Du Plessis-Besançon à Mazarin
[Ghiaravalle,] le 28 septembre 1647.
J'ai vu M. le duc de Modène à Reggio avant que d'aller à Mantoue, ainsi qu'il me témoigna le désirer, et je me rendis le même jour dans cette dernière ville, d'où j'ai rapporté par écrit les assurances convenables sur la plupart des choses, que nous en pouvions souhaiter, de sorte qu'il y a sujet de s'en contenter, si
le cœur de M™« de Mantoue répond à l'extérieur et les eiïets aux paroles. Mais, c'est de quoi ceux qui croient la bien counoître doutent toujours. Elle parle néanmoins comme si elle étoit la plus Françoise du monde, témoignant souhaiter avec passion que les armes du roi réussissent dans le Milanois, qu'on attaque maintenant par le bon endroit, selon son sens, et craignant seulement
qu'on ne pousse pas l'affaire jusques au bout. A ce que j'ai pu comprendre de ses discours, sa plus forte prétention seroit de voir rentrer son Gis dans les deux terres du Mantouan, dont le duc de Guastaile a été pourvu par les traités de Ratisbonne et de Querasco, moyennant lesquelles il semble qu'elle ne prétende rien aux conquêtes de l'état de Milan et que toutes ses aversions cesseroient contre lesdits ducs de Guastaile et de Modène, auxquels elle en cède sa part pour toutes les assistances qu'elle est capable de nous y donner, mais que, sans cela, elle ne peut jamais se réconcilier cordialement avec eux, surtout avec ledit sieur duc de Guastaile; sur quoi j'ai biaisé, sans lui ôtcr l'espérance ni m'engager à rien. Enfin, soit par artifice ou autrement, elle s'est fort ouverte à moi, me donnant plusieurs instructions et lumières apparemment utiles au service du roi et me déclarant nettement, sur le sujet du comte de Bonzi, que, si les choses ont à passer plus avant à son égard, c'étoit une personne de qui elle ne pouvoit se confier pour plusieurs raisons, vu les adhérences qu'il avoit avec MM. le grand-duc de Florence et de Modène, outre qu'il étoit très désagréable à elle et à son fils, tant à cause de sa conduite que de sa vie; ce qu'ainsi elle supplioit très humblement Leurs Majestés de faire commettre quelqu'autre sujet pour faire leurs affaires à Mantoue, quand ce ne seroit qu'un secrétaire en attendant, ne voulant avoir rien de considérable à traiter avec
ledit sieur do Bonzi Les émotions de Vérone et de Brescia,
où les peuples et la noblesse désirent quelque nouveauté, lui donnent espérance de pouvoir agrandir sa maison du côté de la première de ces villes, vu l'inclination favorable qu'il y a pour cela. Il semble que c'est où elle butte, de quoi elle s'est expliquée avec moi, me témoignant une entière confiance; mais, comme c'est un chapitre délicat et que je suis toujours en garde avec ceux de l'affection desquels je n'ai pas bonne opinion, je me suis contenté d'écouter, sans donner aucun signe de répugnance ni d'approbation sur cette matière. Pour ce qui est du dessein qu'elle peut avoir de se perpétuer dans l'autorité, je crois qu'elle n'en démordra que le plus tard qu'elle pourra, mais qu'elle prétend plutôt en venir à bout par la foiblosse de son (ils et par sa déclaration pour le gouvernement en sa faveur que par autre voie, et que les trois cents hommes de pied qu'elle fait lever dans le Montferrat et qu'elle veut faire venir pour la garde de Mantoue sont destinés pour lui donner moyen d'arriver plus facilement à ses fins. C'est aussi l'opinion du baron de Cochet, lequel, quoique fort bien avec elle, étant non moins François d'affection que de nais-
sance, m'a donné divers avis touchant le peu d'assurance que nous devons avoir en elle, bien qu'il y reconnoisse un peu de changement à notre avantage depuis mon dernier voyage. Ainsi, je ne sais que dire des avances qu'elle fait, ne pouvant, en ce rencontre,
distinguer la franchise d'avec la dissimulation Elle m'a aussi
parlé de M™^ de la Mirandole, se faisant forte de la détacher des liaisons qu'elle peut avoir avec l'Espagne en faveur de la France ; mais, vu les termes où la dernière en est avec M. le duc de Modène et celui-ci avec nous, M. le cardinal Grimaldi, auquel je rends ponctuellement compte de toutes choses, n'est pas d'avis d'entamer aucune négociation avec elle sans la participation de Son Altesse.
Maintenant, pour ce qui est du difîérend d'entre Parme et Mantoue, quoique j'aie parole du premier de mettre la chose en accommodement par voie de députés avec l'intervention du roi, si est-ce que son procédé avec l'autre a tellement été pris de haut en bas, qu'à moins que le premier fasse remettre sur le lieu quelque partie des bois coupés dans l'île contentieuse (d'où ils ont été enlevés la force à la main) pour rapprocher un peu les sentiments par cette apparence de satisfaction, M™e de Mantoue ne se peut résoudre à l'ajustement qui est à désirer pour rétablir entièrement la bonne correspondance entre ces deux maisons Mondit sieur le cardinal, estimant avec raison que ce seroit un contretemps en cette conjoncture de faire une semblable proposition à M. le duc de Parme, juge qu'il faudra la différer à une autre occasion plus favorable.
Par ma dernière dépêche à Votre Éminence, elle aura vu le succès de mon second voyage auprès de cette Altesse. Je puis ajouter qu'il y a lieu d'en pouvoir espérer davantage, pour peu que la fortune favorise les desseins de nos armées ce reste de campagne, et que tous ces princes puissent être bien persuadés qu'on se veut appliquer comme il faut à celui de chasser les Espagnols du Milanois. Cependant, les mille chevaux qui dévoient passer sur cet état pour s'aller joindre à M. le duc de Modène y ont été reçus et s'y sont gouvernés avec satisfaction réciproque; de quoi M. de Navailles est extrêmement à louer. Et, comme on croyoit que M. le prince Thomas auroit fait avancer un grand corps jusques au deçà de Voghere^, pour assurer leur marche, je m'étois porté à Gastel-Saint-Jean2pour prendre occasion d'aller entretenir cette
1. Voghera, ville de Lombardie, située entre Alexandrie et Plaisance.
2. Castello San Giovanni, petite ville du duché de Parme, située près de Plaisance, sur les confins du Milanais.
Altesse des sentiments de M. le cardinal Grimaldi et de M. le duc de Modène sur les choses qui sont à faire ensemble ou séparément, et des moyens qui sont à tenir pour cela. Mais, mondit sieur le prince Thomas s'en étant bien fié à la valeur des troupes détachées pour Son Altesse de Modène, je fus obligé de m'en revenir sans passer outre. Depuis, le comte Gesi étant arrivé audit Castel- Saint-Jean avec cent maîtres, sans aucun avis précédent, pour m'escorter à Gastelnuovo d'Escrivia, quoique le nombre fût restreint pour une si longue et périlleuse traverse, je ne laissai de m'y rendre aussitôt. Mais, parce qu'il y a trente milles d'ici là, le séjour de cette troupe en un lieu de confins ayant donné temps aux ennemis de prendre leurs mesures, ils vinrent à la pointe du jour du 23, avec un parti de six à sept cents chevaux, tellement à l'improviste, sous couleur d'être des nôtres, comme nous étions en marche dans un défilé proche des murailles dudit Castel-Saint- Jean, qu'ayant chargé la queue pendant que jétois à la tôle, d'où j'avois envoyé quelques coureurs pour reconnoitre, la surprise et la confusion furent telles qu'il n'y eut pas moyen de se mettre en posture de bonne défense, lesdits ennemis qui s'étoient séparés en trois corps se montrant de tous côtés en même temps; si bien que ledit sieur de Gesi ayant été tué d'abord sous son cheval au premier tourne et deux officiers pris et blessés auprès de lui, après deux autres tournes qui furent faits avec beaucoup de vigueur et qui arrêtèrent les ennemis, tandis que nous les obligeâmes de faire bride en main du côté de la tète, à la faveur du corps de garde de la porte, leurs dragons ayant gagné les champs voisins d'où ils nous tiroient en tlanc, ce fut lorsijue chacun prit son parti le mieux qu'il put; et, le gouverneur me voyant en cette extrémité de dessus le pont-levis, pendant que lesdits ennemis prenoient un autre chemin pour venir à nous, ce petit intervalle me donna moyen de me jeter dans la place, et à soixante des nôtres, qui s'étoient ralli(''s, de se retirer vers Plaisance. En cette occasion, si les ennemis fussent arrivés plus tôt ou plus tard d'un quart d'heure, il étoit impQssible qu'un seul de tout ce que nous étions put s'empêcher d'être pris ou tué, vu la grande inégalité qu'il y avoit d'eux à nous et les postes où ils s'étoient logés pour nous couper de tous côtés. Néanmoins, toute la perte est réduite à douze ou quinze morts ou blessés, peu de prisonniers et vingt-cinq démontés en- tout; pouvant assurer Votre Eminence que ce petit combat coûte beaucoup plus cher aux ennemis qu'à nous, ce peu de troupes qui étoient du corps du marquis Ville ayant fait tout ce qu'on en pouvoit attendre.
A mon retour près de M. le cardinal Grimaldi, j'ai appris que M. le duc de Modène avoit passé le Pô sans aucune perte, et, comme M. de Besmaux^, qui en vient, a vu tout ce qui s'est passé depuis, je dirai seulement à Votre Éminence qu'il semble que les aÔaires de deçà sont en termes d'en espérer de grandes choses, pourvu que le beau temps continue, le Milanois étant dans une épouvante si grande et les Espagnols dans une telle consternation que l'une'et l'autre ne sont pas imaginables. Après cela, pour répondre à Votre Éminence sur l'étonnement où il paroit qu'elle soit de voir que les princes d'Italie demeurent si longtemps à parler dans une si favorable conjoncture, je lui dirai, avec cette fidélité ponctuelle qui m'oblige de ne vous rien celer, qu'outre leur vieille maxime de contrebalancer tant qu'ils pourront la puissance des couronnes, afin de ne tomber pas d'une servitude dans une autre et de posséder plus heureusement ce qu'ils ont, sans hasarder le repos de leur condition présente pour des agrandissements qui ne sont pas fondés en démonstrations géométriques, il m'a paru manifestement dans toutes les choses que j'ai eues à traiter avec eux qu'il y a trois points qui retiennent les plus affectionnés et les plus ambitieux. Le premier que, n'ayant pas vu deçà les monts des forces capables d'accabler les Espagnols, ils ont toujours appréhendé que ce ne fût pas tout de bon, puisque la France n'employoit pas des moyens assez considérables pour y parvenir, et que sa fin étoit peut-être de conclure plus avantageusement la paix par l'entremise de leurs déclarations ; de quoi j'excepte néanmoins M. le duc de Modène, ayant eu des motifs qui ont différencié sa conduite de celle des autres. Le second que, quand nous le voudrions, nous ne saurions faire un effort capable d'achever un semblable dessein, à cause des engagements que nous avons ailleurs, en suite du mauvais succès du commencement de cette campagne et des artifices dont les ennemis se sont servis pour leur persuader que les intrigues de la cour étoient à la veille de brouiller les affaires et de mettre Votre Éminence môme hors d'état de s'y pouvoir maintenir. Le troisième que, tant que les armes du roi seront commandées en Piémont par M. le prince Thomas, jamais elles ne produiront rien d'effectif, tant ils ont mauvaise opinion de ses intentions, de sa fortune et de sa conduite; de quoi il n'y en a pas un qui ne se soit assez nettement expliqué avec moi par la bouche de leurs ministres, et M. le duc de Modène
1. Besmaux devint dans la suite capitaine des gardes du cardinal Mazarin, puis gouverneur de la Bastille en 1658, et mourut en 1697.
aussi bien que les autres. Pour ce qui est du premier et second point, il me semble qu'ils en doivent être guéris maintenant par ce qu'ils voient; et, pour le dernier, quoiqu'il y ait peu de vigueur et beaucoup d'insipidité en la manière d'agir de ce prince pour les choses de la guerre, jusques ici je ne vois rien d'absolument positif contre lui, et, pour l'avenir, je ne doute point que Votre Éminence n'y fasse les considérations et n'y donne l'ordre nécessaire.
Or, comme les dispositions de Parme et de Mantoue paroissent assez favorables pour s'en promettre une bonne résolution et que l'attentat des ennemis sur nos troupes dans les états du premier le doit avoir extrêmement piqué, à quoi j'ai tâché de contribuer, en ayant fait voir adroitement et sans émotion toutes les conséquences au sieur marquis Gauffridi, tout cela, dis-je, ajouté à l'exemple de M. le duc de Modène et à l'émulation d'honneur et des grands avantages qu'il e.«t sur le point d'en retirer, à la continuation des désordres de Naples et de Sicile et à la consternation et foiblesse de nos ennemis, sont des raisons puissantes pour croire qu'ils voudront avoir part à leur dépouille, et qu'enfin ils se porteront à toutes les déclarations convenables pour cela.
Reste donc à savoir de Votre Éminence de quelle sorte elle trouvera plus à propos que l'on s'y gouverne, puisqu'il peut n'être pas moins dangereux pour y parvenir heureusement de manquer aux soins et sollicitations qu'il faut employer auprès d'eux, que d'eu faire qui puissent blesser la bienséance ou la dignité du roi envers des gens qui croient toujours que ce que nous en faisons est plutôt pour en profiter que pour les agrandir; no pouvant s'imaginer que la France soit assez charitable ou desintéressée pour consommer tant d'hommes et d'argent à la ruine des Espagnols en ce pays, sans avoir dessein de leur succéder, jugeant ainsi d'autrui par eux-mêmes, et sachant d'ailleurs le droit que nous avons sur l'état de Milan. C'est pourquoi il importe au dernier point que les effets les détrompent sur cet article, et Votre Kmiuence saura bien prendre les tempéraments convenables pour y réussir
J'arrive présentement, pour la troisième fois, des confins du Pavese, où MM. le prince Thomas et le maréchal du Plessis se sont rendus pour me bailler moyen de leur porter les sentiments de deçà, sur ce qu'on désire d'eux pour favoriser l'action de l'armée de mondit sieur le duc de Modène; de quoi j'ai remporté toute satisfaction pour ce qui regarde la parfaite disposition de leurs volontés. Et voici à quoi toutes ces résolutions se sont réduites. Dans le l*"" d'octobre, ils viendront prendre des quartiers au deçà de Voghere; et, dans celui qui sera le plus proche de la rivière,
ils assembleront pour leurs subsistances le plus grand nombre de grains et de farines qui leur sera possible, pour la passer ensuite au dessous de la bouche du Tessin, ou du moins faire effort pour cela, moyennant que nous leur fournissions des bateaux pour la cavalerie, qu'on espère de tirer des états de M. le duc de Parme, et que nous en ayons eu la liberté d'établir dans Plaisance, ou autres lieux sûrs et commodes, le magasin de nos vivres; sans laquelle précaution, ils ne jugent pas devoir ni pouvoir s'engager au delà du Pô. Quant au premier point qui regarde les bateaux, il y a beaucoup d'apparence que nous en viendrons à bout^ et, pour l'autre, je vois la chose assez douteuse. Si M. le duc de Modène est obligé d'employer un temps considérable pour la prise de Crémone ou qu'il ne puisse s'avancer vers la rivière d'Adda pour y faire la jonction, ce qui paroit fort incertain, MM. les généraux de l'armée de Piémont nous laisseront tous les grains qu'ils auront amassés et s'en retourneront du côté de Casai, pour aller faire diversion et tâcher de prendre poste dans l'autre extrémité du Milanois sur ledit Tessin ou sur le Navile, ce qu'ils auroient bien voulu faire dès à présent, vu le temps qu'il faut hasarder pour ladite jonction et pour un passage de rivière telle que le Pô, à cause de l'opposition que les ennemis se sont préparés d'y faire et des moyens qui leur manquent pour les surmonter; joint qu'ils estiment que, plus leur action sera éloignée des lieux où M. le duc de Modène est occupé, d'autant plus lui sera-t-elle favorable. Néanmoins, comme celui-ci fait de grandes instances au contraire et que M. le cardinal Grimaldi m'a commandé d'y concourir, ces messieurs s'y sont facilement rendus et même à l'aider encore de cinq cents chevaux, s'il continue de le souhaiter avec nécessité,
pour la prise de Crémone
Demain, je dois partir pour aller joindre M. le duc de Modène afin de l'informer de toutes choses. Je retournerai aussitôt vers MM. le prince Thomas et le maréchal du Plessis pour y fondre la cloche sur ce qu'ils auront à faire suivant les résolutions qui auront été prises de deçà. Je crois qu'après cela, je n'aurai pas mal exercé la charge de nonce volant dont Votre Éminence qualifia mon emploi quelques jours auparavant mon départ.
(Minute d'une main étrangère avec corrections de du Plessis- Besançon. Aflfaires étrangères, Naples, IV, 486.)
1. Ce passage du PA au moyen de bateaux fut effectué la nuit. Le récit de cette opération se trouve dans les Mémoires du marquis de Chouppes. Paris, 1753, tome I, p. 234-235.