‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 46 sur 59 · UVRE V · texte numérisé non relu

UVRE V

lièrc, je crus qu'il n'élail pas Irès-loin dn royaiuiie de Dieu, et j'espérai vivement que les ténèbres du judaïsme élant dissipées , il ouvrirait les yeux à la lumière. Mon espoir ne fut pas trompé, car encore que cet homme eût commencé par opposer de la résistance à mes conseils et par repousser mes arguments, il devint peu à peu plus docile, et finit par accepter le joug du Christ. Il reçut ensuite le baptême de mes mains, et le duc de Montausier, qui fut son parrain, lui donna son nom.

Toute l'Europe étant alors engagée dans une guerre implacable, je fis en l'honneur de sainte Geneviève une ode, où je la suppliais d'implorer de Dieu le rétabhssement de la paix et un prompt remède aux afflictions du monde chrétien :

Prodeas summo , Genovefa , cœlo , etc.

Aulnai, noble cité* est à douze milles au sud de Caen. Près de là est une abbaye de Tordre de Citeaux qui eut pour abbés deux hommes fameux par leur esprit, leurs écrits et leur piété; Jean Bertaud et Jean-Pierre Camus, le premier, évêque de Seez , le second , évêque de Belley. Vacante alors ( 1678) par la mort de Charles Furnes , celle abbaye me fut gracieusement offerte par Sa Majesté. Ce ne fut cependant que longtemps après qu'il me fut possible d'aller en prendre possession, c'est-à-dire lorsque l'éducation du Dauphin fut terminée, et qu'on parla de son mariage. Après avoir passé dix ans à la cour, et obtenu la permission d'aller revoir mon pays natal, j'allai d'abord à Caen et de là à Aulnai. Je fus si enchanté à l'aspect de ces délicieuses campagnes, que je ne me souviens pas d'avoir rien vu de plus agréable et de plus frais. Telle est la variété des collines, des vallées, des bois, des prés, des champs, des fontaines, des rivières, des jardins, la magnificence de la végétation, le calme des lieux et l'air sain qu'on y respire, que si Dieu m'eût permis de choisir

1. CeUe nohle cité compte aujourd'hui deux mille habitants. On y nourrit beaucoup de moutons.

une retraite à ma fantaisie, je ne l'eusse pas imaginée autre que celle que j'avais sous les yeux. Aussi n'est-ce point par une licence poétique, mais pour rendre hommage à la réalité, que j'ai célébré cette vallée de Tempe dans les vers suivants ;

Tibi grates , Zephyris hospita tellus , etc.

La nouveauté de la mesure de ces vers, négligée ou peut-èfre redoutée des poètes modernes, à cause de la difficulté, et dont Horace offre un seul exemple, trouva une foule d'imitateurs qui se repentirent presque tous de s'y être exercés sans fruit*. Mais un conseiller du parlement de Dijon, Lantin, qui était savant en musique, y adapta un air si doux que mes vers s'en embellirent considérablement et que j'en fus moi-même charmé. Je me hasarde à donner ici une autre pièce dans laquelle m'adressant à Nicolas Heinsius, le digne fils de l'illustre Daniel, je peins les agréments de ce séjour et les beautés de FOdon, pure et fraîche rivière qui l'arrose : Ergo ne seternis agitemur, Heinsi, etc. '*•

Je tâchais de témoigner par ces vers ma reconnaissance à Nicolas Heinsius pour le présent qu'il m'avait fait d'un Virgile réédité par lui avec de nouvelles notes, élégamment imprimé et accompagné d'une lettre des plus aimables. Comme j'avais entrevu, à la lecture de cette lettre, l'espoir d'acquérir l'amitié de cet excellent homme, je me gardai bien de dédaigner, lorsqu'elle s'offrait à moi spontanément, une bonne fortune au-devant de laquelle j'aurais dû courir moi-même. Quand j'avais savouré à loisir les délices d'Aulnai , et que l'approche de l'hiver me forçait de partir, chaque année au retour de l'hirondelle et airx premiers chants du rossignol , j'y revenais avec un plaisir infini. J'y passais tous les étés

1. Voir la leUre de Huet à l'ahbé Bouîard, sur les vers ioniques, dans le tora. II, pag. 103 du recueil de l'abbé Tilladet.

2. On trouvera, dans le recueil des poésies lalines de Huet, cette pièce, ainsi que toutes celles qui sont rapportées tout au long dans le texte lalin et que je n'ai pas jugé à propos de traduire.

dans un repos plein de charmes, occupé nuit el jour à méditer sur les points de la science les plus difficiles. Rien n'y était plus propre et ne m'aidait plus à les résoudre que cette ravissante et paisible retraite. C'est là que prirent naissance mes Quœstiones alnetanœ , où j'ai entrepris d'examiner la question épineuse de la concordance de la raison avec la foi, quel est le rôle de la première dans l'adoption de la seconde, et jusqu'où celle-ci doit étendre sur celle-là son empire. Jy montre aussi avec la dernière évidence que, soit à l'égard de la croyance , soit à l'égard de la pratique , il n'y a rien de tellement opposé au sens commun dans ce qui nous est commandé par notre sainte religion , que les nations les plus policées n'aient également cru ou n'aient pratiqué; qu'il ne reste donc aux impies aucun prétexte pour les répudier. Là encore j'ai composé ma Censura philosophiœ carfesianœ, où la vanité du cartésianisme est démontrée par des preuves si certaines , que , lorsque le dernier champion de cette secte, Pierre Sylvain Régis S essaya de me réfuter, il ne put se tirer d'affaire autrement qu'en donnant une fausse interprétation à celles de mes paroles qu'il avait citées; de telle sorte que, en ayant l'air d'opposer une réponse à mes argumentations, c'était à lui-même qu'il répondait méchamtnent et frauduleusement.

Ces deux traités, et sur l'accord de la foi avec la raison , et contre la philosophie de Descartes , étaient des parties d'un plus grand ouvrage que j'avais le dessein d'écrire, et dont il n'est pas superflu de donner ici un crayon. L'éducation que j'avais reçue dans mon enfance aux écoles, m'avait pénétré d'un amour si violent, d'une estime si profonde

I. Régis (P. Sylvain Leroy dil), né en 1632, en Agénois, mort en 1707, enseigna la doctrine de Descartes avec beaucoup de succès à Toulouse, k Montpellier , à Paris , jusqu'à ce que l'archevêque de Harlay lui interdit cet enseignement. Il s'occupa alors de publier ses œuvres, dont la principale est le Système de philosophie, Paris 1690, 3 vol. in-4", et de combattre les adversaires de Descaries. Sa réponse à l'écrit de Huet parut en 1691.

pour la philosophie ancienne , que la lillérature n'était à mes yeux que lu Ircs-liumble servante de cette science. C'est cette passion qui me ht connaître les sectes de tous ces philosophes dont Diogène Laërce a écrit les vies. Il est vrai que le livre dont elles font partie est confus et d'une négligence indigne d'une matière si relevée ; je m'en servais cependant comme d'un dépôt où je pourrais puiser de précieux renseignements lorsque l'occasion s'en présenterait. Ménage l'avait illustré d'un commentaire qu'il avait désiré que je revisse et dont il m'avait envoyé les feuilles par la poste, au fur et à mesure qu'elles s'imprimaient. En lisant ses notes avec soin et en les collationnant avec celles d'autres commentateurs, j'avais acquis une connaissance intime de l'histoire de la philosophie. Depuis lors, je ne fis pas un voyage, je n'eus pas un instant de loisir, je ne formai pas un plan d'étude, que je ne prisse avec moi Diogène Laërce, et que je ne fisse de la philosophie un des objets particuliers de mes travaiLY. Et comme cette science n'a point de bornes et qu'elle s'étend même dans l'immensité au delà de celles du temps et de la création, qu'au contraire l'esprit humain renfermé dans des bornes étroites, ne quittant point la terre, et environné de ténèbres épaisses, essaye avec le secours de la raison de s'élancer vers la lumière et de toucher aux sommets ardus de la vérité, je résolus de chercher jusqu'à quelle hauteur il pourrait s'éle^er par ses propres forces et quel appui il devait emprunter à la foi. Cet exercice fut long et ne fut pas sans charmes, et mon ouvrage se développait, grossissait chaque jour davantage, lorsque je crus qu'il serait plus utile et que je m'accommoderais mieux à rintelligence du commun des lecteurs, si je le divisais en parties et en chapitres. Telle est l'oiigine des Quœstiones alnetanœ et de la Censura philosophiâe cartesiame. Cependant, ces deux traités eussent fait plus de profit , si alors le goût des bonnes lettres n'eût été à son déclin et si on n'eût accordé plus de crédit aux préjugé? détestables d«r ri!:ïnoranpe qu'à la pure vérité.

Aiiliiai >it aussi naître mon traité De la situation du paradis terrestre, dont je ne devais la découverte, ainsi que je l'ai déclaré, ni à moi-ménie, ni à Bochart, mais aux écrivains de la plus haute antiquité ; un autre , De navigationibus Solomonis, question torturée par les disputes sans lin des commentateurs; mes Notœ in Antholoyiam, notes improvisées, à la prière de Georges Grsevius , lequel préparait une édition de Y Anthologie , et avait su par Émeric Bigot que j'avais écrit quelques remarques qui n'étaient point à dédaigner, sur les marges de mon exemplaire; enfin mes Origines de Caen , sujet traité sans succès par beaucoup de gens , et négligé par d'autres , qui me servit à varier mes occupations , et qui m'arracha même à mes études les plus habituelles et les plus chères pour me plonger dans la poussière des archives et des documents rédigés en style barbare. Le hasard fut Toccasion de ce livre. Jean Blois de Quesnay , dont j'ai parlé précédemment , avait vu dans les CapitiUaires de Charles le Chauve et dans la Vie d'Aldric , évèque du Mans , publiée par Baluze , que , parmi les pagi de la basse Normandie, dans le comté de Baveux , il était t'ait mention d'Otiinga saxonia , entre les pagi Bagisin et Oxmise. De la position des lieux , il conjectura que la ville de Caen était désignée sous ce nom. Il en fit part à Ségrais qui , au lieu d'accepter cette opinion telle que Blois la lui offrait, c'est-à-dire, comme une simple conjecture, la prit pom' une certitude incontestable et m'écrivit que la véritable origine de notre commune patrie était enfin découverte. Je n'en crus rien ; mais ayant examiné le fait avec attention , je reconnus que le mot pagus ne répondait pas ici au mot ville, mais à ceux de district et de canton. De là vint que Blois et moi nous nous demandâmes quelle pouvait être l'origine de Caen , et comme je le savais diligent et soigneux , je le poussai vivement à faire cette recherche. Mais il avait quatre-vingt-quatre ans et s'excusait sur son âge. Pour moi , je lui opposais l'exemple de Catun qui pré-

cisément au même âge , écrhil ses Antiquités romaines. Blois cependant ne céda pas , il me promit seulement que , si j'entreprenais ce travail , il me servirait de bonne grâce, de son crédit , de ses études et de ses conseils , soit pour compléter , soit pour orner mon ouvrage ; et il le fit comme il l'avait dit. 11 inspectail , comme s'il en avait eu la charge officielle , les lieux , les ruines , les archives , il consultait les vieillards sur les choses de l'ancien temps, et avait soin de me transmettre tous leurs renseignements. Nicolas Monstier , maire de Caen, ne fit pas défaut dans cette circonstance à notre vieille amitié. Il m'envoya à Aulnai deux énormes et précieux volumes d'actes de la ville. Quoique ces actes ne fussent pas très-anciens , ils contenaient cependant ceux que, après la destruction que le feu et les Anglais en avaient faite , le zèle des citoyens avait pu recouvrer. On m'envoya aussi un recueil d'actes de Tuniversité de Caen , qui remontaient à deux cents ans , et qui avaient été rassemblés et mis en ordre par Pierre Le Monnier de l'Enauderie , personnage qui a bien mérité de notre université. Plusieurs de nos compatriotes s'intéressèrent aussi à mon travail, et me fournirent de vieux contrats, de vieilles chartes que je ne me fatiguai pas moins à compulser que je ne l'aurais fait à tourner la meule d'un moulin.

Des sources d'Aulnay jaillirent encore d'autres de mes poésies, non pas tant le fruit d'une inspiration spontanée irrésistible, que de la contemplation des sites ravissants dont j'étais environné. Aussi, parmi les incommodités de ma triste vieillesse, je mets en première ligne celle qui m'ôte la force et le courage de tenter les fatigues d'un voyage dans ce pays-là ; de sorte que je ne puis sans douleur m'en rappeler les délices ni penser qu'elles sont à jamais perdues pour moi.

Nonobstant ces diverses occupations à Aulnai , je ne laissais pas de cultiver d'autres études dont le vaste champ des cieux et le sein de la nature bienfaisante étaient l'objet.

LlVUt: V. î209

Ainsi, lorsqu'il v avail éclipse de soleil ou de huie, je l'observais allenlivemenl au moyen des instruments astronomiques fabriqués autrefois dans ce but par Gilles Macé. Grâce à eux, je trouvai qu'à Aulnai rélcvalion du pôle est de 48^58' 20", laquelle, au témoignage de Gilles Macé, était à Caen de 49M0'30". le m'étais procuré un instrument nouvellement inventé au moyen duquel on éprouve la pesanteur de l'air par le mercure, et que, à cause de cela, on appellerait à juste titre un pèse-air; puis un autre pour faire la même expérience sur la chaleur : le premier était un baromètre et le second un thermomètre. Je m'étais proposé aussi de rechercher, s'il était possible, quelle était la quantité d'humide dans l'atmosphère, afin de connaître exactement la somme totale de la température. Quelques religieux d' Aulnai s'étant appliqués à la mécanique, avaient, de concert avec moi, imaginé divers engins propres à établir des hygromètres exacts ( car c'est le nom que je crois pouvoir leur donner). De ces instruments, dont il est inutile de faire ici la description, deux inventés par moi pour un autre usage me paraissent seuls dignes d'une mention particulière, tant à cause de la nouveauté de l'invention que de son utilité. L'un, d'une construction très-simple et d'une apphcation facile, rendait capable toute pcrsoime, même un enfant , de tracer aisément un cadran solaire sur une surface, si inégale et si raboteuse qu'elle fût. L'autre était fait de la manière suivante : comme le lieu où nous étions était très-découvert et exposé à tous les vents, que nous ne cessions de nous demander les uns les autres si la force du vent avait été plus grande ou mo.ns grande hier ou avant-hier qu'aujourd'hui, je crus qu'il valait la peine d'observer et de rechercher par quel moyen ses variations pourraient être calculées et mesurées. Après y avoir longtemps réfléchi , il me parut que j'étais enfin sur la voie de celle découverte. Il s'était, depuis quelque temps, étabh à Paris un Anglais nommé Hubin, artiste ingénieux et habile dans la construc-

±[0 MÉMOIRES DE l). UUET.

lion des instriunents de ce genre. J'allai le voir, et à peine lui eus-je fait part de mon idée de mesurer et de peser le vent avec exactitude, qu'il partit d'un éclat de rire et pensa qu'on se moquait de lui. Je lui fis voir alors le plan d'une machine avec laquelle la force du vent pouvait être pesée aussi facilement que dans une balance et à laquelle on pouvait donner le nom Cl anémomètre. L'Anglais l'examina avec attention, l'approuva et me quitta dans le dessein de l'exécuter aussitôt. 11 se mit à l'œuvre en effet, et il l'eût achevée si la mort ne l'eût prévenu'.

Il s'éleva tout à coup vers le même temps une controverse entre moi et Pierre Poussines , savant jésuite* qui confessait son respect pour moi à tous égards, mais qui, dans un écrit sur l'origine d'Hérode le Grand, l'Ascalonite, n'avait pas laissé de me critiquer. Je l'avais su et m'en étais plaint à Fermât, conseiller au parlement de Toulouse, notre ami commmi. Poussin s'excusa auprès de moi dans une lettre où il m'exprimait si prolixement et si fermement son bon vouloir, que cette petite altercation devint une occasion de resserrer notre amitié. Et parce que le détail de cette controverse se lit dans nos lettres qui ont été rendues publiques, je n'en dirai rien de plus.

Mais avant de quitter l'histoire de mes écrits, l'ordre de ces mémoires veut que je parle de quelques autres qui m'ont aussi donné beaucoup de peine. Il y avait longtemps déjà que j'avais commencé un ouvrage sur un sujet nouveau pour moi, quoiqu'on s'en occupât beaucoup ailleurs et qui regardait le commerce et la navigation des anciens. J'avais dans mes heures de loisir, recueilli là -dessus beaucoup défaits dignes de remarque et qui n'avaient point été encore ob-

Page 1