‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 130 sur 146 · Du PlessiS'Besançon à Mazarin · texte numérisé non relu

Du PlessiS'Besançon à Mazarin

Rio, dans l'île d'Elbe, le 30 juin 16i8.

Les mauvais temps et les autres empêchements qui- se sont opposés à l'aiguade des galères les ayant obligées de rebrousser jusques à l'île de Ponze, après avoir essayé deux fois d'en faire de fort mauvaise et en assez petite quantité dans celle d'Ischia, l'on n'a pu faire par leur moyen aucune des choses qu'on se proposoit de faire avec elles, ainsi qu'il est mentionné dans le dernier article du dernier mémoire envoyé du golfe de Naples à Votre Éminence, touchant certaines reconnoissances.

Dans le même temps qu'elles partirent pour Ponze, qui fut le 18, celle de la Pillère vint rejoindre les vaisseaux, n'ayant pu suivre les autres, pour avoir perdu plusieurs de ses rames dans la bourrasque de la nuit précédente; et, comme la garde du /?n'«c donna dans ce même instant connoissance d'avoir découvert un vaisseau vers l'île de Gapri venant de côté de Levant, on jugea qu'il pouvoit être chargé de blé, ce (jui fait que la plupart des nôtres mirent à la voile, en sorte que celui du sieur chevalier Paul et la Vierge^ qui le suivoit de près, s'en étant approchés à la portée du canon, et l'ayant vraisemblablement réduit à ne pouvoir échapper, le calme, qui survint tout d'un coup, et puis le vent contraire ensuite,

donnèrent moyen à quatre galères des ennemis de lui venir donner le cap et de le remorquer à Naples, d'où il étoit aussi sorti quatre vaisseaux pour favoriser leur retraite, qu'ils firent tous ensemble à l'entrée de la nuit, sans qu'il fût possible de l'empêcher ni de les combattre; et cependant, M. le cardinal Grimaldi monta sur la galère dudit sieur de la Pillère, pour aller joindre les autres à Ponze, afin de ne pas empêcher le Brézé, par le respect de sa personne, d'aller combattre les ennemis, s'ils fussent sortis de Naples en plus grand nombre, ainsi qu'il y avoit apparence.

On a ci-devant donné avis à Votre Éminence comme on avoit chargé une assez grande polacre, d'environ mille ou onze cents charges de blé, de celui qui avoit été arrêté dans le canal de Piombino, laquelle, ayant pris occasion de demeurer derrière dans le golfe de Naples d'où tout avoit levé l'ancre, pour s'approcher de Procida, elle prit ensuite la route de Naples, quoiqu'il y eût dessus quelques matelots françois et un homme pour y commander, qui avoit été donné des galères, ce qu'on avoit omis de mander à Votre Éminence par la dernière dépèche ; outre le blé dont elle étoit chargée, nous y avons aussi perdu un avant-train, un affût de canon et une partie des outils que nous avions pris à Piombino.

Le vendredi 19, la grande eau que faisoit le vaisseau nommé la Vierge, commandé par le chevalier de la Lande, obligea M. Garnier de l'envoyer à Longone ou jusques à Toulon même, pour caréner de nouveau, et fit voile une heure après, avec tout le reste de son escadre, pour se rapprocher de Naples, ainsi qu'il fît à port de canon, où tous les vaisseaux mirent en panne, pour voir s'il ne prendroit point envie aux ennemis de sortir pour le combattre; mais, voyant que la nuit s'approchoit et que le vent manquoit, il reprit la route de l'embouchure du golfe de Naples, entre Ischia et Gapri, pour y demeurer sur les bords, en attendant les ordres de M. le cardinal Grimaldi, où M. le duc de Richelieu revint avec douze galères pour voir ce qu'il y auroit à faire. Mais, comme on n'en prévoyoit aucune occasion, aj^ant appris que tout co qui venoit à Naples avoit rebroussé à Messine et à Palerme, il fut résolu que tout reprendroit la route de Ponze, où M. du Plessis- Besançon, qui étoit demeuré sur le vaisseau dudit chevalier Paul, alla rejoindre Son Éminence avec lesdites galères. De là, on a pris celle de Longone, les vaisseaux aussi bien que les galères se trouvant dans une extrême nécessité d'eau, celle dudit Ponze commençant à se faire mauvaise et d'être presqu'épuisée des aiguades précédentes, joint que, n'ayant aucune nouvelle de la cour, de Toulon ni de Rome, on jugea qu'il étoit à propos de s'approcher

des lieux où l'oii en pouvoit recevoir et remédier aux besoins les plus pressants.

Du contenu de la précédente dépêche et de celle-ci, Votre Éminence pourra voir qu'on a demeuré dans le golfe de Naples ou aux environs des îles circonvoisines, vaisseaux et galères, depuis le 4 jusqu'au 20 juin, nonobstant trois ou quatre grosses bourrasques qui ont donné beaucoup à souffrir aux dernières, n'ayant aucun port ni abri contre le mauvais temps où elles ne trouvassent le canon ou la mousqueterie des ennemis pour les en chasser, de sorte qu'entre la fortune que pouvoient courre lesdites galères, le manque d'eau, et celui où elles prévoyoient de tomber pour les vivres, n'en pouvant demeurer à moins de vingt jours pour leur retraite, sans aucun avis ni certitude qu'il leur en pût venir, ainsi qu'elles en ont souvent fait et fait faire diverses remontrances à M. le cardinal Grimaldi, de la part de la charge, et voyant d'ailleurs que les peuples de Naples ni des environs ne prétendoient en façon du monde de prendre les armes, ni faire le moindre mouvement que nous n'eussions mis pied à terre et commencé les premiers ; le peu de force que nous avions pour cela ne permettant pas de tenter une chose si hasardeuse, en un temps où les galères étoient à la veille de nous quitter, ni même d'attaquer Procida, laquelle, ayant été reconnue, se trouve meilleure qu'on ne pensoit, on a cru qu'il étoit mieux de venir au-devant des vivres et du reste de l'armée, pour voir tous ensemble ce qu'il y auroit à faire, que de demeurer inutilement avec neuf vaisseaux et deux brûlots dans le golfe de Naples, où il en pouvoit arriver d'autres, sans compter ce qu'il y a déjà audit Naples. Ainsi, nous nous sommes tous rendus audit Lougone, le samedi 27, sur le soir.

Maintenant, ayant vu, par les dépêches de Votre Éminence du 9 et 10 et par celles qu'elle a faites à M. le duc de Richelieu, comme elle a donné ses ordres précis pour faire venir les vivres nécessaires auxdites galères et à l'escadre de M. Garnier, sans qu'il soit besoin de retourner en Provence, et néanmoins ne trouvant ici aucun avis là-dessus de Marseille ni de Toulon, quoiqu'il ou soit arrivé une flûte chargée de seigle depuis deux ou trois jours, on ne sauroit pas comment lesdites galères pourront hasarder do demeurer ici davantage, n'en ayant plus que pour quinze en tout, cet article étant important et délicat au point que le peut juger Votre Éminence. C'est pourquoi, passé le premier de juillet, elles pourront bien reprendre la route de Provence par celle où le plus vraisemblablement elles pourront faire rencontre de leurs vivres, ou en apprendre des nouvelles, n'y ayant personne assez

hardi pour les retenir dans une semblable nécessité, d'autant moins que nous voyons les ordres et la grande prévoyance de Votre Éminence le plus souvent inutiles, pour ce qui regarde la ponctualité de l'exécution.

Quoique nous ne sachions point encore si M. le prince Thomas est arrivé à Toulon, ni quand il peut être parti de la cour, on lui dépêche maintenant une felouque pour l'informer en substance de l'état des affaires du royaume de Naples, de celui auquel nous sommes ici, et du succès du voyage que nous y venons de faire, afin qu'il puisse prendre mieux ses mesures et les résolutions qu'il estimera les plus convenables là-dessus, pour l'emploi des forces qui doivent agir sous sa charge; cependant, nous l'attendrons ici et sera fait, quant au reste, toutes les diligences qui se pourront, tant pour faire faire à Livourne quelque quantité de biscuits, que pour y faire vendre, ou à Gênes, une partie du blé des prises dont le prix a si fort diminué, que même quelques barques qui étoient venues chargées de France n'y en ont pu trouver le débit ; mais peut-être qu'en faisant un peu meilleur marché, on trouvera plus de moyen de s'en défaire.

Que si les galères n'avoient aucune nouvelle de leurs vivres entre ci et demain au soir, qu'il ne leur en restera plus que pour quatorze jours, et qu'elles fussent, par cette raison, obligées de prendre la route de Provence, en ce cas, on se servira de l'occasion de leur retour, comme la plus prompte et la plus assurée, pour donner toutes nouvelles à mondit sieur le prince Thomas, et peut-être, comme les lettres ont souvent besoin d'explication et de réplique pour l'éclaircissement des affaires, que M. du Piessis-Besançon pourroit bien lui-même faire le voyage avec elles, encore que sa santé soit fort altérée depuis quinze ou vingt jours, afin de pouvoir mieux informer Son Altesse de toutes choses.

Des Napolitains qu'on avoit envoyés de Rome, et s'étoient embarqués sur les galères et vaisseaux pour le voyage de Naples, on en a désembarqué vingt-trois dans la plage romaine aux lieux qu'ils ont désirés ; le reste, au nombre d'environ cinquante, est revenu jusques ici, dont quelques-uns pourront bien se retirer aussi; et, du reste, on se propose, ou d'en faire une compagnie, sous la charge de quelqu'un d'entre eux, ou de leur bailler ([uelque subsistance, à tant chacun par jour, en attendant l'occasion de s'en servir de nouveau ; mais, jusques à présent, depuis leur embarquement, ils coûtent au roi à raison de vingt sols chacun par repas. Pour ce qui est des officiers des troupes embarquées sur lesdits vaisseaux et galères, on a fait même dépense, ainsi que

M. Garnier nous a dit que c'étoit lordinaire; et, quant aux sergents et soldats, ou leur nourriture passera en consommation des vivres desdits vaisseaux, ou bien on les remplacera partie en blé, partie en argent, afin que les capitaines aient de quoi pousser le temps de leurs victuailles, jusques au bout de celui de leur armement. Et, par là, Votre Éminence saura que le fonds des cinq mille pistoles, qui ont été apportées comptant de Rome, a reçu une diminution considérable, dont on lui envoyera une note aussitôt qu'il se pourra, afin qu'elle voie à quoi l'argent aura été employé, tant pour cela que pour les autres dépenses extraordinaires.

Et, pour revenir à ce qu'il y a de plus important et de plus essentiel touchant ce qu'on pourra faire du côté de Naples, et ne perdre point le temps, ou embrouiller les matières sur la diversité des choses et des desseins. Votre Éminence saura que l'entreprise sur l'ile de Procida est vraisemblablement celle par oii il faut commencer, tant à cause qu'étant -détachée de la terre ferme et fertile, située entre Baies et Ischia, on s'y peut attacher sans risque et avec succès, que parce qu'elle se pourra garder, donner abri et retraite aux galères en tout temps, et mouillage pour les vaisseaux ; et, selon la reconnoissance qui en a été faite, ce ne sera pas une affaire de longue haleine, laquelle est d'ailleurs de telle conséquence qu'elle donnera grand acheminement et facilité pour se rendre maître de ladite île d'Ischia et de tout le golfe de Baïes et de Pouzzoles, lorsqu'on sera plus fort d'infanterie et qu'on aura monté le régiment colonel et les cavaliers de M. le prince Thomas. Cette première expédition ayant réussi, les ennemis tirant de là conséquence qu'on en veut à Baïes, on pourra tomber avec toutes les forces sur Gastellamare, qui est le seul lieu de terre ferme dont l'on peut se saisir avec moins de difficulté, tant pour n'être pas fort bon de lui-même, que pour être situé presqu'au milieu de tous les environs de Naples où les peuples ont le plus de bonne volonté pour nous, ou, pour mieux dire, où ils sont les plus aliénés des Espagnols; outre que c'est un pays où la cavalerie dos ennemis nous peut donner le moins d'empêchement, et à la faveur duquel nous pouvons remonter la nôtre, qui est la chose qui nous pressera le plus pour faire progrès en campagne et marcher dans les provinces voisines, en cas que tout cela n'ait point fait prendre les armes aux Napolitains, ce qui est assez incertain vu l'abattement où ils sont.

Par dessus les avantages déjà mentionnés qu'on peut tirer de la prise de Gastellamare, il y a très bon mouillage pour les vaisseaux,

MiaCOmES DE DU PLESSIS-BESA^ÇO^. 3^1

port pmr quelques galères, grand logement, quantité de moulins, «t, par conséqiwiit, cmunodité d'y établir le magasin de Tarmee et &Bre ptacc d'armes pour tout le voisinage, comme Nocera. la CsTç, San-SererTiio et Saleme, et même de la province de Ponille, qui est le grenier de U ville de Naples, mais dont les grains nV penrent Tenir qn'à la fin de septembre, vivant cependant de ceux des enrirfMis d'Averse et Capoue, que Ton commençoit déjà à CBmfetj kffsqve nous sommes venus de deçà. Et, pour peu que cens de Ibples aient dess«n de remuer, il sera aisé de leur donner la main par terre et par mer et de se saisir des lieux qui sont deaXf nommés les toors del Greco et de FAnnonciate. TfàlàY ce semble, le pfais solide dessein anijuel on se puisse senÉemenl, tant pour s'établir que pour bloquer dn côté de la mer, et, quoi que Ton puisse dire ou mander d'aiDefirs à Votre Eminence que les peuples et la noblesse feront, il ne se ànt attendre ni se fier qu'aux forces que nous mènerons arec noos^ josqnes à ce que nous ayons pris racine et tait i^elque piogfcs eonsdêrable, se proposant d'agir en cette entreprise avec les mêmes mojeos et précautions d'une nouvelle guerre, surtout le eommeneement, si le peuple de Xaples ne fait quelque it qui donne exemple an reste.

Si la grosse mer, qne no«s a^oos eue au retour pendant quatre jBmiSy eât pv permettre de s approdber de Gaëte, on en auroit fait qndqœ pf«^)osîtioo à Votre Eminence; mais, selon l'information et les Ismières qu'on en a pu prendre, c'est une place qui ne se qv'aTee tontes les âkrmes et des forces beanconp plus conqoe celles qni sont destinées ponr cette première action, sortont de cavalerie, qui sera toujonrs ce qne nous aurons de plus dificile à Éaùre, jusques à ce que nons ayons pris pied dans le pays

Selon fétat présent des affaires et le sens de quelqu'une des dépêches de Votre Eminence à M. le cardinal Grimaldi, touchant farlMtre qui lui étoit laissé de s'embarquer ou non et d'attendre de noaveaux ordres, dans l'île d'Elbe ou quelqu'autre lieu de bon air, sur les intentions de la cour. Son Eminence a jugé à propos de prendre son séjour ici, tant pour y être plus à commodité d'a^ selon l'occurrence que pour y attendre M. le prince Thomas on Donrelles des résohitions qu'il aura prises, mondit sieur le cardinal, considérant que tout ce qu'il y aura à faire de quelque temps du côté de Naples consistant plutôt en actions militaires que politiques, tant sur terre que sur mer, il ne voit pas à quoi il y pourroit être propre ni où il pourroit trouver son siège en une

pareille conjoncture, tant pour le service de Leurs Majestés que pour la bienséance de sa dignité, se soumettant néanmoins, ainsi que Son Éminence a toujours fait, à tout ce qui lui sera ordonné de leur part; de quoi il attendra les ordres en ce lieu, si par l'arrivée de mondit sieur le prince Thomas il n'a sujet d'en user autrement.

N'y ayant rien de plus positif ou pressant à mander de Votre Éminence, on n'a pas jugé nécessaire de lui dépêcher aucun exprès, ainsi qu'on se l'étoit proposé et qu'elle aura pu le voir par le précédent mémoire.

On ajoute encore à celui-ci qu'on fit hier mettre pied à terre aux régiments de Perrault et de Montpezat pour voir l'état où ils sont; mais, le temps ayant été court et assez mauvais pour cela, tout ce qu'on en peut dire à Votre Eminence par une estimation assez raisonnable, c'est qu'il peut bien y avoir dans le premier, sans comprendre les officiers et sergents, jusques au nombre de sei)t cents soldats, si on doit compter pour tels plus d'un tiers de petits garçons malingres et désarmés. Pour ce qui est de l'autre, il peut être de deux cent cinquante soldats assez raisonnables, la moitié désarmés ; ce n'est, à ce qu'on dit, que le vieux corps, tous les capitaines, à la réserve de deux ou trois, étant avec les recrues. Quant au reste, il y a beaucoup d'apparence que, toutes les forces étant jointes ensemble, on pourra faire quelque chose de bon du côté de Naples, et peut-être plus qu'on ne croit, si les peuples font une partie de ce qu'ils doivent. Mais c'est à quoi l'on ne doit point s'attendre, et aller en cette entreprise bien muni de toutes les choses nécessaires pour agir et subsister comme si l'on ne

devoit être assisté d'aucune chose du pays

(Minute. Affaires étrangères, Naples, VIll, 270.)

i06. Du Plessis- Besançon à Lyonne.

Rio, île d'Elbe, le 3 juillet 1648.

Bien que j'aie déjà touché quelque chose à Son Eminence

du contenu de cette lettre, si est-ce que je ne puis laisser partir cet ordinaire sans y ajouter ces hgncs, pour satisfaire de tout point au doute où je suis de l'événement du dessein de Naples, voyant le grand retardement de notre armée navale et le temps qu'elle donne à colle des Espagnols de le traverser par sa présence. Je considère encore les l'oiblos moyens (ju'on y peut employer présentement pour agir en terre ferme, que ce que l'on peut faire ailleurs n'en vaudra pas la peine, outre la difficulté (ju'il y aura

de le conserver dans un si grand éloignement de la cour, les accidents et incertitudes de la mer en une si longue distance et, par dessus tout, le changement de cette affaire en un état quasi contraire, les ennemis ayant entièrement repris le dessus et les peuples abattus n'étant plus en pouvoir ni peut-être en humeur de remuer, quelques assurances que l'on en donne, qu'ils ne voient des progrès avantageux de notre part, et plus grand nombre de troupes pour s'y maintenir et les délivrer d'oppression, notamment après avoir perdu les chefs qui donnoient chaleur et branle à tout le reste.

De sorte que, la tentative que nous venons de faire (et qu'on devoit non moins à l'opinion publique qu'à la réputation de cette couronne) n'ayant pas réussi, je ne sais s'il n'auroit pas été plus à propos de porter ces forces ici contre l'état de Milan, soit de Lombardie, ou à Final, conjointement avec celles de Piémont, se contentant de la domination de la mer et d'empêcher les secours du Milanois pour cette année, plutôt, dis-je, que de se diviser foiblement en tant de lieux avec hasard de ne réussir en pas un, et s'engager sans une puissance convenable dans une nouvelle guerre, d'autant plus à considérer qu'il semble presque impossible de la pouvoir soutenir, ayant à pourvoir en même temps aux nécessités et au renfort de plusieurs armées qui, pour être dans l'action, sont à préférer à celle-ci.

Et, bien que, par le dernier mémoire italien que j'ai souscrit, et dont on a envoyé le double à M. le prince Thomas, il semble que j'aie concouru à l'avis de M. le cardinal Grimaldi, je vous prie de croire que je m'y suis plutôt laissé aller par déférence à l'autorité d'un personnage de cette condition que par mon propre sentiment, surtout quand il affirme que les forces de l'armée navale se peuvent plus utilement employer du côté de Naples qu'en aucun autre lieu, ainsi qu'il se peut inférer du sens et des inductions de mes précédentes, en ayant fait dès lors un pronostic assez juste, considérant sur quelle espèce de gens et de fausses raisons les espérances de notre voyage étoient fondées, et combien on avoit été avide à Rome de mordre à l'appât d'un hameçon si trompeur.

Mais, par celle de Monseigneur le cardinal du 20 mai, je vois la cour si résolue à la poursuite et à l'application de cette entreprise et à n'en désister point qu'on ne connoisse qu'il y ait sujet d'en désespérer, que je n'ai pas cru qu'il fût de la prudence ordinaire ni môme de la discrétion d'un inférieur de l'en dissuader que de biais, et c'est ce qui arrivera souvent lorsque les sull'rages

ne seront pas libres, qui est la posture où je suis ici et dans laquelle je tomberai de plus en plus quand M. le prince Thomas nous aura joints, les termes de la bienséance et de la subordination ne voulant pas que le subalterne porte les siens jusques au bout avec des personnes de cette qualité, joint qu'il est quelquefois dangereux de les appuyer trop en des matières délicates, vu le peu de sûreté qu'il y a dans les événements. Après cela, vous me permettrez, s'il vous plaît, de vous dire qu'aux choses de la considération de celle-ci, et qui portent tant de conséquences en croupe, un des plus puissants ennemis que Ton puisse rencontrer sera toujours le désir trop violent qu'on aura pour elles, parce qu'il fait voir des facilités qui n'y sont pas et ferme les yeux à des difficultés essentielles : ce que je vois néanmoins arriver en ce rencontre, où ceux qui se sont laisséspréoccuper des premières erreurs et impressions qu'ils ont reçues et données n'en veulent point démordre, soit par honte, par foiblesse ou par opiniâtreté.

Vous me demanderez peut-être d'où vient que je suis aujourd'hui si différent de ce que j'étois par le passé dans le jugement que je fais de cette affaire. Sur quoi je n'ai rien à vous répondre, sinon que, bien loin d'être en cela de l'humeur des autres, je change avec les nouvelles connoissances que je prends, et que les afl'aires de Naples, que je sais présentement par moi-même et pour avoir vu, me font toucher, comme on dit, au doigt et à l'œil ce que je ne savois alors que par des relations passionnées, ignorantes ou intéressées, qui sont les plus mauvaises lunettes dont on se puisse servir pour voir distinctement ce qui est trouble et confus de sa nature.

Mais, afin de ne vous laisser pas dans l'obscurité sur une mer qui veut être mieux éclairée avant que de s'y embarquer, je crois que je vous puis assurer avec fondement qu'il y a plus que de l'apparence que le royaume de Naples est en très grande disposition de se perdre pour les Espagnols, puisqu'ils ne s'y peuvent maintenir que par la continuation des violences qui leur ont déjà concité la haine universelle de la noblesse, aussi bien que des peuples, et qu'ils s'y conduisent à présent plus mal que jamais pour y remédier. Mais, pour en profiter et conquérir une si belle pièce, il y faut aller mioux accompagné que dos seules troupes et moyens que peuvent porter nos vaisseaux et nos galères, je veux dire avec dix mille hommes efl'ectifs, le quart de bonne cavalerie, une somme notable d'argent comptant, les autres suites ordinaires pour les vivres et pour l'artillerie, et un général de réputation, bien intentionné, procédant, quant au reste, par un che-

min plus certain et plus solide, de quoi je puis donner quelques lumières assez utiles en temps et lieu. Avec cela, tout le monde sera pour nous; mais, autrement, on éprouvera toujours que l'occasion d'y agir plus foiblement est passée, ce qui suffisoit il y a quatre mois n'étant plus de saison et ne pouvant servir maintenant qu'à montrer aux ennemis ce qu'ils doivent craindre, tant de nos adhérents que de nous, et leur donner des leçons de s'en défendre lorsque nous serons en état d'y appliquer tout de bon.

Je sais que l'effort qui se fait est même au delà de ce qui se peut en cette conjoncture et dans tous ces divers manquements que je ne sais quelle fatalité nous a suscités. Mais, après tout, ce n'est pas assez pour en tirer avantage ; nos armes sont trop courtes, et l'objet où nous visons est trop élevé pour y arriver; c'est-àdire que, sans un nouveau soulèvement de la capitale ou de quelque province et des faveurs extraordinaires de la fortune, à quoi je n'estime pas qu'on se doive attendre ni fier, je ne conçois pas qu'il y ait rien à espérer de tout ceci qui mérite que l'on s'expose aux inconvénients que j'en prévois dans l'exécution, par des contre-temps et des besoins qui ne paroîtront qu'en ce temps-là. C'est pourquoi j'ajoute qu'outre toutes ces raisons il y en a une générale et nécessaire qui veut que, pour prendre mieux ses mesures, on remette la partie à une autre fois et qu'on ne hasarde pas avec peu le succès d'une affaire dont on est presque assuré, quand on s'y prendra comme il faut; joint que nous serons vraisemblablement dans le mois d'août avant qu'on puisse mettre la main à l'œuvre, encore que le chapitre des accidents ne fût point contre nous entre ci et là.

Que si, par d'autres considérations comme seroit celle de porter plus facilement les Espagnols à la paix, dans l'appréhension qu'ils pourront avoir de perdre un état qui leur est si utile pour la conservation des autres, ou de s'y voir troublés en sorte qu'ils ne pussent jouir de la plupart dos avantages qu'ils en tirent, on est résolu de continuer cette entreprise; en ce cas, il est assez probable qu'avec ce que Son Éminence y a destiné, qu'on dit être un corps de quatre à cinq mille hommes, compris les cavaliers démontés, l'on pourra faire ce qui est proposé par le mémoire qui lui a été envoyé depuis notre retour, pourvu que la flotte ennemie n'arrive pas la première, ou aussi tôt que la nôtre, où nous devons aller. Mais la difficulté sera de s'y maintenir cet hiver, si les secours convenables de toute espèce n'y concourent ponctuellement, à proportion des besoins, et qu'il ne reste sur les lieux une bonne escadre de vaisseaux pour cet effet.

Si j'avois moins de passion pour Son Eminence, je serois plus retenu à m'expliquer; mais celle que j'ai pour ses intérêts et pour sa gloire me défend de me taire en une occasion si importante, où il s'agit de commencer une conquête par des descentes et des sièges, en un pays éloigné de six ou sept cent lieues du nôtre, sans ports ni retraite, sans aucun parti formé qui nous tende la main, inférieurs de force et quasi sans cavalerie, vu ce qu'il faut faire avant que de pouvoir mettre nos démontés à cheval. Je laisse à votre jugement de faire valoir ou de supprimer les sentiments de cette lettre, selon que vous les jugerez plus à propos pour le bien du service ou pour les avantages de celui qui en est l'auteur. (Minute. Aflaires étrangères, Naples, VIII, 281.)

Analyse. Paris, le 16 juillet 1648.

Mazarin se félicite de ce que du Plessis-Besanr.on, d'accord avec le cardinal Grimaldi, est d'avis de faire un nouvel effort pour s'emparer de Naples <.

(Original. Affaires étrangères, Naples, VIII, 295.)

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