LIVRE
veaux écrits son système insensé. Il cacha d'ailleurs avec tant de soin ma dissertation , qu'on ne la trouva par hasard dans ses papiers qu'après sa mort. 3Iais j'ai déjà dit ailleurs quelque chose de cela *.
Avant de quitter TAcadémie , un mot sur P. Corneille. \ Il avait acquis une réputation considérable et méritée, et il régnait au théâtre, lorsque, oubUeux de sa dignité, il s'abaissa à de petites compositions tout à fait indignes de son génie. S'il paraissait quelque poëme ayant du succès dans les écoles , il s'en faisait l'interprète , lui qui eût à peine dû souffrir un interprète de ses propres œuvres. De plus, lorsqu'il préparait une édition de ses poésies, et qu'il les revoyait alors dans lïntention de les corriger, il les gâtait souvent, en dépit des remontrances de Thomas, son frère, qui était bon juge en pareille matière. Mais, ce qui était extraordinaire dans un si grand homme, il jugeait de poèmes et des poètes avec peu d'équité et peu de bon sens. Parfois, je frémissais d'horrem*, lorsqu'il me confessait ingénument, quoique avec une sorte de honte, qu'il préférait Lucain à Virgile. Passionné pour les applaudissements de la foule, et préoccupé uniquement des moyens de les conquérir, il avait un goût particulier pour les maximes pompeuses qiii sont les plus propres à exciter l'émotion des masses. D'ailleurs indifférent à toutes les qualités de la poésie qui consistent dans une invention prudente et judicieuse, dans l'heureuse construction d'un plan , dans l'égale division et dans renchaînement des parties, dans les beautés du style répandues sur ces mêmes parties en général et sur chacune en particulier, il n'avait de complaisance que pour les règles qu'il s'était faites, méprisant toules les autres, et ne les apercevant même pas. Tant il est vrai, ce que j'a osé affirmer ailleurs, contrairement à l'opinion commune,
1. Voir, à rAppendice, û= Î, celle pièce curieuse, Urée du lom. l" du Recueil de dissertations de l'abbé Tilladet.
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qu'on troiiN Lia plus de poêles excellents, lesquels sont ce- |)enilanl très-rares, que d'appréciateurs habiles et équitables de la poésie. Mais j'estime Corneille digne des plus grands éloges, pour, après s'être enfin dégoûté des applaudissements vulgaires qu'il obtenait au théâtre, avoir fait de son talent un meilleur emploi, en célébrant dans ses vers les louanges de Dieu.
Environ ce môme temps, je reçus la visite d'un Anglais nonmié Edouard Bernard \ dont peu de gens égalaient alors l'érudition et presque personne la modestie. J'en excepte pourtant Thomas Gale -, Anglais aussi, supérieur en science et eu modestie, non-seulement à Bernard, mais à tout aulre (pie j'aie connu. Quoique je ne l'eusse jamais vu, il gagna mon amitié pour toutes sortes de prévenances et de bons offices ; et, tels sont les bienfaits que j'ai reçus de lui que, à moins d'clre le dernier des ingrats, je ne saurais jamais l'oublier.
J'eus le bonheur, celle même année, de voir s'accroilre encore le nombre de mes amis. Jean La Fontaine, le spirituel, le délicieux, le malin fabuhste, avait su que je voulais voir une traduction italienne de QuintiUen, faite par Horace ïuscanella ; non-seulement il me l'apporta et m'en fit présent, mais il y joignit une charmante pièce de vers à mon
1. Né à Towcesler,daiis le Norlliainplonshire, en 1C38. Il fut professeur d'astronomie à Oxford. Il était très-habile dans les mathématiques , la chronologie et la littérature. Il publia quelques ouvrages sur les sciences qu'il enseignait et sur la critique : De mensuris et ponderihus, Oxford , 1G88, in-S"; Litleratura ex charactere samaritano deducta , etc., ibid., IG87 et ITOO, in-f°, et des traités d'astronomie qui sont esUmés. Il mourut en ifiOG.
2. Né à Scrulon, dans le comté dTork, en 1C.3(). Il fut successivement directeur de l'école de Saint-Paul, membre de la Société royale de Londres, et enfin doyen d'York en 1G97. Ses ouvrages décèlent une profondeur d'érudition étonnante. Ils sont nombreux. Les principaux sont des notes sur les auteurs de l'antiquité et des compilations d'historiens, de rhéteurs, de mythologues, qui peuvent encore aujourd'hui êlre d'un ;iau<.l secours poui la < rilique. Il mouiut eu 170?.
adresse, où il se moquait des gens qui opposent et préfèrent même notre sièele à l'antiquité. En quoi il donnait une preuve de sa candeur ; car, encore qu'il fût au premier rang de nos meilleurs écrivains, il aimait mieux plaider en quelque sorte contre soi-même que de frustrer les anciens de l'honneur qui lem* appartient.
J'eus l'obligation à cette même année de me procurer l'amitié de deux illustres ducs et pairs, ou plutôt de m'en confirmer la possession : je parle de M. de La Rochefoucault et de M. de Beauvilliers de Saint-Âignan. Le premier se lit im grand nom dans les lettres par ses Mé)noires sur les affaires de France, après la mort de Louis XIII, écrits avec une grande finesse de jugement et dans un beau style qui a toute la noblesse du personnage qui tenait la plume. 31ais dans ses Maximes où il a peint les mœurs des hommes, je ne trouve pas grand' chose à louer sans réserve ; carce n'est pas aiLX bonnes mœurs, mais aux mœurs corrompues qu'il en a emprunté le sujet ; de sorte que ce qu'il a appelé du nom général de maximes, comme si elles étaient également applicables à tous les hommes, ne convient, à vrai dire, qu'aux hommes vicieux. Comme je le voyais absolument inoccupé et rechercher d'ailleurs avec passion la compagnie des savants, je souhaitais vivement de le faire entrer à l'Académie française ; j'en avais même parlé à 3Iine de La Fayette qui était l'objet de ses soins particuliers, qu'il avait coutume de consulter, et chez laquelle j'avais le plaisir de le rencontrer souvent. Elle approuva mon dessein, mais elle ajouta que quelque chose empêcherait le duc de l'approuver, à savoir, la loi imposée aux académiciens de faire, à la cérémonie de leur inauguration, mie harangue en présence de l'assemblée et d'une foule de savants personnages qui y assistent ce jour-là comme spectateurs; que le duc était si timide, si effrayé d'avoir à parler en public , si peu accoulumé à faire des discours dans le but de captiver les oreilles d'aulrui , que s'il voyait seulement six ou sept personnes réunies pour
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l'entendre, il courrait risque de se trouver mal. Pour M. de Saint-Aignan, que j'ai dit ailleurs m'avoir demandé ime place dans l'Académie domestique que j'avais fondée à Caen, et qui était depuis longtemps de l'Académie française, il avait donné maintes preuves de son talent en vers comme en prose ; et une fois, ayant su que le jour consacré à l'immaculée conception de la sainte Vierge était chanté, tous les ans, sur un théâtre, à l'université de Caen , par des poètes qu'on y conviait de toutes parts et qu'on encourageait par des récompenses, il voulut aussi prendre part à cette lutte, et il remporta le prix de poésie lyrique , aux applaudissements imanimes de ses concurrents. Depuis lors , il ne manqua jamais une occasion de me témoigner sa bienveillance.
Je fréquentais beaucoup alors Nicolas Melchisédec Thévenot^ et j'avais un plaisir extrême à feuilleter sa collection d'anciens traités sur la géographie, que, à l'exemple de J. B. Ramusius', il avait rassemblés de toutes parts avec soin. Ces traités, cependant, eussent été plus avantageux aux lettres si , au lieu de les publier pour ainsi dire au hasard et confusément, on eût appliqué une méthode régulière, uniforme à cette opération. Comme plusieurs de ces traités semblaient avoir été traduits en français de langues
1. Né à Paris vers 1G20, Thévenot montra de bonne heure son goùl pour les voyages , et bien qu'il ne vît qu'une partie de l'Europe, le soin qu'il prit de s'informer exactement des mœurs et des coutumes des différents peuples , le rendirent peut-être plus habile dans la connaissance des pays étrangers, que s'il y eût voyagé lui-même. Il avait aussi la passion des livres et manuscrits rares. Nommé garde de la Bibliothèque du roi, il l'augmenta d'un nombre considérable d'ouvrages qui manquaient à ce riche dépôt. 11 assista au conclave tenu après la mort d'Innocent X, et négocia avec la république de Gènes en qualité d'envoyé du roi. Il mourut en 1G92, à soixante-douze ans. On a de lui des Voyages, 1696, 2 vol! in-f°, etc.
2. Ramusius ou plutôt Ramusio, historien, secrétaire du conseil des Dix, à Venise, naiiult en li85. Il fut envoyé de la république en France, en Suisse et à Rome. Il mourut eu 15J7. Il a laissé entre autres un Recueil de voyages maritimes, Venise, 3 vol. in-f% enrichi de préfaces^ de dissertations et de notes.
étrangères et principalement de l'arabe, Thévenot en étant l'éditeur passait pour en être aussi le traducteur, et comme très-habile dans la connaissance de ces langues. Aussi, Colomiès lui donne-t-il une place dans sa Gallia orientaUs^\ cependant Thévenot ne les savait que très-superficiellement, et les traductions avaient été faites pour lui par des personnes plus habiles qne lui. Lorsqu'il avait été nommé garde de la Bibliothèque royale , il avait formé le projet de réunir en un seul corps tous les auteurs qui ont écrit sur Tart militaire ; projet qu'avait eu également Casaubon lorsqu'il occupait la même place. Il voulut alors que je lui communiquasse les Tactiques d'Asclépiodote que j'avais copiées autrefois dans la bibliothèque de la reine Christine à Stockholm, et un autre traité, aussi écrit en grec sur le même sujet et qu'on attribuait à Africanus, le temps en ayant détruit le titre; Jacques Paulmier me l'avait donné autrefois. Mais une mort inopinée coupa court aux desseins de Thévenot, et mon commentaire d'.yricanus suivit le sort de sa bibliothèque qui fut dispersée.
La littérature orientale était alors également cultivée, et avec succès, par Barthélémy d'Herbelot-, chez qui je n'allais jamais que je n'en revinsse plus savant ; car il sortait rarement , et était très-avare de son temps, tout comme je suis
1. Savant professeur, né à la Rochelle en 1638; il suivit Isaac Vossius en Hollande et en Angleterre où il devint bibliothécaire de l'archevêque de Cantorbéry. Ayant perdu celle place à la suite de la disgrâce du prélat, il mourut de chagrin à Londres en 1692. Ses ouvrages de biographie, de philologie, de compilations, etc.. sont très-nombreux. On en peut voir la liste dans la Biographie uniierseUe. Sa Gallia orientalis, contenant les vies des Français qui ont cultivé l'hébreu et les autres langues orientales, est in-4°, la Haye, 1665.
2. Orienlaliste , né à Paris en 1625 , mort en 1695. Il parcourut l'Italie , et résida longtemps à Florence, près du grand duc. De retour en France, il fut nommé interprète pour les langues orientales, puis professeur de syriaque au Collège de France. Sa Bibliothèque orientale, Paris, 1697. in-f°, el la Haye, 1777-82, 4 vol. in-4° , contient tout ce qui regarde les peuples de l'Orient, et est pleine d'une érudition immense j mais elle manque de critique. File fut publiée par Galland.
poil prodigue du mien. Tout le fruit de ses travaux consisic dans ce copieux échantillon de sa science auquel il donna le titre de Bibliothèque orientai; et ce titre est bien fondé, car toute la matière répandue dans ce nombre infini d'ouvrages qui nous viennent de l'Orient, il l'a rangée avec soin et suivant une méthode claire dans sa Bibliothèque.
J'eus aussi pour ami un homme qui l'était de tous les gens d'étude, Viou d'Hérouval % ayant lui-même quelque teinture des lettres, et tout entier d'ailleurs au service de la littérature. Des poudreuses archives de la Chambre des comptes que sa charge lui avait permis de fouiller souvent et avec zèle, il communiquait généralement des pièces très-précieuses pour la connaissance des anciens temps à ceux qui lui en faisaient la demande.
Je ne dois pas non plus passer sous silence Adrien Auzout', personnage d'une littérature variée et étendue, très-versé dans les arts libéraux et particulièrement dans les mathématiques. Il publia peu de chose, mais le peu qui sortit de sa plume témoigne de sa diligence et de son rare esprit. Telle est cette courte dissertation où il entreprend de décrire et de marquer d'avance la marche de la comète de 1664. Et, parce que j'avais essayé quelque chose de semblable à Caen, lorsque je marquais avec un fil, sur ma sphère céleste, les endroits que l'astre devait parcourir, que je les avais indiqués à mes amis et que mes calculs s'étaient trouvés jus-
1. Né à Paris en IGOG. II mérile une place parmi les hommes de leUres de profession, quoiqu'il n'ait contribué par aucun ouvrage de sa façon à renrirhissement des lettres. Il fut d'un grand secours au P. Labbe dans sa collection des conciles, à dom Luc d'Achery dans son Spicilegium, à Ducange dans son édition de Joinville, et à d'autres écrivains. Il eut une attaque d'apoplexie qui l'emporta à quatre-vingt-trois ans.
2. Il naquit à Rouen. Il fut membre de l'Académie des sciences, après avoir donné des preuves de son grand savoir dans les mathématiques. C'est à lui qu'on doit l'invention du micromètre à fil mobile qui sert aujourd'hui aux astronomes à mesurer le diamètre apparent des petits objets. Il mourut en 1C9I. Il publia un rrafec^ sur son micromètre , Paris , ICGT, in-4'', et des Lettres sur les grandes lunettes.