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travail actuel les mêmes secours qu'il m'avait promis longtemps auparavant pour mon édition d'Origène. Savant en grec et dans les antiquités romaines, il s'était fait un noui en éditant plusieurs Pères et en les traduisant avec fidélité. Malheureusement, telles étaient la négligence et la rudesse de son style, que j'étais souvent obligé, en le lisant, de recourir aux originaux grecs pour le mieux comprendre et do consulter ces auteurs comme interprètes de leur interprète. Il s'était informé des lieux où il y avait des manuscrits d'Origène, me les avait indiqués et m'avait éclairé de ses conseils. Lorsque, parmi le recueil qu'on appelle Catenœ, et qui consiste en extraits d'ouvrages des Pères raccordés entre eux, je me fus proposé de choisir tous ceux qui étaient d'Origène et que j'en eus mis de côté un grand nombre, j'y trouvai une si grande confusion dans les choses , dans les mots et dans les noms des auteurs, si peu de lidélité dans leur arrangement, que je jetai là ce recueil et renonçai à mon entreprise. Mais ces difficultés ne rebutèrent point Combéfis, et il exécuta mon dessein. De là naquit un énorme volume des extraits d'Origène que je conserve comme un monument irrécusable de la diligence de Combéfis et de son amitié pour moi.
Ma modestie n'aura point à souffrir de rappeler ici un service que je rendis dans ce temps-là au collège des Jésuites de Caen, où j'avais été élevé. Quoique les cours de ce collège fussent suivis par des jeunes gens de qualité et que les professeurs y fussent excellents, l'enceinte de la maison était cependant si étroite qu'il y avait place à peine pour le jardin. L'église en avait été récemment ornée et décorée d'une manière splendide; mais la situation de ce bâtiment était si incommode qu'il interceptait la jouissance du jardin, envahi d'ailleurs par des dépendances de toutes sortes. Je fis remarquer aux bons pères, qui étaient peu touchés de ces inconvénients, qu'au delà de leurs murs était un rempart ouvert au public, qui n'était bon à rien et servait seule-
meiil (le promenade aux oisits de la populace; que, s'ils mettaient ce rempart en deçà de leur clôture, ils ajouteraient considérablement à la commodité et à l'embellissement de leur maison. A cela ils objectèrent la honte de demander et la difficulté d'obtenir. Je me moquai de celte sotte honte et pris sur moi le succès de l'affaire. Aussi, tout ce que j'avais de crédit (et il n'était pas médiocre) dans le conseil de la ville et auprès du commandant de la place et de la citadelle, je le mis en usage et fus assez heureux pour obtenir cette concession importante. Elle agrandissait de plus de moitié le siège de ma première éducation; elle ouvrait aux pères une vue délicieuse sur les campagnes et les prairies que baigne la rivière d'Orne; elle faisait enfin du jardin le plus agréable lieu du monde. Je pensai alors avoir payé à mes anciens maîtres le salaire de mon éducation.
Il y avait déjà quatre ans que j'avais publié ma Démonsf ration évangcliqvr lorsque Boileau en fit une seconde de sa traduction du traité du Sublime par Longin. Il avait écrit des satires qui étaient à la vérité très-spirituelles et dont la versification enchantait l'oreille, mais elles étaient pleines de médisance, infectées du venin de la plus noire malignité , et diffamaient et déchiraient horriblement la plupart des gens de nTéritc et de bien. Il s'était fait par là une réputation immense dans le public, très-médisant luimême, et aimant avec passion la médisance. Dans un chapitre de l'ouvrage où je m'étais proposé de prouver l'antiquité des livres de 3Ioïse, j'avais donné une liste des auteurs qui, depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ, avaient fait dans leurs écrits l'éloge du législateur des Juifs, et, parmi eux, j'avais cité Longin; j'ajoutais cependant cette remarque, que le passage de Moïse rapporté par lui n'offrait pas trace de sublime , que la chose exprimée dans ces livres était à la vérité sublime, mais que les termes en eux-mêmes étaient simples et tout à fait dépourvus d'ornements, que, pour cela, il me paraissait vraisemblable que Longin avait
pris sa cilalion, non dans Moïse lui-même, mais dans quelques versions irécrivains plus récents. Despréaux ayant cru que mes remarques élaienl une grave atteinte à la réputation et à la dignité de Longin, vengea, dans une nouvelle édition de ses satires, l'injure faite à Longin, en m'outrageant moi-même, selon sa coutume. Informé de ce fait par le duc de Monlausier, qui haïssait la médisance de Despréaux, j'écrivis au satirique une lettre où je maintenais mon opinion sur le passage en question et où je réprimais son insolence. Je n'avais pas le dessein de la publier, au contraire ; mais vingt-trois ans après, j'appris qu'elle était sortie de l'endroit où je l'avais cachée dans ma bibliothèque, pour tomber entre les mains de Jean Leclerc, à Amsterdam, sans que je sache par qui, ni comment, mais assurément contre mon gré. Le judicieux critique était complètement de mon avis. Il inséra ma lettre dans sa Bibliothèque choisie, et il en fortifia les raisons par d'autres pleines d'esprit et de soHdité. Le prince des poêles médisants, indigné qu'on osât différer de sentiment avec lui, l'arbitre de la gloire et de la honte des gens de lettres, laissa, en mourant, à ses amis, le soin de répandre sur Leclerc tout le venin qu'il avait préparé à cet effet ; en quoi il fut si bien obéi, que cette faction insolente renchérit encore sur les outrages du maître, comme si elle eut regretté qu'il eût été trop modéré. Toute la bile, toute la méchanceté, toutes les noirceurs dont le poète, selon eux, avait été trop avare, ils les tirèrent de leur propre fonds, et, dans la dernière édition de ses ouvrages, ils m'accablèrent de toutes ces ordures, dans le moment même où, atteint d'une maladie mortelle, j'étais presque expirant \
Au commencement de cette querelle, après six mois passés à Aulnai, je revins à Paris, pendant que la cour était h
1. Voy. la leUre de Huet au duc de Montausier, et la réponse de Boileau à Leclerc, à l'Appendice, n" II, IlL
âJ8 MÉMOIRES DE D. HUET.
Fontainebleau. J'y reçus une lettre du duc de Montausier où il m'informait que j'étais destiné par Sa Majesté à l'évêehé de Soissons. Convaincu de mon impuissance à porter un fardeau qui serait redoutable même pour des épaules d'ange, je ne laissai pas de croire qu'il me fallait l'accepter avec d'autant plus de reconnaissance , qu'il m'avait été donné sans que j'y pensasse et sans que je l'espérasse, et que cette circonstance devait être expliquée comme un effet de la volonté de Dieu qui gouvernait à son gré les affaires humaines, le cœur du roi et principalement son Église. Oubliant donc un moment toutes mes autres occupations , et laissant même de côté mes plus chères études , je tournai toutes mes pensées vers le pieux et fidèle accomplissement des nouveaux devoirs que me prescrivait la Providence. J'allai donc à Soissons, au commencement du printemps, pour voir de près et à fond mon diocèse et le lieu où j'étais appelé à exercer mon ministère , pour connaître mes brebis , ainsi qu'il est du devoir d'un bon pasteur , et pour en être connu. Il existait alors entre les cours de Rome et de France de graves dissentiments dont il est inutile de parler ici. Ils eurent pour effet d'arrêter entre elles le cours de presque toutes les affaires, et pendant sept ans, à partir de ma nomination au siège de Soissons , que toute correspondance cessa, que tout accord fut repoussé de la part de Rome , je gardai un titre vain et n'eus pas le droit de remplir mes fonctions. Cependant , le plus grand désordre régnait dans les affaires ecclésiastiques , les fidèles manquant en maints diocèses de direction spirituelle , et la succession des évêques étant interrompue. Quoique cet état de choses me pénétrât de douleur ainsi que toute l'Église de France , j'y gagnai pourtant cet avantage que l'ajournement de mes bulles me rendit plus supportables les dépenses excessives qu'entraînait ma prise de possession. Car alors je sentis tous les inconvénients de la gêne où j'étais tombé , et qu'il .me faudrait cependant faire des dépenses énormes , pour
peu que je voulusse admiuistrer mon diocèse avec honneur et sans une économie honteuse. Avant tout , il importait que je reçusse les bulles apostoliques , et les banquiers de la cour de Rome ne les cédaient qu'à prix d'or. Celui que j'avais chargé de l'exécution de cette affaire se joua de ma bonne foi et me rançonna d'une manière odieuse. Et d'abord, il lit en sorte que plusieurs évêques de la plus haute qualité mais désignés tout récemment et qui lui étaient recommandés, reçussent leurs bulles avant moi qui avais le même titre depuis plusieurs années ; ce qui, leur consécration ayant eu lieu avant la mienne , leur donnait sur m.oi un droit de préséance. A cette injure capitale il eu ajouta une autre. Comme j'avais pensé qu'il était de mon devoir d'offrir au pape ma Démonstration ëvangélique , j'en avais fait relier magnifiquement un exemplaire , et j'avais chargé ce drôle du soin de le présenter. Mais il gard:i le livre pour soi et me frustra ainsi de l'approbation et des grâces du saint-père, que je m'étais flatté d'obtenir.
Un jeune homme, nommé Anselme Baudot, appartenant à la confrérie dite des pénitents, et assez savant dans les lettres grecques et latines, vint me voir à cette même époque. Il avait fini son cours de philosophie, et se préparait, selon l'usage, à soutenir sa thèse, non pas seulement en latin , dont il ne faisait pas assez de cas pour s'en servir exclusivement, mais aussi en grec. Et comme il y a ordinairement un juge de ces luttes littéraires , il souhaita d'en avoir un qui fût habile en grec et de plus évèque , et il me choisit à cet effet. Il soutint sa thèse en présence d'une assemblée brillante et nombreuse et aux applaudissements unanimes. Ses amis avaient conçu de lui de magnifiques espérances, lorsqu'il fit en Italie un voyage qui fut d'abord fatal à sa liberté , ensuite à sa vie même ; car ayant été pris par des pirates, il fut conduit à Tunis , et jeté en prison où il mourut de la peste.
Il y avait déjà quatre ans que j'étais évêque nommé de
Soissons, suivant la couluine reçue parmi nous de prendre le tilre, sans attendre le sacre, lorsque l'illustre abbéBrûlarl de Sillery , promu au siège épiscopal d'Avranches , me fit prier plusieurs fois par nos amis de demander au roi la faveur d'échanger son évêché contre le mien. 11 donnait pour motif qu'Avranches était voisin de Caen, mon pays, et Soissons voisin de Sillery le sien. Afin de me persuader davantage , il vint à Aulnai ; là , à force d'arguments subtils ei par l'intervention de mes amis, de Ségrais notamment qui , pour bien des raisons , était très-attaché à sa famille , et qu'il avait mandé à Aulnai dans ce but; ensuite du père de La Rue , jésuite , qui passait alors chez moi le temps de la campagne, il triompha de ma résistance et m arracha mon consentement (1689). Brùlart prit sur lui d'obtenir les rescrits royaux, et l'atTaire ayant été conclue suivant ses vœux , je partis immédiatement pour Avranches, où , examen fait de l'état des choses, je vis que j'aurais infiniment plus de besogne qu a Soissons. Je fus obligé d'y faire de fréquents voyages pendant trois ans , à l'issue desquels les différends entre -la France et Rome étant accommodés , je reçus mes bulles en 1692 et fus sacré évéque d'Avranches. Brûlart observa pendant trois ans les conventions passées entre nous; alors, il commença de chercher des motifs en vertu desquels il ne pouvait pas se soumettre plus longtemps aux conditions qu'il s'était imposées volontairement à soi-même. Ses réclamations et les miennes allaient même être portées au parlement , lorsque les illustres prélats de Rheims , de Meaux et de Troyes arrangèrent l'affaire. J'administrai mon diocèse pendant près de dix ans et n'eus rien de plus à cœur que de restaurer la discipline qui s'y était fort relâchée durant tout le temps de la vacance du siège. C'est pourquoi , après avoir mûrement examiné les règlements des anciens évèques , appelés comnmnément statuts synodaux , et après en avoir recueilli d'autres de différents côtés, j'en fis de nouveaux et les promulguai dans
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la foi'iue prescrite. Et comme j'apprenais de jour en jour dans les assemblées diocésaines qui étaient annuellement convoquées, à mieux connaître mon clergé et ses besoins, je parvins à la faveur de mes nouveaux règlements à étouffer les désordres dans leurs racines. Mais, à la longue et par ma propre expérience, je reconnus que des travaux infinis et presque supérieurs aux forces bumaines étaient le lot de quiconque entendait exercer dignement l'épiscopat , veiller au salut des âmes , extirper les germes des vices , ranimer le zèle pour la vertu , défendre la pureté de la religion , et se faire à soi-même des mœurs qui servissent de modèle à tout le troupeau.
N'y ayant pas un point où je ne portasse mes regards , pour être au courant de toutes les affaires concernant l'Église d'Avranches , je découvris que Charles Marquetel de Saint-Évremont appartenait à mon diocèse. Il était depuis longtemps exilé en Anglelerre , à l'abri du ressentiment de la cour de France et non sans en avoir redouté quelque chose de pis, pour n'avoir pas su retenir sa langue. Pour moi* me rappelant qu'il était du devoir d'un bon pasteur de courir à la recherche de la brebis égarée et de la rappeler au bercail sur ses épaules , j'écrivis à Henri Justelî , notre ami commun , qui alors é!ait à Londres , pour le prier d'aller voir Saint-Évremont de ma part, de réveiller en lui le désir de voir son pays et d'ajouter que , avec le concours de mes amis , j'obtiendrais peut-être pour lui la permission de revoir sa famille. Mais notre homme avait si bien pris racine en Angleterre qu'il semblait avoir tout à fait oublié la France. 11 alléguait de plus les infirmités de l'âge , et qu'il voulait mourir et être enterré en Angleterre. ,
Cependant , j'étais résolu à mourir dans ma charge d'é- \êque, si l'inclémence du ciel , si la crudité d'une eau qui liltrait à travers des rochers siliceux et dont l'usage avait été suivi pour moi de cruelles douleurs d'entrailles , ne m'eussent chassé de mon poste. Tel avait été l'effet de cette
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eau , que je dus m'en abstenir tout à fait les deux dernièies années. Informé de cette circonstance , notre excellent roi me permit non-seulement de résigner mes fonctions d'évêque , mais encore me donna l'abbaye de Fontenai , pour que ma considération personnelle n'ait pas à souffrir de la médiocrité qui eût été mon partage sans ce dédommagement. Il me sembla dès lors que j'étais déjà de retour dans mon pays , car Fontenai , situé sur l'Orne , n'est qu'à deux milles de Caen. J'espérais donc enfin avoir trouvé un port pour ma vieillesse. Dans ma jeunesse, j'avais fait souvent d'agréables excursions à Fontenai , sur les instances réitérées de son digne abbé , Guillaume Boivin. Je m'appliquai en conséquence à réparer, à embellir la maison abbatiale , à la meubler convenablement , à faire cultiver les jardins : en quoi je n'épargnai ni les peines , ni la dépense. Mais je compris trop tard qu'autre chose est de jouir de la vue d'un séjour quelconque , autre chose est de l'habiler. D'anciens amis à moi , des parents même qui cultivaient les terres à l'entour de l'abbaye , et du voisinage desquels j'espérais tirer parti pour me créer une société et des distractions , devinrent au contraire mes plus grands ennemis. Telle est la méchanceté des hommes , que la personne qu'ils aiment ou affectent d'aimer le plus, lorsqu'elle est absente, présente est l'objet de leur haine déclarée. Des procès infinis me vinrent de tous côtés , soit de la part de ceux qui exigeaient que je réparasse les bâtiments de l'évêché d'Avranches , que je venais de quitter, soit de la part de ceux auxquels j'adressais la même requête au sujet des bâtiments que je venais d'occuper. A cette occasion j'éprouvai ( pourquoi ne le dirais-je pas ? ) tout le mauvais vouloir du père de La Chaise , confesseur du roi. Comme en considération de notre ancienne amitié et de l'autorité que je lui reconnaissais sur moi-même , je l'avais établi juge de ces différends , il me traita avec une rigueur telle que mes affaires ne souffrirent jamais de plus grand dommage que ceux qui résul-
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tèrent de ses fâcheuses dispositions pour moi. Mon successeur à Avranches se montra surtout difficile. On eût dit qu'il se croyait non pas mon successeur mais mon héritier, tant il mit d'âpreté et d'opiniâtreté à revendiquer tout ce qui m'appartenait. Brûlart ajoutait à cette persécution , eu essayant de revenir, s'il était possible, sur nos anciennes conventions. Mais l'un et l'autre y perdirent leur peine. Tout cela encore ne fut rien en comparaison des querelles que me suscitèrent mes fermiers pendant dix années entières ; ce n'a été qu'à force d'arrêts des tribunaux et à force de patience que je me suis tiré de tous ces embarras.
Mais, suivant un ancien adage, en fuyant la fumée je tombai dans le feu. L'homme que j'avais employé pour me préserver de ces misères, à qui j'avais confié le soin de mon patrimoine, mon parent, mon obligé, je le pensais du moins, depuis plusieurs années, travailla lui-même à me dépouiller par tant de manèges occidtes que, si je n'eusse découvert à temps sa fourberie, si je ne l'eusse dénoncé aux tribunaux, qui en firent bonne justice, j'étais ruiné de fond en comble.
Je me rappelle ici avec plaisir Judith-Barbe Tilliac, femme remarquable et digne de toutes sortes d'éloges, tant à cause de son excellent caractère et de la pureté de ses mœurs qu'à cause de ses connaissances en hébreu et dans les antiquités sacrées, qu'elle mettait une modestie singulière à dissimuler. Quoique nous fussions intimement liés depuis l'enfance, le voisinage ayant été l'origine de nos premiers rapports, cependant elle m'avait si bien caché ses études que je ne soupçonnai jamais qu'elle dût savoir autre chose que ce que sait le commun des femmes. Elle ne me révéla son secret que, lorsque réfugiée en Hollande pour cause de religion, elle se trahit elle-même en me consultant par lettres sur plusieurs passages obscurs des hvres sacrés. Le souvenir de tant de vertu et d'une amitié si sincère vit encore en moi et y vivra aussi longtemps que moi-même.
Lorsque je fus installé à Fontenai, Jean Mabillon, béné-
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(lictiii, vint m'y trouver, non pas liint [umv me voir (iiic pour fouiller les archives et les anciennes Charles de l'abbaye et y trouver des matériaux pour l'histoire de Tordre de Saint-Benoît, qu'il s'était propose d'écrire. J'aurais bien voulu garder quelques jours ce moine, que je connaissais intimement depuis plusieurs années, si savant dans l'histoire ecclésiastique, et que ses longues ékides de la diplomatique et des vieux parchemins avaient rendu le plus habile critique de son siècle. Mais il ne voulut pas demeurer plus longtemps, les affaires de son ordre le rappelant en toute hâte à Paris.
J'avais été très-lié dans ma jeunesse avec Ézéchiel Spanhcim^; nous cultivions les mêmes études, et je m'étais efforcé, par toutes sortes de bons offices, de mériter de plus en plus les bontés de cet excellent homme. Aussi, ni le temps, ni Téloignement, ni la différence radicale de nos occupations, ne troublèrent cette pure et sincère union de nos cœurs, que rompit seule la mort de Spanheim.
1. Numismate, né en 1G29 , a Genève, morl en 1710. II desceudail d'une ancienne famille du Bas-Palalinal rhénan. Il fut professeur d'éloquence à Genève, gouverneur du lils de réleclcur palatin Cliarles-Eouis, et chargé par ce prince de missions politiques en Italie, et son envoyé aux conférences d'Oppenheim et de Spire, et au congrès de Bréda. H passa ensuite au service de l'électeur de Brandebourg qui le nomma son amhassadeur a Londres. Sou principal ouvrage est le De usu el prœstantia numismatum antiquorum , ïiomç , 1GG4, in-4"; Londres et Amsterdam, ITOG-H, 2 vol. jn-fol.
Après que ,les différends qui existaient depuis si longtemps entre le saint- siège et l'Église gallicane, furent vidés et que j'eus enfin l'espoir d'obtenir, pour l'évèché d'Avranches, les bulles que j'avais payées si cher, j'écrivis à quelques cardinaux et même au pape pour qu'on nie fît la remise ou de la somme entière, ou du moins d'une partie. De ceux-là était Joseph Sanchez, cardinal d'Aguirre *, Espagnol de naissance, théologien capable , qui avait bien mérité de rÉglise et s'était fait un grand nom en Espagne par ses excellents écrits. Il me répondit sans délai (1703), que ma lettre lui avait fait im plaisir singulier; il comptait, ajoutait-il, qu'elle serait le point de départ d'un commerce d'amitié et de littératm-e entre nous ; qu'il le désirait vivement depuis plusieurs années, et qu il avait même exprimé ce désir en même temps que son opinion sincère sur moi-même, dans des livres qu'il avait autrefois publiés en Espagne; que si ses vœux étaient exaucés , il espérait venir m'embrasser un jour; que lui, et quelques-uns de ses collègues et compatriotes faisaient tous leurs efforts pour que je fusse achnis au partage de leur dignité, qu'ils l'avaient déjà proposé au
1. Né à Logrono en 1630, morl en 1699. II écrivit con're la déclaralion de l'assemlilée générale du clergé de France, concernant les pouvoirs civils et ecclésiastiques; le pape Innocent XI l'en récompensa par un chapeau rouge. Après son élévation au cardinalat, il rélracla ses opinions antérieures sur la probabiiiie\ comme contraires "a la pureté de la morale chrétienne.
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pape; que sa sainteté n'y répugnait pas, mais qu'elle redoutait la jalousie, les remontrances et les oppositions des étrangers; que ni lui, ni ses collègues ne se décourageraient pour cela, qu'au contraire , ils importuneraient tellement le pape que, fût-il de pierre ou de bronze (je cite textuellement), il souffrirait qu'on lui arrachât son consentement; qu'au surplus, l'issue de cette affaire devait être laissée à la volonté de Dieu. Pour moi, j'avoue et je prends Dieu à témoin que, dans toute cette affaire, je ne considérai, avec le bon vouloir des cardinaux espagnols à l'égard de moi Français, c'est-à-dire d'une nation ennemie de la leur, que le zèle d'Aguirre , sa bienveillance et ses préjugés honorables en ma faveur ; mais je ne fus pas ébloui un instant par l'éclat de leur dignité, quelque brillante qu'elle fût. Ayant donc adressé de vifs remercîments d'abord à celui qui avait eu l'idée de celte négociation , ensuite à ceux qui y avaient participé, je m'en reposai sur Dieu pour le reste. Le succès paraissait probable, tant Aguirre y mettait de feu; mais une maladie grave rendit vains ses efforts. Étant allé à Naples , sur l'avis des médecins, pour se guérir, il tomba dans un état de langueur chronique , et mourut sans avoir achevé son ouvrage.
J'eus moi-même, à cette époque, une maladie qui était plutôt de l'abattement et de la faiblesse qu'autre chose. J'en dirai la cause , afin que ceux qui me liront en fassent leur profit. Je souffrais tellement dans mon enfance du froid aux pieds en hiver, que si je ne les réchauffais par des moyens artificiels, je passais des nuits entières sans dormir. Pour me procurer cette chaleur, je me servais d'un vase d'étain en forme de gourde, comme on en voit beaucoup chez les marchands et qui sont destinés à l'usage que je voulais en faire. L'ayant rempli d'eau bouillante, je le mettais dans mon lit où il entretenait une chaleur qui me pénétrait doucement le corps et qui tenait chauds mes membres glacés , pendant toute la nuit. Il y avait déjà plusieurs hivers que
j'employais cette chaleur factice, lorsque les muscles de mes jambes en furent affectés, et alors, chaque fois que je recommençais mes promenades du printemps à Aulnai , mes^ genoux fléchissaient et supportaient à peine mon corps. Enfin, ma jambe gauche fut si gravement endommagée que les deux os dont ce membre est formé, n'étaient plus à leur place, que le petit focile se détachait souvent du tibia, non sans me causer d'atroces douleurs, et que j'étais obligé, en marchant, de m'arrêter tout à coup comme si mes pieds eussent pris racine. Cet accident m'arriva dans le temps même où j'étais désigne pour l'épiscopat , dont je sentais qu'il me rendrait incapable de remplir les fonctions. La cause en fut adroitement découverte par Antoine Menjot, très- habile médecin et mon ami , qui se trouvait un jour chez moi au moment où on portait le vase d'eau bouillante dans mon lit. Il me déclara que le moyen de guérison le plus sur élait les eaux de Bourbon. Je suivis ce sage et judicieux conseil et allai à Bourbon. Je me saturai de ces eaux salutaires; je les pris en boissons, en lavements, et non -seulement mes jambes recouvrèrent leur ancienne vigueur, mais ma santé générale se rétablit même au delà de ce que j'avais espéré. Une quantité considérable de bile s'était accumulée dans mes intestins par suite de ma vie sédentaire; les vapeurs putrides qui s'en échappaient, affectant également le cœur et le cerveau, me donnaient assez souvent des accès de fièvre; la force pénétrante des eaux expulsa toute cette ordure. Je me rappelai que la même chose était arrivée à Juste Lipse. x\près cette première épreuve de la salubrité des eaux de Bourbon, je résolus d'avoir souvent recours à elles, comme remède contre les maladies de l'âge avancé ; car les médecins sont d'avis qu'un premier usage de ces eaux ne suffit pas pour guérir immédiatement, et qu'il faut y revenir une seconde et même une troisième fois. Aussi ce ne fut plus pour fortifier mes jambes, mais ma santé en général que j'allai à Bourbon
sept lois dans l'espace de dix-sept ans. Dès qu'on arrivait là , les médecins vous prescrivaient un régime sévère , une abstinence complète de fruits et de livres. Si je lem* eusse obéi, j'eusse quitté Bourbon non pas plus vigoureux sans doute , mais assurément beaucoup plus triste que je n'y étais venu. Je ne changeai donc rien à ma vie habituelle, rien à mes études, rien à ma nourriture, et je ne m'en trouvai pas plus mal. Comaincus par mon exemple et mieux avisés, les malades, mes compagnons, s'affranchirent peu à peu des injonctions sévères de la Faculté.
Il y avait alors à Bourbon une belle et modeste jeune fille que j'ai célébrée dans mes vers, Marie-Élisabeth de Rochechouart. Elle y avait accompagné Tabbesse de Fontevrault, sa tante. J'en citerai un trait qui donnera la mesure de son mérite. Je la trouvai un jour seule dans un coin de son appartement , tandis que ses compagnes ou jouaient , ou causaient entre elles. Elle lisait attentivement un livre qu'elle cacha soudain, dès qu'elle me vit entrer. Je lui déclarai que je voulais voir ce livre , et qu'au besoin, j'y emploierais la force. Après avoir longtemps résisté, elle céda enfin en rougissant beaucoup. Elle me montra le livre qui était un recueil de quelques opuscules de Platon, de l'édition grecque de Bâle. Elle me supplia de ne pas la trahir, et, puisque le hasard m'avait conduit céans, de lire avec elle jusqu'à la fin le Criton, dont elle avait déjà lu le commencement. C'est ce que nous fîmes en effet. Mais tout le temps de la lecture je demeurai dans un étonnement profond, causé par la découverte que je faisais alors de tant d'érudition jointe à tant de modestie dans un sexe et dans un âge si tendres. Ce n'était là pourtant que la moindre des qualités de M'^' de Rochechouart.
En quittant Bourbon , je passai par Bourges , où vinrent me saluer les professeurs de droit, étude qui y était florissante depuis plusieurs années. Nous dîmes bien des choses à ce sujet, et nous parlâmes de Cujas, l'éternel honneur de
cette université. J'exprimai ma sm-prise qu'une si grande et si noble ville laissât périr la mémoire de l'excellent homme qui avait porté si loin la gloire de Bourges , et que sur son tombeau, que j'avais visité, on ne vît ni son buste, ni d'épitaphe, ni même d'inscription. Je les exhortai donc vivement à payer ce tribut à la mémoire d'un homme qui avait si bien mérité des lettres , de la jurisprudence, de cette université, de toute la ville enfin; j'ajoutai qu'encore que la chose me regardât fort peu, je ne laisserais pas de contribuer avec plaisir à la dépense, pour peu qu'ils voulussent prendre sur eux de fournir le reste et d'avoir soin de l'exécution. Ils parurent agréer mes propositions et j'espérais que la suite en serait heureuse; mais depuis je n'en ai plus ouï parler.
Avant de regagner Aulnai , cet agréable centre de mes études , je résolus de visiter la célèbre abbaye de Fontevrault, dont l'abbesse et supérieure de tout l'ordre qui porte ce nom, était Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart. J'ai déjà parlé d'elle et loué sa piété singulière, son esprit remarquable, son savoir-vivre exquis et toutes ses autres qualités. Avec une érudition au-dessus de son âge et de son sexe, elle avait autant de soin de l'envelopper sous le voile de la modestie que si elle eût eu honte d'être savante. Je la connaissais depuis son enfance, et j'avais religieusement entretenu mes rapports a^ec elle par toute sorte de bons offices et par un commerce de lettres. J'étais venu à Bourbon avec elle; mais elle avait été rappelée à Fonlevrault pour des affaires urgentes quelques jours avant mon départ , et il avait été convenu entre nous que j'irais la voir, en retournant en Normandie. J'y allai donc, en passant par Bourges et par Tours. Arrivé à Chinon, sur la Vienne, je m'aperçus, étant à l'auberge, que je logeais dans la maison même où était né François Rabelais, cet insigne bouffon , si fameux par son esprit et sa causticité. J'admirai le hasard qui de la maison d'un personnage
dont toute la vie avait été consacrée à célébrer les joies du cabaret et à s'y abandonner, avait fait un cabaret.
Au retour de mes excursions , j'avais coutume de me reposer à Aulnai, et d'y faire de temps en temps, comme je l'ai déjà dit, de pieuses retraites, afin de rappeler à la contemplation de Dieu et du ciel , mon esprit distrait par les voyages et toutes sortes de pensées. Je m'adressais alors à Urbain Mangot, jésuite, mon vieil ami, le plus habile que je connusse dans les choses qui regardent la sainteté de la vie et le salut de l'àme. Mon esprit, libre alors des soucis du monde et ayant rompu tout commerce avec les hommes, se pliait plus facilement aux pratiques religieuses; ce qui avait lieu toutes les fois que je faisais venir Mangot à Aulnai.
Ma solitude me portait aussi à reprendre l'étude de la philosophie, cette mère de toute science, que j'avais cultivée à l'aurore de ma jeunesse et n'avais jamais entièrement négligée, tant j'étais charmé de la grandeur des choses qui en sont l'objet! Cependant je voyais avec stupeur le triomphe de la philosophie ou plutôt de la corruption cartésienne. Elle avait séduit ce siècle déjà plongé dans l'indifférence et le mépris de la saine littérature; elle l'avait séduit par cet air de nouveauté qui plaît surtout aux hommes étrangers à l'ancienne philosophie , et encore que celle de Descartes ne leur offrît presque rien de nouveau. Mais sa popularité grandissait énormément, à la faveur des divisions qui régnaient parmi ses adversaires. Les uns défendaient la péripatétique reçue dans les écoles depuis plusieurs siècles; les autres voulaient l'anéantir, et étaient persuadés qu'ils entraîneraient dans leur sentiment ses patrons et ses défenseurs. Mais quoique la philosophie d'Aristote ait aussi bien des défauts qu'il y aurait de l'impudence ou de l'ignorance à méconnaître, quiconque voudra l'étudier avec soin, avouera qu'en beaucoup de parties elle l'emporte sur les rêveries de Descartes.
Je m'étais donc proposé, dans l'ouvrage dont j'ai parlé au livre précédent, de combattre par des arguments sérieux la philosophie de Descartes , lorsque j'appris, à Aulnai, qu'un gros de cartésiens s'était soulevé contre ma dissertation. Ce parti est remuant et ne peut souffrir la contradiction. L'un d'eux , Jean Schotanus \ professeur à Franeker , avait embrassé la défense de cette cause avec une passion si féroce , qu'il semblait être d'avis que c'est vigoureusement et supérieurement philosopher que d'aboyer comme un chien et de disputer en débitant d'atroces calomnies. Cependant , les curateurs mêmes de cette université m'avaient assuré que les propres élèves de cet homme désapprouvaient hautement sa grossièreté ou plutôt sa fureur. Pierre Cally, dont j'ai aussi parlé ci-devant, autrefois mon ami et mon obligé, qui avait enseigné longtemps la philosophie à Caen, alors que celle de Descartes ne l'avait point encore gâté , ne se conduisit pas avec plus de modération. M'ayant entendu plusieurs fois combattre ce système , lorsqu'il assistait aux conférences philosophiques tenues dans ma maison, il en avait sondé aussi les mystères , et s'était enflammé pour lui à tel point qu'il avait abjuré publiquement les principes et les doctrines dont il faisait profession depuis tant d'années, et que, soit à son cours, soit dans la conversation, il ne parlait que de Descartes. En quoi il agit si inconsidérément et porta si loin la licence , que , même en traitant des sujets sacrés, il ne pouvait s'empêcher de les corrompre et d'y introduire ses opinions cartésiennes. Cette conduite, à la fin, lui causa quelque dommage et ne lui fit point honneur. Lorsqu'il vit que j'étais décidément contraire à cette philosophie, il rompit si bien cette amitié qui nous unissail depuis tant d'années, que non- seulement tous rapports cessèrent entre nous, mais que, donnant carrière à l'intem-
1. Ministre protestant, né en Frise en 1603, mort en 1 671. Il fut professeur de grec, d'histoire ecclésiastique et prédicateur à Franeker.
pérance de sa langue, il déblatéra contre ma personne d'une manière indigne de lui el de moi.
Jean Eberhard Schweling , professeur à Brème , qui était dans les mêmes idées, me combattit avec plus de civilité. Il eût été facile de le réfuter, lui et plusieurs autres petits philosophes de la même farine qui partageaient ses illusions ; mais quand eût fini la dispute?
Les deux colonnes du parti , Jacques Rohault ^ et Claude Clerselier - (celui-ci m'avait témoigné quelque amitié), souffrirent Nolontiers qu'on ne fût pas de leur avis. Pour ma part , ayant coutume de recueillir de la philosophie d'autres fruits que l'art de disputer à grand renfort d'injures et de médisances , je n'eus pas de peine à mépriser les sarcasmes lancés contre moi. Je ne m'en vengeai que par le silence, et dédaignai absolument de répondre à de vaines et futiles argumentations ramassées dans la poussière de l'école.
Il y avait déjà longtemps que Bossuet , alors évêque de Condom , puis de Meaux , avait embrassé lui-même le cartésianisme. Cependant il dissimulait assez adroitement, dans le public, son goût à cet égard; mais dans le particulier, nous eûmes l'un et l'autre, sur quelques doctrines de cette philosophie , plusieurs discussions vives et qui toutefois ne cessèrent point d'être amicales. Je lui envoyai mon Traité contre les chimères de Descartes, accompagné d'une lettre écrite dans des sentiments conformes à notre ancienne liaison. Je lui disais que je doutais qu'il eût pour agréable un ouvrage si contraire à ses opinions ; qu'avant tout, cepen-
1. Né à Amiens en 1620. Il enseignait les malhémaliques à Paris, lorsqu'il s'éprit fortement du système de Descartes et s'en fit l'avocat. Son Traité de physique, i67i, in-4°, fut longtemps classique, même en Angleterre, où il fut traduit en latin par le docteur Ciarke et introduit dans les universités. Il mourut en 1676, de chagrin, dit-on, d'avoir été accusé par ses envieux de ne pas croire à la transsubstanlialion et d'être hérétique.
2. Beau-père de Rohault, né à Paris en 1G14, mort en 1684. Il a été l'éditeur et le traducteur de plusieurs ouvrages de Descartes, entre autres de ses Lettres ^ Paris, 1667.
dant, il était de mon devoir de considérer les obligations dues à l'amitié , et que j'espérais que la noire ne souffrirait pas de la diversité de nos vues. Il me répondit , et , autant qu'il me parut , avec un peu d'aigreur , qu'il ne supportait pas aisément que je lui imputasse d'approuver la philosophie cartésienne, lorsque, dans mon livre, j'assurais qu'elle était contraire à la foi. Je répliquai incontinent, par une autre lettre, que j'étais parfaitement convaincu de la pureté de son orthodoxie, de laquelle il protestait, depuis tant d'années, et par ses paroles et par ses écrits ; mais que , en le taxant de partialité pour Descartes, je n'avais eu ni la volonté ni le pouvoir d'ôter quelque chose à son orthodoxie, de même qu'on n'ôte rien à celle de saint Thomas d'Aquin, en l'accusant d'être du parti d'Aristote, ou à celle des anciens Pères de l'Église, en parlant de leur goût pour Platon.
J'avais les yeux très-malades , et ne pouvais absolument lire ni écrire. Pour faire diversion à mes souffrances, j'inventai une espèce de roman burlesque que je dictai à mon secrétaire , et dans lequel j'exposai à la risée des lecteurs raisonnables les folies de la secte cartésienne et de Descartes lui-même. Je l'intitulai : Nouveaux mémoires pour servir à V histoire du cartésianisme. Il y avait de quoi puiser pour quiconque eût voulu se donner la peine d'écrire cette histoire. Mais comme je pensais qu'il ne convenait ni à mon caractère ni à ma dignité d'apprêter à rire au menu peuple de la littérature par des plaisanteries de bouffon, j'eus bien soin de. n'y pas mettre mon nom. Et comme les éditeurs eux-mêmes ne le connaissaient pas , ils en fabriquèrent un à leur guise, lequel n'étant désigné que par des initiales et mal compris par d'autres éditeurs, subit diverses métamorphoses et fut appliqué tantôt à un auteur, tantôt à un autre.
Quelques années auparavant, de Thou, descendant de l'illustre famille à qui les lettres sont si fort redevables , était revenu de Hollande , où il avait rempli avec beaucoup
d'éclat la charge d'ambassadeur du roi très-chrétien, et énergiquement défendu la dignité du nom français contre la morgue insolente de l'ambassadeur d'Espagne. Comme sa libéralité et sa magnificence avaient fait une brèche considérable à sa fortune, et qu'il s'était même à peu près ruiné, il résolut de vendre sa bibliothèque. C'était celle-là même que Jacques-Auguste de Tliou ^ , dans son testament, dit avoir formée à grands frais et avec des peines infinies, durant plus de quarante ans , et qu'il estimait d'une si haute importance , non-seulement pour sa famille , mais encore pour les lettres en général , qu'il avait défendu qu'elle fût partagée , vendue ou dissipée. Dans Topinion des jurisconsultes , elle n'était possédée qu'à titre de fidéicommis ; mais il fallait obéir à la nécessité. J'étais en bons termes avec de Thou depuis quelques années. Il vint chez moi, l'air triste et se plaignant fort de la difficulté des temps. Bref, il me demanda si je croyais pouvoir persuader au roi d'acheter sa bibliothèque pour le Dauphin. « Elle n'est pas, me dit-il, absolument indigne de cette haute destination, soit à cause du choix des livres, soit à cause de leur nombre et de leur beauté. « Je lui promis que la proposition en serait faite au roi et à Colbert. Ce qui eut lieu , mais sans succès. Le roi répondit qu'il avait une bibliothèque assez considérable dont le Dauphin pouvait faire usage. De Thou, frustré de son espoir, chercha d'autres acheteurs ; mais il les trouva froids ou marchandeurs, et sa bibhothèque resta invendue jusqu'à sa mort. Alors (je le dis à la honte de la littérature), elle fut offerte par les héritiers à si bas prix , que les ouvrages qui la composaient et dont la reliure seule, ainsi que de Thou me l'avait affirmé, avait coûté cent mille livres, ne furent pas même vendus le tiers de cette somme. J'en achetai quelques-uns qui font aujourd'hui l'ornement principal
1. Frère puîné du malheureux François-Auguste, qui fui sacrifié à la vengeance de Richelieu.
de ma bibliothèque. Je n'en déplore pas moins la dispersion d'un si magnifique trésor littéraire et l'insuffisance des précautions qu'avait prises Jacques de Thou pour la conserver.
J'appris par là quel serait à coup sûr le sort de ma bibliothèque, si je ne me mettais aussitôt en mesure de le prévenir (1691). Cette pensée étant l'objet de ma préoccupation constante, il me parut que le meilleur moyen de la conserver à toujours dans son intégrité, était de la donner à quelque solide établissement religieux où les lettres fussent particulièrement cultivées , d'abord afin d'en pouvoir jouir ma vie durant, ensuite afin qu'après ma mort elle ne soit ni divisée, ni confondue avec d'autres, ni échangée en partie, ni transportée ailleurs que là où elle était, sous prétexte d'en rendre l'accès plus facile à ceux qui lisent et qui étudient, ou pour tout autre motif. S'il en était autrement, la donation serait nulle, et mes héritiers ou leurs descendants rentreraient dans leurs droits. Et pour perpétuer la mémoire de ces conditions , je les fis graver en lettres capitales sur une tablette de marbre qui, placée dans un endroit élevé et bien apparent de la bibliothèque , attirait immédiatement les regards. Elles furent acceptées par les jésuites de la maison professe de Paris , à qui je la donnai, et par le révérend père général. L'acte en fut passé devant notaire.
L'année 1691 fut fatale au duc de Montausier, alors âgé de près de quatre-vingts ans. Ses vertus, ses talents à la guerre comme dans les lettres, sont si bien connus de l'Europe savante , qu'il est superflu de les rappeler ici. Mais ses bontés pour moi et les excellents rapports que j'entretins avec lui pendant tant d'années , sont gravés profondément dans mon souvenir. Et, encore que je n'aie cessé de les rappeler, soit par mes paroles, soit dans mes écrits, ce souvenir même, qui est de tous les jours et de tous les instants, ne répond pas suffisamment à la vivacité de ma reconnaissance.
Je partis bientôt après pour Avranches, où de nouveaux
^36 MEMOIRES DE D. HIIET.
tracas m'attendaient. Il me fallut rassembler et soumettre à un examen scrupuleux différents rapports concernant des sorciers et des sorcières, dont les impiétés avaient pour théâtre tout le diocèse, scandalisaient une foule de personnes et avaient même troublé quelques esprits. Parmi les acteurs de ces criminelles extravagances, une femme, qu'on disait vouée au diable depuis quelques années, fut saisie et amenée en ma présence par un pieux ecclésiastique. Elle portait au front une cicatrice qui était comme le signe certain du pacte qu'elle avait fait avec le démon. Pour le prouver, le bon prêtre piqua la cicatrice avec une aiguille, sans que le sang coulât ni que la femme témoignât la moindre douleur. Le parlement de Rouen évoqua l'affaire, et comme elle paraissait obscure et pleine de mystères, je fus requis, par celte compagnie , de lui faire connaître mon avis d'après l'examen que j'en avais fait sur les lieux mêmes. Je répondis ingénument qu'on avait abusé de la crédulité et de la pudeur de quelques femmes simples et nullement criminelles d'ailleurs, et que je suppliais les magistrats d'user de clémence envers une populace ignorante; ce h quoi ils souscrivirent avec bonté.
Pendant que je remplissais les devoirs de mon ministère àAvranches, un malheur inattendu fondit sur ma bibliothèque et par conséquent sur moi-même. Je l'avais laissée tout entière à Paris, et, pensais-je, en heu de sûreté. Mais la maison que j'avais louée et que j'habitais dans cette ville étant bâtie avec de mauvais matériaux, s'écroula une nuit, ensevelissant sous ses décombres et laissant exposés au pillage de la populace, non-seulement mes livres, mais tous mes papiers , mes manuscrits , fruit du travail de plusieurs années, et une partie de mon mobilier, assez considérable. A cette nouvelle, les jésuites, qu'elle intéressait comme moi-même (car je leur avais déjà cédé tous mes droits), dépêchèrent aussitôt quelqu'un pour arrêter cette canaille, tirer des ruines tout ce qu'on pourrait de livres, de pa-
piers, etc., et faire transporter le tout à la maison professe. La dernière fois que j'a\ais quitté Paris, il avait été convenu entre nous qu'ils me prépareraient un appartement dans cette maison, et que je l'occuperais quand mes affaires m'appelleraient à Paris. Je me retirai là en effet, et je n'eus pas d'autre demeure dans cette ville, même après que j'eus résigné le siège d'Avranches.
En 1692, j'eus plus de chagrin qu'on ne saurait l'imaginer de la mort de Ménage, non-seulement mon ami depuis ma jeunesse, mais mon ami le plus intime, le plus cher associé de toutes mes études. Nous en avons donné l'un et l'autre des marques non équivoques. Longtemps a^ant que je me fixasse à Paris, et lorsque, habitant du pays qui m'a vu naître, je n'étais qu'un simple provincial, nous entretenions continuellement un commerce littéraire pendant lequel il me communiqua entre autres et par parties tout son commentaire sur Diogène Laërce. De mon côté , je lui envoyais mon commentaire sur Origène , et nous nous prêtions ainsi mutuellement aide et assistance dans la composition de nos ouvrages. Quand j'eus perdu ce juge et ce compagnon de mes études, je ne trouvai plus personne que je pusse consulter sur des points douteux ou à qui je pusse franchement ouvrir mon cœur. Parlerai-Je de sa politesse , de son urbanité , de l'agrément de son esprit et du sel de sa conversation? Aussi, quand je pense au plaisir que j'ai goûté pendant plusieurs années dans sa société, plus le souvenir m'en est délicieux, plus la perte m'en est amère. Ce fut une sorte de consolation pour moi qu'il eût suivi mon exemple, en laissant, comme moi , sa bibliothèque à la maison professe des jésuites ; cependant il avait paru d'abord ne pas approuver mon dessein. Au reste, si on excepte les livres du savant François Guyot, qui contiennent des notes marginales écrites de sa main, et que Ménage avait achetés à ses héritiers, la bibliothèque de Ménage était peu de chose.
Peu de temps auparavant, EdelinckS artiste d'un grand talent, avait gravé mon portrait sur cuivre et en avait tiré plusieurs exemplaires. L'un d'eux étant tombé dans les mains de Pierre Francius^ professeur d'Amsterdam , fameux par ses poésies, il en prit l'occasion de faire à ma louange des vers en grec et en lalin. Il me les envoya avec une lettre très-aimable, où il se félicitait d'être de mes amis, et m'engageait à cuUiver mes facultés poétiques. Depuis ce jour et aussi longtemps qu'il vécut, il me fit toujours part de ses productions.
Sur ces entrefaites, je reçus plusieurs lettres de Jean- Frédéric Mayer% docte personnage, qui me suppliait de lui donner mon avis et mes conseils au sujet d'une nouvelle édition qu'il voulait faire de ma Démonstration évangélique , et me demandait, si j'avais quelques corrections ou additions à faire à cet ouvrage, que je voulusse bien les lui envoyer sans délai. Il m'exprimait en outre un grand désir, comme c'est la coutume des Allemands, d'avoir mon portrait. J'aurais accédé volontiers à sa prière , si Jean-Thomas Fritsch , libraire à Leipsick, ne m'eût écrit peu après qu'il avait fait à Leipsick ce que Mayer voulait faire à Hambourg ; à savoir qu'il avait réimprimé mon livre , et mis à la tête mon portrait. Ayant vu depuis ce portrait, je trouvai que l'air n'en était pas, comme on aime généralement à l'avoir, celui d'un honnête homme , mais celui d'un personnage laid et com-
1. Graveur, né à Anvers eu 1G49, mort en 1707. Il fut attiré en France par les bienfaits de Louis XIV, qui lui accorda le titre de graveur du cabinet avec une pension. Ses diverses estampes d'après Raphaël , Lebrun , Léonard de Vinci, le Guide et Mignard sont regardées comme des chefsd'œuvre.
2. Né à Amsterdam en 1645, mort en 1703. On a de lui Poe^nafa, Amsterdam, 1672, in-i2 ; Orationes, ibid., 1692 et 1704, in-8"; etc.
3. Ministre luthérien, né à Leipsick en 1660, mort en 1712. Il fut surintendant des églises luthériennes en Poméranie. Il écrivit plusieurs dissertations savantes sur différents passages de l'ancien et du nouveau Testament, et une dissertation latine sur Catherine Bove , femme de Luther, dans le but de réfuter les assertions de Varillas au sujet de celle dame.
mun, comme il sied à un ànier ou à un portefaix. On avait joint à ce livre mon Traité du Paradis terrestre, traduit en latin , mais sans le nom du traducteur. Frilsch avertissait en outre le lecteur qu'il avait sous presse une seconde édition de mes poésies, selon celle d'Utrecht, publiée peu de mois auparavant par Grœvius. Je n'en ai jamais eu im exemplaire. / %''•**
J'appris en lq83 la triste nouvelle de la mort de Daniel Macé, mon cousin , jadis mon tuteur, et alors un des plus sages conseillers au présidial de Caen. Quoique engagé dans une autre carrière que moi, qu'il aimât les plaisirs, entre autres réquitation et la chasse , et qu'il eût horreur de la science , je ne laissai pas , dès mon enfance , de le révérer comme un père et de l'aimer comme un frère , à cause de l'agrément de son caractère et de sa constante bonté pour moi.
Débarrassé du fardeau de l'épiscopat , j'avais quitté Avranches , et m'étais retiré dans ma solitude chez les jésuites de Paris, quand je fus atteint d'un mal avec qui je n'avais point encore fait connaissance, c'est-à-dire la goutte. J'en souffris cruellement pendant tout un mois , ne pouvant ni marcher, ni dormir, ni reposer même durant le jour. J'en eus une légère attaque l'année suivante ; mais à la longue , elle disparut et je ne m'en suis plus ressenti.
A ces maux purement physiques, succéda la douleur morale et autrement vive que me causa en 1704 la mort de ma sœur aînée, la plus sage et la plus pieuse des femmes. Ayant perdu son mari dans la fleur de l'âge , et trouvé ses affaires domestiques dans le plus grand désordre et près de la ruine , elle les avait réparées par sa prudence , et avait très-bien élevé ses enfants dont elle était la tutrice. Elle avait eu soin que ses deux fds eussent des mœurs pures et les connaissances propres à former l'esprit des enfants, et elle avait marié ses deux filles à deux hommes distingués par le rang et par la fortune. Mais sa principale étude avait été de développer les sentiments de piété dans ses enfants.
Elle avait un souverain mépris des vanilcs el des délices du monde , une assiduité infatigable à la prière , une vie pleine d'austérité et de morlifi cations. On la voyait rarement par la ville; elle se tenait, ou renfermée chez elle, ou retirée dans quelque coin obscur de l'église. On eût pu lui appliquer ces vers que mon ami Halle fit un jour sur une dame noble, pieuse, et toujours occupée dan's l'intérieur du logis :
Praebuit haec vobis exemplum nobile , maires ; Xam fuit in templo Magdala, Mariha domi.
Elle était sujette depuis longtemps à des attaques d'épilepsie , qui étaient pour elle autant d'avertissements de régler toutes choses et de se préparer à la mort. Elle mourut toutefois subitement. La nouvelle m'en vint à Bourbon; j'en fus si profondément affligé que je fus presque forcé d'interrompre mon traitement, de peur que mon corps, se ressentant des peines de mon esprit , ne fût hors d'état de supporter l'influence active et pénétrante des eaux.
J'étais à peine remis de cette affliction que j'en éprouvai ime toute semblable de la mort de mon autre sœur, aussi plus âgée que moi. Elle était d'un esprit et d'un caraclère bien différents de l'autre. Celle-ci était sérieuse et mélancolique; celle-là gaie, rieuse, et amie des divertissements et des plaisirs chers à la jeunesse. Elle était belle en outre et avait un port magnifique , ce qui lui valut bien des amis et même des galants. Mais mariée à un militaire qui avait quelque piété, et entraînée d'ailleurs par l'exemple et les exhortations de sa sœur, elle vécut saintement. Devenue veuve et maîtresse d'elle-même, elle rompit avec le monde et ses distractions tumidtueuses , et se retira h la campagne. Elle se proposait d'y passer le reste de ses jours dans la solitude, de s'y donner toute à Dieu , et de préparer son salut par la prière et les bonnes œuvres. Mais ayant compris que dans cette solitude même elle ne serait pas à l'abri des visites, el que le repos auquel elle aspirait y serait troublé sans cesse ,
elle fit SCS vœux clans le couvent de la Visitation de la Sainte Vierge, à Salésian. Vingt ans avant sa mort, une humeur dangereuse qui coulait de son cerveau commença d'attaquer ses muscles, ses nerfs, ses articulations; son corps en fut bientôt affecté d'un tremblement universel, et enfin elle ne put plus marcher quà l'aide d'un bâton. Le mal sétant aggravé, les mains et les pieds ne firent plus leur office; la langue elle-même s'amollit , et ma sœur perdit la parole. Elle sentait des douleurs atroces , quand l'humeur, s'échappant du cerveau, excitait les membranes du corps et les enflammait par son àcreté. Au milieu de tous ces maux, la patience de ma sœur était admirable ; nuls gémissements , nulles plaintes; son front, quoique presque toujours contracté par la douleur, avait souvent de la sérénité, comme si elle se fût réjouie intérieurement de participer aux souffrances de Jésus-Christ. Vaincue enfin par tant d'épreuves, elle mourut avec calme, ayant passé quatre-vingts ans.
Ln cruel événement vint ensuite mettre le comble à mes chagrins, je veux dire la mort de Bourdaloue de la Société de Jésus, le plus grand des prédicateurs de son temps, et l'homme qui me fut le plus cher , soit à cause de son extrême bienveillance pour moi , soit à cause de la candem' de son âme, au fond de laquelle on lisait, tant elle était transparente et pure! >\il n'était plus aimable, d'un esprit plus charmant, d'une gaité plus sympathique. Depuis plusieurs années, je le voyais presque tous les jours chez moi où il venait le soir et où il me racontait complaisamment et avec amitié tout ce qu'il avait appris de nouveau.
A cette même époque, je voyais aussi très-souvent et régulièrement Jean Pierre Moret deBom'chenu de Valbonnais, premier président de la chambre des comptes de Grenoble, personnage de beaucoup de politesse, et, ce qui est à peine croyable, d'une lare érudition, bien qu'il fût presque
aveugle * ; et comme il m' arrivait aux mêmes heures que lui quelques autres savants et honnêtes personnages qui passaient agréablement les après-dîners à converser sur des matières d'érudition , il fut convenu entre eux qu'ils se réuniraient ainsi chez moi deux fois par semaine. Je n'aurais pas osé souhaiter cette faveur , bien loin de la solliciter ou même de l'espérer. Ils furent si exacts à ces réunions qu'ils formèrent dans ma maison une espèce d'académie nouvelle et assez respectable.
Je reçus, vers ce temps-là, une lettre d'Henri Sickius d'Utrecht, où il m'annonçait l'envoi d'un livre arabe intitulé: V Évangile de V enfance , ou , suivant Gélase , le Livre de V enfance du Sauveur (si toutefois il s'agit du même livre) , traduit et annoté par lui. Il me rendait compte ensuite de ses études avec beaucoup de confiance, d'une traduction de VAlcoran^ prête à paraître , avec les scholies des deux Gialalloddins , et d'une autre des actes du moine Sergius , le maître et le guide de Mahomet en impiété. Mais à voir de près ce dernier écrit , on pouvait douter qu'il ne fût pas faux ou du moins plus récent qu'on ne le supposait.
On avait réimprimé plusieurs fois ma réponse à une lettre où Gisbert Cupert ^ me demandait mon avis sur les dieux bérœens, Malbach et Sélaman. Il s'était adressé à d'autres savants dans le même but, et entre autres à Jacques Rhenferd ^ qui l'était beaucoup. Ce dernier, ayant remarqué dans
1. Né à Grenoble en 1651. Il servit d'abord dans la marine, et la quitta pour s'adonner aux lettres. Son meilleur ouvrage est son Histoire du Dauphiné, Genève, 1722, 2 vol. in-(°. Il mourut en 1730.
2. Né en 1644 à Hemmen, en Gueldre, mort en 1716. Il étudia sous Gronovius à Leyde et fut, à 35 ans, élu professeur d'histoire à Deventer. Il fut souvent employé en des négociations publiques par les États de l'Over- Yssel. Il se fit connaître par quelques savants ouvrages sur l'histoire et sur l'antiquité, et il était en correspondance avec les doctes les plus éminenls de l'Europe. Il était membre associé de notre académie des Inscriptions.
3. Né en 1654 à Mulheim, en Westphalie, mort en 1712. Il fut recteur de l'école latine à Franeker. Il avait un goût particulier pour la science des rabbins et pour les langues orientales, et il se retira à Amsterdam pour
les copies prises sur les marbres bérœens la forme des anciens caractères syriaques, espéra qu'il pourrait en rétablir la série entière. Passant alors de récriture palmyrénienne à l'écriture punique , et de plus en plus satisfait de ses découvertes, il m'écrivit de Franeker, pour mêles communiquer, sachant l'intérêt que je prenais à l'accroissement des richesses de la littérature. 11 ajoutait qu'il avait trouvé trois alphabets phéniciens entièrement différents, celui des Syriens, celui des Africains ou Siciliens , et celui des Espagnols. 11 me pressait vivement de seconder ses efforts , et de lui obtenir, soit par moi-même, si j'avais ce pouvoir, soit par d'autres qui l'auraient en effet, communication de quelques anciennes médailles relatives à son sujet, qu'on pourrait trouver en France.
Jacques Estienne , imprimeur de Paris , actif et passionné pour son art, fit dans ce même temps une cinquième édition de mes poésies. Elles avaient été déjà éditées à mon insu en Hollande par Théophile Hogers , un bon et savant jeime homme dont j'ai déjà parlé, et qui, lorsqu'il parcourait l'Europe, suivant la coutume de sa nation, arrivé à Caen, avait été si charmé de la politesse et de l'érudition des habitants, qu'il y était demeuré un temps considérable. A son retour dans son pays , comme il considérait les richesses littéraires qu'il avait rapportées , il joignit plusieurs de mes poésies aux siennes et les publia. D'autre part, Grœvius, qui était alors le plus actif promoteur de ma réputation , ne permettait pas que le moindre écrit sorti de ma plume tombât dans l'oubli, et comme nous nous écrivions souvent, nous nous envoyions réciproquement les nouveaux fruits de notre industrie. Il refit donc à Utrecht l'édition d'Hogers, augmentée d'une quantité de pièces que je lui envoyais de temps à autre, et il m'en fit passer un exemplaire. D'autres éditions parurent
mieux les étudier près des rabbins eux-mêmes. II occupa ensuite, pendant trente ans, la chaire de langues orientales à Franeker.
244 MÉMOIRES DE D. HLET.
ensuite , faites d'après celle-là , jusqu'à ce qu'Estienne publiât cette dernière où il a déployé toute la science de sa profession. J'eus le très-vif plaisir de voir quelques-unes de mes églogues si bien goûtées de nos poètes éminents , qu'ils les traduisirent en vers français avec une grâce et une délicatesse qui n'ajoutèrent pas médiocrement au mérite de l'original. Celle qui a pour titre Vitis, composée par moi lorsque j'étais encore un adolescent , fut traduite par Chanavarin, maître des comptes au parlement de Rouen; Iris, par le marquis de La Fare, capitaine des gardes du duc d'Orléans ; Lamptjris , par Paul Tallemant, de l'Académie française. Un autre de la même compagnie, Séraphin Régnier Desmarais, écrivit une spirituelle épître en vers latins, au sujet de Melissa. Quant à Chanavarin que je connaissais à peine de nom, je me rappelle l'avoir remercié par une épigramme de quatre vers des ornements qu'il avait ajoutés à ma pièce, et de l'envoi qu'il m'en avait fait.
Je ne négligeai pas non plus la muse française; je la visitai souvent au contraire , et quoique mes visites fussent courtes et fort irrégulières, je ne laissai pas d'écrire presque autant de vers français que j'en ai écrit de latins. J'avoue pourtant que je ne fis jamais grande attention à elle ; si je la cultivai, ce fut en me jouant comme un homme qui fait ce qui n'est pas de son office et qui s'égare sur le terrain d'autrui , le plus souvent enfin en voiture et dans les rues de Paris. J'attachais si peu d'importance à mes œuvres de ce genre, qu'il y en a peu ou qu'il n'y en a presque pas dans mon portefeuille, et elles eussent toutes péri si mon illustre ami Foucault, intendant des finances , en Normandie , n'eût pensé que ces poésies n'étaient pas sans mérite , et ne les eût rassemblées et mises à l'abri de la destruction.
Puisque je parle ici de mes vers , je ferai une confession qui devra s'appliquer à tous généralement ; c'est qu'étant en grande partie des productions de ma jeunesse, ils en ont
le défaut qui est de renfermer beaucoup trop de choses qui ont trait à l'amour et à ses vanités.
Enfin je me suis efforcé de faire entrer dans une épigramme grecque de six vers le nom de mon pays, mes goûts, mes études, et ma profession.
On m'apporta de Hollande Ihorrible et abominable livre de Jean Toland^ qui porte le titre barbare iXAdeisidxmon. Je dis horrible , et à cause de l'infamie de l'auteur qui est , dit-on , un vilain bâtard, et parce que son nom a été flétri en justice dans son pays , pour avoir fait profession ouverte d'impiété. On ajoute même qu'il eût été puni du dernier supplice , s'il ne se fût hâté de prendre la fuite. Je dis encore abominable , parce que ce misérable auteur semble y avoir déclaré la guerre à Dieu même. Quant à moi qu'il a pris pour but de ses outrages , je regarde comme un honneur, comme une gloire singulière d'être aussi indignement traité pour la cause de Dieu, et de partager avec lui les injm'es qui hii sont adressées. Que Dieu donc qui vengera sa propre cause défende aussi la mienne ! quoique , à vrai dire , il se soit trouvé un homme de cœur pour entreprendre cette tache. En effet, à peine cet odieux livre fut publié que le pieux et docte Jacques de La Faye tailla sa plume pour combattre l'impiété naissante et qui déjà grandissait, et, comme il châtia l'insolence du blasphémateur, il vengea mon honnemen même temps. J'aurais pu me contenter de ces représailles, tant la répression de l'orgueilleux sectaire avait été efficace; et je m'en fusse tenu là vraisemblablement, si la bonne foi avec laquelle je citais les témoignages des anciens pour confirmer les preuves de ma Démonstration évangélique^ n'eût été mise en doute ; et comme d'ailleurs je ne croyais pas qu'il fût de ma dignité de tremper mes mains dans celte
1. Célèbre incrédule irlandais, né en 1670, mort en 1722. II était d'abord catholique, il se fil ensuite presbytérien, et finalement devint athée. Voy., au sujet du livre dont il est ici question, le Txecueil de Tilladet , lom. I, pag. 3G7 et suiv.
fange, je publiai ma réponse sous un autre nom que le mien.
Mais l'illustre abbé Jean-Marie de La Mark de Tilladei ' m'ôta mon masque; autant par considération pour moimême que par amour pour les lettres, il rassembla et revit quelques dissertations, partie religieuses, partie philosophiques, que j'avais pubUées à différentes époques, et résolut de les tirer de l'oubli , et de les publier de nouveau toutes ensemble. Je souffris sans peine que les enfants que j'avais négligés et pour ainsi dire exposés , qui erraient dans les rues comme des vagabonds, fussent réintégrés dans la maison paternelle , réunis les uns aux autres , et prêts à reparaître au jour sous des dehors plus convenables et plus dignes. Tilladet, se souvenant de l'ancienne maxime qui veut que tout ouvrage livré à la publicité se recommande tout d'abord par quelque chose d'attrayant , mit à ce recueil de dissertations une préface élégante qui portait la marque de son érudition singulière, de son respect, de son amitié pour moi , et dans laquelle il exposait savamment et clairement le sujet de chaque pièce. Quiconque prendra la peine de parcourir ce recueil , y trouvera beaucoup de choses déjà connues, soit que je les aie écrites familièrement à des amis, soit que je les aie réservées pour mon usage personnel. Mais si j'avais été consulté, je les eusse toutes supprimées. Il introduisit en outre dans ce fatras plusieurs lettres aux principaux personnages littéraires du temps, que j'écrivis jadis peut-être sans beaucoup de réflexion, ayant à peine Tâge de puberté. Si j'avais voulu acquérir de la gloire par ce genre de compositions, cela m'eût été facile, comme il me le serait certainement encore aujourd'hui de tirer de mon magasin littéraire des charretées d'écrits de la même nature et de lettres ayant trait à des matières de doctrine. 11 se pourrait même (s'il m'est permis de le dire sans exciter