DANS LAQUELLE IL EXAMINE LE SENTIMENT DE LONGIN SUR LE
PASSAGE DE LA GENÈSE '. Et Dieu dît : Que la lumière soit faite y et la lumière fut faite.
Monseigneur,
Vous avez voulu que je prisse parti dans le différend que vous avez eu avec M. l'abbé de Saint-Luc, touchant Apollon ^ J'en ai un autre a mon tour avec M. Despréaux, dont je vous supplie très-humblement de vouloir être juge. C'est sur un passage de Longin, qu'il vous faut rapporter avant toutes choses. Le voici mot à mot : « Ainsi le législateur des Juifs, «< qui n'était pas un homme du commun , ayant connu la puisât sance de Dieu selon sa dignité , il l'a exprimée de même , « ayant écrit au commencement de ses lois en ces termes : « Dieu dit; quoi? Que la lumière soit faite; que la terre soit « faite, et elle fut faite. » Dès la première lecture que je fis de Longin, je fus choqué de cette remarque, et il ne me parut pas que ce passage de Moïse tut bien choisi pour un exemple du sublime. Et il me souvient qu'étant un jour chez vous , monseigneur, longtemps avant que j'eusse l'honneur d'être auprès de monseigneur le Dauphin , je vous dis mon sentiment sur cette observation ; et quoique la compagnie fût assez grande, il ne s'en trouva qu'un seul qui fût d'un avis contraire. Depuis ce temps-là je me suis trouvé obligé de rendre public ce sentiment, dans le livre que j'ai fait pour prouver la vérité
1. Cet abbé soutenait qu'Apollon et le Soleil sont le même dieu.
de notre religion. Car ayant entrepris de faire le dénombrement des auteurs profanes qui ont rendu témoignage à l'antiquité des livres de Moïse, je trouvai Longin parmi eux. Et parce que je soupçonnais qu'il ne rapportait ce qu'il dit de lui que sur la foi d'autrui, je me sentis obligé de tenir compte au public de cette conjecture , et de lui en dire la principale raison, qui est que s'il avait vu ce qui suit et ce qui précède le passage de Moïse qu'il allègue , il aurait bientôt reconnu qu'il n'a rien de sublime. Voici mes paroles : « Longin, prince des « critiques, dans l'excellent livre qu'il a fait touchant le su« « blime , donne un très-bel éloge à Moïse ; car il dit qu'il a « connu et exprimé la puissance de Dieu selon sa dignité, « ayant écrit au commencement de ses lois , que Dieu dit : que " la lumière soit faite, et elle fut faite: que la terre soit faite, M et elle fut faite. Néanmoins , ce que Longin rapporte ici de « Moïse comme une expression sublime et figurée, pour prouver « l'élévation de son discours, me semble très-simple. Il est vrai <t que Moïse rapporte une chose qui est grande, mais il l'exi< prime d'une façon qui ne l'est nullement ; et c'est ce qui me « persuade que Longin n'avait pas pris ces paroles dans l'ori- « ginal : car s'il eût puisé à la source, et qu'il eût lu les livres " mômes de Moïse , il eût trouvé partout une grande simpli- « cité; et je crois que Moïse l'a affectée, à cause de la dignité u de la matière , qui se fait assez sentir étant rapportée nue- « ment, sans avoir besoin d'être relevée par des ornements re- « cherchés. Quoique l'on connaisse bien, d'ailleurs, et par les « cantiques, et par le livre de Job, dont je crois qu'il était l'au- « teur, qu'il était fort entendu dans le sublime *. » Quoique je susse bien, quand j'écrivis ces paroles, que M. Despréaux avait traduit Longin, et que j'eusse même lu sa traduction, et qu'après l'avoir examinée soigneusement sur l'original, j'en eusse fait le jugement qu'elle mérite, je ne crus pas que pour avoir traduit Longin, il l'eût pris sous sa protection, et qu'il se fût lié si étroitement d'intérêt avec lui , que de reprendre cet auteur, ce fût lui faire une offense, non plus qu'à trois ou quatre savants hommes qui lui ont fait le plaisir de le traduire