Du PlessiS' Besançon au prince de Condé
Mantoue, le 9 septembre 1647.
Je crois que Votre Altesse aura reçu les lettres que je me suis donné l'honneur de lui écrire, par où je lui ai rendu compte de l'état des affaires de deçà : maintenant elles ont changé de face, car, soit que M. le duc de Modène ait vu ses intérêts d'un autre œil qu'il n'avoit fait jusques ici, soit que la malheureuse disposition de celles des ennemis en Italie, où tout est désespéré pour eux dans les royaumes de Sicile et de Naples, ou que les dernières raisons dont on s'est servi pour le persuader aient été plus efficaces que les autres, en lui faisant connoître que Leurs Majestés ne vouloient autre avantage de la prospérité de leurs armes en ce pays que l'agrandissement de leurs amis et l'abaissement des Espagnols, enfin, ce prince s'est résolu d'unir ses forces à celles que le roi a fait passer de Toscane dans ses états, sous la charge de M. d'Estrades, pour attaquer le Milanois par la partie la plus foiblc.
Parme et Mantoue ne sont pas de la partie, car, comme ils sont plus exposés que lui aux attaques des ennemis, ils veulent voir clair à leur sûreté, joiut qu'il est raisonnable qu'ils se préparent de plus longue main à de semblables résolutions; mais nous avons grand sujet d'espérer qu'ils ne seront pas si mal conseillés que de vouloir perdre les avantages de la conjoncture qui se présente, lorsqu'elle leur paroitra un peu plus favorable. Cependant, nous en pouvons tirer les assistances des passages, vivres et fourrages dont on aura besoin. Il n'y a que les Vénitiens qui en font mauvaise mine sous cape et ne peuvent digérer la jalousie qu'ils en ont; néanmoins, comme ils sont prudents et grands politiques, ils seront obligés de faire comme les autres et de nous aider passivement, puisqu'ils ne sont pas en posture de nous suivre.
D'autre côté, M. le grand-duc est aux écoutes des ennemis, nageant entre la crainte de l'avenir et les belles espérances du présent, sans se déterminer pour encore qu'à l'étroite observation de la neutralité. C'est la nature de son esprit chancelant qui a peine à se résoudre à ce qu'il doit vouloir, pour s'y vouloir trop précautionner, sans considérer qu'il faut faire les choses à temps pour mériter la reconnoissance et la protection des plus forts.
Quant à MM. de Gênes, ils sont presque tous Espagnols, non moins par intérêt que par inclination ; mais, leur conduite s'accommodant au temps, ils feront pour nous par nécessité ce qu'ils ne feroient jamais par élection.
Pour moi, je m'en retourne présentement à Modène et à Parme, et peut-être que le mois ne se passera pas que je ne retourne à Venise. Que si Votre Altesse me demande ce que je crois de tout ceci, je lui dirai que, hors le chapitre des accidents et l'injure des saisons, la partie est assez bien faite pour s'en promettre un très favorable succès, l'armée que commande mondit sieur le duc de Modène étant de huit mille hommes de pied et de trois mille chevaux effectifs; celle de Piémont est plus foible d'infanterie du tiers et plus forte de cavalerie en même proportion. Pour ce qui est des ennemis, ils n'ont pas sept mille hommes en tout, leurs places médiocrement garnies ; car, pour ce qui est de leurs miUces, je ne vois pas qu'ils aient sujet de s'y fier pour toute sorte de raisons. Voilà véritablement l'état des choses, et je crains seulement que la continuation des pluies ne traverse les effets du jugement qu'on peut faire d'une si belle disposition.
(Minute originale. Afifaires étrangères, Naples, IV, 431.)