‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 51 sur 59 · SUR LE PARALLÈLE DES ANCIENS ET DES MODERNES · texte numérisé non relu

SUR LE PARALLÈLE DES ANCIENS ET DES MODERNES

Sitôt que je fus hors de Paris , Monsieur, et des affaires qui me retenaient, je mé mis à lire votre ouvrage; et le tracas du voyage ne m'empêcha pas d'y apporter toute l'attention nécessaire. J'espérais vous envoyer de Caen les remarques que j'y ai faites ; mais j'y ai trouvé si peu de repos et de loisir, qu'il a fallu remettre tout à ce temps et à ce lieu-ci , où je me possède un peu davantage , quoique la proximité d'Avranches , et les affaires qui m'y mènent, m'attirent beaucoup de monde, et par conséquent beaucoup de distraction.

Pour venir au fait, votre livre m'a donné un extrême plaisir : l'esprit, l'élégance, l'érudition polie et digne d'un honnête homme, l'observation exacte des caractères de vos personnages, tout cela m'a charmé ; mais plus que cela encore , un air de probité qui y éclate, dans le soin que vous avez pris de défendre courageusement , contre la malignité de la calomnie , des gens dont nous avons connu le mérite. J'ai été ravi des louanges que vous avez données à la Pucelle de M. Chapelain , contre la prévention' du vulgaire. Vous avez démêlé avec beaucoup de pénétration le burlesque de M. Scarron , et celui de M. Despréaux. Enfin , j'ai trouvé mille et mille endroits qui m'ont infiniment plu.

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2S6 MEMOIRES DE D. IILET.

Pour le fond de la question, soyez persuadé, Monsieur, que l^ersonne ne saurait apporter, pour en juger , un esprit moins prévenu que le mien. J'estime les anciens, mais je ne les adore point; je ne les tiens pas impeccables; je vois leurs défauts, et je conviens de plusieurs de vos accusations. J'admire d'ailleurs plusieurs ouvrages modernes, et je les préfère à plusieurs autres anciens du même genre. J'ai dit dans un ouvrage qui a paru en public il y a plusieurs années , que nous surpassons infiniment les anciens dans les ouvrages de galanterie, et dans la manière de traiter l'amour. J'ai pensé la même chose sur plusieurs arts et plusieurs sciences. Tel a toujours été mon sentiment; et j'ai cru que quiconque en aurais un autre, soit pour, soit contre les anciens, tomberait dans quelque extrémité vicieuse. J'ai déjà osé vous dire plus d'une fois , que si vous aviez pris ce parti un peu plus exactement que vous ne paraissez avoir fait , vous auriez gagné tous les suffrages ; et que j'appréhendais que vous ne vous laissassiez flatter à la nouveauté de votre opinion, et aux applaudissements d'une infinité de gens qui, ne connaissant point l'antiquité et désespérant de la connaître, pour la longueur et la difficulté du travail, et la rareté des talents qu'il y faut apporter , trouvent, que c'est plutôt fait de la mépriser que de l'étudier, par un effet de l'amour-propre, qui ne permet guère à l'homme d'estimer que ce qu'il possède. Vous avez trop de raison pour faire cas de ces approbateurs, et pour recevoir d'autres juges que des gens qui aient joint à beaucoup de lumières naturelles , un grand usage des lettres anciennes et modernes , et pour approcher plus près de votre sujet, une grande connaissance des poètes de tous les temps. Je ne me donne pas tel : aussi ne prétends-je pas que vous vous en teniez à mon avis. Je vous supplie seulement de prendre en bonne part ce que mes connaissances bornées m'ont fourni et que j'aurais bien su me réserver à moi seul, si vous n'aviez désiré que je vous en fisse part.

Je commencerai par votre remarque, qui regarde le dessein de votre ouvrage : vous ne l'expliquez pas assez nettement, ce me semble, ni dans cette partie, ni dans les précédentes. Vous ne dites point si vous comparez les ouvrages ou les ouvriers : tantôt vous donnez l'avantage à notre siècle dans les uns et

APPENDICE. ràl

dans les autres , tantôt vous abandonnez à l'antiquité la supériorité de l'esprit, vous retranchant seulement dans la perfection des arts et des sciences : ce qui ne serait pas un grand avantage pour notre siècle, puisqu'il n'aurait la gloire que de quelque augmentation : et il semble que vous avez affecté cette incertitude , pour vous faire des retraites , quand vous seriez pressé. Cependant quand vous abandonnez ainsi aux anciens l'avantage de l'esprit , comme vous avez fait en quelques endroits de ce dernier livre , ne leur disputant plus que celui des ouvrages, vous allez directement contre votre titre, qui promet un parallèle des personnes seulement; et vous rendez inutiles tous les reproches que vous faites aux anciens, des fautes qu'ils ont commises contre le bon sens, et qui ne sont que des fautes personnelles. Et lorsque M. de Fontenelle a pris Faffirmative pour vus, la preuve dont il s'est servi, tirée de la disposition J^^s fibres du cerveau , regarde les personnes et non les ouvrages. En effet , si vous eussiez disputé l'avantage de l'esprit aux anciens , et que vous leur eussiez égalé les modernes, c'eût été un grand préjugé pour la préférence des ouvrages modernes, qui, par-dessus cette égalité, ont toujours l'avantage des lumières que le temps a apportées. Au lieu qu'abandonnant aux anciens la supériorité de l'esprit , on ne peut douter que l'inégalité des productions ne suive celle des génies d'où elles partent.

Comme on ne voit pas assez clairement votre pensée sur cette question, permettez-moi de vous dire que vous n'exposez pas aussi assez fidèlement le sentiment de vos adversaires, qui parlent sous la personne de votre président. Quand vous lui ferez dire des sottises que personne n'a jamais dites , pour avoir lieu de les combattre et de vous égayer, la gloire n'en sera pas grande , et vous n'avancerez pas beaucoup votre victoire. Qui sont ces critiques, qui ont dit ce que vous faites dire au président, qu'on ne pourra jamais rien faire qui approche des ouvrages des anciens que vous nommez ? qu'il est impossible qu'on atteigne au degré de beauté qu'on y voit ? qu'Homère est le plus mélodieux versificateur qui ait jamais été et qui sera jamais ? qu'il faut se mettre à genoux devant les inscriptions des médailles antiques, et que leur simplicité est adorable?

On ne manquera pas de vous répondre ce que vous répondez pour la défense de Saint-Amand, qu'il faut condamner les partisans de l'antiquité, sur ce qu'ils disent et non pas sur ce que vous leur faites dire. Ma seconde remarque s'étend sur tout votre ouvrage, dans le jugement que vous entreprenez de faire des poètes et des poèmes. Vous ne le faites que par le détail et par l'examen de quelques pensées ou expressions particulières; au lieu qu'il semble qu'il fallait examiner les ouvrages en gros, le dessein, l'ordonnance, la conduite, la distribution, l'artifice, les ornements, les images, les arrangements et leurs effets. Et c'est ce que vous n'avez pas fait ; ou si vous l'avez fait, c'a été très-superficiellement. C'était là pourtant le capital ; et quand vos adversaires vous passeraient comme véritables tous leé petits défauts d'expression, de bienséance, et si vous voulez de jugement , que vous avez remarqués , ils seront toujours en droit de vous dire, qu'on ne juge point des ouvrages par des minuties que les plus grands hommes négligent, mais par le total. Vous vous servez vous-même de cette raison et de cette règle pour justifier la Pucelle , qui a été traitée comme vous traitez V Iliade, et dont on a jugé par des expressions particulières , qui ont paru dures et forcées , par quelques comparaisons peu heureuses, et nullement par l'essentiel de la pièce : comme qui jugerait d'un palais par deux ou trois pierres écornées. Vous reconnaissez encore la certitude de celte règle , lorsque vous dites ailleurs que la versification n'est point essentielle au poëme. Vous pouviez y joindre les mœurs et les coutumes qui le sont encore moins ; et sur ce principe toutes vos remarques se réduisent à rien. On peut dire de plus, que notre nation et notre siècle, corrompus par le goût des femmes, sont ennemis des ouvrages longs et soutenus. Il ne nous faut plus que des madrigaux, des triolets et des rondeaux. A peine peuton lire une ode entière. Peut-on élever aujourd'hui son esprit à la grandeur du poëme épique ? a-t-on la patience de le hre ou de l'examiner ? sait-on les règles par lesquelles il en faut juger? On en juge par les mêmes règles par où l'on juge des madrigaux, par des pensées délicates, des tours agréables et des expressions fines et polies. On veut cela dans tout le poëme épique; on veut qu'il soit partout madrigal, c'est-à-dire ridi-

cule : comme qui voudrait que toute la peinture de la galerie de Versailles fût de miniature. Pour Li.n établir votre parallèle , il fallait opposer poëme à poëme , épopée à épopée ; mais vous n'aviez garde de le faire; les modernes n'y auraient pas trouvé leur compte. Vous n'aviez garde non plus de rechercher en détail les pauvretés des poètes modernes , comme vous avez recherché celles des anciens : les astragales de VAlaric n'auraient pas accommodé vos affaires ; et quand votre bonne foi et votre candeur vous forcent à reconnaître la supériorité de V Enéide, sur les épopées modernes, cet aveu ne fait-il pas la décision de la question, non-seulement en faveur de Y Enéide, mais encore de V Iliade et de V Odyssée, dont V Enéide n'est que le raccourci ?

Vous ne traitez de l'action de la fable et de la constitution de V Iliade qu'en un seul endroit : c'est lorsque vous dites que quelques-uns ont cru que VIliade n'était faite que de pièces rapportées, et que cette opinion est une preuve incontestable du peu de bonté de la fable de VIliade. A ce raisonnement on en opposera un autre, que le peu de solidité de cette opinion paraît par la régularité de la fable de VIliade; parce qu'il est contre toute raison de penser qu'une si merveilleuse production soit l'ouvrage du hasard. Il faut donc en revenir à ce que vous faites dire à votre président, qu'il faut examiner la fable de VIliade en elle-même : et alors l'on trouvera l'unité de l'action , la proportion du temps qu'on a, ce me semble, réduit à cinquanteun ou cinquante-quatre jours; l'artifice de commencer sa narration par le milieu de la fable , la situation des épisodes , la variété et l'arrangement des images et le tissu de toute la pièce. Ce qu'il est aussi impossible d'imaginer qu'un amas fortuit de divers morceaux ait pu faire , que d'imaginer que des pierres jetées au hasard du haut d'une montagne, aient formé un palais au pied. Ajoutez à cela cette uniformité de style , de génie et de couleurs , qui règne par tout le poëme , et fait voir que toutes les parties viennent d'une même main. Ajoutez encore la convenance, non-seulement de caractère, mais encore de la disposition des parties de VIliade avec V Odyssée , qu'on ne peut pas dire être un tissu de pièces rapportées. Ajoutez enfin que, lorsque Arislote a médité sur la nature de l'épopée ,

sa raison ne lui a pu rien fournir de meilleur, que ce qu'Homère avait mis en pratique. Et il ne faut pas croire qu'Aristote, pour être méprisé par quelques philosophes de ce siècle, qui ne Tont jamais connu , soit coulé à fond. Il a des défauts, et de très-grands : mais à tout prendre, je ne connais point de philosophe qui lui soit comparable en pénétration, en subtilité, en étendue d'esprit et en profondeur d'érudition. Mais ce qui décide la question, c'est que V Enéide , qui a de votre aveu la préférence sur tous les poèmes épiques anciens et modernes , et sxkvX Odyssée même, a été formée sur ces règles et sur ce modèle.

Je viens maintenant aux remarques particulières que vous avez faites sur divers endroits d'Homère, de Virgile et d'Horace : et avant que de venir au détail, je puis vous dire en général que presque tout le ridicule et tous les défauts que vous y reprenez ne viennent que de la diversité des mœurs et des langues. Si notre siècle et notre nation étaient les règles du bien et du bon , le différend serait bientôt vidé : mais notre siècle étant partie en cette cause , il ne doit pas en être juge. Vous le faites juge néanmoins , en prétendant tacitement que les anciens ont dû faire tous leurs rois semblables au nôtre , et tous leurs palais semblables à celui de Versailles. Sur ce fondement , le siècle de Louis le Grand se moquera de celui de François I", qui portait les cheveux courts et la barbe longue ; et par le même droit, celui de François P' plaisantera sur ces chariots tirés par des bœufs, dont se servaient les rois mérovingiens. Êtes-Tous bien assuré qu'il ne viendra pas un siècle, où toute la magnificence du nôtre passera pour pauvreté ; et un autre plus sage que le nôtre, ennemi du luxe, amateur de la modestie , de la tempérance et de la frugalité , qui aura honte de notre vanité et de nos profusions? Vous trouvez mauvais qu'Homère ait mis du fumier à la porte du palais de Laërte; pourquoi ? parce qu'il n'y a pas de fumier à la porte du Louvre , ni du palais de Versailles ? Et ne nous reste-t-il pas une infinité d'actes faits par nos rois, et datés in corte domi?ii nostri regiSy où le mot corte, d'où est venu celui de cour, signifie un pailler ^ une cour de village , où l'on nourrit de la volaille ? D'ailleurs , avez-vous fait réflexion qu'Homère représente Laërte comme un

vieux seigneur , las du monde et des affaires , retiré à la campagne pour passer sa vieillesse dans les plaisirs innocents de l'agriculture, qui rure vero barbaroque lœtaturt et l'agriculture s'exerce-t-elle sans fumer les terres ? et peut-on fumer les terres commodément sans avoir le fumier à portée et sous la main du laboureur ? îs'est-ce pas là proprement le rus verum et barbarum de cette maison champêtre de Faustin, qui plaisait tant à Martial ? Le siècle de Louis le Grand se moquera même de la grossièreté et de la malpropreté du siècle de Louis le Grand, lorsque tout le monde mangeait, il n'y a pas longtemps, du potage dans le même plat, chacun avec sa cuiller, qu'on portait du plat à la bouche et de la bouche au plat, ce qui ferait mal au cœur aujourd'hui. Votre prévention contre Homère vous fait dire sur cela une chose qui marque une grande démangeaison de reprendre , mais que personne n'approuvera. Vous dites qu'Homère n'a pas pu donner des mœurs plus polies que celles de son siècle , mais que ces sortes de mœurs avilissent pourtant son ouvrage. Le mérite d'un ouvrage peut-il dépendre des mœurs du siècle où il est écrit? L'élévation du génie, la beauté des pensées , la sublimité du style, la constitution ou la disposition régulière du poème , ne sont-elles pas de tous les temps ? et pour m'expliquer comme vous , ne semble-t-il pas qu'elles aient été faites de toute éternité ? Méprisez donc nonseulement V Iliade, mais même Y Enéide, la Jérusalem délivrée, et tous les poèmes épiques, parce qu'on n'y voit pas d'artillerie ni de fortifications à la mode d'aujourd'hui. Méprisez tous les tableaux anciens des plus grands maîtres, parce qu'on n'y voit pas de brandebourgs , ni de barbes à la royale , ni d'audaces aux chapeaux, ni de falbalas aux jupes des dames.

La diversité des langues donne encore beau champ à vos censures, sur la supposition que lorsque des termes de différentes langues ont une même signification, ils ont aussi un même usage. Il serait pourtant aisé de vous faire voir le contraire par cent exemples. Tel mot est bas dans une langue, qui ne l'est pas dans une autre; il plaît dans l'une et choque dans l'autre, la signification demeurant toujours la même. Dans ces paroles de Virgile : Phyllis amat corylos, le dernier mot est très- agréable; dites en français : Phyllis aime les coudriers,

on s'en moquera. Les coudriers sont pourtant en latin et en français la même chose. Si Ton se sert de ce passage pour rendre Virgile ridicule dans les ruelles, Virgile y perdra-t-il beaucoup l Et si un homme intelligent et connaisseur s'y rencontre, que pensera-t-il du goguenard et de ceux qui lui applaudiront? Croyez-vous qu'il soit plus malaisé de ridiculiser Malherbe et tous nos meilleurs poètes par cette voie, qu'il vous Ta été de ridiculiser Homère, Virgile et Horace? Traduisez en latin ces vers de Malherbe :

De pleurs se noya le visage ,

et vous verrez dans quel ridicule vous allez faire tomber l'Horace de notre langue. Traduisez encore ceux-ci :

Ta louange dans mes vers , D'amarante couronnée,

et vous verrez si une louange couronnée d'amarante plaira autant en latin qu'elle plaît en français. Dites en latin ce que M. Chapelain a dit si noblement en français, que les beaux esprits ont pris le cardinal de Richelieu pour but de leurs veilles; et vous verrez s'il sera bien difficile de se réjouir aux dépens de M. Chapelain, quand on verra les beaux esprits tirer au blanc et décocher leurs veilles sur le cardinal de Richelieu. Tournez en latin nos façons de parler à la mode : un gros revenu , une grosse terre , il est à la cour sur un bon pied , il faut voir, il faut savoir , il se donne des airs, il a l'esprit mal tourné, et mille semblables ; et vous donnerez beau jeu au parterre latin. Après avoir remarqué, comme vous avez fait avec justice, que nous ne savons pas assez bien le latin et le grec pour juger de leur beauté ; croyez-vous le savoir assez bien pour îes reprendre ? Vous vous moquez d'Horace d'avoir mis le mot de poutre pour un navire. Si sa langue le lui a permis , vous devez vous moquer de la langue latine et non pas d'Horace. Si la langue française me permet de dire que je trouvai un homme avec une cravate , une brandebourg et un caudebec , quelque choquants que paraissent ces termes à un Danois ou à un Anglais , auront-ils le droit de se moquer de moi , parce que je

me serai servi de termes que m'a appris ma langue maternelle ?

Passons au détail de vos remarques. Vous reprenez Homère et Virgile d'avoir laissé leurs fables imparfaites; l'un en ne rapportant point la prise de Troie , et l'autre en ne parlant point du mariage d'Énée avec Lavinie, ni de la prise de possession du royaume des Latins. Cela revient assez à la remarque que vous avez faite , que l'éloquence laisse beaucoup de choses à suppléer à l'auditeur : ce que ne fait pas la poésie. Je vous avoue que j'ai été étonné de voir un grand maître comme vous dans ce sentiment : car tous ceux qui ont écrit de l'art poétique et de l'art de parler, conviennent que soit en vers, soit en prose, rien n'est plus fastidieux qu'un écrit trop circonstancié, entrant trop dans les minuties et dans le détail : comme, au contraire, rien ne flatte plus agréablement l'auditeur que la confiance qu'on prend en la bonté de son esprit , pour penser tout c^ qu'il faut penser , sans qu'on prenne som de le lui exprimer. De sorte que le souverain artifice est de faire penser les choses sans les dire. Appliquez cette maxime à V Iliade et à

Y Enéide j et vous trouverez qu'Homère, en rapportant la mort de celui qui seul empêchait la prise de Troie , a fait assez entendre la prise de Troie sans la rapporter ; comme Virgile a fait entendre le mariage d'Énée avec Lavinie, d'où dépendait la succession de son droit sur l'empire latin , en rapportant la mort d'un rival qui seul lui faisait obstacle. Mais de plus, de quel droit reprendrez-vous Homère de n'avoir pas rapporté la prise de Troie , si cela est hors de l'action et de la fable de son poëme ? a-t-il dit dans sa proposition qu'il va chanter la prise de Troie? Nullement : il a dit qu'il va chanter la colère d'Achille ; car il ne faut pas que vous espériez que l'on ait plus de foi aux conjectures que vous proposez, sur le dessein de

Y Iliade et sur la manière dont elle a été composée , qu'aux paroles mêmes d'Homère, au témoignage de toute l'antiquité, à la réserve de deux ou trois sophistes aventuriers, peu entendus dans l'art poétique ; et principalement, comme je l'ai dit , à la constitution de ce poëme , qui a servi de règle aux plus grands hommes qui sont venus depuis, anciens et modernes. Ainsi l'on jugera qu'ici, comme en d'autres endroits, vous vous faites

jeu à vous-même et vous imposez à Homère tout ce que vous croyez pouvoir le rendre ridicule.

Lorsque vous blâmez ces odes libres , qui sont des écarts et sortent de leur sujet sans y rentrer, vous blâmez, non-seulement Horace et Pindare, mais encore les Psaumes et les cantiques sacrés, et l'usage de tous les siècles et de toutes les nations. J'ai connu un homme qui promettait bien sérieusement de prouver qu'il n'y avait point de Psaumes de David dans lequel il ne pût montrer la cause efficiente, la cause finale, la cause matérielle et la cause formelle. Ce sentiment a été renouvelé depuis peu par un commentateur du Psautier. Suivant cette règle, il n'y aura guère de différence entre un argument en forme et une ode : et la poésie ne dépendra plus du génie et de l'inspiration , mais des règles de la logique. Il n'y aura plus de fureur poétique, et les meilleurs dialecticiens seront les meilleurs poètes lyriques. Pour moi je suis d'un autre goût; j'aime un esprit libre, affranchi des entraves de l'art dans la composition de l'ode, qui s'égaye sans contrainte, qui conduise le mien par des routes diverses , et qui me surprenne en me mettant devant les yeux des images nouvelles. Je n'aimerais pas une promenade forcée, oii je serais assujetti à marcher toujours en droite ligne et à pas comptés; je veux pouvoir sortir de chez moi par une porte et rentrer par une autre, m'écarter à droite et à gauche , doubler le pas , courir , me coucher sur le gazon , sauter un fossé , grimper sur la montagne et descendre dans la vallée.

Au reste, je ne vois pas comment vous accommodez l'opinion que vous avez là-dessus , avec ce que vous dites ailleurs en parlant des comédies , qu'il n'est pas vrai que toutes choses demandent une grandeur déterminée. Vous voulez des règles à l'ode et vous n'en voulez pas aux comédies : sur ce principe , vous approuvez des comédies , où ni l'unité du lieu ni la règle des vingt-quatre heures ne seront point observées. Vous ferez des poèmes épiques de vingt-quatre heures et des comédies d'un an. Vous ferez les uns et les autres de cent ans, quand la fantaisie vous en prendra. Vous ferez un grand portail à une petite maison , sans craindre qu'on vous dise ce qui fut dit autrefois en pareil cas : Fermez votre porte , de peur que votre

maison ne s'en aille. Vous ferez un grand habit à un petit homme et vous donnerez les mains d'un nain à un géant. On ne s'assujettira plus aux proportions, et ces galeries que vous faites longues sans bornes pourront être si basses et si étroites que l'on voudra. Je vous laisse à juger toutes les autres conséquences de votre paradoxe. Du moins en tirera-t-on une toute contraire aux bornes que vous donnez à ces comparaisons , que vous appelez à longues queues; car si les choses ne doivent pas avoir une grandeur déterminée , pourquoi empêcherez-vous Homère d'étendre ses comparaisons tant qu'il lui plaira? quoique ce ne soit pas tant à Homère qu'il le faille imputer qu'au génie des peuples d'Asie, chez qui on croit qu'il était né. Ces peuples sont grands parleurs, au contraire des Lacédémoniens : nous tenons le milieu entre eux; mais nous ne devons pas prétendre que notre usage soit la règle du leur ; du moins ne l'obtiendrez-vous pas par un parallèle des anciens et des modernes, mais plutôt par un parallèle de l'Asie el de l'Europe.

Lorsqu'en condamnant les comparaisons d'Homère, vous avez avancé fort affirmativement que les livres saints , ni aucun poète sacré ou profane, n'en fournissent aucun exemple; vous ne pouvez rien alléguer de plus contraire à votre opinion. Les livres saints, les hvres des Perses et des Indiens, l'Alcorau et les livres arabes sont pleins de ces comparaisons étendues. Salomon ne compare-t-il pas les cheveux de l'Épouse à des troupeaux de chèvres qui descendent du mont Galaad; ses dents à des brebis tondues qui sortent du bain , ayant toutes deux agneaux, sans qu'aucune d'entre elles soit stérile; son cou à la tour de David, qui a été bâtie avec des remparts et des défenses, de laquelle sont suspendus mille boucliers qui servent à armer de braves soldats ; ses mamelles à deux chevreaux qui paissent parmi les lis; les jointures de ses jambes et de ses cuisses à des colliers précieux , travaillés par la main de l'ouvrier; et son nez à la tour du Liban, qui est tournée du côté de Damas. Quoique les queues que ces comparaisons traînent ne leur soient pas essentielles , elles ne laissent pas d'en être un ornement; et ces peuples ne se contentent pas de voir l'image de ce qu'on leur représente , ils en veulent encore voir la bordure. Qui y regarderait bien trouverait même plusieurs com-

paraisons semblables dans les poètes modernes. Quand M. Chapelain a comparé un homme à un chêne battu par des vents , était-il essentiel à sa comparaison de représenter ce chêne sur l'Apennin ? Et quand Malherbe a comparé un conquérant à un fleuve débordé, après avoir, dit-il , ravagé tout ce qu'il rencontre, était-il nécessaire d'ajouter qu'il ôte aux campagnes voisines l'espérance de moissonner? Il n'y a de différence de ces queues, à celles des Asiatiques, que du plus au moins. Si vous aviez pensé aux falbalas qui sont aujourd'hui à la mode , vous n'auriez pas dit qu'il faut que les queues soient de la même étoffe et de la même couleur que les robes dont elles font partie. Le reproche que vous faites à Pindare et à Horace, de finir leurs vers par les premières syllabes des vers suivants , tombe encore sur la nature de leur poésie et non pas sur leurs personnes. Ils ont fait des vers suivant les règles reçues chez eux et de leur temps. Ces règles ne vous plaisent pas, elles ne plaisent pas à notre siècle ; elles plaisaient au leur : voilà un procès entre nous et eux; nous appartient-il de le décider et de nous constituer juges en notre propre cause? La rime fait une des beautés de notre poésie; si Pindare et Horace revenaient au monde, auraient-ils raison de s'en moquer et de dire que cette rencontre de sons, qui nous flatte si agréablement, est puérile ; et que c'est une badinerie de chercher pour nos oreilles un agrément si bas et si vain, lorsqu'il faut s'appliquer à plaire uniquement à l'esprit ? Et si à deux mille ans d'ici, il revenait un homme autant adorateur de son siècle et ennemi de l'antiquité que vous l'êtes , aurait-il raison de se moquer de nos poésies, parce qu'elles sont rimées ?

Le précepte d'Horace sur la modestie des propositions des poèmes que vous reprenez est fondé sur la nature. L'esprit de l'homme est ennemi de la jactance et de l'ostentation : il aime , au contraire , la simplicité et la modestie. Les propositions fastueuses sont des dettes que l'on contracte avec les lecteurs ; si l'on s'en acquitte, on leur fait justice et ils n'en savent point de gré au débiteur ; si on ne le fait pas , ils s'en plaignent et ont action contre lui. Il est de l'adresse de ceux qui veulent plaire, de promettre peu, pour surprendre agréablement l'esprit en donnant beaucoup. Dire qu'on va chanter le vainqueur des

vainqueurs de la terre , c'est dire qu'on va chanter les plus grands exploits qui aient jamais été faits : et quand après avoir (élevé son esprit à de si vastes espérances, on ne trouve plus que des victoires remportées sur un peuple affaibli , divisé et trahi ; on accuse le poëte d'imposture et on a honte de sa propre crédulité. Mais comment avez-vous pu dire sur cela qu'on ne blâme point le frontispice d'un palais pour être magnifique , mais seulement le palais qui n'y répond point ? Vous supposez donc que le palais est fait pour le frontispice et non le frontispice pour le palais ; car autrement l'on a dû proportionner le frontispice au palais pour lequel il était fait, et si on y a manqué, on y est blâmé avec justice. Témoin le magnifique portail d'une maison de Paris des plus médiocres, que vous connaissez, dont on s'est tant moqué et à quoi l'on a appliqué avec raison ce proverbe : Belle montre et peu de rapport. Je ne sais si c'est pour vous divertir ou si vous parlez sérieusement, quand vous comptez les a de cantabo et de cano, et que vous faites dépendre le précepte d'Horace du son que les lettres font entendre à l'oreille; si c'est une plaisanterie , permettez-moi de vous dire qu'elle me paraît froide ; si c'est tout de bon , on vous répondra qu'il s'agit du sens et non du son des paroles; et que la promesse d'écrire la Fortune de Priam, qui avait été agitée dès son enfance et suivie de tant d'événements, et l'épithète ajoutée à bellum, jettent dans l'esprit du lecteur une si grande attente que le poëte ne la saurait remplir.

Je ne vous suivrai pas pied à pied dans toutes vos autres remarques, cela nous mènerait trop loin. J'en toucherai seulement quelques-unes. Dans la comparaison agréable et ingénieuse que vous faites de la poésie et de la peinture, vous mettez les descriptions ornées et les métaphores hardies hors du nombre des figures de la rhétorique. C'est ce que les maîtres de l'art ne vous passeront pas.

Vous dites ensuite que le capital de la poésie est de plaire, comme celui de l'éloquence est de persuader ; il est vrai que la fin que se proposent d'ordinaire les poètes , c'est de plaire. Ce n'est pourtant pas celle que se doivent proposer les poètes épiques, tragiques et comiques, mais d'instruire en plaisant. Ainsi le plaisir est une fin subordonnée à l'instruction , ou pour

mieux dire il est plutôt un moyen qu'une fin. Et comme le poète cherche à instruire par le plaisir, l'orateur cherche aussi souvent à persuader par le plaisir. De sorte que le capital de la poésie n'est point déplaire, mais d'instruire en plaisant, et l'orateur ne cherche pas moins à plaire pour persuader, que le poëte à plaire pour instruire.

Vous daubez le pauvre Homère, parce qu'il a placé, ditesvous, l'île de Syrie sous le tropique. S'il a fait cette faule, elle est assurément grossière : et ceux qui l'ont loué de son savoir exact dans la géographie ont donc été de grands ignorants ? Mais s'il a parlé en cela très-correctement et très-véritablement, quelle prise donnez-vous vous-même sur votre ouvrage aux partisans de l'antiquité ! Il est certain premièrement que de reprocher à Homère qu'il ait ignoré la situation d'une des Cyclades, telle qu'était l'ile dont il s'agit, si connues alors, si fréquentées et si voisines de son pays, c'est comme qui reprocherait à M. Chapelain d'avoir ignoré la situation de Bourges ou de Bordeaux. Mais si vous vous étiez donné la peine de consulter ce passage dans sa source, vous auriez vu qu'Homère a parfaitement désigné la situation de cette île , en faisant dire à Eumée dans Ithaque que l'île de Syrie est au delà de Délos, car elle en est voisine du côté du levant, etithaque est au couchant. Pousserez-vous votre accusation jusqu'à dire qu'Homère a mis aussi Délos sous le tropique , comme il a dû nécessairement faire, si Syrie, qui lui était voisine, était placée sous ce cercle. L'île de Délos était alors connue dans toute la mer Egée, dans toute la Grèce et dans toutes les côtes de l'Asie Mineure, comme le Pont-Neuf est connu à Paris. D'ailleurs, les termes d'Homère, o6i rpoTrai rj lÀi'oio;, où sont les conversions du soleil , ne signifient nullement ce que vous prétendez , savoir qu'elle est située sous le tropique. Si Homère avait eu cette pensée, il aurait dit : où est la conversion du soleil, et non pas : où sont les conversions. A moins que vous ne disiez qu'Homère a entendu qu'elle est sous les deux tropiques : ce que je crois que vous ne direz pas. Je puis vous assurer, monsieur, que je connais et entends ce passage dès mon enfance. Il est vrai que Laërce dit qu'on voyait dans cette île un héliotrope fait par Phérécyde , plus récent qu'Homère. C'était une

machine qui montrait les solstices par l'ombre d'im style. Or, il pourrait bien y en avoir eu un plus ancien que celui de Phérécy^le. Ou peut-être Phérécyde ne iit-il que rétablir ou perfectionner l'ancien et mérita par là d'en être cru l'auteur. Ces héliotropes étaient en usage dans la Palestine et chez les Juifs : témoin celui du roi Achaz, père d'Ézéchias. J'ai montré dans mon petit livre du Paradis terrestre que dès le temps des juges d'Israël , on voyait dans ces contrées des parapegmes et des colonnes astronomiques , dressées par les Ghananéens. Or , les Phéniciens trafiquaient fort fréquemment dans les îles de la mer Egée; d'où l'on peut conjecturer avec vraisemblance que, pour l'usage de leur navigation , ils auraient dressé un héliotrope dans l'île de Syrie; et il ne faut pas s'étonner que Phérécyde, qu'on sait avoir été fort curieux des livres et de la doctrine des Phéniciens, ait étudié cette machine, auprès de laquelle il était né , l'ait réformée , rétablie et augmentée de telle sorte qu'elle ait porté son nom , comme il est arrivé que des princes ont donné leurs noms à des villes bien plus anciennes qu'eux, lorsqu'ils les ont rétablies ou embellies. Jugez partout ceci, monsieur, de quelle sorte votre critique sera traitée par les critiques. Les erreurs où l'on tombe par la démangeaison de reprendre , sont bien moins pardonnables que celles qui viennent d'inadvertance.

Je n'approuve pas l'exagération outrée de ceux qui ont dit qu'Homère est le père de tous les arts , si toutefois quelquesuns l'ont dit; mais aussi ne le faut-il pas prendre au pied de la lettre, comme si ceux qui ont parlé ainsi avaient voulu dire qu'il ait trouvé l'imprimerie, la chimie, l'artillerie, la navigation par la boussole, l'horlogerie et les pendules. Ils ont sans doute voulu dire qu'il n'était pas ignorant dans les arts qui étaient connus de son temps, et ils l'ont pu dire avec vérité.

Vous prétendez que la poésie est appelée le langage des dieux, parce qu'il semble que des vers bien faits aient été faits de toute éternité , et qu'on n'en saurait rien ôter sans les détruire. Il y a pourtant bien des ouvrages dont on ne peut rien ôter sans les détruire , et qui pour cela ne paraissent pas faits de toute éternité; et je n'ai jamais oui dire qu'on appelle la poésie le langage des dieux, parce que des vers bien faits

semblent avoir été faits de toute éternité , mais seulement pour leur élévation , qui les distingue du langage commun des hommes.

Vous appelez dénoûment la connaissance qu'eut Énée d'approcher de la fin de ses travaux , par la réflexion que fit Ascanius en mangeant le pain qui leur servait de table pour mettre leur viande. Mais ni la réflexion d'Ascanius, ni la connaissance d'Énée ne méritent point ce nom ; c'était seulement une marque qu'ils étaient à la fin de leurs voyages et un présage que leurs travaux finiraient bientôt. Cependant l'intrigue n'était pas dénouée , comme la suite de V Enéide le montre.

Vous prêchez ensuite le parfait amour et vous traitez Enée de perfide pour avoir quitté Didon; ce qui ne s'accorde pas, selon vous , avec le titre de pieux que lui donne Virgile. Vous ne vous souvenez donc pas qu'il n'a été perfide que parce qu'il était pieux , et qu'il ne quitta Didon que parce que les dieux le lui commandaient. Mais, d'ailleurs, en quoi consiste cette infidélité? en ce qu'il n'épousa pas cette princesse? le lui avait-il promis ? Dites qu'il n'était pas aussi continent et aussi réglé dans ses mœurs qu'une vestale, et j'en conviendrai. Il était pleureux, dites-vous; il est vrai qu'il était tendre aux larmes, comme le sont, selon Homère, les gens de bien et les héros. Vous ajoutez qu'il était timide : il connaissait les périls et était homme; mais celte connaissance ne l'a pas empêché de s'y exposer. La véritable valeur ne consiste point à n'être pas ému à la vue du péril , mais à le mépriser malgré cette émotion.

Je vous ai dit autrefois mon avis sur la réponse dont vous vous servez pour éluder le témoignage que rend Horace au mérite de Pindare; il s'est peut-être moqué, dites-vous; peut-être donc aussi qu'Alexandre se moquait, lorsque, désolant la ville de Thèbes, il respecta la maison et la famille de Pindare, et les conserva. Peut-être que les Athéniens se moquaient quand ils lui érigèrent une statue de bronze au milieu de leur ville. Et peut-être enfin que tous ces autres anciens se sont moqués lorsqu'ils l'ont tant loué. Mais ne vous moquez-vous point vousmême de vouloir nous persuader qu'une ode très-sérieuse et d'un style très-sublime est une moquerie? Sur ce pied-là, le panégyrique de Trajan est, si je veux, une moquerie; et vous

APPENDICE. 2ti

vous serez moqué de saint Paulin quand vous avez fait un si beau panégyrique à sa louange. Vous vous moquez vous-même présentement en louant les modernes et blâmant les anciens ; tout ce que vous dites des uns et des autres sont des contrevérités , et votre poëme sur le siècle de Louis le Grand sont des vers à la louange d'Homère.

Vous méprisez une ode admirable d'Horace , je veux dire celle qui commence ainsi : Pastor cum traheref , parce qu'on ne voit point, dites-vous, quel en est le but ; rien pourtant n'est plus visible, et la première strophe le dit clairement. La poésie, selon vous, n'ayant point d'autre but que de plaire, si celle-là plaît, comme elle plaît assurément, demandez-vous autre chose? Et la poésie devant être, non-seulement agréable , mais utile et instructive, celle-ci ne l'est-elle pas, en rapportant tous les maux que causa la méchante action de Paris lorsqu'il corrompit et enleva Hélène? D'ailleurs , y a-t-il des agréments de poésie et d'éloquence plus ordinaires que les prosopopées? C'en est une de Nérée, à qui on fait prédire les malheurs de Troie. Quand vous avez repris Horace d'avoir dit à Tyndaris qu'elle peut jeter ses vers dans la mer Adriatique, est-il possible que vous n'ayez pas vu qu'il met la mer pour toutes sortes d'eaux, et la mer Adriatique pour toutes sortes de mers , comme l'on met l'aquilon pour toutes sortes de vents et l'espèce pour le genre? L'ode Integer vitœ, que vous taillez en pièces, est charmante, selon moi. Elle est ridicule en l'entendant comme il vous plaît de l'entendre ; mais elle est belle d'une beauté achevée, quand on l'entend comme il la faut entendre. Il dit que les gens de bien sont partout en sûreté; qu'il l'a éprouvé lorsque, étant seul et chantant ses amours dans une forêt, sans verge ni bâton, un loup d'une grandeur horrible n'osa l'attaquer et s'enfuit devant lui. Il conclut sur la confiance de sa probité, qu'en quelque lieu du monde qu'on le place , il y demeurera sans crainte , chantant tranquillement la beauté de Lalagé. Peut-on rien dire de meilleur sens ? A quoi bon donc ces commentaires à votre mode , lorsque vous dites que vous ne savez pas si les loups de ce temps-là discernaient les gens de bien d'avec les scélérats? N'avez-vous jamais ouï dire que ce que Dieu garde est bien gardé? et pourquoi ne voulez-vous pas appliquer ici

un autre passage d'Horace , où il dit qu'il aurait été écrasé de la chute i'un arbre, si le dieu Faune n'avait paré le coup? Direz-vous que vous ne savez pas si les arbres de ce temps-là discernaient les gens de bien? Vous continuez dans votre acharnement, en disant qu'Horace ajoute pour toute preuve de sa vertu, que quelque part qu'on le mette, il aimera toujours Lalagé. Après l'exposition de ce passage que je viens de donner, on peut juger avec quelle justice et quelle justesse vous le tournez ainsi. Vous vous éloignez encore davantage du sens de ces paroles de la vingt-septième ode du premier livre : Vix illigatmn, te triformi Pegasus expediet Chim/erœ. Bellérophon fut envoyé pour combattre la Chimère, dans l'espérance qu'on avait qu'il y périrait ; il monte sur le cheval Pégase et tue ce monstre. Horace, plaignant un jeune homme engagé dans l'amour d'une femme dangereuse , dit que Pégase ne pourrait pas le délivrer de cette Chimère , comme il délivra Bellérophon : il me semble que cette comparaison est juste et ne cloche point; mais elle cloche sans doute de la manière que vous la déguisez. Pégase, dites-vous, ne pourrait pas le délivrer de cette Chimère ^ pour dire que Bellérophon, qui est monté sur Pégase et qui avait vaincu la Chimère , ne pourrait pas venir à bout de le guérir. Où prenez -vous que Pégase signifie Bellérophon monté sur Pégase ? et où prenez-vous que ces paroles d'Horace : Pégase ne vous délivrera pas de cette Chimère, signifient : Bellérophon monté sur Pégase ne vous saurait guérir t C'est Pégase qui sauve Bellérophon , et Horace dit que Pégase ne sauvera pas ce jeune homme comme il a sauvé Bellérophon ; vous , Monsieur , vous confondez Bellérophon avec Pégase, et vous prétendez que c'est Bellérophon qui a sauvé le jeune homme. Dieu vous fasse la grâce d'éviter les coups de patte des patrons de l'antiquité ! Dieu veuille encore qu'il ne leur prenne point envie de repasser Malherbe comme vous avez repassé Horace , et de faire revivre toutes les impertinences que M. Chevreau y a remarquées. Si cela arrive, on vous fera faire bien des pas en arrière.

Je ne puis passer sans réflexion ce que vous dites, que la plus importante occupation de la philosophie est de corriger la pure nature , qui est toujours brutale. Tout au contraire, la fin que se propose la philosophie est de corriger la nature impure

et corrompue. Les stoïciens , qui ont porté la perfection de la morale plus loin qu'aucuns autres philosophes, la faisaient consister à vivre convenablement à la nature, convenienter naturx vivere, c'est-à-dire à purger la nature corrompue et à la ramener à sa pureté.

Vous appelez galimatias ce qu'a dit Aristote, que la tragédie doit purger les passions , quoique cela s'explique de soi-même et que rien ne soit plus intelligible. Cela revient à ce que je disais , que la fin du poëme épique et du dramatique est l'instruction de l'auditeur.

Il me semble que vous outrez un peu la matière , quand vous ne recevez que le merveilleux dans les opéras et que vous en excluez le vraisemblable; et qu'au contraire vous ne recevez que le vraisemblable dans la comédie et que vous en excluez le merveilleux. De quelque nature que soit un ouvrage de ce genre, qui n'a aucune vraisemblance, il ne saurait plaire, parce qu'il n'y aura plus d'imitation en quoi consiste son essence. Et il n'y a point d'esprit, quelque simple et crédule qu'il soit, qui ne se révolte là contre. Il eût, ce me semble, suffi de dire que comme le vraisemblable domine dans les comédies et qu'elles reçoivent peu de merveilleux , le merveilleux domine , au contraire , dans les opéras sur le vraisemblable, et que la tragédie est également mêlée de l'un et de l'autre; V Amphitryon de Plaute fait la preuve de ce que je dis du merveilleux des comédies.

Je ne suis pas de votre avis sur ce que vous attribuez à l'auteur du Lutrin l'invention du genre burlesque , qui exprime des choses basses en termes pompeux. Quoi que vous en puissiez dire, la Batrachomyomachie et la Secchia rapita ne sont que cela. Et je ne comprends pas comment vous pouvez dire que les rats et les grenouilles ne sont point des choses basses. La comparaison que vous en faites avec les mouches à miel n'est nullement juste; les abeilles, considérées par rapport au miel qu'elles font, sont très-utiles à la vie des hommes et sont une partie importante de l'agriculture, mais les rats et les grenouilles ne sont propres à rien qu'à faire du mal. Scarron est tout plein de ce même burlesque, dont vous attribuez l'invention à Despréaux, et j'ai dans la tête plusieurs endroits de nos poètes français de ce même genre.

Le caractère de notre ami M. de La Fontaine, quoique infiniment agréable, n'est point nouveau. Il consiste dans une imitation de nos vieux poètes français, qui avait déjà été affectée et attrapée par Voiture, par Sarrazin et par CharlevaL

Je finirai cette lettre par un ramas de plusieurs endroits de votre livre, qui me semblent mériter d'être retouchés. Vous dites dans la première page de la préface, que vous aviez dessein d'abord de traiter de tous les arts, où les modernes surpassent les anciens pour venir ensuite à l'éloquence et à la poésie, mais que votre dernier dialogue a été sur l'éloquence et que celui-ci est sur la poésie. Gela est défectueux ; il fallait ajouter que vous avez traité de l'éloquence et de la poésie sans avoir traité des autres arts , comme vous vous l'étiez proposé.

A la page 122 et dans les deux suivantes, c'est-à-dire dans un fort petit espace, l'on trouve ces trois expressions qui peuvent passer pour la même : La pensée est fort bonne , cela est fort bien pensé, rien n'est mieux pensé. A la page 4 37, vous vous étonnez comment Auguste, si rétif contre la flatterie, ne regimbait point contre celle dont vous parlez; cette métaphore est basse. A la page 173 , on est en doute, dites-vous, si la mort frappe du pied contre ces habitations pour y heurter ou pour les abattre; c'est comme si vous disiez qu'on doute si elle frappe pour y frapper; il fallait dire , à mon avis, qu'on doute si elle y frappe pour les faire ouvrir ou pour les abattre.

Voilà, Monsieur, tout ce que ma critique m'a pu fournir contre votre parallèle; je le soumets à la vôtre, d'autant plus volontiers, que la lecture de votre ouvrage et la composition de cette lettre, s'étant faites dans l'agitation du voyage et parmi l'accablement des affaires qui m'environnent de toutes parts, dans le lieu , dans le temps et dans l'état où je suis, et avec beaucoup de précipitation, je ne doute pas que tout ceci n'ait besoin de votre indulgence : vous ne la refuserez pas ,

Monsieur ,

A votre , etc.

K l'abbâye (FAnlnai, le lO oct. i692.

LETTRE DE 31. HUET, (^o

ANCIEN ÉVÊQUE r'AVRANCHES,

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