DemonsU évang,^ propos. IV, ch. ii
avant lui. A Dieu ne plaise que je voulusse épouser toutes les querelles d'Origène, et prendre fait et cause pour lui , lorsqu'on le traite tous les jours d'hérétique et d'idolâtre. Vous savez cependant, Monseigneur, que j'ai pris des engagements avec Origène, du moins aussi grands que M. Despréaux en a pris avec Longin. Ainsi, à dire la vérité, je fus un peu surpris, lorsqu' ayant trouvé l'autre jour, sur votre table, la nouvelle édition de ses œuvres, à l'ouverture du livre, je tombai sur ces paroles* : « Mais que dirons-nous d'un savant de ce siècle, » qui, quoiqu'éclairé des lumières de l'Évangile, ne s'est pas « aperçu de la beauté de cet endroit ( il parle du passage de « Moïse rapporté par Longin), et a osé avancer, dans un « livre qu'il a fait pour démontrer la religion chrétienne , que «< Longin s'était trompé, lorsqu'il avait cru que ces paroles « étaient sublimes. J'ai la satisfaction au moins que des per- « sonnes non moins considérables par leur piété que par leur « savoir, qui nous ont donné depuis peu la traduction du livre « de la Genèse, n'ont pas été de l'avis de ce savant, et dans « leur préface , entre plusieurs preuves excellentes qu'ils ont « apportées pour faire voir que c'est l'Esprit-Saint qui a dicté M ce livre, ont allégué le passage de Longin, pour montrer n combien les chrétiens doivent être persuadés d'une vérité si u claire, et qu'un païen même a sentie par les seules lumières M de la raison. » Je fus surpris, dis-je, de ce discours, monseigneur, car nous avons pris des routes si différentes dans le pays des lettres, M. Despréaux et moi , que je ne croyais pas le rencontrer jamais sur mon chemin, et que je pensais être hors des atteintes de sa redoutable et dangereuse critique. Je ne croyais pas non plus que tout ce qu'a dit Longin fussent mots d'Évangile; qu'on ne pût contredire sans audace, qu'on fût obligé de croire comme un article de foi , que ces paroles de Moïse sont sublimes, et que n'en pas demeurer d'accord, ce fût douter que les livres de Moïse soient l'ouvrage du Saint-Esprit; enfin, je ne me serais pas attendu à voir Longin canonisé, et moi presqu'excommunié comme nous le sommes par M. Despréaux. Cependant , quelque bizarre que soit cette censure , il pouvait
]. Dans la préface sur Longin, p. 10 de Tédit. d'Amsterdam, 1702.
l'exprimer d'une manière moins farouche et plus honnête; mais il faut donner quelque chose à son naturel. Pour moi, monseigneur, je prétends vous faire voir, pour ma justification , que non-seulement il n'y a rien d'approchant du sublime dans ce passage de Moïse , mais même que s'il y en avait , comme veut Longin , le sublime y serait mal employé , s'il est permis de parler dans ces termes d'un livre sacré.
C'est une maxime de tous ceux qui ont traité de l'éloquence, que rien ne donne plus de force au sublime , que de lui bien choisir sa place, et que ce n'est pas un moindre défaut, d'employer le sublime là où le discours doit être simple, que de tomber dans le genre simple, lorsqu'il faut s'élever au sublime. Longin lui-même, sans en alléguer d'autres, en est un bon témoin. Quand les auteurs ne le diraient pas, le bon sens le dit assez. Combien est-on choqué d'une bassesse qui se rencontre dans un discours noble et pompeux! Combien est-on surpris', au contraire , d'un discours qui , étant simple et dépouillé de tout ornement, se guindé tout d'un coup et s'emporte en quelque figure éclatante! Croirait-on qu'un homme fût sage, qui, racontant à ses amis quelqu'événement surprenant dont il aurait été témoin , après avoir raconté le commencement de l'aventure d'une manière commune et ordinaire, s'aviserait tout d'un coup d'apostropher celui qui aurait eu la principale part à l'action , quoiqu'il fût absent, et reviendrait ensuite à sa première simplicité, et réciterait la fin de son histoire du même air que le commencement? Cette apostrophe pourrait - elle passer pour un exemple du sublime, et ne passerait-elle pas au contraire pour un exemple d'extravagance? On accuse cependant Moïse d'avoir péché contre cette règle, quand on soutient qu'il s'est élevé au-dessus du langage ordinaire , en rapportant la création de la lumière. Car, si on examine tout le premier chapitre de la Genèse, où est ce passage, et même tous les cinq livres de la Loi , hormis les cantiques qui sont d'uu autre genre , et tous les livres historiques de la Bible , on y trouvera une si grande simplicité, que des gens de ces derniers siècles, d'un esprit poli à la vérité, mais gâté par un trop grand usage des lettres profanes , et saint Augustin , lorsqu'il était encore païen , n'en pouvaient souffrir la lecture. Je ne sortirai
point de ce premier chapitre pour faire voir ce que je dis. Y a-t-il rien de plus simple que l'entrée du récit de la création du monde? « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre : « et la terre était vide et informe ; et les ténèbres étaient sur " la face de Tabîme ; et l'esprit de Dieu était porté sur les « eaux. >• Moïse sentait bien que son sujet portait avec soi sa recommandation et son sublime; que de le rapporter nuement, c'était assez l'élever; et que, le moins qu'il y pouvait mettre du sien, ce serait le mieux; et comme il n'ignorait pas qu'un discours simple est souvent plus persuasif qu'un discours relevé (ce que Longin lui-même a reconnu), lorsqu'il a voulu annoncer aux hommes une vérité qui confond toute la philosophie profane, en leur apprenant que Dieu , par sa parole , a pu faire quelque chose du néant , il a cru ne devoir enseigner ce grand principe qu'avec des expressions communes et sans ornement. Pourquoi donc , après avoir rapporté la création du ciel et de la terre d'une manière si peu étudiée , serait-il sorti tout d'un coup de sa simplicité pour narrer la création de la lumière d'une manière sublime? « Et Dieu dit, que la lumière soit faite, et elle « fut faite. » Pourquoi serait-il retombé dans sa simpUcité pour n'en plus sortir? «< Et Dieu vit que la lumière était bonne, « et il divisa la lumière des ténèbres , et il appela la lumière, '< jour, et les ténèbres, nuit ; et du soir au matin se fit le prête mier jour. » Tout ce qui suit porte le même caractère. ^' Et « Dieu dit, que le firmament soit fait au miHeu des eaux, et « sépare les eaux des eaux; et Dieu divisa les eaux qui étaient « sous le firmament de celles qui étaient sur le firmament; et il « fut fait ainsi. Et Dieu appela le firmament ciel : et du soir au «» matin se fit le second jour. » Dieu forma le firmament de la même manière qu'il a formé la lumière, c'est-à-dire par sa parole. Le récit que Moïse fait de la création de la lumière, n'est point d'un autre genre que celui de la création du firmament; puis donc qu'il est évident que le récit de la création du firmament est très-simple , comment peut-on soutenir que le récit de la création de la lumière est sublime? Toute la suite répond parfaitement à ce commencement; il se tient toujours dans sa simplicité, pour nous apprendre comment Dieu forma les astres et y renferma la lumière, 'c Et Dieu dit, qu'il se fasse des lumî-
a naires dans le firmament, qui divisent le jour et la nuit et 'c servent de signes pour marquer les temps, les jours et les « années, et luisent dans le firmament, et éclairent la terre. Et « il fut fait ainsi. Et Dieu fit deux grands luminaires : le plus « grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit lumi- «( naire pour présider à la nuit et les étoiles ; et il les mit au « firmament pour luire sur la terre, et présider au jour et à la « nuit, et diviser la lumière des ténèbres : et Dieu vit que tout « cela était bon. » La création même de l'homme qui devait commander à la terre, qui devait porter l'image de Dieu, et qui devait être son chef-d'œuvre , ne nous est enseignée qu'en des termes communs et des expressions vulgaires. « Et Dieu dit , «< faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et « qu'il préside aux poissons de la mer et aux oiseaux du ciel, " et aux bêtes et à toute la terre , et à tous les reptiles qui se « remuent sur la terre. Et Dieu créa l'homme à son image, il « le créa à l'image de Dieu ; il les créa mâle et femelle. » Si , en tout ceci il n'y a nulle ombre de sublime, comme assurément il n'y en a aucune, je demande par quelle prérogative la création de la lumière a mérité d'être rapportée d'une manière sublime, lorsque tant d'autres choses plus grandes et plus nobles sont rapportées d'un air qui est au-dessous du médiocre. J'ajoute encore, que si ces paroles sont sublimes, elles pèchent contre un autre précepte d'éloquence, qui veut que les entrées des ouvrages les plus grands et les plus sublimes, soient simples pour faire sortir la flamme du milieu de la fumée, pour parler comme un grand maître de l'art. Saint Augustin assujettit à cette loi ceux même qui annoncent les mystères de Dieu : « Il « faut, dit-il, que dans le genre sublime, les commencerhents « soient médiocres. » Moïse se serait bien écarté de cette règle si le sentiment de Longin était véritable, puisque les livres de la loi porteraient un exorde si auguste. Aussi, ne voyons-nous pas qu'aucun des anciens Pères de l'Église, ni des interprètes de l'Écriture, ait trouvé rien de relevé dans ce passage, hormis la matière qui, étant très-haute et très-illustre, et frappant vivement l'esprit du lecteur, s'il n'a pas toute l'attention nécessaire, il attribue aisément à l'artifice des paroles, ce qui ne vient que de la dignité du sujet. Mais, s'il considère cette ex-
pression en elle-même, faisant abstraction de ce grand sens qui la soutient, il la trouvera si simple, qu'elle ne peut l'être davantage. De sorte que si Longin avait donné les règles du simple, comme il a donné celles du sublime, il aurait trouvé, sans y penser, que les paroles qu'il a rapportées de Moïse y sont entièrement conformes.
La vérité de ceci paraîtra par des exemples. Pourrait-on soupçonner un homme de vouloir s'énoncer figurément et noblement, qui parlerait ainsi : «< Quand je sortis, je dis à mes gens, « suivez-moi et ils me suivirent. » Trouverait-on du merveilleux dans ces paroles : « Je priai mon ami de me prêter son « cheval, et il me le prêta? » On trouverait, au contraire, qu'on ne saurait parler d'une manière plus simple. Mais si le sublime se trouvait dans la chose même , il paraîtrait dans l'expression quelque nue qu'elle fut. « Xercès commanda qu'on enchaînât « la mer, et la mer fut enchaînée. » Alexandre dit : « Qu'on « brûle Tyr et qu'on égorge les Tyriens , et Tyr fut brûlée et « les Tyriens furent égorgés. « Il y a en cela de l'élévation et du grand; mais il vient du sujet; et ne pas faire cette distinction , c'est confondre les choses avec les paroles; c'est ne savoir pas séparer l'art de la nature, l'ouvrage de la matière, ni l'industrie de l'historien de la grandeur et du pouvoir du héros. Or, je ne puis croire qu'un homme d'un jugement aussi exquis qu'était Longin, eût pu s'y méprendre , s'il avait lu tout l'ouvrage de Moïse, et c'est ce qui m'a fait soupçonner qu'il n'avait pas vu ce passage dans l'original; et j'en ai même une autre preuve qui me paraît incontestable ; c'est qu'il fait dire à Moïse ce qu'il ne dit point : « Dieu dit : Quoi? Que la lumière soit «< faite, et elle fut faite; que la terre soit faite, et elle fut faite. ^» Ces dernières paroles ne sont point dans Moïse , non plus que cette interrogation : « Quoi ? » et apparemment Longin avait lu cela dans quelque auteur qui s'était contenté de rapporter la substance des choses que Moïse a écrites, sans s'attacher aux paroles. M. Le Fèvre ne s'éloigne pas de ce sentiment. < Il est '< assez croyable , dit-il , que Longin avait lu quelque chose « dans les livres de Moïse ou qu'il en avait entendu parler. » Le philosophe Aristobule , tout juif qu'il était, et passionné pour Moïse comme tous ceux de sa nation , n'a pas laissé de
bien distinguer la parole dont Dieu se servit pour créer le monde, d'avec la parole que Moïse a employée pour nous en faire le récit. « Il ne faut pas nous imaginer, dit-il, que la voix « de Dieu soit renfermée dans un certain nombre de paroles « comme un discours ; mais il faut croire que c'est la production «< même des choses. Et c'est dans ce sens que Moïse appelle la u création de l'univers la voix de Dieu ; car il dit de tous ses « ouvrages : Dieu dit, et il fut fait. » Vous voyez. Monseigneur, que cette remarque n'est pas faite pour la création seule de la lumière, mais pour la création de tous les ouvrages de Dieu; et que , selon cet auteur , le merveilleux et le sublime , qui se trouvent dans l'histoire de la création , sont dans la parole de Dieu, qui est son opération même, et non pas dans les paroles de Moïse. Aristobule poursuit en ces termes : « Et c'est, à mon « avis, à quoi Pythagore, Socrate et Platon ont eu égard, quand «« ils ont dit que lorsqu'ils considéraient la création du monde, « il leur semblait entendre la voix de Dieu. « Ces philosophes admiraient le sublime de cette voix toute-puissante, et n'en avaient remarqué aucun dans les paroles de Moïse, quoiqu'ils ne les ignorassent pas. Car, selon le témoignage du même Aristobule, on avait traduit en grec quelques parties de la sainte Écriture avant Alexandre : et c'est cette traduction que Platon avait lue et non pas celle des Septante, comme l'ont écrit depuis quelques-uns des amis de M. Despréaux pour le savoir desquels il fait profession d'avoir une grande admiration. Je dis de plus que tant s'en faut que cette expression de Moïse soit sublime ; elle est, au contraire, très-commune et très-familière aux auteurs sacrés ; de sorte que si c'était une figure, étant employée aussi souvent qu'elle l'est , elle cesserait d'être sublime , parce qu'elle cesserait de toucher le lecteur et de faire impression sur son esprit, à cause de sa trop fréquente répétition. Car, selon Quintilien^ les figures perdent le nom de figures quand elles sont trop communes et trop maniées. J'en pourrais donner mille exemples; mais il suffira d'en rapporter quelques-uns qu'on ne peut soupçonner d'être sublimes. Dieu dit à Moïse dans le huitième chapitre de l'Exode : « Dites à