‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 50 sur 59 · Vie d'Âgricola, cliap. i · texte numérisé non relu

Vie d'Âgricola, cliap. i

dignes de mémoire, et que les occasions en étaient plus fréquentes, un homme de génie ne cédait ni à la vanité, ni à l'intérêt , en livrant ses actes au jugement de la postérité ; il ne considérait que le bon témoignage de sa conscience. C'est pourquoi la plupart estimèrent que Taction d'être son propre biographe, était plutôt une preuve du sentiment qu'on a de ses prouesses , qu'une preuve d'arrogance. Rutilius et Scaurus , qui sont à l'abri du reproche d'infidélité à cet égard, en sont des exemples. » A tous ces noms je pourrais ajouter celui du grand et modeste philosophe Marc- Aurèle, suivant l'opinion de ceux qui regardent le livre qu'il a laissé comme l'histoire de sa propre vie. Mais on reconnaîtra facilement qu'il n'en est rien , si on juge ce livre selon ses impressions et non d'après celles d'autrui. En effet , dès le premier coup d'oeil , on verra que Marc-Aurèle n*a pas raconté ses actions, mais exposé les règles suivant lesquelles il faut se conduire, et cela sans ordre, en tout temps, en tout heu, comme un homme pressé et qui juge de la convenance des règles, soit après qu'il les a méditées, soit lorsqu'il les a mises en pratique. Mais quelle plus imposante autorité pourrais-je invoquer que celle de Joseph, historien si respectable à tant de titres, lequel, en écrivant sa propre vie comme un abrégé de l'ancienne histoire de sa nation, composée par lui en vingt livres, a montré manifestement qu'il ne voulait pas tant alors pourvoir à sa réputation personnelle qu'être utile à ses concitoyens ?

Si les exemples tirés des modernes ont plus de poids à nos yeux, je citerai Jérôme Cardan qui semble avoir pris tant de plaisir à écrire l'histoire de sa vie et de ses études , qu'il put à peine y observer quelque mesure, et pensa qu'il importait à la postérité de savoir quel grand homme il était ; Erasme, qui se proposa la même chose, quoique sous une autre forme et avec des déguisements ; les deux Scahger : Jules qui, dans ses Lettres à ses amis , est le héraut si bruyant de sa renommée , qu'on dirait qu'il a craint que le

mande inconsidéré ne rabattit quelque chose de la haule opinion qu'il avait de son mérite; Joseph, son fils, qui écrivit sa vie et celle de Jules dans sa Lettre à Douza, là et dans ses autres ouvrages, chante ses propres louanges avec une insupportable présomption , et fait presque le procès à son siècle de ce qu'on ne lui a pas élevé des autels. Georges» Buchanan est plus modeste dans le récit de sa vie; son style est également plus concis et sa candeur si dépouillée dévoiles, qu'il ne dissimule pas assez ce qu'il pensait des détestables nouveautés religieuses qui , de son temps , infectaient presque toutes les âmes. Mais personne en ce genre, n'a surpassé Jacques -Auguste de Thou , la beauté mâle de ses mémoires , la variété des faits et l'élégance môme du style qui ne laisse pas d'être cependant ni assez châtié ni assez pur.

Maintenant, si je voulais parler de ceux qui ont écrit leurs mémoires en leur langue naturelle, le jour finirait avant que je les aie comptés tous. Plusieurs mémoires de ce genre appartiennent aux Italiens , aux Allemands , à d'autres peuples de l'Europe , et principalement aux Anglais. Mais nos Français l'emportent de beaucoup sur eux tous à cet égard, et c'est leur exemple qui m'a surtout encouragé. Je n'ai pas cm qu'on pouvait justement me reprocher d'avoir fait ce qu'ont fait tant d'hommes remarquables parmi nos compatriotes : Olivier de La Marche, Philippe de Commines, les deux du Bellay (Guillaume et Martin), Biaise de Montluc, Gaspard de Coligny, Phihppe Hurault de Chiverny, la reine Marguerite de Valois , esprit plein de grâce , Henri IV luimême qui , au témoignage de Casaubon , avait commencé ses mémoires ; Michel de Montaigne, dont l'ouvrage intitulé Essais est dans tes mains de tout le monde, et où l'auteur, ayant fort bonne opinion de soi, semble s'être proposé de s'offrir en exemple à l'univers et de se louer sans vergogne, Maximilien de Bétlmnc, Louis de Gonzague, duc de Nevers, Nicolas de Villerov , les deux de La Tour, Henri et Frédéric

Maurice , père et fils ; Henri de Rohan , le cardinal de Richelieu, François de Bassompierre , le duc d'Angoulùme , François de La Rochefoucauld, Henri de Lorraine, duc de Guise; Pontis, Tavannes, Terlon , César de Choiscul du Plessis-Praslin , Philippe de Montault de Navailles , Beauveau, Roger de Rahutin, Chavagnac, Marolles et beaucoup d'autres. Quoique ces exemples , s'ils ne justifient pas mon dessein , l'excusent du moins aux yeux des juges impartiaux , ils en ont aussi retardé l'exécution par la crainte de me trouver autant au-dessous de ces grands hommes par le style , que je suis au-dessous d'eux par les acles. Laissant donc de côté tous autres exemples, à la hauteur desquels je ne puis ni ne dois m'élever, je m'appuie, ainsi que je l'ai fait au commencement, sur celui-là seul que m'a donné saint Augustin ; c'est sur celui-là seul que je me suis réglé , principalement lorsque saint Augustin , sondant les abîmes de son cœur, déroule en présence de Dieu les fautes de sa vie, et en fait ensuite l'aveu en présence des hommes. Daigne ce Dieu, dans sa bonté inépuisable, laisser tomber quelque chose de sa faveur céleste sur ce modeste ouvrage et sur l'intention qui Ta dicté !

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