Voir cette lettre ci-dessous, à l'appendice
qu'on y avoit destinées demeurant cependant en Guyenne, sous la charge des commandants particuliers qui les faisoient vivre à discrétion, c'est-à-dire en grand désordre, par une suite inévitable des guerres civiles où elles avoient servi sous le comte d'Harcourt.
Peu de temps après, les ennemis ayant pris résolution d'attaquer Arras pour profiter de l'occupation de la plupart des forces du roi qui étoient attachées au siège de Stenay, croyant le faire lever par ce moyen ou se récompenser de la perte de l'une par la reprise de l'autre, se mécomptèrent en leurs mesures à l'égard de toutes les deux. Néanmoins, M. le cardinal, voulant préparer à la première un secours proportionné à la réputation des armes françoises et d'une si importante place, m'envoya les ordres nécessaires pour aller prendre en Guyenne les troupes dont il est fait mention ci-dessus, qui composoient un corps de cavalerie et d'infanterie de trois à quatre mille hommes effectifs, et me recommanda, sur toute chose, de les faire vivre dans une telle discipline qu'elles ne sortissent point des étapes qui leur seroient fournies sur la route durant une marche de plus de cinquante jours, commençant des extrémités de la Gascogne jusqu'à la frontière de Flandre \ Son Éminence me faisant connoître de plus qu'elle m'avoit fait l'honneur de me choisir pour cet emploi entre tous ceux de ma volée comme un officier ennemi du désordre et au-dessus de l'intérêt.
Je tâchai de répondre au choix de Son Éminence,
l. Le< instructions adressées à du Plessis-Besançon pour cette mission sont datées de Sedan, le 30 juillet 1654. (AtYaires étrangères, fonds France, mémoires et documents, GGGGVI, 327.)
et je traversai tant de provinces que j'avois à passer avec des troupes accoutumées au dernier libertinage, sans en recevoir que très peu de plaintes ; en sorte que les grands chemins par où je pris ma route étoient aussi libres et assurés que si c'eût été la marche des gardes du roi en pleine paix, bien que les étapes m'eussent manqué dans une généralité tout entière, et, qu'étant tombé malade au rendez- vous général quelques jours avant mon départ, j'eusse pu m'en remettre sur un autre. Mais je ne laissai pas de me faire porter en brancard et d'agir plutôt que de m'en confier à quelqu'un qui ne s'en fut peut-être pas acquitté comme moi. Les gouverneurs et les intendants des pays où je passai eurent occasion d'en rendre bon témoignage à SonÉminence, et l'ordre que je tins éclata d'autant plus à mon avantage que ceux qui avoient eu de semblables emplois l'année précédente en avoient usé bien diversement et s'étoient accommodés de sommes notables, au lieu que ma famille et mes gardes y vécurent longtemps à mes dépens et, le plus souvent, à riiôtellerie, ce qui n'empêcha pas toutefois que je ne rendisse les mêmes troupes à M. de Turenne, après avoir été vues du roi et de Son Éminence auprès de Saint-Quentin \ en aussi bon état cl plus fortes que quand je les pris en Guyenne.
lGo5. — Cependant, la pensée (jue Son Éminence avoit eue en 1 048 de m'envoyer ambassadeur à Venise étant revenue dans son esprit, elle donna ordre à mon
1. Cette rovup des troupes amenées de Guyenne par du IMessis-Besançon eut lieu le M octobre 165''i. (AHaires étrangères, fonds France, mémoires et documents, GCGCVI, 352.)
fils, qui lui servoit de page, de me dire que je visse M. Ondedei\ et qu'il avoit à me parler de sa part. Pour cet effet, on m'envoya quérir à Bas ville, où j'étois chez M. de Lamoignon, et la proposition m'en fut faite avec toutes les conditions favorables qui me pouvoient défendre de m'en excuser; à quoi je ne répondis autre chose, sinon que, pour quelque emploi que ce fût, dont on me jugeât capable, je ne mettrois aucun obstacle entre le commandement et l'obéissance, pourvu qu'il plût à Son Éminence de m'en donner le moyen .
Je ne sais pas quelle réponse on lui fit, mais, étant peu après tombé malade d'une fièvre double-tierce, durant laquelle il s'écoula quelques jours, M. Le Tellier eut aussi ordre de m'en parler^; et, sachant que j'étois au lit, il s'en ouvrit à mon frère que je priai de lui faire la même réponse que j'avois faite à M. Ondedei. Ensuite de quoi, la cour étant partie, j'eus un billet de me rendre à Chantilly ; mais, l'ayant reçu trop tard, je ne la pus joindre qu'à Compiègne, où
1. Zongo Ondedei, l'un des protégés italiens de Mazarin. Il fut nommé évèque de Fréjus en 1654 et mourut en 1674.
2. Voici dans quels termes l'ambassadeur vénitien à Paris rendit compte de ces pourparlers à son gouvernement : « Argenson fa « istanza di rivenirsene a questa corte, e Plessis-Bisanzon suben- « trerebbe volentieri a cotesto impiego, conferito essendosi alla « corte per ricercarlo e ottenerlo. Egli è quello che in qualità di « gentil' huomo inviato si condusse a' Prencipi d' Italia due anni « sono e passa più d' un ofûcio con Yestra Serenità in nome del « Re. E huomo maturo, non violente, versato negli affari, e che « intende più che mediocremente gl' interessi e i genii dei Pren- « cipi d' italia; creatura del Cardinale e uno de' più habili e de' « più capaci huomini che tenghi la Francia per simile funtione... m (Rapport de Sagredo au Sénat, en date du 15 juin 1655. Archives de Venise, dépêches des ambassadeurs en France, volume 118.)
M. le cardinal ajusta les conditions sous lesquelles j'acceptai l'emploi qui m'étoit proposé et dont je ne me défendois que sur mon impuissance, n'ignorant pas la dépense qu'il y avoit à faire pour s'en acquitter avec
honneur Étant expédié de Messieurs des finances \
je partis et me rendis à Gênes sur les fins, ou, pour mieux dire, au temps de la levée du siège de Pavie^; et, m' étant assez heureusement acquitté de ce qui m'étoit ordonné vers cette république, je fis la même chose à Plaisance auprès du duc de Parme avec plus de succès, d'oii, passant ensuite à Reggio et Modène, j'en usai selon mes ordres envers le prince-cardinal et la princesse, nièce de Son Éminence, tout le reste de cette cour étant absent. De là, j'arrivai peu de jours après à Venise^, où je demeurai plus d'un mois
1. Des avantages particuliers furent accordés à du Plessis-Besançon pour cette ambassade, si nous en croyons le passage suivant, extrait d'un rapport de Giovanni Sagredo, ambassadeur de Venise à Paris, en date du 29 juin 1655 : « Se gli è non solo prontamente t contato il denaro dei suoi appuntamenti, ma accordatigli dona- « tivi abbondanti e proventi nuovi e non più conseguiti da' suoi « precessori, accio habbia modo con l'animo soddisfatto di non « pensar che al servitio. » (Archives de Venise, dépêches de l'ambassadeur vénitien en France, volume 118.) D'autre part, une lettre de Mazarin aux surintendants, conservée à la Bibliothèque nationale et datée du 10 juillet 1655, enjoint de payer à du Piessis-Besançon une somme de trente-cinq mille deux cents livres.
2. Le marquis de Garacene, gouverneur espagnol du Milanais, avait, quelques jours auparavant, le 14 septembre, forcé les troupes françaises à lever le siège de Pavie. Get événement rendit courage aux nombreux partisans de l'Espagne que comptait la ville de Gênes.
3. Le récit détaillé de ce voyage se trouve consigné dans un rapport conservé aux Affaires étrangères (Venise, LXXIX) et ayant pour titre : Sommaire de tout ce qui s'est passé sur le sujet de la riception de M. du Plessis-DesançoJi,atnbassadiuir de Sa Majesté vers
incognito, suivant la coutume, en attendant que toutes choses fussent prêtes pour mon entrée ^ qui ne fut pas ordinaire, parce que j'étois fort accompagné, en sorte que ma première audience eut beaucoup d'applaudissements, mais non pas plus que la dernière.
J'y ai fait une résidence de près de trois ans et les quatre mois de l'aller et du retour, sans avoir jamais décliné du train ni des autres circonstances qui dévoient accompagner la dignité de mon caractère et du maître que j'avois l'honneur de représenter, si bien que la dépense de cet emploi ne m'a pas moins coûté de cinquante mille écus, compris la charge de mon fils; sur quoi, lorsque je serai payé de tout ce que le roi donne d'ordinaire, et des voyages extraordinaires de Mantoue et de Parme, je n'en aurai touché que vingtcinq mille de l'argent de Sa Majesté, encore en faudroit-il déduire la remise de vingt mille livres que je ne reçus qu'à Venise par lettre de change, d'oii l'on peut facilement juger ce qui tombe sur mon compte en pure perte.
Si l'on me demande quels services j'ai rendus pendant mon ambassade, je répondrai en peu de mots qu'ils ont été de beaucoup au-dessous de la passion que j'avois d'en rendre, et peut-être de ce que j'aurois pu faire si l'emploi n'avoit pas été si stérile de lui-même ou qu'on m'eût donné plus de besogne. Tels qu'ils sont néanmoins, et sans les amplifier, mes dépêches^ font foi de tous ceux que la discrétion d'un
la sérénissime république de Venise, à son passage à Gênes, Parme, Plaisance, Reggio et Moclène.