La Lys
la manière qu'il y étoit venu et chargé de propositions si peu recevables, je pouvois bien prendre de là un juste sujet de m'en retourner à la cour sans autre chose ; mais, supposé tout ce qui s'étoit dit et passé entre nous, je ne le pouvois faire sans témoigner trop de froideur pour une affaire de cette conséquence en faveur de laquelle il falloit au moins sauver toutes les apparences raisonnables.
Depuis toutes les propositions ci-dessus, ledit sieur Rousselot s'en étant retourné à Bruxelles pour y prendre un nouveau pouvoir de son maître en bonne forme, avec les dernières intentions de Son Altesse pour conclure et signer à son retour à Sedan, au lieu d'y revenir, Sadite Altesse y renvoya en sa place un nommé La Fontaine avec une lettre d'elle en créance sur lui\ portant en substance qu'elle ne pouvoit s'accommoder que moyennant deux points que le porteur me diroit et qui étoient : ou que Sa Majesté lui rendroit généralement tous ses États en l'état qu'ils étoient pour en jouir et les tenir, gardant seulement les ville et citadelle de Nancy, ou lui remettroit aussi Nancy, gardant, au lieu d'icelle, Stenay, Jametz, Clermont et Marsal pour les lui rendre sans aucune démolition à la paix générale d'entre les couronnes. Sur (juoi, ayant réparti audit La Fontaine qu'il ne me ra|)porloit rien de nouveau et plusieurs raisons servant à me persuader que son maître ne vouloit ou ne pouvoit traiter, celui-ci ajouta enfin (juo Son Altesse laisscroit aussi les ville et citadelle de Stenay à Sa Majesté pour toujours,
1. La lettro do liouj^solot ilo Ilodival, annonranl à du Plessis- Bpsanron que lo duc Cliarlos lui onvoyait le siour de la Fontaine, est datée de Bruxelles, le h mai 1G49. (Aflaires étrangères.)
moyennant la récompense valable, à la bienséance dudit sieur duc, et qu'à moins que cela ne pouvant s'accommoder avec honneur, aussi ne le feroit-il jamais, quand bien la reine lui voudroit bailler un million d'or de plus tous les ans, faisant valoir les services qu'il pouvoit rendre de sa personne et de ses troupes en cette conjoncture, et voulant que l'on sût qu'il lui en avoit rendu de grands en ces dernières occasions des mouvements de Paris, ce qui étoit aussi porté par la lettre qui m'étoit adressée. Ne voyant pas la satisfaction de Leurs Majestés là-dedans, je pris aussitôt résolution de m'en revenir à la cour, après avoir écrit à Sadite Altesse et au sieur Rousselot en termes par où il paroissoit clairement qu'il n'avoit tenu qu'à Sadite Altesse de Lorraine que cette affaire n'ait eu le succès qui étoit à désirer.
Ayant trouvé la cour à Gompiègne à mon retour, je rapportai des preuves si essentielles des intentions équivoques de ce prince que M. le duc d'Orléans et Madame furent pleinement persuadés qu'il n'avoit aucun dessein de traiter tout de bon, ce qu'il en faisoit de temps en temps n'étant que pour donner jalousie aux Espagnols et faire sa condition meilleure avec eux par ce moyen.
Son Éminence estima la conduite que j'avois tenue et me témoigna de m'en savoir beaucoup de gré, m' assurant qu'elle pensoit à moi pour quelque chose de considérable; je ne m'en expliquerai pas toutefois, parce que la chose demeura dans le secret entre la reine, M. le duc d'Orléans, M. le Prince et Son Éminence Je ne dois pas oublier en cet endroit qu'à
peine fus-je parti pour Sedan il se présenta occasion
de faire un voyage à Bruxelles, qui me l'auroit aussi donnée de voir le duc Charles en même temps; mais M. de Vautorte^ y fut employé, parce que j'étois déjà loin et qu'on ne savoit pas la route que j'avois prise pour envoyer après moi : ce qui fait assez voir que Son Éminence m'a toujours plus regardé que beaucoup d'autres, et que, si j'eusse pu me partager, j'aurois eu plus d'un emploi tout à la fois, tant ma façon d'agir convenoit avec cette haute direction dont elle conduisoit les grandes affaires.
Les troubles du royaume et les séditions de Paris, qui avoient obligé le roi d'en sortir pour les réprimer, rendirent la cour si nécessiteuse d'argent que le peu qu'elle en avoit suffisoit à peine pour la maison de Leurs Majestés. De sorte qu'outre le service de la personne il falloit que ceux qui étoient employés fissent les avances du leur, et moi comme les autres, qui fus obligé de fouiller dans la bourse de mes amis pour y fournir. Mais l'accommodement de Rueil^ ayant un peu changé la face des affaires, celles des finances
1. Il est question de cette mission de Vautorteà Bruxelles dans les Mémoires de Goulas, t. III, p. 30. François Gazet, seigneur de Vautorte, était fils de Louis, président aux enqui''tes du parlement de Bretagne, et do Renée Fréard. Il fut successivement avocat général au grand conseil, intendant de Provence en 1642, maître des requêtes en mission en Saintonge en 1643, intendant de justice à l'armée d'Allemagne en 1647, envoyé à Bruxelles auprès du comte de Pignaranda et du duc de Lorraine en 16 '«9, envoyé prés du duc de Bavière en août 16 'lO, conseiller d'Etat, ambassadeur extraordinaire auprès de l'empereur d Allemagne et des princes électeurs à la diète de Ratisbonne en 1653. Il mourut dans cette ville en 1654. Son frère cadet, Louis Gazet de Vautorte, fut successivement évêque de Lectoure et de Vannes.
•2. 11 mars 1649.
reprirent aussi quelque forme. Néanmoins, ne pouvant tirer que des assignations éloignées de ce qui m'étoit dû, et sachant que M. le Prince devoit aller en Bourgogne, je me rendis à mon gouvernement afin de me prévaloir de sa présence pour être payé des avances que j'avois faites à ma garnison et avoir l'œil à la sûreté de ma place, n'ignorant pas les dispositions où il étoit déjà de remuer avant qu'il fût peu. Il ne l'avoit jamais vue ; c'est pourquoi il eut la curiosité d'y aller avec sept ou huit personnes seulement, ce qui me donna lieu de lui rendre tous les honneurs qui lui étoient dus avec beaucoup de confiance et de sûreté.
Je me servis aussi de la même occasion pour faire baptiser le plus petit de mes enfants, qu'il nomma Louis-Auxonne de son nom, et de celui de la ville, dont les magistrats servirent de marraine avec Son Altesse. Elle ne fut pas sans me témoigner s'étonner que je ne lui demandois rien d'extraordinaire ; à quoi je lui répondis qu'il me suffisoit qu'elle me traitât comme les autres, et m'honorât toujours de sa bienveillance. Mais la tentative ne passa pas plus avant de sa part. Je revins ensuite à Paris quelque temps après lui, où, sa conduite étant devenue suspecte, la résolution fut prise de l'arrêter avec M. le prince de Conti et le duc de Longueville. En cette conjoncture, j'eus ordre de m'en retourner à mon gouvernement, parce que la plus grande partie de leurs créatures se retirèrent dans les provinces de leurs adhérents, laissant un notable sujet de croire que les suites en seroient fâcheuses.
Cependant, je reçus bientôt commandement de licencier et mettre hors de ma place les quatre com-
pagnies du régiment de Condé que M. le Prince y avoit mises quelque temps auparavant, jugeant bien que j'étois un homme trop attaché à mon devoir pour en rien espérer de contraire, ce qui m'avoit obhgé de tenir les miennes fortes et de les payer ponctuellement, afin que leur foiblesse ne m'exposât pas au traitement que j'avois ordre de leur faire, les habitants, quoique fidèles, n'étant capables d'y concourir que passivement. Peu après, le comte de Tavannes^ et quantité d'autres officiers se jetèrent dans Bellegarde^ avec cinq cents chevaux des meilleures troupes de Son Altesse, qui mirent toute la province en sujétion, se rendant maîtres en effet, et par adhérence, de toutes les places-frontière hors de la mienne et, par connivence, des autres villes, à cause du grand nombre de créatures et de partisans que le père y avoit fait, et du crédit qu'il s'étoit acquis dans le parlement de Dijon, où le premier président^ (qui étoit une des principales) en avoit aussi beaucoup.
Et comme, durant le voyage que la cour fit en Normandie, j'avois ponctuellement averti Son Éminence de ce qui se passoit en Bourgogne, pour en être encore
1. Jacques de Saulx, comte de Tavaniies et de Beaumout (1620- 1683), bailli de Dijon en 1638, capitaine-lieutenant des gendarmes du prince de Condé et premier gentilhomme de sa maison, maréchal de camp en 1648, lieutenant général des armées du roi en 1651. Il quitta le service en 1652.