Du Plessis- Besançon à Mazarin
Rio, le 19 juillet 1648.
M. le prince Thomas est arrivé à la rade de Rio le 14, avec dix-neuf vaisseaux, et, deux jours après, ceux qui étoient allés porter à la Spezzia les régiments de Navailles et du Plessis-Praslin, de sorte qu'à la réserve de six vaisseaux de guerre, compris la Vierge et quatre brûlots, tout est maintenant ici; mais une partie des chevaux et la plupart des fourrages embarqués pour ceux qui sont venus avec Son Altesse sont demeurés derrière, et l'on n'est pas assuré que le biscuit destiné pour l'infanterie ne soit aussi demeuré avec les vaisseaux et brûlots qui sont à venir, lesquels on attend néanmoins de jour à autro, et mondit sieur le prince Thomas est en quelque volonté de ne point partir que tout cela ne soit venu. Sur quoi M. d'Andilly nous a dit qu'il s'en éclairciroit dans demain matin. Cependant, on travaille à trouver d'autres fourrages dans les terres de la principauté, ce (ju'on espère de pouvoir faire, et à prendre et charger les outils
1. Celle pièce a élé imprimée dans les Mémoires du comte de Modène cl analysée par Chéruel.
et affûts qui se trouveront en ces places sans les dégarnir, comme aussi quelqu'avoine de celle de Piombino, pour trois sacs de laquelle on en donnera un sac du froment des prises à M. Imbert.
On croit que tout cela sera fait dans deux ou trois jours, si le temps ne s'y oppose, et que le blé des deux vaisseaux pris dans le golfe de Naples sera vendu et l'argent qui en proviendra reçu ou assuré entre ci et là, de quoi on envoyera au plus tôt une information plus particulière à Votre Eminence.
MM. Garnier et d'Andilly viennent d'arriver de Livourne, où ils ont trouvé moyen de faire aller les vivres de l'escadre du premier aussi avant que ceux des autres vaisseaux.
Les galères sont arrivées d'hier à Longone, ayant reçu de France des victuailles pour un mois, qui est tout ce qu'elles ont présentement, à ce que disent ceux qui en croient savoir plus que M. le duc de Richelieu, lequel nous avoit assuré, en présence de M. le prince Thomas, qu'il croyoit en avoir pour jusques à la fin d'août.
Le sieur Gravier, mondit sieur le prince Thomas partant de Toulon, assura Son Altesse qu'il partiroit de France avant la fin du mois où nous sommes avec une seconde voiture de vivres pour lesdites galères, pour les faire aller jusques au 15 octobre; mais M. de Sainte-Maure assure qu'il n'en doit venir que pour un mois, et il a été résolu d'envoyer dès demain un courrier exprès en Provence, qui sera l'un des sieurs de Champ-Renaud ou Launay, non seulement pour les hâter et augmenter s'il se peut, mais pour bien assurer leur passage; et, pour cet effet, il est jugé à propos que la Vierge et l'un des vaisseaux qui sont à venir demeurent.
Ayant fait ici les diligences nécessaires, à quoi l'on travaille présentement, l'on n'en oubliera aucune pour engager M. le prince Thomas à partir incontinent après, soit pour aller d'un côté ou d'autre, la saison de la mer étant si fort avancée qu'on ne sauroit plus retarder sans se jeter dans l'impuissance de faire autre chose que de chercher l'armée navale des ennemis pour la combattre, outre que la dépense des soldats, officiers et autres gens embarqués va si loin qu'il n'y a point de fonds d'argent ni de vivres des vaisseaux et galères qui ne s'épuise en peu de temps.
Il doit partir cette nuit une galère pour aller prendre à Civita- Vecchia le marquis de la Caya et autres Napolitains, avant la venue desquels M. le prince Thomas ne croit pas se pouvoir porter avec fondement à aucune résolution définitive, non seulement pour ce qui regarde les desseins particuliers du royaume de Naples,
mais, en général, si l'on doit aller de ce côté-là; il persiste à croire que celui du golfe de Policastre est le meilleur à cause des conséquences de la Sicile, quoiqu'il y ait beaucoup d'apparence que celui de Salcrne seroit à préférer, estimant en gros qu'il ne faut point agir proche de Naples, en donnant par conséquent l'exclusion aux attaques de Procida et de Castellamare, qui ont pourtant des raisons et des avantages, non seulement de grande considération, mais qui sont comme nécessaires pour faire quelque chose qui se puisse conserver.
Le nombre de notre infanterie ne sauroit passer deux mille cinq cents hommes effectifs ou peu plus, compris les officiers, et, pour ce qui est de la cavalerie, elle ira bien à six ou sept cents chevaux quand le régiment colonel sera remonté, ce qui n'est pas assez pour pouvoir tenir la campagne, si les peuples de quelques provinces ne se déclarent.
M. le cardinal Grimaldi fait état d'aller voir demain M. le prince Thomas sur VAmiral, où l'on tâchera de n'oublier rien de ce qui pourra persuader Son Altesse de prendre promptement une résolution dernière, sans attendre autre chose de Rome ni de Provence, puisqu'à l'égard de la mer nous sommes assez forts, que l'arrivée de ceux qu'on attend de Rome ne nous instruira pas mieux que nous le sommes des affaires de Naples, et que trente ou quarante chevaux de plus ou de moins ne sont pas à considérer dans une conjoncture comme celle-ci, où rien n'empêche plus que l'on ne se puisse déterminer à ce qu'il est question de faire et d'entreprendre pour le mieux. C'est tout ce que l'on sauroit dire à Votre Éminence par cette dépêche, si ce n'est qu'à la vérité nos forces sont petites à proportion du dessein, si l'on ne considère les grandes apparences qu'il y a d'en bien espérer pour (luelcjue renfort très considérable. On envoie à Votre Éminence le double des derniers avis que l'on a reçus de Rome, dont la gazette dit que les troupes embarquées à Naples pour le Milanois sur sept ou huit galères et quelques vaisseaux qui étoient déjà sortis du port ont été désembarquées, d'où l'on peut croire que c'est sur l'avis que notre armée étoit effectivement prête à faire voile pour venir en ces mers; quant à celle des ennemis, il n'y en a point d'assuré qu'elle y doive si tôt être.
(Minute. All'aires étrangères, Naples, VIII, 303.)