‹ Mémoires de Daniel Huet, évêque d'AvranchesChapitre 56 sur 59 · Le P. Bouhours · texte numérisé non relu

Le P. Bouhours

langue latine , n'est en hébreu qu'une façon de parler simple et vulgaire. Aussi, dans ce même livre des Machabées, on trouve ces paroles : Et siluit terra dies paucos, et siluit terra annis duobus; où le grec porte yicuyaaev, fut en paix. De même que dans saint Luc, lorsqu'il dit que les femmes de Galilée, sahhatho siluerunt , pour dire qu'elles se livrent au repos le jour du sabbat. Le lecteur jugera si ces expressions sont sublimes.

Je ne désavouerai pas que David n'ait parlé figurément, quand il a dit au psaume trente-deuxième , en parlant de Dieu : car il a dit et il a été. Il a commandé et il s'est arrêté. C'est ainsi que parle l'original. Tout le tissu de ce psaume, enrichi de tant de figures si nobles et si hautes, fait assez voir ce qu'on doit penser de celle-ci ; et elle porte aussi en elle-même des marques du sublime. Car, en disant que Dieu a dit , sans ajouter quoi, et que ce qu'il a dit, a été, le prophète ne donne aucunes bornes à l'imagination du lecteur, et par deux paroles il lui fait parcourir en esprit tout le ciel et toute la terre , et tous les grands ouvrages qui sont sortis de la main de Dieu. Il fait ensuite une espèce de gradation , et de la simple parole , il passe au commandement, pour faire connaître la puissance infinie de cette parole et la souveraineté de Dieu. Et quand il ajoute qu'à ce commandement il s'est arrêté , sans dire ce qui s'est arrêté , soit qu'il veuille rappeler le souvenir du miracle qui arriva à la bataille de Gabaon , quand le soleil s'arrêta , ou qu'il veuille faire entendre le pouvoir absolu que Dieu a toujours sur les créatures , pour les tenir dans le repos et dans le mouvement, pour les créer et les conserver; ne déterminant rien, il porte notre esprit jusque dans l'infini; et c'est cela qui mérite le nom de subhme.

Pour mieux juger encore du passage de Moïse , il faut faire une distinction des divers genres de subUme, différente de celle de Longin, et en étabhr de quatre sortes, qui, étant bien reconnues , feront la décision entière de notre différend : le sublime des termes , le subhme du tour de l'expression, le sublime des pensées et le subhme des choses. Le sublime des termes est une élévation du discours , qui ne consiste que dans un choix de beaux et de grands mots qui ne renferment qu'une pensée commune, et quelques-uns n'estiment pas que ce genre

mérite proprement le nom de sublime. Mais , en cela , il n'est question que de nom. Le sublime du tour de l'expression vient de l'arrangement et de la disposition des paroles qui , mises en un certain ordre, ébranlent l'âme, et qui demeurant, au contraire , dans leur ordre naturel , la laissent sans aucune émotion. Le sublime des pensées part immédiatement de l'esprit , et se fait sentir par lui-même, pourvu qu'il ne soit pas affaibli , ou par la bassesse des termes , ou par leur mauvaise disposition. Pour le sublime des choses, il dépend uniquement de la grandeur et de la dignité du sujet que l'on traite, sans que celui qui parle ait besoin d'employer aucun artifice pour le faire paraître aussi grand qu'il est; de sorte que tout homme qui saura rappeler quelque chose de grand tel qu'il est, sans en rien dérober à la connaissance de l'auditeur et sans y mettre rien du sien, quelque grossier et quelque ignorant qu'il soit d'ailleurs, il pourra être estimé avec justice véritablement subhme dans son discours ; mais non pas de ce sublime enseigné par Longin. Il n'y a presque point de rhéteurs qui n'aient reconnu ces quatre sortes de sublimes; mais ils ne conviennent pas dans la manière de les distinguer et de les définir. De ces quatre sublimes, il est évident que les trois premiers sont de la juridiction de l'orateur, et dépendent des préceptes ; mais que la nature seule a droit sur le dernier, sans que l'art y puisse rien prétendre; et partant que quand Longin, rhéteur de sa profession, a donné des règles du sublime , ce n'a pas été de ce dernier sublime , qui n'est point de sa compétence ; puisque ce qui est naturellement grand est toujours grand , et paraîtra grand aux yeux de ceux qui le regarderont tel qu'il est en lui-même. Cela posé , si on apphque cette distinction des sublimes au passage de Moïse , on verra bientôt que le sublime des termes ne s'y trouve pas , puisque les termes en sont communs. Le sublime de l'expression façonnée et figurée n'y est pas non plus, puisque j'ai fait voir que les paroles sont disposées d'une manière qui est très-ordinaire dans les Hvres de Moïse , et dans tous les livres des hébreux anciens et modernes, et que c'est un tour de leur langue et non de leur rhétorique. On ne peut pas dire non plus qu'il y ait aucune subhmité de pensée, car où trouverait-on cette pensée? Donc, ce qui nous frappe et nous émeut

en lisant ces paroles de Moïse, c'est le sublime même de la chose exprimée par ces paroles : car, quand on entend que la seule voix du Seigneur a tiré la lumière des abîmes du néant , une vérité si surprenante donne un grand trouble à l'esprit ; et le saint historien ayant bien connu que tout ce qu'il pourrait ajouter de son invention en obscurcirait l'éclat, il l'a renfermé dans des termes simples et vulgaires, et il ne leur a point donné d'autre tour que celui qui était d'un usage commun et familier dans sa langue : semblable à un ouvrier habile qui , ayant à enchâsser une pierre précieuse sans défauts, n'emploie qu'un fil d'or pour l'environner et la soutenir, sans rien dérober de sa beauté aux yeux des spectateurs, sachant bien que ce qu'il ajouterait ne vaudrait pas ce qu'il cacherait, et que le grand art, c'est qu'il n'y ait point d'art; au lieu que quand il faut mettre en châsse une pierre défectueuse , il use d'un artifice contraire, couvrant adroitement sous l'or et l'émail la tache qui en peut diminuer le prix. Ce sublime des choses est le véritable sublime, le sublime de la nature, le sublime original, et les autres ne le sont que par imitation et par art. Le sublime des choses a la sublimité en soi-m.ême , les autres ne l'ont que par emprunt; le premier ne trompe point l'esprit; ce qu'il lui fait paraître grand l'est en effet. Le sublime de l'art, au contraire, tend des pièges à l'esprit , et n'est employé que pour faire paraître grand ce qui ne l'est pas , ou pour le faire paraître plus grand qu'il n'est. Donc, le sublime que Longin et ses sectateurs trouvent dans le passage contesté, fait véritablement honneur à Moïse, mais un honneur qu'il a méprisé : celui que j'y trouve fait honneur à l'ouvrage de Dieu , et c'est ce que Moïse luimême s'est proposé. C'a été dans cette vue que Chalcidius Platonicien , en rapportant le commencement de la Genèse , a dit que Moïse, qui en est l'auteur, n'était pas soutenu et animé d'une éloquence humaine; mais que Dieu même lui mettait les paroles à la bouche et l'inspirait. Ce philosophe ne trouvait pas, comme Longin, dans le discours de Moïse, le fard de l'école et les déguisements que l'esprit humain a inventés, mais il y reconnaissait le voix féconde de Dieu , qui est tout esprit et vie.

Mais ce n'est pas encore le seul et le principal défaut que je

trouve dans le jugement que Longin a fait du passage en question. Quand il a dit ces paroles . Dieu dit, que la lumière soit faite, et elle fut faite. En voulant rehausser la beauté de cette élocution , il a rabaissé la grandeur de Dieu , et a fait voir que ni la bassesse de l'esprit humain , ni l'élévation de la majesté divine ne lui étaient pas assez connues. Il ne savait pas que nos conceptions et nos paroles ne sauraient atteindre à la hauteur infinie de la sagesse de Dieu, dont les richesses ne sont jamais entrées dans le cœur de l'homme, et qui lui sont incompréhensibles; et que quand Dieu a commandé aux prophètes de publier ses mystères, l'un lui a remontré qu'il était incirconcis des lèvres, l'autre lui a dit qu'il ne saurait parler, et tous se sont reconnus inférieurs à la dignité de cet emploi ; et cela seul découvre assez l'erreur de ceux qui croient que le sublime de ce passage consiste en ce que l'acte de la volonté de Dieu nous y est représenté comme une parole. Quoique les homme n'aient que des idées très-basses et très-grossières de la grandeur de Dieu, leurs expressions sont pourtant au-dessous de leurs idées. Ne pouvant s'élever jusqu'à lui, ils le rabaissent jusqu'à eux, et parlent de lui comme d'un autre homme ; ils lui donnent un visage , une bouche , des yeux et des oreilles , des pieds et des mains. Ils le font asseoir, marcher et parler. Ils lui attribuent les passions des hommes , la joie et le désir, le repentir et la colère. Ils lui donnent jusqu'à des ailes et le font voler. Est-ce là connaître la puissance de Dieu selon sa dignité et l'exprimer de même? Et osera-t-on donner le nom de sublime à un discours qui avilit infiniment et déshonore son sujet? Enfin, si c'est une expression sublime que de dire que Dieu a parlé , qui est celui des prophètes qui n'a pu fournir mille exemples pareils à celui que Longin a tiré de Moïse? Les philosophes mêmes ne donnent-ils pas le nom de paroles aux jugements que nous faisons intérieurement des choses pour y consentir ou n'y consentir pas? Et la parole extérieure que forme notre bouche, qu'est-ce autre chose que la parole intérieure de notre entendement? Moïse s'est ainsi exprimé en philosophe , et non pas en rhéteur, quand il a dit que Dieu a créé la lumière par la parole.

Il est aisé maintenant de voir si la censure de M. Despréaux

est bien fondée ; elle se réduit à faire un point de religion de notre différend, et à m'accuser d'une espèce d'impiété d'avoir nié que Moïse a employé le sublime dans le passage dont il s'agit. Mais cela est avancé sans preuves, et c'est donner pour raison ce qui est en question. Or, s'il est contre le bon sens de dire que ce passage est sublime, comme je crois l'avoir fait voir, il est ridicule de dire que c'est blesser la religion que de ne parler pas contre le bon sens. La seconde preuve roule sur les nouveaux traducteurs de la Genèse, qui ont appuyé son opinion ; mais il est visible que M. Despréaux ne les a pas tant allégués pour le poids qu'il a cru qu'aurait leur sentiment en cette matière, que pour s'acquitter des louanges qu'ils lui ont données, en rapportant ce même passage.

Puis donc que cette censure n'est soutenue que par l'air décisif et fier, dont elle est avancée, il me semble que j'ai droit de demander à mon tour ce que nous dirons d'un homme, qui, bien qu'éclairé des lumières de l'Évangile , a osé faire passer Moïse pour un mauvais rhétoricien , qui a soutenu qu'il avait employé des figures inutiles dans son histoire , et qu'il avait déguisé, par des ornements superflus, une matière excellemment belle et riche d'elle-même? Que dirons-nous , dis-je, de cet homme qui a ignoré que la beauté, la force et le prix de l'Écriture sainte, ne consistent pas dans la richesse de ses figures ni dans la sublimité de son langage? Non in sublimitate sermonis aut sapientix, non in persuasibillhus humanse sapientix verbis, sed in ostensione spiritus et virtutis ; ut fides tiostra non sit in sapientia hominum , sed in virtute Dei , et que ni l'élévation ni la simplicité des livres sacrés ne sont pas les marques qui font connaître que l'Esprit saint les a dictés, puisque saint Augustin a estimé qu'il était indifférent que le langage de l'Écriture fût poli ou barbare; qui a ignoré que saint Paul n'entendait point les finesses de la rhétorique et qu'il était imperitus sermone; que Moïse avait de la peine à s'exphquer; que le prophète Amos était grossier et rustique, et que tous ces saints personnages, quoique parlant des langages différents, étaient pourtant tous animés du même esprit ?

Du reste , Monseigneur , je vous demande un jugement. Vos lumières vives et pénétrantes, et le grand usage que vous avez

des saintes lettres, vous feront voir clair dans cette question. Quelqu'encens que M. Despréaux vous ail donné dans la dernière édition de ses ouvrages * , pour tâcher de fléchir l'indignation si digne de votre vertu, que vous avez publiquement témoignée contre ses satires, jii les louanges intéressées, ni le souvenir du passé ne vous sauraient empêcher de tenir la balance droite, et de garder entre lui et moi cette rectitude que vous observez si rehgieusement en toutes choses. Pour moi, je ne serai pas moins docile et soumis à votre décision que j'ai toujours été avec respect,

Monseigneur ,

A Paris , ce 26 mars i683.

Voy. Épit. VII, V. 99 et 100

Votre, etc.

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