‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 49 sur 59 · L'auteur du Recueil de dissertations^ déjà nommé · texte numérisé non relu

L'auteur du Recueil de dissertations^ déjà nommé

Tenvie) qu'il fût de quelque intérêt pour la littérature de ne pas laisser périr tout cela.

Ce recueil était à peine imprimé et le public n'en avait pas encore dit ce qu'il en pensait , lorsque je tombai gravement malade (1712). Le Imilième jour, j'étais condamné et abandonné des médecins. Ma raison s'en était allée, je n'avais plus sentiment de rien. Déjà même j'avais reçu l'ex- Irême-onction , et j'étais recommandé à Dieu comme un homme perdu sans ressource, lorsque, par la grâce de ce Dieu et par un suprême effort de la nature , une sueur salutaire sortit en abondance de toutes les parties de mon corps, entraînant avec soi tout le virus de la maladie, et me sauva de la mort. Je n'étais pourtant pas encore tout à fait guéri; je souffris longtemps de si vives doideurs qu'il me semblait que mes membres brûlaient. Aussi mes domestiques m'entendaient-ils souvent invoquer la mort , et souhaiter , au milieu des gémissements et des soupirs , d'être enfin réuni à Jésus-Christ. J'étais si faible que je ne pouvais pas même porter ma main à ma bouche , et que je demeurai plusieurs jours comme une masse inerte. Mes oreilles et mes yeux se ressentirent particulièrement de la violence du mal , et je crus d'abord que je serais sourd et aveugle tout le reste de ma vie; s'il n'en fut pas ainsi , je ne recouvrai jamais, même quand ma santé fut revenue, le plein usage des unes et des autres; je restai un peu sourd, et je n'y vois facilement qu'au grand jour. Il résulte de là que depuis cette époque et après m'être servi précédemment par habitude des yeux d'autrui et d'un secrétaire pour me faire la lecture, je m'en sers aujourd'hui par nécessité. Après avoir rendu grâce à Dieu de mon retour à la santé ou plutôt à la vie, je pus me convaincre en voyant la nouvelle édition de Despréaux dont j'ai parlé ci-dessus, de la violence, de la brutalité sauvage avec laquelle le parti qui survivait à cet homme, en agissait envers moi moribond. J'aurais souffert volontiers qu'ils triomphassent de leur impertinence, si

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par leurs suppositions , leurs falsifications , jointes à toutes les médisance? qui sont accumulées dans les œuvres de leur poëte, ils n'eussent altéré la vérité de faits qui m'étaient parfaitement connus. Guidés par une intention malveillante et perverse, ils supprimèrent ceci, dissimulèrent cela, ou feignirent impudemment ce qui n'était pas. Ils eurent soin surtout de ne rien omettre de ce qui pouvait , quoique étranger au sujet, porter quelque atteinte à ma considération. Je puis mépriser les aboiements des roquets tant qu'ils ne vont pas jusqu'à mordre. Mais quand ils montrent les dents, je les chasse avec un bâton. Dans une courte mais modeste réponse, je repoussai la calomnie, et fis tous mes efforts pour détourner le soupçon d'orgueil , et mettre mon caractère à l'abri. Cet écrit tomba entre les mains de Jean Leclerc, comme cet autre dont j'ai fait mention ci-devant. Leclerc a plusieurs correspondants à Paris qui ne le laissent pas manquer de nouveautés. Il inséra ma défense dans la Bibliothèque choisie, et y joignit la sienne propre, où il se défendait lui-même fermement, mais modestement, contre les attaques désordonnées de Despréaux et de ses sales acolytes.

Parmi les plus cruelles calamités de ma vie, je dois compter la mort du cardinal d'Estrées, arrivée à cette époque. J'étais très-lié avec lui dès le temps de mon adolescence , nous avions du goût pour les mêmes études , et nous nous entendions à merveille en toute autre chose. Nous nous voyions de plus très-souvent , lorsqu'une maladie terrible l'emporta en quelques heures, et avec lui , la meilleure partie de moi-même , mon appui dans les circonstances critiques , ma consolation dans mes afflictions.

C'est alors que je songeai à écrire ces mémoires, pour les motifs que j'ai exposés en coimnençant. Ceux qui les prendront en mauvaise part et les supposeront écrits dans un but de vaine popularité, se repentiront peut-être de leur jugement, lorsqu'ils sauront que des personnes graves, rc-

marquables par leurs talents et par leur savoir, et mes intimes amis, m'ont poursuivi de leurs instances pendant plusieurs années , et m'ont arraché la publication de ce travail , quelque résistance que je leur opposasse. Mais je n'ai pas tellement d'amour-propre , que je suppose qu'ils n'aient considéré que moi-môme en cette occasion. Qu'y a-t-il en moi ou dans ma vie qui intéresse ce siècle et la postérité? Les érudits s'inquiètent bien, vraiment, de mes pensées, de mes études, de mes écrits, enfin si je suis blanc ou noir. Mais comme mes amis m'avaient entendu souvent raconter des anecdotes relatives aux savants illustres du siècle précédent , que j'ai connus , craignant que la mémoire n'en fut perdue , ils me prièrent de les consigner dans un écrit qu'on ne pouvait attendre d'aucun autre que de moi, puisqu'il ne restait presque plus de contemporains de ces personnages. Un motif plus puissant encore me détermina , à savoir que , revoyant en la présence de Dieu les actes de ma vie passée , et sentant combien il était nécessaire que je me corrigeasse, je profiterais de cette circonstaiice pour me débarrasser de leurs souillures par une pénitence salutaire.

Que s'il m'est permis de justifier ma résolution, non par des arguments, mais par des exemples, j'en produirai une foule et des plus illustres, tant chez les anciens que chez les modernes. Que le lecteur daigne seulement, par égard pour moi et pour ces commentaires, souffrir encore quelques mots. Je vais passer en revue plusieurs de ceux qui se sont principalement fait connaître par ce genre d'écrit, afin de parer au reproche de nouveauté ou de singularité. En premier lieu, je citerai plusieurs rois et empereurs fameux, lesquels, ayant eu conscience de leur mérite, de leur gloire et de leurs grandes actions, estimèrent que ce serait être injuste envers leur postérité que de les passer sous silence, et par là de priver leurs successeurs du bénéfice de tous ces avantages qui leur appartiennent par une sorte de droit hé-

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réditaire. De là viennent les commentaires d'Alexandre loués par Plutarque , et ceux de César ; de là les treize livres dans lesquels Auguste raconte les événements de sa vie, ceux de Tibère, écrits sommairement sur le même objet, et les huit de Claude. Que dirai-je des mémoires de Vespasien, de Trajan, d'Adrien, de Sévère et d'Aurélien? Il faut prendre garde toutefois de ne pas confondre les mémoires des empereurs , relatifs aux affaires publiques et h leur gouvernement , avec ceux qui ont rapport à leurs affaires privées. Dans les premiers temps de la république romaine, Emilius Scaurus , qui fut consul en 639, écrivit trois livres de sa vie, qu'il dédia h L. Futidius; Rutilius Rufus, consul dix ans après, fit de même. Cicéron dit que Q. Lutatius Catulus, qui fut consul avec Marins en 651, écrivit l'histoire de ses actes dans la manière délicate de Xénophon, et l'adressa au poëte A. Furius, son ami. Cicéron lui-même, le meilleur maître du genre et le meilleur précepteur de morale, craignant de ne pouvoir obtenir de son ami Luccius, historien éminent, qu'il transmit à la postérité, dans un ouvrage spécial, l'histoire de son consulat, dit: «Je serai peut-être forcé de faire ce qui est répréhensible aux yeux de quelques-uns, mais qui est autorisé par l'exemple de plusieurs illustres personnages, c'est-à-dire d'écrire ma propre histoire. >' Il ne nie pas cependant qu'il n'y ait de graves inconvénients dansée genre d'écrits, comme par exemple que Fauteur parle trop modestement de lui-même, s'il a fait des actions louables, et, s'il en a commis de répréhensibles, les passe sous silence: toutes choses qui diminuent d'autant le crédit et l'autorité des mémoires. Mais Tacite* excuse le sentiment des personnes qui laissent des mémoires de leur vie, dans un passage qui est applicable à ma défense, et que, à cause de cela même, je transcrirai : « Autrefois, qu'on était porté davantage à faire des actions

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