‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 45 sur 59 · LIVRE V. jOO · texte numérisé non relu

LIVRE V. jOO

tes, mon pri^iiîior soin, dc'S que je fus de retourà Paris, lui d'aller voir Auzout et de comparer mes observations avec les siennes qu'il m'avait envoyées. Elles s'accordèrent parfaitement.

J'avais vu et connu autrefois à Caen, Job Ludolf^ le père de la littérature éthiopique, lorsqu'il était l'hôte de Bocbart, auquel il enseignait les cléments de cette langue. Celte connaissance que le laps des temps avait effacée, Ludolf la renouvela lui-même plusieurs années après, quand, déjà célèbre par ses savants et nombreux ouvrages , il fit un voyage h Paris. Je reçus avec plaisir sa visite qui m'était faite au nom et en souvenir de nos anciennes relations.

Le temps était venu alors d'initier le Dauphin à la connaissance des mathématiques, de celles principalement qui s'appliquent à la fortification. Ce soin fut confié à François BlondelS professeur royal de mathématiques, savant d'ailleurs et lettré, comme le prouvent quelques bons écrits qu'il a publiés. 11 m'en voulait, et il ne s'en cachait pas vis-à-vis de moi, de ce que j'eusse attenté, dans ma Démonstration érangélkjne, à l'honneur et à la dignité de la géométrie ; mais il lui fut plus facile de mépriser mon opinion que de la combattre par de solides arguments.

/^}f En 1677, j'appris la triste nouvelle de la mort d'Antoine Halle, jadis mon précepteur; j'en fus d'autant plus cruellement affligé que je sus qu'il s'était souvenu de moi dans son agonie et qu'il m'avait envoyé un dernier adieu dans les

1. Orientaliste, né à Erfiirt en 1624, mort en 1704. 11 fut pré.^epleur du fils de l'ambassadeur de Suéde en France, i)uis des eufauts du duc de Saxe-Golha. Il fut nommé par ce duc conseiller auli'iue, puis son résident à Francfort. On a de lui Historia JEthiopica, Francfort, 1681-93; Gramwatica lingu/v xthio-picx ^ 1704, etc. Sa correspondance avec Leibnilz a été publiée par Michaëlis , Gœttingue , 1775, et dans les OEuvres de Leihnitz, tom. VI.

2. Architecte, né en 1G17, à Ribemont en Picardie , mort en ICSC, a donné les dessins de la porte Saint-Denis, et a rédigé un Cours d'architprture estimé, 1698, 2 vol. in-f". Louis XiV le nomma directeur et professeur de l'école d'architecture.

termes les plus al'fectueiix. Je lai déjà dit ci-devant, et il m'est agréable de le répéter. Il m'avait envoyé, quelques mois auparavant une copie de ses Mélanges, adressée au Dauphin, avec prière que je les lui présentasse en son nom et les recommandasse à Son Altesse Royale. J'étais alors à Paris, gravement malade, hors d'état de sortir et de faire la commission d'Halle autrement que par lettre. J"envoyai donc le présent au Dauphin avec une lettre où je louais fort la vertu et la science de mon ami. La réponse de cet excellent prince fut pleine de bonté, et ce ne sera pas m'écarter de mon sujet que de la rapporter ici , avec la lettre qui y a donné lieu.

Je m'exprimais ainsi :

« Antoine Halle, autrefois mon précepteur , était dans ce temps-là célèbre par l'étendue de ses connaissances, singulièrement par son talent poétique. Pour moi, j'étais si bien formé à sa discipline que j'adoptais, autant qu'il m'était permis, toutes les idées de ce docte et excellent homme, et que je l'écoutais avec une attention scrupuleuse me lire ses charmantes et spirituelles poésies. J'en étais parfois si pénétré qu'à peine arrivées à mon oreille, elles se fixaient dans ma mémoire et qu'elles triomphaient de ma lenteur et de ma paresse habituelle à étudier. Aujourd'hui , l'auteur , accablé par l'âge et forcé de suspendre son travail littéraire, jouit (lu souvenir d'une vie passée dans la culture des sciences les plus agréables et de la gloire qu'il y a aquise,

Sicut forlis equus, spatio qui saepe supremo Vicit Olympia, nunc senio confectu' quiescit.

«« Sa vieillesse n'est pourtant pas sans honneur et sa muse tout à fait sans voix; car, tandis que, pour l'amusement de son esprit, il relisait ses poésies, vaincu par mes prières et par celles de ses amis, il résolut enfin de les rassembler et de les publier; et je n'eusse point obtenu cela de lui, tant il est modeste, s'il n'y efit introduit comme un témoignage

éternel de son profond respect pour vous , des vers adressés h Votre Altesse Royale. Je vous supplie donc de recevoir ces poésies que je vous offre en son nom, avec cette bonté, cette grâce qui vous sont propres, et de l'admettre lui-même comme un hôte dans nos commentaires. Si vous le permettez, j'espère que vous ne profiterez pas médiocrement avec un homme sous la discipline duquel j'avoue que j'ai moi-même beaucoup profité; j'ajoute que je le souhaile vivement. »

Le Dauphin me répondit en ces termes :

Paris, 28 mars 1675.

« En m'en voyant les poésies d'Antoine Halle, votre ancien précepteur, vous m'avezfait le plus grand plaisir, car j'ai un goût particulier pour la lecture des ouvrages des personnes savantes. Je ne doute nullement de Texcellence de la poésie d'un homme à la suite duquel vous êtes arrivé au haut du Parnasse. Je veux que vous le remerciiez de ma part du beau présent qu'il me fait et que vous lui mandiez que tous les loisirs dont mes études me permettent de disposer, seront consacrés avec empressement à la lecture de ses poésies. Ayez soin de votre santé, vous ne sauriez rien faire qui me soit plus agréable. Sachez que personne ne m'est plus cher que vous, et vous me le serez encore davantage si je vois que vous m'aimez. »

J'étais dans ma quarante-sixième année, lorsque je pensai qu'il était temps enfin d'obéir à la volonté de Dieu ; et pour ne pas y rester sourd plus longtemps , je me décidai nonseulement à prendre l'habit ecclésiastique, ainsi que je le faisais déjà depuis quelques années, mais encore à présenter ma tête au saint joug et à prononcer mes vœux. Et comme, dans toutes les affaires, dans celles surtout qui regardent la conduite de la vie, lesquelles sont de la plus haute importance, j'ai toujours eu pour principe de déhbérer longtempset d'exécuter sans délai ce que j'ai résolu, je pris le parti , après une délibération de tant d'années, de réaliser enfin mon des-

sein. Il y avail longtemps déjà que j'avais reçu lalonsurc dos mains de François Ilarlay , archevêque de Rouen , et quelque (enips après les ordres mineurs des mains de François de Nesmond, évêque de Bayeux, diocèse où Caen ressorti l. J'obtins une dispense du pape, en vertu de laquelle je pus recevoir les autres ordres, sans passer par les délais que l'Église prescrit pour leur collation successive. Après les exercices de piété préparatoires, les ordres me furent conférés en trois jours par Claude Auvry, évêque de Coutances. Je passai ensuite un mois à apprendre la pratique des offices, et quand je crus y être suffisamment exercé, je dis ma première messe dans la crypte de Sainte-Geneviève , au tombeau de cette sainte qui est particulièrement révérée des Parisiens; j'avais l'espoir que, sous ce patronage, le sacerdoce dont j'étais revêtu tournerait à la gloire de Dieu et à mon propre salut. Depuis longtemps j'avais voué h celte sainte un culte plein de ferveur; désormais, il ne s'écoula pas une année sans qu'au jour de sa fête, je n'allasse, tant que la santé me le permit, prier h son autel. Mais, lorsqu'une maladie grave d'abord, et ensuite les infirmités de la vieillesse, eussent fort affaibli ma santé, je dus, dans ces dernières années, m'abstenir de ce devoir. Que si Dieu a permis que je vécusse jusqu'à présent et que j'échappasse h la maladie mortelle qui m'avait fait, peu d'années auparavant, condamner et abandonner des médecins, je me reconnais redevable de ce bienfait, uniquement a mon excellente patronne ; j'avais humblement imploré saproteclion à l'heure du danger, et je l'avais obtenue sansl'avoir aucunement méritée.

Vers ce temps-là, un juif nommé Saluée, habile numismate, m'apporta quelques médailles anciennes d'or et d'argent parfaitement conservées. Il les vendait le plus cher possible, et non sans motif, ce commerce étant son unique moyen d'existence. Comme dans sa contenance, ses regards et ses discours, il y avait un air de candeur singu-

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