les controverses et les dissensions auxquelles l'Église était en proie, pour peu qu'on se servit , pour prouver la vérité du christianisme , de la méthode du raisonnement dont je m'étais servi moimême. Il observait de plus que les nations du nord avaient beaucoup rabattu de leurs vieilles haines et de leur ancienne opiniâtreté, et qu'elles semblaient disposées à traiter de la paix à des conditions égales. Celte lettre ne parut pas tant avoir été écrite par Puffendorf à son frère qu'à moi-même. Aussi me la fit-il remettre par mon illustre ami , le marquis de Feuquières , alors ambassadeur de France en Suède. Feuquières m'écrivit de son côté dans le même sens , et aussi à Bossuet. 11 nous exhortait vivement tous deux , Bossuet de me presser d'entreprendre ce travail de conciliation , moi de ne m'y pas refuser. Et je me fusse prêté volontiers à un acte si favorable aux intérêts de la religion , si nos troubles civiles n'eussent fermé toutes voies à un accommodement. Oui, à une œuvre si belle et si sainte, j'eusse consacré de grand cœur nonseidement une partie de mon temps et de mes études, mais encore de ma vie entière , si longue qu'elle eût été K Comme j'écrivais ma Démonstration évangélique, un autre
1. Voir les leUres de Meiijol , Puffendorf et Feuquières à Huet, dans le lora. II , pag. 180 à 192 du recueil de Tilladet.
genre de travail long et pénible, mais très-utile à la jeunesse studieuse et dont l'honneur et le fruit appartiennent au duc de Montausier qui en avait eu l'idée, vint tout à coup fondre sur moi (1672). Le duc de Montausier , dès son enfance , avait lu et relu avec soin les auteurs anciens , et il se plaignait d'avoir été toujours arrêté dans ses lectures par deux difficultés principales : la première qui venait de l'obscurité des mots et du style, et l'autre , de son ignorance de l'antiquité. Et comme il lui eût été difficile d'emporter avec soi dans ses campagnes une charge entière de commentateurs , il avait eu à souffrir souvent dans ses études du double inconvénient indiqué plus haut. Il souhaitait donc vivement que je prisse le soin de choisir quelques personnes , parmi les érudils , qui se chargeassent d'enrichir de notes et d'éclaircissements, à l'usage du Dauphin , les anciens auteurs qu'Aulu- Celle appelle classiques, et de les engager dans celte entreprise, non comme des mercenaires, en stipulant un prix misérable et indigne de leurs travaux , mais en leur proposant une rémunération honorable qu'il espérait bien que le roi proportionnerait à sa libérahté naturelle. De son côté, il promettait de la solliciter et se faisait fort de l'obtenir. Informé de ce projet , je répondis au duc de Montausier que , quoique je visse dans l'exécution de celte idée , un surcroît énorme de besogne et une grande perte de temps pour moi , je ne faillirais jamais ni au service du prince , ni à l'utilité du public. En conséquence, je fis venir tous les bons humanistes, et généralement tous les hommes rompus à la lecture des anciens auteurs, que je connaissais soit par moi-même, soit de réputation ; je leur expliquai le but qu'on se proposait, et les exhortai à remplir envers le Dauphin des devoirs auxquels ils étaient d'ailleurs assez bien disposés. Ils accédèrent volontiers à tout ce que je leur demandais. J'ajoutai (pi'ils se missent à l'œuvre sans perdre un moment. Je venai.^ d'jnc à Tari.^ tous les quinze joîir'; on se rassemblait
chez moi à heure fixe ; et cliacim me montrait ce qu'il avait fait , pour que j'en prisse connaissance , que je l'examinasse et le jugeasse. J'eus seul l'idée de faire faire pour chaque .auteur un indice , non comme on le pratiquait hahituellement en se renfermant dans les choses et les mots les plus essentiels , mais en y faisant entrer tous les mots dont cet auteur était composé. Je connaissais de longue main et par expérience l'utililé des indices exécutés d'après celte méthode sur les auteurs grecs et latins par quelques érudits , tels que Wolffgang Seher sur Homère , Daniel Paré sur Musée , Nie. Erythra3us sur Virgile, Horace Tuscanella sur Catulle, Properce et Tibulle, le même Paré sur Lucrèce , Thomas Tretler sur Horace, Joseph Lange sur Martial, Juvénal et Pgrse , Pompeio Pasqualini sur les Métamorphoses d'Ovide, et d'autres sur d'autres auteurs. J'avais surtout remarqué par le long usage que j'en avais fait moi-même comt^ien , pour ceux qui étudient les saintes Écritures, il y a de commodités dans ces indices qui , sous le titre de concordances, sont annexés aux éditions des livres sacrés, hébraïques, grecs et de la Yulgate. Si donc on appliquait au moins aux auteurs latins un procédé qui les rendît plus traitables, plus faciles à entendre, j'étais persuadé qu'on obligerait par là considérablement les gens de lettres. Mais un avantage bien plus important encore résulterait , selon moi, de ces indices; c'était de renfermer, de circonscrire pour ainsi dire, les limites de la pure latinité. Car, comme ces limites sont toutes marquées dans les écrivains classiques , si chacun d'eux était accompagné d'un indice contenant tous les mots de son auteur , et si de ces indices particuliers on en formait un général, ce dernier ferait voir toute la latinité dans un tableau complet et disposé de telle sorte que, un mot quelconque étant donné, il serait facile par le moyen de cet indice général d'en connaître l'origine, l'emploi , les progrès et la décadence. Ce plan qu'approuvaient beaucoup de gens et qu'ils souhaitaient de voir
réaliser , fut contre mon attente , Tobjet d'une violente opposition de la part de quelques- luis , à savoir de ceux mêmes qui travaillaient aux commentaires, et que l'étendue et la sécheresse d'une pareille tâche épouvantaient. On craignait aussi que le bénéfice de cet entreprise ne fût incertain , ou ne fût pas assez considérable pour couvrir les frais d'impression. Cependant, je ne me rendis point, et ne cessai
.-Ere ciere viros, Martemque accendere cantu,
jusqu'au moment où il fut question de marier le Dauphin. Alors, cette littérature de cour qui avait déjà coûté plus de deux cent mille livres, fut réduite au silence. Mais quels qu'aient été mes soins dans le choix des savants chargés de ces commentaires, plusieurs cependant moins instruits^ que je ne l'avais pensé ou plus paresseux, trompèrent les espérances qu'ils m'avaient fait concevoir. Pourquoi ne le dirai -je pas? Il s'en faut beaucoup que toutes les parties de cette collection soient d'un mérite égal, il n'est pas non plus surprenant que dans cette quantité de jeunes gens qui y essayaient pour la première fois leurs forces, il s'en soit glissé plusieurs sortis des derniers rangs de la science , qui s'étaient crus en état d'apprendre aux autres ce qu'ils ne savaient pas assez eux-mêmes. La présomption est le défaut de cet âge. Mais quoique , dans cette affaire , je ne fusse entré que comme organisateur et directeur et non comme ouvrier, je ne laissai pas de finir peu à peu par remplir moi-même cette hiunble fonction. Michel Le Faye ayant voulu donner l'interprétation de Manilius , hésitait souvent aux passages un peu obscurs et ne se tirait pas facilement des notes de Scaliger. Il avait donc recours de temps en temps à moi qu'il savait avoir lujadis ce poète avec soin et avoir mis en marge de mon exemplaire des notes à mon usage , au moyen desquelles j'éclaircissais le système de l'auteur et relevais beaucoup d'erreurs de Scaliger. Il m'avait souvent entendu dire, qu'en aucun autre de ses écrits Scaliger ne s'était vanté
avec tant d'insolence el ne s'était promis tant de gloire, sa marotte élant de se poser en seul et unique connaisseur de l'ancienne astrologie. Sa vanité h cet égard était telle que , à son lit de mort et déjà près d'expirer, il pensait à ses commentaires de Manilius. Et cependant, il ignorait presque entièrement cette science qui consiste à lire dans les mouvements des astres et qui aujourd'hui est abrogée et tombée en désuétude; il ne connaissait pas davantage l'art d'en tirer des prédictions. Lors donc que La Faye se fut aperçu que mes notes marginales l'aideraient beaucoup à éclaircir les ténèbres de Manilius , il me pressa vivement de les recueillir, de les rassembler, de les appuyer par des preuves et de lui permettre de les adjoindre à son texte. Comme je n'y étais en aucune façon disposé , étant accablé de besogne d'ailleurs, il fit agir le duc de Montausier qui avait sur moi tout crédit, et je me laissai si bien empaumer que je consentis enfin à ce qu'on me demandait.
Parmi les personnes que j'employai pour les éditions du Dauphin, je ne dois pas omettre Anne Lefebvre, nourrie sous la discipline de Tanneguy, son père, et qui s'était fortifiée depuis par les conseils du savant Dacier, son mari. Non contente de commenter Florus , Aurélius Victor et Denys le Cretois , elle entreprit une œuvre d'un ordre plus élevé , à savoir , une édition de Callimaque , avec de nombreuses additions et des notes plus savantes qu'on ne l'eût attendu de son sexe. Elle mit entête de ce livre, comme un témoignage de ses sentiments pour moi, une dédicace où elle faisait savoir dans les termes les plus honnêtes, pourquoi elle avait voulu que ce livre parut sous mon patronage.
L'idée du duc de Montausier, de favoriser, au moyen de commentaires, l'intelligence des écrivains de l'antiquité, m'en rappelle une autre du même personnage tout à fait charmante, louée, comme elle le méritait, et chantée par tous les poètes français, sous le nom bien connu de Guirlande de Julie. Il était alors très-amoureux de l'illustre Julie
d'Angennes de Rambouillet , et comme tous les amoureux , il aspirait par toutes sortes de services, à l'homieur de sa maiu. Le 1"^ janvier approchant, il voulut régaler cette jeune fdie, en lui offrant comme étrennes une collection peinte de toutes les fleurs qu'il avait pu rassembler dans une saison où il y en a si peu. It employa pour ce genre de peinture qu'on appelle miniature, l'arlisie qui passait pour y être le plus hal)ile. Il fit ménager au bas de chaque figure assez d'espace pour y faire écrire un madrigal sur la fleur qui y était peinte et à la louange de la vertu, de l'esprit , de la beauté et des autres qualités de Julie. Il pria les beaux esprits de ce temps-là qui étaient presque tous de ses amis, Chapelain, Desmarets, et plusieurs autres, de se charger de la composition de ces pièces, après s'en être réservé la meilleure partie. Pour copier chaque madrigal , il se servit d'un calligraphe si excellent, que si cet homme eût laissé quelque échantillon de son écriture, on le payerait aujourd'hui au poids de l'or. Le tout, magnifiquement relié et enfermé dans un sac de peau odorante d'Espagne, qui était alors à la mode chez les gens d'un luxe raffiné, fut envoyé à la belle Julie. A partir de ce jour, la Guirlande de Julie fut le thème obhgé des conversations du beau monde, et il n'y eut personne de l'un et de l'autre sexe, se piquant d'esprit et de goût, qui ne souhaitât de flairer ce précieux volume et d'en examiner les fleurs. Je n'avais point obtenu jusqu'alors la faveur de contempler cette merveflle , et je m'étais souvent plaint à M. de Montausier d'être à peu près le seul de ses connaissances qui ait été privé de cette bonne fortune. Un jour que je renouvelais mes doléances en présence de Mme Marie de Saint-Maur, femme de l'iflustre M. de Crussol, duc d'Uzès, et fille de M. de Montausier, elle me dit à l'oreifle : « Taisez-vous, et demain votre curiosité sera satisfaite. » Elle le fit comme elle me l'avait promis. Elle me conduisit le lendemain dans sa bibliothèque, qui était peu nombreuse mais pleine de livres de la meilleure quaUté,
qu'elle avait choisis elle-môme, dont elle seule se servait et qui étaient relies dans un goût particulier aux dames. Prenant alors le livre tant désiré: « Tenez, me dit-elle, voici la Guirlande de Julie ; lisez, régalez- vous, jusqu'à ce que je sois de retour ; et pour qu'on ne vienne pas vous interrompre , vous me permettrez de vous enfermer ici et de vous tenir prisonnier jusqu'au coucher du soleil. » Cette captivité dura quatre heures et me fut plus douce que la liberté même; durant tout ce temps-là, je pensai avoir vécu dans la compagnie des hommes de ce siècle les plus fameux par leur esprit et leur politesse.
Peu de temps après, à la demande de Bossuet, Giraud de Cordemo\ ' fut attaché à la maison du Dauphin avec le titre de lecteur. C'était un habitué des conciliabules des cartésiens, et il s'était cru assez pénétré de leurs principes pour pouvoir les enseigner lui-même. Il avait donc entrepris d'exposer quelques-uns des points principaux de cette doctrine, et il s'en était acquitté comme s'il eût été de son office de la défendre et de la propager en publiant des opuscules infectés de ce mauvais levain. C'est parla qu'il fut connu de Bossuet, qui lui-même, favorisait cette philosophie, et qui avait chez lui à certains jours, des réunions de cartésiens. Mais depuis qu'il fut attaché à l'éducation du Dauphin , Cordemoy résolut d'écrire l'histoire de Charlemagne qu'il voulait proposer au jeune prince comme le modèle des vertus royales. Il continua même son histoire jusqu'aux règnes suivants.
J'appris alors par une lettre de Caen la mort de Jacques Guerville, mon compatriote, mon camarade d'étude et mon ami. D'une piété singulière, ou pour mieux dire un saint, né noble, riche et destiné par sa famille aux plus hauts emplois, il préféra « être le dernier dans la maison du Sei-
1. Né à Paris vers 1C20, mort en 1G84. Il a écrit sur VAme des hétes, 16G8, sur le Discernement du corps et de Vàme , 1G66, conformément aux principes île Descarles; une Histoire de France depuis les Gaulois jusqu'en 987, publiée en 1G87-89, et divers traités qui ont été réunis, lG9i.
gneur, » et riiumilité du Christ au vain éclat du monde. Il eut d'abord le gouvernement spirituel d'une petite paroisse à la campagne ; il eut ensuite celui d'une église de Caen, où il passa toute sa vie à prendre soin de son troupeau et à soulager les pauvres , en quoi il était fort libéral.
J'appris par la même voie la mort d'André Graindorge, un de mes vieux amis, dont j'ai voulu consacrer la mémoire , en lui dédiant mon livre de l'Interprétation. 11 touchait à peine à la vieillesse, et était d'une santé qui lui promettait de longs jours , lorsqu'il fut attaqué d'une maladie d'un genre tout nouveau. Il parlait haut en dormant, et dans cet état tenait à part soi des discours sans fin. Éveillés par ce bruit, ses domestiques accouraient avec des lumières et lui demandaient ce qu'il voulait. Lui, ouvrant les yeux et souriant mais non éveillé, leur faisait une foule de questions et répondait assez bien aux leurs. On découvrit par là qu'il avait une fièvre latente dans les entrailles , laquelle augmenta peu à peu, se fit jour au dehors, et finit par l'emporter.
Un jour que le Dauphin était au lit, h cause d'une légère indisposition , et que nous autres qui lui tenions compagnie , tâchions de l'égayer par nos propos , la conversation tomba sur ce personnage qui s'était vanté, dit-on, d'écrire riUade en caractères si menus, qu'il avait pu la renfermer dans une coque de noix. Cela parut incroyable à plusieurs personnes de la compagnie ; pour moi, je soutins non seulement que c'était possible, mais encore que je Texéçuterais moi-même. Alors, l'étonnement fut général. Il fallut, sous peine de passer pour un présomptueux , justifier ma proposition par le fait. Je pris un quart de feuille de papier ordinaire, et sur sa largeur, j'écrivis une seule ligne en si petits caractères, qu'elle contenait vingt vers de l'Iliade. Cent vingt hgnes de cette étendue pouvaient facilement tenir sur chacune des surfaces de la page et conséquemmenl la page elle-même deux mille quatre cents vers d'Homère ; et, comme
la feuille ainsi divisée donnerait huit pages, il y aurait place pour plus de dix-neuf mille vers , et le nombre de ceux de l'Iliade ne dépasse pas dix-sept mille cent. Ainsi par une seule ligne ma proposition se trouva démontrée*.
Il y avait déjà-longtemps que Georges Grœvius avait un nom fameux dans les lettres , tant à cause de sa rare érudition qu'à cause de ses éditions d'auteurs anciens qui appartenaient plus spécialement à la classe des belles-lettres. Je fus donc très-heureux et considérai comme un très-grand honneur qu'il voulût bien m'écrire une lettre savante et courtoise où il m'invitait avec bonté à entrer en commerce avec lui et à être son ami. J'acceptai celte agréable proposition avec reconnaissance , et ne manquai jamais jusqu'à sa mort qui arriva peu d'années après , de la lui témoigner. Je n'ai pas non plus , depuis lors , oublié un moment cet excellent homme, et je ne l'oublierai jamais tant que je vivrai.
Dans le fort de mon travail à ma Démonstration évangélique, je n'avais pas cessé de lire l'Écriture sainte. Les réflexions que m'avait suggérées cette lecture, rallumèrent en moi plus vivement un goût dont j'avais senti pour la première fois dans mon adolescence les brûlantes atteintes, c'est à savoir le goût pour l'état ecclésiastique. Il me fallut enfin obéir à ces appels réitérés de Dieu qui m'attirait à lui avec tant de constance et de bonté. Je ne voidais pourtant pas encore entrer dans les ordres, ne me sentant pas as-*, sez mûr pour cela, mais je voulais que ma conduite extétérieure portât le témoignage de ma résolution. Le seul changement dans mes habits me paraissait devoir être l'objet d'une sérieuse délibération; car Bossuet qui n'ignorait rien des moindres choses qui appartiennent à l'Éghse et auquel j'en référai, me conseilla de quitter momentanément la cour et le monde, comme pour vaquer à quelques exer-
1. L'anecdole est racontée plus au long et un peu différemment dans VliueHana, pag. 135.
cices spirituels ; pendant ce temps-là lui , le duc de Monlaiisicr et quelques autres de mes amis, répandraient la nouvelle que je me destinais à l'Église, et que j'avais disparu à cet effet pour reparaître bientôt soiis le costume consacré. Je pensais au contraire qu'il ne fallait pas changer brusquement mais par degrés de manière d'être, raccourcir chaque jour mes cheveux et mettre peu à peu plus de modestie dans le reste de ma toilette. Bossue! ayant à la fin partage cet avis, je procédai si bien à l'exécution, que, encore que je ne me fusse montré jusqu'alors qu'en habit de cour et presque de guerre, ma métamorphose s'opéra sans que, pour ainsi dire, personne s'en aperçût.
Ce n'était pas seulement l'extérieur, mais encore l'iutéf, rieur que je m'appliquais à réformer selon les prescriptions de l'Église. Je fus alors attaqué au fondement d'un mal trosdouloureux; comme pour le guérir, il fallait pratiquer une opération , qui ne pouvait avoir lieu sans périls et sans de cruelles souffrances, je préférai m'adresser à un chirurgien obscur qui se vantait de guérir ces affections au moyen d'un onguent très-salutaire, disait-il, et très-efficace. Il est vrai que la cure fut longue et que c'était toujours de nouvelles douleurs quand il était besoin de sonder les plaies , mais enfin, après quatre mois de tortures, la violence du mal cessa, grâce à Dieu, et fut suivie de mon rétablissement. Ma santé toutefois ne recouvra jamais tellement son ancienne vigueur, que des constipations opiniâtres, fruit d'une vie sé^lenlaire ne me causassent de temps en temps de nouvelles douleurs et de légers accès de fièvre. Comme je cherchais un remède à cela, le premier méd£cin du Dauphin me conseilla de prendre chaque jour avant le repas un peu de cette casse que les pharmaciens nomment fistiilaire et qu'on tire de la silique d'Egypte. Je suivis scrupuleusement ce conseil, et ma santé et toute ma constitution s'en trouvèrent si bien que, durruil plusieurs années, je ne me rappelle pas avoir gardé le lit un seul jour pour cause d'indisposition. Mais
depuis je tombai si gravement malade, que pendant quelques jours je fus abandonne des médecins et tenu pour mort. C'est un vrai miracle que j'en sois revenu.
J'eus alors recours à un autre moyen pour assurer la conservation de ma santé. J'avais l'estomac paresseux; l'usage fréquent des boissons de toutes sortes que les médecins prescrivent aux malades, avait acbcvé de le débiliter. A la fin, les fibres de cet organe s'étaient tellement relàcliées, qu'il digérait à peine les aliments, et comme à cela se joignait souvent une fluxion d'yeux, je me plaignais d'avoir à moi seul les deux infirmités que se partageaient Virgile et Horace, dont le premier était lippus et le second crudus. Mais je me souvenais d'avoir lu dans Alexandre de Rhodes ^ de la compagnie de Jésus, dans le récit de son voyage au Tonquin, que les feuilles de thé étaient excellentes pour donner du ton à l'estomac. Le nom et l'usage de cette plante ne faisaient que commencer d'être connus en France; il y en avait peu chez les marchands et elle se vendait au poids de l'or ; de plus je ne savais pas bien la manière de la préparer. A quelque prix que ce fût je résolus néanmoins d'y chercher quelque soulagement; cela me réussit parfaitement. Mon estomac me parut s'être entièrement renouvelé, et je n'eus pas depuis une seule indigestion. Aussi le cas que je faisais de cette plante était-il considérable, et je ne passais pas un jour sans m'en régaler. J'en recueillis cet avantage que mon cerveau se nettoyait en quelque sorte à la vapeiu* bienfaisante de ces feuilles salutaires ; aussi est-ce avec raison que
1. Il était né à Avignon en 1591. Au Tonquin, il baptisa plus de six mille habitants dont plusieurs mandarins qui furent exilés. Enfin, le nombre de ses adeptes se monta bientôt jusqu'à trente raille. Il passa ensuite dans la Gochinchine , où sa prédication produisit les mêmes fruits , mais d'où il fut chassé après avoir été emprisonné. Il fut envoyé en Perse sur sa demande et y mourut en 1660. On a de lui un Dictionnaire annamitique, langue en usage dans le Tonquin , Rome, 1651, et une Relation des progrès de rÉvangile dans le royaume de Tonquin, en ilalien. Rome, 1650, in-i"; en français et latin, lyou, 1651 et 1652.
je les appelais le balai de rintelligence. En reconnaissance tlii bien qu'elles me faisaient, je résolus de les chanter en , vers.
L'Académie française était alors à l'apogée de sa gloire , depuis surtout que Louis le Grand avait accepté le titre de protecteur de cet établissement, après la mort du chancelier Séguier qui l'avait porté et à qui Richelieu, le fondateur de l'Académie, l'avait transmis. Personne n'en était membre dont le roi n'eût confirmé Télection. Elle comptait un grand nombre de personnages illustres par leurs charges ou fameux par leur esprit , qui étaient mes amis , et qui m'engageaient à être de leur compagnie , en faisant la remarque que là où il y avait communauté d'affections, il devait y avoir communauté de IravaiLx. J'en convenais ^ olontiers et de plus qu'il me serait très-glorieux de faire partie d'une assemblée de gens si dignes de toutes sortes de louanges. Mais j'étais absorbé par ma Démonstration cvanyélique , et il ne m'était pas permis de me détacher de cette grave étude, pour perdre mon temps en visites de cérémonies , assister aux séances et prononcer soment des discours en public. Je sentais que de pareilles obligations bouleverseraient tout le plan de ma vie. Cependant des motifs si justes et si raisonnables ne touchèrent pas mes amis; ils ourdirent contre moi une véritable conspiration et résolurent de me faire entrer à l'Académie malgré moi. Et quoiqu'il fût de règle de n'y admettre personne qui ne l'eût sollicité et que ses démarches ne fussent attestées par un témoin véridique , les conjurés passèrent sans hésiter un moment par-dessus la règle, sûrs que mon respect pour eux s'opposerait à ce que je les démentisse. A la tête de cette faction étaient Bossuet, Pclisson, Courcillon, marquis de Dangeau , Fléchier, Mézerai et plusieurs autres que M. de Montausier s'efforçait par tous les moyens de confirmer dans leur dessein. Le résultat fut que j'entrai dans celte compagnie , malgré moi et à mon corps défendant (1674;. Je sentis bien alors, ainsi que je l'avais prévu,
les iiiconvénienls d'un fardeau si lourd, et qu'en loule autre circonstance j*aurais regardé comme une simple charge honorifique. Une fois élu, je me' trouvai le collègue de quelques hommes excellents , tels que Yalentin Conrart , secrétaire du roi et aussi secrétaire de l'Académie, qui passait pour bien parler et bien écrire le français , soit en vers , soit en prose, qui était de mœurs extrêmement polies, mais dépourvu de toute instruction ; François Mézerai , écrivain distingué de l'histoire de France; Pierre Corneille, le premier sans contredit des poètes de ce siècle et Jean Racine qui marchait sur ses traces ; Roger de Bussy-Rabulin , fameux par son Histoire amoureuse , pleine d'esprit et de charme , mais trop méchante et pour laquelle il encourut la disgrâce du roi qui le jugea digne pour ce méfait de passer quelques mois à la Bastille. Il fut moins applaudi d'ailleurs pour ses autres écrits, principalement pour ses Mémoires où il semble s'être proposé uniquement de faire son propre éloge , et de se déclarer supérieur en tout et à tous. Cette prétention lui succéda fort mal, car après avoir manqué la gloire qu'il avait ambitionnée, il compromit celle dont il était déjà en possession. Je nommerai encore Isaac Benserade, vraie source d'esprit et de grâces, et dont on ne pouvait entendre la parole sans être captivé; Charles Perrault; Philippe Quinault, poète alors en vogue, £t enfin Jean Gallois, qui le premier chez nous écrivit avec pureté et avec politesse le Journal des savants K Ajoutez tous ceux dont j'ai déjà fait l'éloge ailleurs, Jean Desmarets, célèbre par son poëme épique et par d'autres
1. Gallois (Jean), abbé de Saint-Martin des Cores, secrétaire de l'Académie des sciences , professeur en grec au Collège royal , naquit à Paris en 1632. Il succéda à Sallo dans la direction du Journal des savants, que celui-ci avait fondé ; mais il n'y mit pas la même critique ; il savait combien elle offense lors même qu'elle est modérée et juste. Les auteurs furent contents ; mais il n'en fut pas de même du public. On l'accusa de prodiguer les louanges aux bons comme aux mécbants écrivains. Le journal fût tombé si Colbert ne l'eût soutenu de sa protection et de l'argent du roi; L'abbé Gallois mourut en 1707.
poésies ingénieuses: Paul Pélisson, le même dont j'ai parlé ci-dessus, maître des requêtes; Séraphin Régnier*, iorl instruit non-seuleuient dans la littérature latine, mais dans l'espagnole et l'italienne, et membre de l'Académie délia Crusca; cnlin Esprit Fléeliier, depuis évoque de Nîmes, personnage d'une grande éloquence. Il était directeur de l'Académie, le jour de ma réception. Quand j'eus débite en présence d'un nombreux auditoire le discours d'usage, il me fit une réponse éloquente où il me loua beaucoup. Ce même jour. Desmare ts lut une pièce de vers excellente, mais dont le sujet était mal choisi, son but ayant été de rabaisser Homère et Virgile. Picmpli d'amour-propre et d'admiration de soi, Desmareis s'était flatté , encore qu'il n'osât pas se déclarer supérieur à eux, de paraître tel en effet à force de les ravaler. Jaloux de tant d'audace et encore plus emporté, plus violent que lui, Perrault ne craignit pas, à la honte éternelle de son nom , de soutenir dans un écrit que notre siècle avait vaincu l'antiquité dans tout art et toute science que ce fussent, et détourné sur soi toute la gloire qui revient au génie. Comme il me demandait ce que je pensais de sa thèse, je lui en démontrai si parfaitement la sottise, qu'il parut depuis revenir à des sentiments plus raisonnables ; car il ne répondit point à une dissertation assez longue que je lui adressai à ce sujet , et il ne s'opiniâtra point à soutenir par de nou-
1. Régnier-Desmaresl (Séraphin) , né en 1632 , traduisit en vers burlesques la Batrachomijomachie, pendant qu'il faisait sa philosophie à Montaigu. Cet ouvrage parut un prodige dans un jeune homme de quinze ans. Le duc de Créqui, charmé de son esprit , le mena avec lui à Rome , en 1GG2. Desmaresl y apprit si bien l'italien, <iue l'Académie délia Crusca de Florence prit une de ses odes en celle langue pour une production de Pétrarque, et reçut l'auleur au nombre de ses membres en 16G7. Trois ans après, il fut nommé de l'Académie française, et succéda à Mazarin , en 1G84, comme secrélaire de la compagnie. 11 se signala dans les démêlés de l'Académie contreFurelière et composa tous les mémoires qui ont paru à celle occasion. 11 eut plusieurs bénéfices, et il eût été évê(iue, dit-on, sans sa Iraduclion d'une sccne voluidueuse du raslor fidv. 11 inouiul en 1713. à quatre viim'-un ynç.