Du PlessiS' Besançon au cardinal Grimaldi
Parme, le 20 août 1647.
Pour ne laisser pas davantage Votre Éminence en doute de la
diligence et du succès de mon voyage, elle saura par celle-ci que
je me rendis en deux jours auprès de M. le duc de Modène à Guat-
tieri. Aussitôt nous commençâmes à travailler au projet d'un
traité entre le roi et cette Altesse, dans lequel il y a trois points que je n'ai passés que conditionnellement et selon que vous l'approuverez ou non, à savoir celui qui regarde le pape, suivant ce que vous en avez dit au marquis Calcagnini; le second, de la mettre dans la première place qui se prendra jusqu'à ce qu'on soit maître du Crémonois, ainsi que M. le prince Thomas lui a fait offrir par le comte Solar ; et le troisième, de lui assurer Corregio par le traité de la paix générale, après que les François en auront mis dehors une petite garnison espagnole qui est dedans pour la forme.
Cette Altesse insiste toujours fortement pour les dix mille pistoles outre la pension, pour les ajustements de sa dignité avec M. le prince Thomas touchant le mot et la préséance et pour la réformation du titre de son pouvoir. Quant au premier point, je le laisse indécis sans lui promettre rien, ni lui ôter l'espérance; pour le second, ils pourront s'en accommoder civilement M. le prince Thomas et lui, et, pour le troisième, il désire que le titre de sondit pouvoir soit réformé en ces termes : t heu tenant géné- « rai représentant notre personne en l'une de nos armées d'Italie, « pour servir en Lombardie, pays confinants les états de notredit « cousin le duc de Modène, et autres lieux où nous estimerons à « propos de l'employer pour notre service, etc. »
Gomme nous travaillions au projet susdit, on eut avis que M. le duc et M™» la duchesse de Parme en dévoient partir le lendemain pour Loretto. Sur quoi je quittai tout et m'en vins aussitôt ici, où j'ai obtenu les passages, assistances de vivres et fourrages, en payant, dont nous avons besoin pour les troupes, tant à l'aller qu'au retour. Mais, comme le passage du Pô sous Plaisance fait appréhender un séjour dans le pays ou donne quelque ombrage, on ne s'y peut résoudre, outre l'extrême difficulté d'y pouvoir faire un pont. Je presse toujours par de bonnes raisons et ne me ronds point sur cet article, mais je doute de l'événement.
Pour ce qui est de l'assurance que M. le duc de Modène demande pour ses états pendant son absence, elle est indubitable; mais on trouve ridicule de la demander par écrit comme le reste, vu que c'est un intérêt réciproque et que, quand même mondit sieur le duc de Modène attaqueroit ceux du pape, Sa Sainteté n'a pas de quoi obliger M. lo duc de Parme de lui faire rien entreprendre au préjudice de la bonne intelligence qui est entre ces deux maisons; néanmoins, mondit sieur le duc de Modène envoyant ici quelqu'un de sa part, on le satisfera pleinement. Ayant voulu régler la dépense des vivres et de l'artillerie à tant par mois, 8on Altesse
s'en est excusée, désirant que cela se fasse par le soin des officiers du roi, à quoi elle aidera de toute son autorité, comme pour une armée qu'elle doit commander. Cependant, elle fera fournir les outils et munitions de guerre au prix qu'ils valent, avec les canons nécessaires et le pain de munition aux troupes de Sa Majesté, au même prix que pour les siennes, en attendant qu'on ait pris un autre expédient et trouvé mieux.
Quant au reste, j'ai de plus en plus sujet non seulement de ne douter pas de la fermeté de cette maison pour la France, mais de croire qu'elle ne marchandera pas à se déclarer aussitôt que les premiers événements de la guerre lui en donneront un peu d'occasion et de sûreté, faisant même espérer de se mettre en si bonne posture en ce rencontre que les ennemis ne seront pas sans sujet d'en prendre jalousie et nous d'en tirer beaucoup d'avantage. Enfin, j'y trouve beaucoup de franchise et d'afi'ection pour nous et non moins au sieur marquis Gaufi'ridi dans les véritables intérêts de son maître
Gomme il importera que je passe nécessairement vers M. le prince Thomas, pour ajuster toutes choses selon le concert qui sera pris de deçà, je me rendrai le plus tôt qu'il me sera possible à Gênes, pour vous rendre compte de tout ce que j'aurai fait, afin de passer outre ensuite ; et, si je suis obligé d'aller auparavant à Mantoue, ainsi qu'il semble nécessaire, je ne manquerai de vous donner encore de mes nouvelles après avoir conclu avec mondit sieur le duc de Modène, pour peu qu'il en soit besoin ou que votre présence soit utile en Lombardie.
J'ai positivement assuré les Altesses de cette cour qu'en France on avoit accordé les cent mille livres de la pension du feu duc Odoardo et que le paiement s'en feroitdans le mois qui vient; en suite de quoi on a traité ici fort noblement cette affaire. Je crois que Votre Éminence ne manquera pas de faire connoître à M. le cardinal combien il importe que l'effet s'en ensuive et que cette maison soit caressée, surtout madame la duchesse, vu les bonnes dispositions où elle est et les grands avantages qui en peuvent revenir. Ils doivent tous partir pour Lorette dans peu de jours. (Minute. Affaires étrangères, Naples, IV, 392.)