‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 50 sur 146 · L'entrée officielle eut lieu le 9 décembre · texte numérisé non relu

L'entrée officielle eut lieu le 9 décembre

2. Ces dépêches se trouvent conservées aux Affaires étrangères,

ministre inférieur, qui ne se fait point de fête et qui n'est pas amateur de l'ostentation, pouvoit insérer

dans ses lettres J'en rappellerai plusieurs qui ont

quelque droit d'occuper un peu de place. En tout temps, j'apportai une application continuelle à observer tout ce qui se passoit, non seulement dans la conduite de la république oi^i nous pouvions prendre part, mais chez les autres princes d'Italie \ à la cour de l'empereur et en Levant. J'informois de temps en temps M. le cardinal en lui envoyant aussi les rétlexions

que j'estimois convenables pour en profiter Son

Éminence n'a guère passé de semaine sans avoir occasion de se contenter de mes avis ou directement, ou

par M. de Brienne On peut aussi ajouter à ces

services la bonne intelligence que j'ai entretenue par mes offices et par mes correspondances, tant ailleurs qu'entre la république et nous, pendant les conjonctures les plus délicates et dans les divers événements de la guerre. Mon intervention a contribué de la sorte

dans la correspondance des ambassadeurs de France à Venise. 1. Du Plessis-Besançon, tout en étant accrédité à Venise, où il résidait, devait en outre entretenir des relations constantes avec les divers princes de l'Italie. L'ambassadeur vénitien à Paris fit connaître en ces termes à la république le caractère de la mission conliée à du Plessis-Besançon : « Per ciù che riguarda a Disancon « egli ha conseguita cotesta ambasciata, non in riguardo solamente a deir istanze d' Argenson, ma perché essendo partecipe dei fini « délia Francia e possedendo il segreto del cardinale confidatogli « fin quando passô a tutti i Prencipi di cotesta provincia per scan- 0 dagliare le loro iutentioni e per penetrare al fondo de' loro peu- « sieri, habbia modo d' agire e d' operare in conformità dei dis- « segni. E sebbene la sua residenza sarà presso Vostra Serenità, « havra ad ogni modo ordine e liberlà di trattar con altri principi « d' Italia e havra la partecipatione e la S(»vraintendenza degli « aiïari e degli interessi di cotesta provincia. » (.Archives de Venise.)

à confirmer la réputation de nos armes chez les étrangers et Tamitié de nos alliés, ou à lever les jalousies qu'ils en pouvoient prendre, et elle a servi à détourner les occasions qui engendrent la méfiance et les froideurs, d'où dérivent enfin des engagements qui nous jettent à contretemps en de nouvelles ruptures et quelquefois avec honte et dommage.

1656. — La négociation secrète que j'eus, comme par rencontre, en 56, avec M. le duc de Mantoue, à Saints -Jean -et -Paul de Venise, est encore de cette nature, où, dans une seule conférence ^ j'aidai si favorablement à changer les mauvaises dispositions qu'il avoit pour nous, que, hors de se déclarer ouvertement, il ne pouvoit faire plus qu'il ne fit en notre

faveur durant le siège de Valence^ De là, je passerai

à d'autres services plus évidents et non moins considérables dans la réputation et dans l'effet ; le nombre en est petit, à la vérité, mais ils sont tels, toutefois, que la qualité peut suppléer au nombre. Le premier fut le grand office que je passai en collège^ avant

4. Cette entrevue eut lieu dans les premiers jours du mois de juin 165fi. Le duc de Mantoue partit de Venise le 12 juin.

2. Valenza, petite ville située sur le Pô, à quelques kilomètres au nord d'Alexandrie. Cette place fut prise par l'armée française en septembre 1656.

3. Le collège, collegio, était, en quelque sorte, le cabinet des ministres à Venise. En lui résidait toute la majesté du Prince. Les ambassadeurs y allaient à l'audience. On y lisait les lettres des affaires étrangères. C'est lui qui préparait les affaires qui devaient être agitées dans le Sénat. Il était composé de vingt-six membres, savoir : !<> le doge ; 2° les six conseillers du doge ; 3° les trois chefs de la quarantie criminelle; 4oles six sages-grands, auxquels incombait la direction des affaires les plus importantes;

l'ouverture de la campagne où, sans commettre ni engager la dignité du roi, ni faire aucune instance positive à la république, j'établis la confiance entre elle et Sa Majesté par la communication de ce que nous ne pouvions plus lui celer, et dont le manque de participation la pouvoit offenser, si j'eusse différé davantage^ ; à quoi je n'oubliai pas d'ajouter les preuves de la propension sincère que nous avons à la paix et de l'aversion des Espagnols à la vouloir effectivement, pour justifier, à notre égard, les motifs et la nécessité de continuer la guerre, parce que c'est un chapitre sur lequel nos ennemis ont formé des arguments contre nous dont les conséquences ont fait grande impression dans l'universel à notre désavantage.

Mais, comme les tentatives discrètes et confidentes ne laissent pas de marquer, outre l'estime, les choses qu'on désire, celles que je fis à la république de Venise lui témoignèrent le cas que la France faisoit d'elle, sans la presser de prendre aucun parti, d'autant qu'il étoit également dangereux de l'inviter à ce qu'elle ne pouvoit faire et de ne lui rien proposer du tout. Le premier l'obligeoit à montrer sa faiblesse ou sa mauvaise intention, ou à prendre d'autres résolutions pour les couvrir, et le second en auroit été pris pour une marque de méfiance et de mépris de ses forces ; au lieu que le tempérament et les termes dont

50 les cinq sages de terre ferme, spécialement cliargés de ce qui concernait la guerre; 6" les cinq sages aux ordres, ou petits sages, personnages pris parmi les jeunes nobles et ayant seulement voix consultative.

1. Du Plessis-Besançon fit la communication à laquelle il est fait ici allusion le 20 juin 1656. (AlTaires étrangères, Venise, LXXIX.)

je me servis évitèrent tous ces écueils et lui montroient seulement ce qu'elle devoit faire, en lui faisant connoître que son accommodement avec le Turc dépendoit uniquement de celui d'entre les couronnes, qui paraissoit impossible, à moins d'employer solidement les moyens d'une puissante et vigoureuse guerre pour y forcer les Espagnols, puisque les autres moyens y étoient inutiles, et qu'ainsi l'on ne pouvoit leur susciter trop d'ennemis pour arriver à une si bonne fin.

Et, suivant plutôt l'ordre des temps que l'importance et la dignité des matières, j'ajouterai que Son Éminence fut avertie, dans ce temps-là, de l'abus qui se commettoit par ceux qui se mêlent de faire des levées pour le Sénat, et apprit qu'ils achetoient aux ennemis comme des esclaves nos déserteurs et les prisonniers françois, outre les autres qu'ils débauchoient à prix d'argent, pour les envoyer par force en Candie, avec une perte irréparable pour la nation et un déchet notable des troupes du roi. Son Éminence, dis-je, m'écrivit en termes exprès de m'en expliquer fortement au prince ^ jusques à me laisser entendre que Sa Majesté s'en ressentiroit s'il n'y étoit efficacement remédié. Sur quoi, je parlai de sorte en collège^, que depuis il n'est arrivé rien de semblable, pas même durant le quartier d'hiver, que notre armée a passé dans le Mantouan, bien qu'il soit presque tout embrassé des États de la république : de façon qu'il s'est vérifié

1. Le doge de Venise était, à cette époque, Carlo Gontarini. Il lut remplacé au mois de mai 1656 par François Cornaro, qui mourut que'ques jours après son entrée en fonctions, et qui eut pour successeur Bertuce Valiero.

2. Du Plessis-Besançon présenta ces observations au collège le 17 mars 1656.

qu'elle ne s'est pas affoiblie de vingt soldats pendant un si long temps, ni auparavant, à l'égard de ceux qui avoient à demeurer dans le Modénois. Et c'est une chose si extraordinaire, dans le besoin que la république a d'hommes et la difficulté d'en trouver, que le bon succès de mes offices ne doit pas être d'une considération commune sur une matière si délicate.

Peu de temps après, sachant que le duc de la Mirandole^ étoit venu à Venise pour y demander assistance et conseil sur le passage des Allemands en Lombardie, qui menaçoient de quartiers et de contributions tous les fiefs et feudataires de l'empire, et apprenant d'ailleurs qu'il étoit chancelant sur le parti qu'il devoit prendre, quoique beau-frère du duc de Modène, je fus aussitôt le trouver et j'eus la fortune de lui parler de sorte qu'il s'en retourna dans une assiette d'esprit telle qu'il étoit à désirer. Sur quoi, Son Éminence lui ayant fait toucher, peu après, une année de la pension que je lui avois fait espérer poui' munir et réparer sa place, il a demeuré toujours depuis aussi ferme qu'on le pouvoit souhaiter dans les intérêts de cette couronne. Et la situation de son État est si bien posée pour couvrir ceux de Modène et servir à de plus grands desseins que, dès l'année 1647, M. le cardinal Grimaldi et moi avions reçu l'ordre de n'oublier aucune diligence convenable pour réduire ce prince à notre dévotion.

1. Alexandre Pic, duc de la Mirandolc, né le 30 mars 1631. Il épousa, le 29 avril 1656, Anne-Béatrix d'Esté, fille d'Alphonse III, duc de Modène, et mourut le 3 février 1691. Ce séjour du duc de la Mirandolc à Venise eut lieu dans les premiers jours du mois de septembre 1656.

Un autre service fut (et celui-ci est d'une plus haute classe que les autres) qu'ayant appris de bonne part que la république avoit accordé passage par ses États à six ou sept mille hommes de pied et trois mille chevaux des vieilles troupes de l'empereur, qui avoient hiverné dans les pays héréditaires et dévoient entrer, à la file, de la Carniole dans le Frioul pour le secours de Valence et du Milanois, outre le corps qui passoit par la Valteline, sans attendre qu'il m'en vînt aucun ordre (ayant appris en bonne école qu'il n'en faut point pour faire son devoir), et jugeant des fâcheuses conséquences qui s'en ensuivroient tant pour nous que pour nos alliés, je fus aussitôt en collège, où je fis voir au Sénat* que ce passage n'en auroit pas de moins dangereuses pour lui. Je parlai si efficacement qu'outre la réponse du prince, qui fut satisfaisante, le Sénat envoya appeler le ministre impérial dès que je fus sorti, auquel il déclara, qu'en aucune façon du monde, il ne pouvoit consentir à ce passage, et qu'il ne vouloit point rompre avec la France ; si bien que, par les ordres qui furent envoyés tant à M. Nani~ qu'ailleurs où il étoit besoin et les avis qu'en donna l'autre aux principaux commandants des troupes impériales, leur

1. Du. Plessis-Besançon tit cette démarche le 5 août 1656. Le Sénat de Venise était l'assemblée où se prenaient les décisions politiques. Après avoir compté dans le début quarante membres seulement, il en eut plus tard jusqu'à deux cent trente. Les sénateurs n'étaient élus que pour un an ; ils étaient rééligibles.

2. Giovanni* Battista Nani, surintendant de la chancellerie secrète, ambassadeur de Venise à la cour de Louis XIV, de 1644 à 164X, et en 1659-1660. Il a écrit une Histoire de la république de Venise, et était alors ambassadeur de la république à la cour de Vienne.

marche fut soudainement arrêtée, à la réserve de celles qui avoient déjà commencé d'entrer, qui la continuèrent, au nombre de trois ou quatre cents.

Et, comme par la réponse de la république à mon office elle n'avoua pas d'avoir accordé ce passage aux troupes impériales, et m'assura seulement qu'il n'en passeroit point, apprenant de nouveau le contraire, je retournai derechef en collège, et je me plaignis de ce que ses ordres n'étoient pas exécutés ponctuellement. Sur quoi, il fut écrit à M. l'ambassadeur Giustiniani^ de faire quelque espèce de plainte du peu de créance que j'avois pris à ce que le Sénat m'avoit répondu ; mais je n'avois pu faire moins que d'y retourner une seconde fois, puisque les seconds avis que j'avois reçus étoient aussi véritables que les premiers.

Cependant, la suspension de cette marche produisit deux effets de conséquence : tout ce grand corps de troupes, non seulement ne passa point et se mutina dans ses quartiers par la crainte d'avoir à traverser plus de trente journées de montagnes pour regagner le Tyrol et la Valteline, avec la ruine de ses équipages, mais se dissipa quasi tout ou se cantonna en divers lieux, à la foule du pays, au mépris de l'autorité impériale; ce qui nous donna moyen de continuer le siège de Valence et de prendre la place, d'où il eut fallu se retirer autrement pour garantir les États de M. le duc de Modènc et de nos autres alliés d'un si dangereux orage, s'il fut entré en Italie. Et ce service, joint à

1. Francesco Giustiniani, ambassadeur do Venise à la cour de Louis XIV, du 7 juillet 1655 au 28 décembre 1659.

beaucoup d'autres qu'il m'avoit vu rendre, sont les causes de l'estime et de l'amitié que ce prince avoit pour ma personne.

Son Éminence avoit su devant moi la destination de tant de troupes qui dévoient passer d'Allemagne, et elle jugeoit beaucoup mieux le mal qui en pouvoit arriver. Elle envoya de la cour un ordre pressant à M. le surintendant Servien^ de me dépêcher en toute diligence un exprès à Venise, avec un extrait des articles nécessaires du traité de Munster et un mémoire des raisons qui pouvoient me servir à persuader la république de n'accorder point ce passage. Mais la route que prit le courrier l'ayant empêché de le faire, il y avoit près d'un mois que j'avois exécuté ce qui m'étoit ordonné quand il arriva ; de sorte qu'après s'être reposé quelques jours à mon logis, et que j'eusse satisfait à ce que son voyage désiroit que je fisse savoir en collège (où j'en allai donner part), je le renvoyai avec le témoignage et l'effet tout ensemble du sujet qui l'avoit amené

1657. — Au mois de février de l'année suivante, sur l'avis que j'avois donné à la cour de la poursuite que faisoit M. le nonce Carafe^, par ordre du pape^, en faveur du rétablissement des Pères Jésuites^ dans

1. Abel Servien, marquis de Sable, secrétaire d'État en 1630, surintendant des finances en 1653.

2. Carlo Garaffa, fils de Jérôme, prince de la Roccella. Il fut successivement évêque d'Aversa, nonce apostolique en Suisse, à Venise et à Vienne, et fut créé cardinal en 1664. 11 mourut en 1680.

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