‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 52 sur 146 · Du Plessi s- Besançon à Richelieu · texte numérisé non relu

Du Plessi s- Besançon à Richelieu

La Mante, le 5 octobre 1630 ^ Sur la résolution que M. le maréchal de Schonberg a prise do faire partir l'armée à la fin de la trêve pour le secours de Casai, il a jugé qu'il étoit nécessaire d'être bien particulièrement informé, non seulement des chemins, mais encore de la nature du pays par où elle auroit à passer, afin de prendre mieux ses mesures et se préparer aux ordres qu'il auroit à lui faire tenir dans un voyage de telle importance; et m'ayant fait l'honneur de jeter les yeux sur moi pour lui rapporter ce que j'en aurois vu, j'ai pensé que vous ne trouveriez point mauvais que je vous rendisse compte par celle-ci des choses que j'ai remarquées en ce voyage.

Encore que le chemin que nous avons pris en allant ne soit pas celui que nous aurons nécessairomont à tenir, si est-ce que ce n'a pas été sans utilité que nous l'avons suivi, d'autant que j'ai reconnu, en passant, Ghivas, Gressontin et Trin pour être d'aussi mauvaises places quant à la fortification que leur situation est excellente pour les rendre bonnes. Le chemin de ce côté-là est facile à l'occasion des plaines, mais incommode à cause de quelques marécages et de trois rivières qu'il faut passer, dont les deux premières, quoique guéables, ne laisscroient de donner beaucoup de peine à une armée ; et la troisième, (}ui est la Doirelîaltea, étant assez grosse et rapide, ne laisse aucun moyen de la passer sans un pont ou des ports. Aussi a-t-on jugé (ju'il falloit prendre le côté de deçà le Pô, et d'autant plus nécessairement que, les ennemis tenant la ville et le château de Casai et s'étant

1. Celte lettre a été reproduite itresipie textuellement dans le passage des Mémoires de liichelieu relatif au serours de Casal. Voir la colleetiou Mirhaud et Poujoulat, 1* série, tome VIII, page 27i.

retranchés, comme j'ai vu, de ce côté-là, il étoit très difficile de passer le Pô et conséquemment comme impossible de secourir Casai si l'on prenoit cette route.

Pour ce qui est du côté deçà, que nous avons vu en retournant, j'ose vous assurer que, si nous avons beau temps, le chemin ni le pays ne peuvent être ni plus aisés, ni plus avantageux pour l'exécution de notre voyage, n'ayant à passer qu'une seule colline fort petite et fort insensible depuis le lieu d'où nous partirons jusques à Casai, et -ne rencontrant rivière ni marais en chemin qui puisse obliger les soldats à se mouiller plus haut que la cheville du pied. Bref, le pays est tellement favorable que, les dix premiers milles de notre route passés, nous pouvons marcher en bataille jusques à cinq ou six lieues de Casai, et le reste du chemin, qui sont les collines du Montferrat, est si commode qu'il semble être fait pour favoriser notre passage. Il faut voir maintenant le revers de la médaille, et que je vous dise non seulement les inconvénients qui nous sont contraires, mais encore ce que je pense que les ennemis peuvent faire pour nous incommoder.

Quant aux accidents, il y en a de deux façons, les uns sont incertains et peuvent n'arriver pas, comme la pluie; les autres sont difficiles à éviter, comme la nécessité des vivres et du grand nombre de voitures qu'il faut pour les mener, non seulement pour notre armée, mais pour en laisser à Casai, ce qui doit être, comme il semble, le but final et le fruit de notre voyage pour plusieurs raisons que je dirai ci-après. Pour ce qui est de la pluie, il est constant que, si elle nous attrape en allant et qu'elle dure seulement deux fois vingt-quatre heures, nous ne soyons absolument dans la nécessité de retourner et dans l'impossibilité de passer plus avant. Pour les vivres et pour les voitures, je n'ai rien à dire sinon que vous savez mieux que personne ce qu'il faut de l'un et de l'autre pour une si grande armée dans une traverse de cinquante milles de pays ennemi et, sans comparaison, plus ruiné que celui où a passé et séjourné l'armée du roi depuis qu'elle est en Piémont. A cela néanmoins, les soins ot la prévoyance de M. le maréchal de Schonberg ont été si utiles qu'il a fait des choses au delà de l'imagination vu les incommodités où nous sommes à cause de la contagion. Il faut passer maintenant à ce que peuvent faire les ennemis quand nous aurions toutes choses favorables, premièrement si M. de Savoie est contre nous; en second hou, s'il est neutre, ot qu'il abandonne son pays au plus fort pour être comme le théâtre de la guerre; et, tiercement, s'il est de notre côté.

S'il est contre nous et qu'il joigne sa cavalerie à celle des impc-

rialistes et des espagnols à la faveur de Villeneuve d'Ast et d'Ast, auprès desquels il faut nécessairement passer, ils peuvent nous harceler de telle sorte que, sans courre beaucoup de péril ni s'engager à cause des grandes plaines, notre arrière-garde peut être souvent alarmée, et, par ce moyen, le reste de larmée obligé de faire tant de haltes qu'au lieu de huit ou neuf journées d'armée qu'il faudroit pour aller à Casai, possible serions-nous obligés de doubler ce temps; et ainsi nous consommerions nos vivres et ne pourrions arriver à Casai dans le temps dont l'on est convenu par la trêve pour le secours de la citadelle.

Mais quand nous aurions surmonté toutes ces difficultés, et que, selon nos souhaits, nous serions arrivés à la vue de la citadelle avant la Toussaint, si les ennemis, sous quelque prétexte, refusent de nous rendre la ville et le château de Casai suivant les conditions de la trêve, de la sorte que la ville est disposée du côté de la citadelle, je ne vois pas que, sans un siège, il fût possible de la prendre sur eux ; et, n'ayant ni les vivres nécessaires, ni la saison favorable pour cela, un si })énible voyage pourroit demeurer sans autre fruit que la satisfaction de l'avoir fait et d'avoir rasé les travaux et les attaques qui ont été faites contre la citadelle, dont encore retireroit-on peu d'utilité, d'autant qu'à la faveur de la ville les ennemis peuvent l'attaquer aussi commodément en hiver qu'en été, du côté môme de la ville ; et c'est la raison qui oblige d'y jeter des vivres et des hommes pour assurer sa conservation. Il faut encore ajouter à cela que, dans le temps qu'il nous faut pour ce voyage, les ennemis ayant assemblé toute leur infanterie, peuvent se retrancher à l'entour de la citadelle, hors la portée du canon, loger le leur pour la sûreté de leurs retranchements, et, avec huit ou dix mille hommes de pied et peu de cavalerie, les défendre contre nous, tandis qu'cà la faveur de Valence et d'Alexandrie, et de la ville de Casai même, le reste de leur cavalerie battroit la campagne pour nous empêcher les vivres et ôter à notre armée le moyen de s'élargir. Que si M. de Savoie se met dans la neutralité, les choses nous sont beaucoup plus faciles pour aller, mais les ennemis peuvent toujours nous incommoder à la descente des collines du Montferrat dans la plaine de Casai et se retrancher, comme j'ai dit, aux environs de la citadelle. Mais si, au contraire de tout cela, M. de Savoie se rendoit favorable aux armées du roi, non seulement nous pourrions aller facilement à Casai, mais encore les chasser de la ville et du château, et peutêtre leur faire payer les intérêts de notre voyage par la perte de Valence ou d'Alexandrie. Mais, suivant cette supposition, ils sont

trop avisés pour nous attendre ou pour ne faire pas la paix à notre mode, c'est-à-dire selon la raison.

Voilà les particularités dont j'ai cru être obligé de vous informer pour satisfaire à mon devoir, vous suppliant très humblement de croire que ce sont des pensées qui n'ont des paroles que pour vous ou pour ceux qui ont ici les intérêts et les affaires du roi entre leurs mains, ayant au reste une passion si entière d'avoir quelque part à un voyage si glorieux pour la France, à quoi je vois M. le maréchal de Schonberg absolument résolu, qu'il n'y a rien qui ne me semble facile dans la volonté que j'ai d'y contribuer mes petits services.

Pour ce qui est de Casai, selon les vivres qu'il y avoit dedans, selon la défense que pouvoient rendre les assiégés, et selon la façon d'attaquer des ennemis, il pourroit durer encore deux mois, et beaucoup plus, s'il y avoit eu seulement mille ou douze cents françois sains dans la place.

(Original. Affaires étrangères, Turin, XIV, 33.)

Page 1