La Saône
estimât davantage, puisque je n'avois jamais eu d'attachement à sa maison, ni par bienfaits ni autrement, au préjudice de mon devoir que j'ai toujours plus considéré que tout le reste.
Vers la fin de la même année 50, au retour de Leurs Majestés du voyage de Bordeaux, je repris le chemin de la cour. Mais, avant que d'y arriver, j'appris la liberté des princes, et que M. le cardinal Mazarin l'avoit quittée pour passer en Allemagne ; sur quoi, faisant aussitôt le jugement de ce qui arriveroit, je crus ne pouvoir être mieux en aucun lieu pour le service du roi, ni pour mes intérêts, que dans ma place. De sorte que je m'y en retournai soudain après avoir rendu mes respects à qui je les devois, puisque je n'avois pas eu la fortune d'arriver assez à temps pour recevoir les commandements de Son Éminence et lui offrir de nouveau mes services en une conjoncture où je les lui aurois rendus avec joie. Je ne doutois point que, le service public lui étant en plus forte considération que le sien, elle ne m'eût ordonné ce que je faisois plutôt que de la suivre, la plupart de ceux qui l'accompagnèrent pouvant lui être plus à charge que d'utilité, hors les domestiques nécessaires ou les autres qu'elle appeloit à sa suite.
Durant que les choses passoient ainsi, les factieux et les cabales continuoient à s'unir et s'échauffer de plus en plus, et la méfiance à s'accroître du côté de la cour. M. le Prince n'étant pas satisfait des Bourguignons, et sachant, par l'expérience qu'il avoit d'ailleurs, le peu de sûreté que les grands qui veulent brouiller peuvent prendre des provinces voisines de Paris, à cause de la facilité qu'il y a de les suivre et
qu'on ne leur donne pas le temps de s'y établir, désira de s'en éloigner, laissant entendre par ses émissaires qu'il changeroit volontiers son gouvernement avec celui de Guyenne, où il avoit toujours entretenu de grandes intelligences et porté sous-main le parti des séditieux. D'autre côté, le duc d'ÉpernonS qui s'y voyoit dans l'aversion de tous les ordres, donnoit de même encore plus volontiers son consentement à cet échange. Mais toutes les places étant retournées à M. le Prince avec sa liberté, à la réserve de la mienne et de Chalon-sur-Saône, dont le marquis d'Uxelles' ne vouloit point se défaire, il n'y avoit que celle d'Auxonne qu'on lui pût apparemment donner; et la reine, étant non moins assurée de mon obéissance que de ma fidélité, me fit écrire par M. de la Vrillière de me rendre au plus tôt à la cour pour cet effet.
J'étois lors dans le commencement d'une maladie qui m'a duré près de deux ans, le lieutenant de roi absent et celui du château en une mésintelligence avec moi qui ne me permettoit pas de lui confier entièrement la place, ma femme étant d'ailleurs à peine convalescente de son côté. Néanmoins, elle se résolut d'entreprendre le voyage que je ne pouvois faire avec une ample procuration que je lui donnai pour obéir
1. Bernard de Nogaret, duc d'Épernon (1592-1661). Il fut nommé gouverneur do Guyenne en 1643, commandant en chef de l'armée de Guyenne on 1049, et gouverneur de Bourgogne par échange avec le prince de ConJô lo 16 mai 1651. En 1660, il abandonna le gouvernement de Bourgogne et reprit celui de Guyenne.
2. Louis-Ghâlon du Blé, marquis d'Uxelles (1619-1658), lieutenant général au gouvernement de Bourgogne, gouverneur des ville et château de Ghàlons on 1629, maréchal de camp en 1643, lieutenant général des armées du roi en 1650.
sans condition à tout ce que la reine ordonneroit sur le sujet de mon gouvernement. Elle fut reçue de Sa Majesté dans tous les termes de confiance et d'estime que je pouvois désirer de sa bienveillance, et fut invitée par elle à voir M. le comte de Brienne^, qu'elle savoit être de mes amis, pour traiter avec lui de ma récompense, ajoutant qu'elle ne vouloit point que je sortisse de la place que je ne fusse content. L'affaire dura près de trois mois à cause des nouveautés qui arrivoient de jour à autre ; mais, enfin, elle fut conclue à trente-six mille écus, avec promesse d'une enseigne aux gardes pour l'aîné de mes enfants et d'un bénéfice pour quelqu'un des autres, M. de Lamoignon^, aujourd'hui premier président, ayant bien voulu demeurer le dépositaire de sûretés réciproques de l'exécution, et le tout s'étant accompli de bonne foi de part et d'autre. Je me rendis à la cour en même temps que M. le Prince en partoit pour le Berry, où elle suivit de près son départ et sa marche.
Ici, je pourrai prier de faire un peu de réflexion sur le zèle et la fermeté de ma conduite et de ma fidélité durant tous ces événements, l'utilité de mes services et des avis que je participai de temps en temps à Son Éminence, qui donnèrent le branle au mouvement de la cour pour le voyage de Bourgogne et au bon succès qu'il eut. Ne puis-je pas me faire un mérite aussi de
1. Henri-Auguste de Loménie, comte de Brienne, soigneur de la Ville-aux-Glercs, secrétaire d'État des affaires étrangères.
2. Guillaume de Lamoignon, marquis de Basville, né en 1617, conseiller au parlement le \A décembre 1635, premier président le 4 octobre 1658. Il était cousin de du Plessis-Besançon, dont sa femme, Madeleine Potier, était également parente.
la prompte obéissance avec laquelle je me rendis au commandement de me dépouiller d'un gouvernement qui me tenoit lieu de récompense, et qui donnoit quelque espèce d'établissement à ma fortune et à ma famille, SonÉminence m'ayant assuré peu auparavant, par une lettre qu'elle m'écrivoit au nom de la reine, qu'on le feroit passer à mon fils aîné, ou qu'il seroit récompensé d'une somme plus considérable que celle que j'en ai reçue? Je laisse à chacun d'en faire le jugement, ne doutant point qu'il ne soit d'autant plus avantageux pour moi qu'il se trouvoit peu de gens alors qui fussent à l'épreuve de la corruption du temps. Tout cela néanmoins ne me fit point fléchir ^ et, sans engager la cour à me soutenir, qui n'étoit pas en état de me donner la moindre assistance, ni la commettre à quoi que ce fut, je me défendis de tout par mes respects, sans m'exposer ni donner occasion de condamner ma conduite, mettant toujours le droit et le service du roi de mon côté pour me servir de défense.
Pendant le reste de l'année 51 , je fus attaqué d'une cruelle fiëwre quarte que le chagrin des affaires publiques m'avoit causée, dont les accidents me portèrent deux ou trois fois à l'extrémité jusqu'au mois d'août
1. Le texte primitif, légèrement modifié et raturé par l'auteur,
était celui-ci : « de la corruption du temps ou des menaces et de
l'autorité de M. le Prince. Tout cela néanmoins ne me fit pas fléchir, et sans engager la cour à me soutenir (qui n'étoit pas en état de me donner la moindre assistance) ni la commettre à quoi que ce fût, je me défendis de ses persécutions et de sa colère par mes respects, sans m'exposer ni lui /;r7{7/6r occasion de condamner ma conduite, mettant toujours le droit et les intérêts du roi de mon côté pour me servir de défense. »
de 1 652, durant laquelle je demeurai toujours à Paris, n'ayant pu aller en Guyenne avec le comte d'Harcourt qui avoit témoigné me désirer lieutenant général auprès de lui. Mais, tout malade que j'étois, je ne fus pas entièrement inutile, contribuant au service du roi de l'exemple et de la voix, puisque le mauvais état de ma santé ne me permettoit pas de faire autre chose ; à quoi je me portois avec tant de chaleur et d'application que je tombai en diverses rechutes, outre les menaces qu'on me faisoit souvent de me venir brûler dans mon logis. Et, néanmoins, lorsque les médecins m'eurent ordonné, comme l'unique remède qui me restoit, d'aller aux eaux de Bourbon, M. le duc d'Orléans me refusa longtemps un passeport, ayant cru que j'avois fait le malade pour être l'espion de la cour dans Paris, et (ju'alors j'en voulois sortir pour lui en aller rendre compte. Mais, enfin, je l'obtins à l'instance et par l'entremise du maréchal d'Estampes S qui l'assura du contraire, et que j'étois fort mal effectivement.
1653. — Je revins des eaux de Bourbon sur la fin de la même année 52, et, la cour étant rentrée la maîtresse dans Paris presque en même temps, environ le commencement de mars 53, Son Éminence me destina pour aller vers les princes et potentats d'Italie sur la perte de Casai, (jui étoit sorti de nos mains par l'intelligence du duc de Mantoue avec les Espagnols contre nous, étant aussi nommé lieutenant général pour servir sous le prince Thomas en Piémont, si j'avois occa-
4. Jacques d'Estampes, marquis do la Perté-Imbault, maréchal de France.
sion de le faire après cela. Il seroit superflu d'écrire ici par le menu le succès de mon voyage, qui dura près de huit mois^
Je me contenterai de dire que M. le cardinal approuva la conduite que j'avois tenue. La satisfaction qu'en témoigna Son Éminence passa jusqu'à me donner des louanges extraordinaires par la dernière de ses lettres-, et, à mon retour auprès d'elle, des éloges en présence de tout le monde, ne faisant pas moins de cas de la ponctualité que j'avois gardée dans l'observation de mes ordres, qu'elle témoigna d'en faire de la manière dont j'avois agi
1654. — Au commencement de l'année 54, la proposition du siège de Fontarabie étant faite à Son Éminence, elle disposa les fonds, les forces et les autres moyens nécessaires de terre et de mer pour en venir à l'effet; et, jugeant que je pouvois utilement servir dans l'exécution de cette entreprise par la connoissance particulière que j'avois de la place et de ce qui l'avoit fait manquer la première fois, elle me lit l'honneur de m'y destiner aussi, et m'en promit en termes exprès le gouvernement par avance. Mais les empêchements que je lui avois prédits qui s'y rencontrcroient et d'autres considérations pressantes s'y opposèrent, de sorte que ce dessein ne fut qu'en projet seulement et ne passa pas plus avant, les troupes
1. Un récit de ces négociations a été imprimé en italien dans le Mcrcurio di Vitiorio Siri, t. XV. Florence, 1682, p. 738 etsuiv. L'auteur paraît avoir eu sous les yeux la correspondance de du Plessis-Besançon.