Addition à l'instruction du sieur du Plessis-Besançon
Extrait. Paris, le 25 mars 1647.
{Mémoire du comte de Brienne.)
Il sera du devoir du sieur de Besançon, étant arrivé à Mantoue, de faire particulièrement entendre au duc et à la duchesse les bonnes intentions que Leurs Majestés ont pour eux et que leur repos et leur grandeur les touchent très sensiblement, et, pour leur en donner une marque, elles se sont résolues de faire faire les ouvertures dont ils les avoient fait requérir. Il se tiendra très serré à ne point répondre s'il lui étoit fait ouverture de donner quelque atteinte au traité de Quérasque, et, s'excusant de parler d'une affaire dont il n'a nulle charge ni autre connoissance que celle qui est commune à plusieurs, ne laissera de dire ce qui suit :
Que, ledit traité ayant été conclu par l'entremise des deux rois et sous l'intervention de l'empereur, le fief du Montferrat fut divisé pour donner satisfaction au duc de Savoie et pour conserver à la France le moyen d'aller au secours de Casai, ce qui n'a pas été inutile, ainsi que l'événement l'a justifié, ayant été secouru jusques à trois fois, mais que c'est une question qui a été agitée à Miinster, oiî elle doit être résolue. L'une de ses plus grandes applications, étant à Mantoue, sera de pénétrer si ce que la duchesse a fait dire par le secrétaire Pori est appuyé de quelque vraisemblance, savoir : est-ce qu'elle est devenue françoise et qu'elle nourrit son fils en cette disposition? afin que, sur ce qu'il en mandera, on puisse se fier ou méfier de ladite duchesse. Il est assuré que les choses qui ont été faites en faveur de sa maison, môme d'avoir oublié ce qu'elle a voulu entreprendre pour nous ravir Casai, sont des raisons solides qui la devroient porter à nous aimer; mais, pour l'ordinaire, quand les femmes haïssent sans autre raison que pour satisfaire leurs passions ou leurs inclinations, elles ne changent pas aisément, et c'est en quoi on leur voit plus de fermeté qu'en aucune autre de leurs actions, ce qui donne sujet à Sa Majesté de désirer que ledit sieur du Plessis s'applique solidement à pénétrer autant qu'il sera possible le fond de sa pensée. L'on en pourra juger de la nourriture qu'elle donne
à son fils, et son âge peu avancé, qui le rend moins suspect do feinte, donnera lieu de connoître les sentiments de la mère. Il sera de l'adresse dudit sieur de Besançon de s'insinuer dans sa familiarité, et, ayant grande connoissance des arts libéraux et particulièroment des mathématiques auxquelles ledit prince prend grand soin de s'instruire, ce lui sera un moyen de s'approcher de plus près et même adroitement, lui jetant divers propos pour reconnoître son sentiment. Et, bien que ce doive être sa première et principale application, si est-ce qu'il ne tentera rien qui puisse donner jalousie à la mère; mais il essaiera de pénétrer si, le fils étant parvenu à l'âge de majorité et même à celui porté par le testament de son aïeul pour gouverner ses états, il seroit capable d'éloigner de la conduite d'iceux et même sa mère de sa confiance. Car, bien que Sa Majesté n'y voulût rien contribuer, si est-ce qu'il est toujours important de savoir ce qu'il pourroit penser sur ce sujet.
Etant à Mantoue, il fera connoître au sieur comte de Bonzi^ que Sa Majesté est satisfaite de son service, lui témoignera avoir ordre de prendre conduite de ce qu'il lui pourra dire et le conviera de lui faire des ouvertures; mais il se gardera bien de s'ouvrir qu'autant que par son propre jugement et par la connoissance qu'il aura prise des affaires il jugera le devoir faire et en pouvoir tirer des avantages : étant très établi que les lumières dudit Bonzi sont assez médiocres et qu'on le tient à cette résidence en considération des services rendus à cette couronne par le cardinal son oncle plutôt que par en espérer de grands do sa propre industrie.
L'intention de Sa Majesté étant do faire demeurer ledit sieur de Besançon en Italie jusqu'à ce qu'il ait été pénétré si les Espagnols veulent la paix, ainsi que leurs aflaires semblent les y obliger, ou bien si, sur dos chimères dont ils se nourrissent, ils veulent en reculer la conclusion, pour, on ce dernier cas, se prévaloir de l'adresse dudit sieur (\o Besançon et se servir de lui soit à Florence ou à Parme, pour disposer les ducs à faire la guerre et à profiter de la continuation de celle d'entre les rois; ce sera donc à lui de ménager les petits emplois qui lui sont baillés et de prendre sujet d'aller à Modèno, où, sous divers prétextes, il pourra faire quoique séjour si le différend d'ontro Parme ot Mantouo otoit termine. Envers ce prince, il tiendra tout autre langage (ju'il n'aura pas fait à Parme; c'est un gonio haut, ot son ambi-
1. Résident de France A Manlone : il appartoiiail à une famille originaire (le l'Ioroncc.
tion n'est pas médiocre ; il le mettra en discours des moyens de faire quelque chose de signalé et qui donnât lieu à la France, agrandissant ses états, de faire connoître l'estime qu'elle lait de sa personne. Pourtant, il lui fera connoître qu'on n'a pas changé de maxime et qu'on ne veut pas l'embarquer que quand il y aura lieu d'espérer d'y pouvoir réussir; mais, comme ces grands desseins ont besoin d'être examinés par reprise, et que, pour préparer les choses nécessaires pour les exécuter, il faut du temps, qu'il est bon de songer à ce qu'il seroit bon de faire selon l'occasion que la France recherchera toujours pour sa propre gloire et pour la grandeur de ses amis. Et, bien que l'on soit persuadé de l'affection et de la suffisance de ce prince, que la grandeur de son courage soit connue, si est-ce qu'il est bon de pénétrer autant que l'on pourra si la renommée ne l'a point rendu tout autre qu'il n'est pas, ou si des envieux n'ont point diminué quelque chose de sa réputation. Ce sera une des applications du sieur du Plessis- Besançon, qui a tant de lumières de ce qui est faisable dans l'exécution de quelque dessein et des parties essentielles à un homme de guerre qu'il seroit mal aisé qu'il s'y pût surprendre, auquel néanmoins on a bien voulu donner cet avertissement, afin que ce lui fût un sujet de méditer plus attentivement. Sa Majesté ne désirant pas se porter à entreprendre quelque chose de haut relief sur l'espérance d'être favorisée en ses desseins par divers princes, sans avoir connu le talent d'un chacun et les forces dont elle pourroit faire état.
(Original. Affaires étrangères, Naples, IV, 38.)
72. Seconde addition à l'instruction du sieur du Plessis-Besançon.
Paris, le 19 avril 1647.
Les ministres de M. le duc de Mantoue ayant ici fait paroître que leur maître a quelque jalousie du mariage qui s'est fait depuis peu du duc de Guastalle^ avec une des sœurs de M. le duc de Modène, le sieur du Plessis-Besançon assurera M. et M"" de Mantoue que Leurs Majestés sont incapables d'avoir la moindre pensée qui aille contre les intérêts de leur maison, dont elles veulent toujours prendre la même protection qu'elles ont fait jusques ici, et que M. le duc de Modène n a jamais aussi songé à les engager à rien qui y fût contraire. Et, bien loin de là, le marquis Galca-
1. Ferdinand de Gonzague, duc de Giiasfalia, III'' du nom. Il épousa, en 1647, Marguerite d'Esté, fille du duc Alphonse III de Modène.
gnini, qui est depuis peu arrivé ici de sa part, a témoigné que, si Leurs Majestés avoient la bonté de s'entremettre pour établir une sincère amitié entre les deux maisons de Modène et de Mantoue, son maître y contribueroit volontiers ce qui pourroit dépendre de lui, et qu'étant une fois établie, il la cultiveroit soigneusement.
L'ombrage que M. de Mantoue peut avoir eu de ce mariage est qu'on ne lui en a rien fait dire, ni de la part du duc de Guastalle, qui est de la maison de Mantoue, ni de celle du duc de Modène; mais cela n'a procédé ni faute d'amitié ni à dessein de le désobliger en manquant à une civilité que l'un a coutume de se rendre entre proches, mais de ce que, les Espagnols ayant fait tous leurs efforts pour traverser cette alliance, jusques à envoyer don Vincent Gonzague' en Espagne pour cet effet, on a été contraint, pour la faire réussir, de conduire l'affaire fort secrètement.
Le sieur du Plessis-Besançon connoilra assez combien il importe au service de Leurs Majestés d'établir une bonne union entre ces deux maisons qui sont dans le parti et les intérêts de la France pour n'y rien oublier; et, à la vérité, il peut arriver de telles conjonctures d'affaires dans l'Italie que, ces deux princes agissant de concert, il en résulteroit des avantages très considérables à cette couronne aussi bien qu'à eux-mémos.
Et, sur ce sujet, ledit sieur du Plessis-Besançon saura que M. et M™" de Mantoue ont fait représenter ici que, comme ils supportent avec grande peine le démembrement qu'on fit par le traité de Quérasquo dans le Montferrat, ils seroient ravis de pouvoir s'en dédommager par quelque acquisition dans l'état de Milan. De sorte que, si Dieu dans sa bonté ne fait cesser bientôt les maux dont la chrétienté est affligée et que Sa Majesté se résolve de faire un grand effort dans l'Italie, l'union de ces deux princes pourroit beaucoup contribuer à y ruiner les affaires des Espagnols, et il seroit facile à Sa Majesté de récompenser avantageusement la maison de Mantoue du démembrement qu'elle a souffert dans le Montferrat.
(Original. Affaires étrangùrcs, Naples, IV, 103.)
l. Don Vincent Gonzague, Hls de Ferdinand II, duc de Guastalla et de Victoire Doria, était oncle du duc Ferdinand lil. Il était allaché au parti du roi d'Espagne qui le nomma vice-roi de Sicile.
Id. Du Plessis- Besançon à Mazarin.
Bologne, le 23 mai 1647.
La maladie de M. le cardinal Farnèse et le temps qu'il m'a fallu prendre pour pénétrer la disposition des esprits de la cour de Parme, avant que m'engager à rien, ont été cause que je n'ai pu en faire aucun jugement probable que je n'en aie été entièrement expédié. J'ai pris ensuite le chemin de Modène, comme étant celai que je devois tenir pour aller vers Piombino , ainsi que le dernier article de mon instruction m'ordonne de le publier, et, de l'avis de cette Altesse, je suis venu passer à Mantoue, suivant la dépêche du roi sur le sujet du mariage de M. le duc de Guastalle et des contestations arrivées entre Parme et Mantoue à cause des limites de leurs frontières, après avoir communiqué avec M. le duc de Modène, suivant les ordres que j'en ai; et, comme j'ai cru que je ne pouvois rendre sûrement compte à Votre Éminence de ce premier succès de mon voyage auprès de ces trois princes que par l'envoi d'un homme exprès à M. l'archevêque d'Aix, votre frère ^ j'ai différé de l'expédier jusques ici, afin de comprendre le tout dans une même dépèche.
Ainsi, commençant par ce qui s'est passé à la cour de Parme, je dirai à Votre Éminence que j'y ai été reçu et traité avec tout l'honneur et le bon accueil qui se peuvent désirer, et qu'après m'être ouvert à diverses fois au sieur Gauffridi touchant les brevets de pension de Leurs Majestés et les lettres de Votre Éminence pour prendre lumière de quelle sorte j'aurois à me conduire sur ces deux points particulièrement, il me fit connoître que le tout seroit reçu de très bonne sorte et que mon voyage produiroit l'effet que j'en pouvois désirer, ayant été attendu avec impatience et les résolutions de la maison Farnèse ayant été suspendues jusques à mon arrivée. Je fis connoître audit Gauffridi l'ordre que j'avois de suivre ses avis et ne manquai pas de faire valoir cette confiance, tâchant au reste de n'oublier rien pour le prévenir, ce qu'il reçut avec grand témoignage de reconnoissance et de soumission, très disposé de contribuer de sa part tout ce qui pouvoit aider au bon succès de mon voyage dans les avantages de son maître et la gloire de Leurs Majestés. Mais, quant au reste, je l'ai trouvé tout à fait inaccessible aux tentations des
t. Michel Mazarin, archev<^que d'Aix (1605-16'i8). Il fut promu au cardinalat en octobre 1047 et nommé peu après vice-roi de Catalogne.
choses qui le pouvoient regarder, par-dessus lesquelles aussi j'ai passé non moins doucement que j'ai tâché de faire effort sur son esprit pour lui persuader les autres. Il m'a témoigné grande passion pour la gloire de Votre Éminence et grande joie (jue j'eusse porté de quoi lui donner moyen d'agir pour une réconciliation qu'il souhaitoit au dernier point. Sur de si belles apparences, j'ai suivi ses sentiments, et, pour abréger, voici ce qui en est arrivé. La réponse de M. le duc de Parme sur les offices de condoléance a été telle que je la pouvois désirer de la reconnoissance qui leur étoit due, et, pour le surplus, n'ayant eu rien de particulier à traiter avec ce prince, il m'a répondu en termes généraux et en substance tout à fait semblables à ceux de mon autre voyage de Plaisance, y ajoutant de plus que, pour tout ce qui pouvoit regarder les services qui dépcndroient de lui et de toute la maison de Farnèse. Leurs Majestés n'avoient qu'à commander absolument sans
faire aucune réflexion sur ses intérêts Je lui donnai ensuite
le brevet de sa pension, qu'il reçut de même avec grand respect, mais sans expression de parole, qu'aux audiences ensuivantes qu'il me donna satisfaction tout entière. Et, sur ce point, le sieur Gaufl'ridi m'a fait connoître que, si Votre Éminence avoit ai^réable de lui donner celle de lui faire payer une année des cinq qui étoient dues au feu duc son père, dont l'ordonnance avoit été autrefois expédiée et le fonds donné, ce seroit une grâce qui achèveroit de gagner entièrement ce prince en lui faisant voir le cas que l'on fait de la mémoire de ceux dont l'alïection a bien mérité de la France. Les réponses de la mère et de l'oncle ont été conformes à celle dudit sieur duc à la différence du sexe et des personnes seulement. Pour ce qui est du brevet de pension de M. le cardinal P'arnèse, je ne lui donnai point à la première audience par avis dudit siour Gauffridi, lequel me fit connoître (|ue Son Éminence étoit entièrement disposée à l'accepter de quelque somme qu'il fût, puisque môme il avoit résolu de servir la France et Leurs Majestés sans aucune condition, mais qu'ayant à prendre pension et ne cédant à personne en affection pour le service et la gloire de Leursdites Majostés, il espéroit (ju'ellos ne voudroient pas le tenir différemment ou moins favorablement ([ue l'étoient ceux de .<^a volée, dénotant par ces paroles (}u'il entendoit parler de M. le cardinal d'Esté, à qui l'on donnoit trente mille écus, ajoutant que, ledit sieur cardinal Farnèse se portant au service du roi plus par hoimeur et par inclination que par aucun intérêt, il ne prétendoit point en ce rencontre faire commerce de celui dont il étoit capable, puisqu'on (|U(^l(]ue far.on (pie ce lut il avoit
résolu de se déclarer hautement serviteur de cette couronne, mais que c'étoit seulement pour la satisfaction de faire voir le cas que Sa Majesté faisoit de lui, espérant même que cette répugnance qu'il avoit par émulation et par-dessus laquelle il passoit seroit si favorablement expliquée de Leurs Majestés qu'il en tireroit avantage auprès d'elles. Sur quoi, je répartis sérieusement au sieur Gauffridi qu'une grâce si considérable en faveur dudit sieur cardinal n'ayant été résolue que sur la créance qu'elle seroit reçue comme elle devoit et sur les avances qu'il avoit faites pour l'obtenir, il n'étoit pas raisonnable qu'il se contraignit pour l'accepter, et que je n'avois ordre d'en présenter le brevet qu'après m'être bien éclairci qu'il seroit reçu de la bonne sorte. Mais ledit sieur GauÊfridi releva cette répartie avec tant de chaleur, pour m'empêcher de prendre en mauvaise part ce qu'il m'avoit dit, que je fus obligé d'en demeurer là. Aussi puis -je assurer "Votre Eminence que je ne saurois assez lui exagérer les soumissions dudit sieur cardinal Farnèse quand je lui présentai ledit brevet, les assurances extraordinaires qu'il me donna de son affection pour Votre Éminence et les termes obligeants avec lesquels il s'expliqua sur ce sujet, jusques à me dire qu'elle connoîtroit par les fréquentes importunités et par le recours qu'il auroit souvent à elle à quel point il en vouloit dépendre, ne souhaitant désormais la vie par aucun mouvement plus violent que pour l'employer au service de Leurs Majestés et au vôtre. Le sieur Gauffridi m'a dit qu'il projetoit déjà plusieurs choses pour cet effet, étant à Rome, et qu'il se proposoit d'aller en France aussitôt qu'il s'y seroit signalé par quelque service de considération, ajoutant qu'il avoit conseillé audit sieur cardinal de se remettre et lier absolument à Votre Éminence et de n'oublier rien pour gagner et mériter l'honneur de vos bonnes grâces. Quant aux lettres que j'ai rendues de votre part à toutes ces Altesses, elles ont été si bien reçues qu'il m'a été facile de connoître qu'elles étoient fort désirées, surtout de la mère et de l'oncle, comme les instruments d'une réconciliation qui n'avoit été retardée que par l'imprudence et peut-être la conduite mal intentionnée de ceux qui s'en sont mêlés; de toutes lesquelles choses, les réponses que j'ai tirées des lettres de Leurs Majestés et des vôtres pourront encore donner plus de preuve. Du surplus, ayant fait connoître au sieur Gauffridi combien Leurs Majestés désiroient que M. le duc de Parme fît justice et donnât contentement à M. le cardinal Grimaldi touchant l'abbaye qu'il a dans ses états, j'en ai aussi parlé fortement à Leurs Altesses aux termes qu'il m'étoit ordonné, en sorte qu'il m'a été répondu que
je pouvois écrire audit sieur cardinal qu'il n'avoit que d'envoyer quelqu'un de sa part à Parme et qu'il en remporteroit telle satisfaction qu'il auroit sujet d'être content et de remercier le roi de l'effet et du pouvoir de sa recommandation; de quoi ledit sieur Gauffridi se rend particulièrement garant, ordonnant au sieur de Villeré d'en assurer Leurs Majestés et Votre Éminence de la part de son maître et de fréquenter dorénavant tous les jours votre garde-robe et votre antichambre. Passant à Gênes, le sieur Franco Maria Pallavicini m'avoit dit que ledit sieur Gauffridi avoit bien diminué de posture ; mais c'est de quoi je ne me suis point aperçu, vu qu'il agit à son ordinaire, et que même c'est lui qui a minuté généralement toutes les dépêches que j'en ai retirées pour Leurs Majestés et pour Votre Éminence, lesquelles il m'a fait voir auparavant; et, véritablement, il semble que je ne puis rendre que de bons témoignages de son affection et de sa franchise sur la confiance que j'ai eu ordre de prendre en lui pour ma conduite en cette cour-là, ou il faut que ce soit le plus méchant et le plus artificieux de tous les hommes, ce que j'aurois grande peine à croire, ne voyant pas à quelle fin ni l'avantage qui en peut revenir à son maitre ni à lui. A ma seconde audience de M. le duc de Parme et de madame sa mère, je pris occasion de leur parler du différend qui est entre cette maison et celle de Mantoue à cause des confins de leurs états, mais, voyant qu'on s'elïorçoit do me vouloir persuader que c'étoit une affaire qui s'accommoderoit entre eux sans autre suite et qui ne méritoit pas l'entremise du roi, puisque elle n'avoit produit aucune altération, la correspondance étant toujours très bonne, je ne pressai pas davantage et n'ai pas cru le devoir faire depuis, ayant appris les nouveaux désordres arrivés sur ce sujet, tant pour ne commettre pas l'autorité ni le nom de Leurs Majestés en une conjoncture où les choses sont trop aigries, que pour ne les avoir plus trouvées en l'état qu'elles otoient lors(}ue lo sieur Priandi a fait instance i>our
que j'eusse ordre d'y intervenir de la part du roi Cette ailaire
prend un mauvais chemin et peut servir de cause ou de prétexte à plusieurs événements très préjudiciables au repos de ces princes et aux intérêts de Leurs Majestés en Italie. M. Gaufl'ridi m'a dit que son maitre envoiera au premier jour une personne de condition en France pour leur rendre ses devoirs. M. le cardinal Farnèse fera peut-être le semblable; mais, certes, il est bien à craindre que le mal inconnu dont il est presque accablé n'empêche l'effet des bonnes intentions qu'il fait paroître. Son équipage pour Rome c.>ît du tout magnifique, et, nonobstant son mal, il espère tou-
jours de s'y rendre avant l'automne, ou du moins à CapraroUe. Monsieur son neveu et lui m'ont fait chacun un présent, lesquels j'ai plutôt acceptés comme des signes de leur bonne volonté envers la France que pour être d'ailleurs fort considérables par leur prix. Quant au reste, je ne sais si le changement et le train de vie que mène ce jeune prince, depuis mon premier voyage auprès de lui, en doit faire beaucoup espérer à l'égard de sa vertu personnelle, vu qu'elle répond assez mal à sa dignité : il est fort brusque, actif, spirituel, et m'a répondu par sa bouche; ses serviteurs attribuent tout ce qu'il fait à sa grande jeunesse et ses courses continuelles à la crainte qu'il a de grossir comme son père; mais, en vérité, l'accès qu'il donne auprès de lui à des gens de très petite étoffe ne semble point excusable à ceux qui en peuvent juger librement. C'est le compte que je puis rendre à Votre Éminence de mon voyage en cette cour, si ce n'est qu'il n'y a que les négociations particulières, le détail et les effets de ce qu'on en peut désirer qui puissent découvrir le fond du sac, un étranger sans confident et toujours observé ne pouvant pas pénétrer aussi avant qu'il seroit à désirer pour être mieux illuminé. Partant de Parme, le sieur de Gauffridi m'a dit pour conclusion que, quand l'occasion viendroit, il se trouveroit encore de vieilles écharpes blanches dans la garde-robe de son maître, dont la couleur ne s'étoit point altérée par le temps, non plus que la volonté de les déplier et de s'en servir. Les troupes qu'il peut y avoir présentement sur pied dans cet État sont en petit nombre, notamment l'infanterie, n'ayant que les garnisons ordinaires de Parme et Plaisance ; mais il peut bien encore y avoir cinq à six cents chevaux effectifs de cavalerie payée, compris les dragons de la garde. Ayant passé ensuite vers M. le duc de Modène, j'ai trouvé un prince de grand sens, mais froid en sa manière d'agir, quoiqu'en effet il témoigne beaucoup de chaleur pour le service du roi. Je lui ai fait part des bonnes dispositions où j'ai laissé la cour de Parme et, en général, de tout ce que j'y ai traité, sans me laisser trop entendre touchant le particulier du cardinal Farnèse, à cause de M. le cardinal d'Esté, son frère, bien que je connusse qu'il avoit envie do le savoir, tâchant d'éluder avec adresse la curiosité qu'il en témoignoit. Puis, étant tombé sur le chapitre de l'intention où peut être maintenant M. le grand-duc et les autres princes d'Italie, je connus en son cours que le voyage de M. le prince en Catalogne et l'opinion que le principal effort sera de ce côté-là n'y apporloit pas un petit refroidissement, à quoi l'état des ennemis dans le Milanois et leur sortie en campai^mc pour enlreiirendre
quelque chose a aussi beaucoup contribué; témoignant au reste que, dans le fond, il croyoit que leurs volontés fussent toujours égales, puisqu'à moins d'avoir perdu le sens, il n'y en avoit pas un qui ne voulut profiter de l'occasion pour son agrandissement, lorsqu'ils y verroient les armes du roi en l'état qu'il étoit à souhaiter pour cela. Je ne demeurai pas muet là-dessus, employant diverses raisons qui pouvoient servir à lui persuader une meilleure créance et aux autres par son organe. Il continue doucement ses levées d'infanterie, même d'un régiment françois de dix compagnies, dont il a tous les officiers, et deux à trois cents soldats et dont il a envoyé le lieutenant-colonel, nommé Perussis, à Insprùck vers le baron dEkenfort, pour y recouvrer des hommes par son moyen et l'engager dans son service, ainsi qu'il a fait pour le colonel Varnier qui servoit les Espagnols l'année dernière et lequel est allé à Milan pour en ramener sa femme. Ledit sieur duc attend avec impatience les résolutions de la cour par le retour du sieur marquis Calcagnini et m'a fait connoitre que le temps commençoit à presser. Il peut avoir présentement trois à quatre mille hommes de pied et trois à quatre cents chevaux en état de servir, à ce que j'ai pu apprendre. Son avis touchant mon voyage de Mantoue fut que je le fisse sous les deux prétextes du mariage du duc de Guastalle et des brouilleries survenues à raison des confins du Parmesan et du Mantouan, sans m'ouvrir de rien davantage que fort généralement, témoignant qu'il n'y avoit pas lieu d'espérer de grandes aides des forces et des intentions de la duchesse, si elle n'étoit bien changée ; mais que, néanmoins, ayant beaucoup d'argent comptant, elle pourroit faire quelque levée considérable si elle vouloit mettre la main à sa bourse et agir tout de bon. Étant venus ensuite à parler de la princesse de la Miraudole', en faveur de laquelle il m'a dit avoir obtenu la protection de l^urs Majestés, ce n'a pas été sans se plaindre de son mauvais procédé envers lui, dont il auroit assez d'occasions et de moyens de se ressentir et la mortifier, s'il vouloit et s'il n'espéroit que le roi lui fera connoitre la gratitude qu'elle en doit avoir et de quelle sorte elle doit vivre à l'avenir avec lui, ce que ledit siour duc m'a prié de faire savoir à Votre Eminence afin qu'elle ait agréable de prendre soin de cet article.
1. Marie Cibo. fille de Charles, prince de Massa, et de Brigitte Spioola. Elle et-ait alors veuve de Galeotti Pic de la Mirandole et fut mère d'Alexandre Pic, duc de la Miraadolc, qui épousa, eu 1G56, Anac-Béalrix d'Esté.
Étant arrivé à Mantoue, on m'y a reçu et traité comme les autres envoyés de ma volée. Ma première audience a été de madame la duchesse et de M. son fils conjointement, et ne fut que de compliments ordinaires et réciproques de part et d'autre. A la seconde, je vis la mère en particulier et lui exposai le sujet de mon voyage, tant sur ce que j'avois fait à Parme touchant le différend de leurs confins, en suite des instances qu'elle en avoit fait faire à la cour, que pour le mécontentement et les jalousies qu'elle a fait témoigner du mariage de M. le duc de Guastalle avec la sœur de M. le duc de Modène. Quant au premier point, elle me dit que cette affaire n'étoit plus en état d'accommodement à cause des nouvelles violences et des entreprises de M. le duc de Parme qui avoient trop blessé l'honneur et la réputation de sa maison, qu'il falloit les réparer et réduire auparavant les choses dans l'égalité, qu'elle en avoit passé beaucoup sous silence pour ne point s'engager, mais qu'en étant venue si avant, elle ne pouvoit pas s'empêcher de faire quelque démonstration de ressentiment, que, pour cet effet, elle alloit faire quelques levées et appeler quelques forces du Montferrat, joint que, la garnison des Vénitiens dans Mantoue n'étant pas de cent cinquante soldats effectifs, elle estimoit du tout nécessaire, dans la conjoncture présente, de mettre cette place et la frontière du Parmesan hors de surprise, dont elle avoit déjà fait donner part à la république. Et, pour ce qui étoit du second point, que M. le duc de Modène ayant si longtemps refusé de faire le mariage susdit, elle ne pouvoit croire qu'il n'eût de grands desseins à son préjudice, surtout l'ayant fait de la sorte sans lui en donner aucune part, et d'autant plus que c'étoit avec une personne auteur de tous les malheurs de sa maison et son ennemi particulier; que, néanmoins, elle dissimuleroit toutes choses et vivroit avec eux comme il étoit à désirer pour le service de Leurs Majestés, auxquelles, cependant, ellerendoit très humbles grâces de la continuation et des offres de leur protection et de la bonté qu'elles avoient eue de vouloir entremettre leur autorité pour rétablir entre eux une bonne intelligence, mais qu'enfin elle ni son fils ne pou voient prendre aucune confidence avec M. le duc de Modène et son nouveau beau-frère ; qu'elle souhaitoit que Leurs Majestés en retirassent les services qu'on s'en promettoit, mais qu'il étoit expédient de considérer qu'ils avoient été longtemps Espagnols, qu'ils ne se montroient maintenant François que par crainte dans l'abaissement de la maison d'Autriche et qu'elle étoit très assurée que le prince faisoit faire à Vienne et à Madrid, par les sieurs de Montecuculli qu'il y avoit envoyés, les mêmes offres
de troupes et les mêmes propositions qu'en France; que les Espagnols lui avoient baillé passeport pour quelques Suisses par l'État de Milan et qu'enfin elle savoit fort bien qu'il trompoit les uns ou les autres : lesquelles choses m'ont aussi été confirmées par un certain baron de Cochet, François, son écuyer, qui se dit très partial de la France, venu de Mantoue avec le feu duc Carlo. Bref, sa jalousie et son aigreur parurent telles qu'il ne s'y peut rien ajouter, concluant que Charles -Emmanuel de Savoie qui avoit eu les reins plus forts et aussi bon esprit que lui s'étoit à la fin mal trouvé d'une semblable conduite; qu'elle me disoit toutes ces choses par avis, sans passion et seulement pour donner occasion à Leurs Majestés d'y faire les réflexions nécessaires. J'écoutai tout sans y répartir que par des raisons d'adoucissement à tant de fiel et des assurances non seulement de l'entière protection de Leurs Majestés, mais encore de l'intention qu'elles ont d'avantager sa maison, notamment si la guerre continue, pour peu qu'elle veuille s'aider de son côté, pour lui ôter de plus en plus l'ombrage qu'elle prend de tout, sans m'engager néanmoins ni entrer fort avant en matière. A quoi elle répartit, en termes généraux, aussi favorablement qu'on le peut désirer et que son fils seroit bientôt en état de le confirmer en personne par tous les services dont on le jugeroit capable. A ma dernière audience, après plusieurs autres discours, elle tomba ensuite sur de grandes doléances du mauvais traitement que recevoit le Montferrat, tant par les troupes du roi et de Madame Royale, que par certains gouverneurs de places, que c'étoit un pays comme abandonné à la haine et à la discrétion de la maison de Savoie, qu'il faudroit donner plus d'autorité aux gouverneurs de Casai pour le conserver et que, la sienne ayant tant soulTert pour la France, il étoit bien raisonnable qu'on on prit plus de soin et qu'elle ne devînt pas la victime qu'on sacrifie à l'intérêt de tous les autres, — si ce ne sont les mêmes paroles, vu qu'elle i)arloit italien, à tout le moins en est-ce le sons, — que M. le grand-duc et MM. de Modène et de Parme armoient et s'étoient liés pour avantager leurs alVaires sous l'appui et à la faveur des armes du roi, qu'il n'y avoit que le duc de Mantoue qui pàtit de celte guerre. Jusque-là j'avois demeuré dans les termes que Votre Éminence a vus ci-dessus; mais tant de plaintes réitérées, d'un style qui sembloit les rejeter sur la France et sur ses ministres, m'obligèrent do changer le mien on lui faisant connoître les obligations extraordinaires dont la maison de Mantoue leur étoit redevable, la d('«ponso qui avoit été faite et le sang que les François
avoient répandu pour la conserver, ce que j'exagérai discrètement, mais le plus fortement qu'il me fut possible, et, selon mon opinion, d'autant plus à propos que c'étoit en présence de M. son fils, prenant là-dessus occasion de dire beaucoup de choses qu'elle n'entendoit pas bien, pour être un peu sourde, afin de persuader mieux à ce jeune prince tout ce que le feu roi et Leurs Majestés avoient fait pour le maintenir, en quel état il seroit sans les effets de leur protection, les outrages et les cruautés que les impériaux et les Espagnols avoient exercés contre ses prédécesseurs et contre ses états, et que sa gratitude envers la France et son ressentiment contre de si cruels ennemis étoient également nécessaires à son honneur, à sa conservation et à son agrandissement. Tous ces discours furent écoutés de lui avec beaucoup d'attention, et je m'assure qu'ils auront fait impression sur son esprit, puisque la mère même en revint de sorte, soit en apparence ou tout de bon, que je n'eus après cela que sujet de satisfaction de toutes ses paroles et du reste de son procédé, ce qui m'a confirmé l'avis qu'on m'avoit donné qu'elle descendoit aisément de son humeur hautaine, quand on la traitoit avec vigueur et fermeté. Ce n'est pas que, selon d'autres avis et les lumières que j'ai pu prendre, on puisse fort s'assurer aux bonnes inclinations de cette dame ni même aux ouvertures qu'elle fait faire de vouloir marier son fils en France, vu que ledit sieur Cochet, à qui eUe en parle quelquefois, m'a fait connoître qu'elle a les mêmes sentiments de s'allier à la maison d'insprûck; mais, cette princesse étant femme d'un esprit au-dessus de son sexe et voyant l'empereur et les Espagnols en la décadence où ils sont, se laissera vraisemblablement plutôt emporter à la force de l'intérêt qu'aux mouvements de son inclination, qu'on croit jusqu'ici n'avoir jamais été pour la France. C'est pourquoi il semble qu'il est temps de se servir de l'occasion pour nouer entièrement avec elle et la gagner par les engagements que Votre Éminence estimera les plus convenables pour cet effet. Elle me dit, à la dernière audience, qu'il étoit maintenant plus à propos que jamais de pousser les affaires du Milanois, que le côté du lac de Côme étoit le plus faible et tout ouvert, de sorte que le coup de partie seroit d'y faire entrer des troupes de ce côté-là, comme pourroient être celles du maréchal du Tu renne, à quoi le traité de Bavière et les alfaires d'Allemagne apportoient une grande facilité; que les conquêtes de la côte de Toscane n'aurûient fait qu'alarmer les Espagnols et les obliger à de grands etlbrts dans le royaume de Naples et dans l'État de Milan, qui pourroient refroidir les princes d'Italie et les
faire appréhender, si on ne poussoit vivement les affaires après cela.
Votre Éminence jugera si ce discours a été fait pour me' faire parler ou s'il procède d'une meilleure cause. Pour moi, je ne sais qu'en dire, mais je sais bien qu'il ne m'a rien fait dire, ayant demeuré continuellement en garde sans m'être relâché de quoi que ce soit au delà de mes ordres. Quant au reste, le sieur comte de Bonzi, résident pour Leurs Majestés à Mantoue, m'a dit que le sujet qu'il a toujours eu de juger sinistrement les intentions de cette princesse a été, en général, de n'en avoir jamais pu obtenir aucune des choses qu'il a eu à négocier avec elle pour les intérêts de France et d'avoir continuellement observé qu'elle ne favorise quasi que des personnes suspectes , opprimant et maltraitant tous ceux qui passent pour affectionnés au parti de la couronne, faisant insinuer à son iils tout ce qui peut lui donner de l'aversion pour les François. Il m'a dit de plus que ladite dame, parlant depuis fort peu de jours de Casai et du Montferrat au résident de Venise, lui avoit témoigné que nous traitions mal les Montferrins et les strapassions, mais que, si nous n'y prenions garde, ils ponrroiont bien nous faire une bourde. Ledit sieur résident étant assez mal avec ladite dame, Votre Éminence donnera telle foi qu'elle estimera convenable à son rapport. On ajoute qu'il est arrivé, depuis quelques jours, une certaine comtesse à Mantoue, femme du trésorier de Casai, qui a souvent de très longues et très étroites conférences avec elle, lui faisant des honneurs qui ne sont pas imaginables, même contre le style de la maison et au préjudice de sa première dame d'honneur, ce qui donne de grands ombrages à tous les bons serviteurs du duc, plusieurs soupçonnant que cette princesse, voyant la fin de sa tutelle approcher, cherche des expédients de se perpétuer dans l'autorité de quelque façon que ce soit, connoissant que l'humeur et les inclinations de son fils sont absolument françoiscs. Mais, la crainte qu'il a de sa mère ou sa propre foiblesse sont telles pour ce regard, qu'il n'ose souffler ni ouvrir la bouche devant elle, ce que j'ai reconnu visiblement en ce que, lui ayant souvent adressé la parole en deux très longues audiences, il ne m'a pas dit un seul mot ni fait le moindre compliment pour Leurs Majestés ni sur quoi que ce soit. C'est d'ailleurs un prince tout formé, de belle taille et qui passe pour avoir de l'esprit. Un certain jeune marquis Octavio Gonzague', et Gaillart, valet de chambre fran-
L Octavio Gonzague (1622-1663), grand écuycr du duc de Mantoue.
çois, qui me sont venus voir, sont ceux-là qui ont le plus de part en sa confiance et qui l'approchent le plus. Ils m'ont tous deux parlé confidemment de la contrainte et de l'abaissement de vie et d'esprit dans lequel on le tient, et que sa timidité à l'égard de madame sa mère n'est pas imaginable, jusque-là même que plusieurs croient qu'elle provient de quelque cause qui n'est point naturelle, ce qui peut néanmoins aussitôt venir de la petitesse de son génie et de la manière dont on l'a fait nourrir, pour établir mieux sur lui la crainte de sa mère. Ledit Gaillart, qui est celui de tous ceux qui le servent qui le voit le plus souvent dans son vrai naturel et qui ne manque pas de connoissance, comme aussi le sieur Cochet m'ont assuré pourtant que ce jeune prince paroît fort judicieux et spirituel, lorsqu'il se trouve en état d'agir et de parler librement.
J'ai cru que "Votre Éminence auroit agréable la relation que je lui fais de toutes ces particularités, puisqu'elles peuvent servir à lui faire prendre les résolutions que demande l'état des choses en une occasion et sur une matière si importante et si délicate. Il y en a qui croient du tout nécessaire d'établir un François pour général des armes dans Mantoue, afin d'assurer cette place et l'État de ce jeune prince autant aimé de ses sujets que leurs affections sont aliénées à l'égard de madame sa mère, particuhèrement celles de la noblesse, à ce que plusieurs m'ont assuré, sans toutesfois que je me sois ouvert à personne ou que j'aie écouté ce qu'on m'a dit qu'en passant. J'ai reçu toutes les apparences que je pouvois attendre de la satisfaction de cette cour-là, même un présent de la part de madame la duchesse, mais tel à la vérité qu'il n'y a que les bonnes intentions de celle qui le donne qui le rendent considérable. La créance que le roi me bailloit par sa lettre auprès du fils a fait qu'elle a trouvé bon que je ne le visse qu'en sa présence ; aussi n'ai-je témoigné désirer de le voir séparément qu'autant que c'étoit la coutume et pour lui rendre plus d'honneur par une visite particulière, prévoyant qu'on pourroit prendre ombrage si j'en faisois plus d'insistance.
Gomme j'étois prêt à finir cette longue lettre, M. le marquis Calcagnini est arrivé en cette ville; M. le duc de Modène m'avoit, dès hier, donné avis qu'il y devoit envoyer quelqu'un. Il m'a rendu la lettre dont il plaît à Votre Éminence de m'honorer et m'a fait voir le mémoire original qu'elle lui a donné. (Minute. Affaires étrangères, Naples, IV, 151.)