‹ Mémoires de Du Plessis-BesançonChapitre 53 sur 146 · Première instruction pour aller en Catalogne · texte numérisé non relu

Première instruction pour aller en Catalogne

Amiens, le 29 août 1640.

Le roi ayant eu avis que les états et peuples de la Catalogne ayant pris les armes pour se mettre en liberté et s'affranchir de la domination d'Espagne, et que, comme ils savent que la France assiste toujours puissamment ses voisins et ceux qui ont recours à elle, ils ont député un gentilhomme d'entre eux^ vers le sieur d'Espenan, maréchal des camps et armées de Sa Majesté et gouverneur de Leucate, pour lui faire entendre de leur part que, s'il plaisoit à Sa Majesté leur accorder sa protection et les assister d'armes et de munitions de guerre, en payant, et des autres choses

\. Les premiers députés envoyés à d'Espenan furent don Aleis de Vileplana et don Ramon de Guimera. Leur pouvoir était daté du 31 mai 1640. (Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, 3'737.)

dont ils peuvent avoir besoin pour leur défense, ils formeront une république de laquelle Barcelone sera le chef, sous la protection de Sa Majesté, s'obligeront de s'opposer au roi d'Espagne toutes les fois qu'il voudroit attaquer la France par le moyen des forces de leur pays, ou en y prenant passage ; ils ouvriront quatre de leurs ports aux armées navales de Sa Majesté où elles seront dans une sûreté entière et que, s'il lui plaît d'envoyer une personne de sa part pour traiter avec eux, ils lui donneront moyen d'aller et d'être sûrement dans Barcelone, et lui feront voir le bon état où ils sont de faire et de soutenir ce qu'ils proposent : Sa Majesté ayant eu leurs offres bien agréables pour l'avantage qui en peut réussir au public, elle a estimé à propos d'envoyer une personne sur. les lieux, capable d'entendre leurs propositions, de traiter avec eux sur icelles et de leur donner de bons avis pour l'exécution de leur dessein; et, ayant choisi le sieur du Plessis- Besançon, sergent de bataille en ses armées de Guyenne et Languedoc, pour cet eflet, elle a voulu l'informer de ses intentions par le présent mémoire, qui lui servira d'instruction.

Ledit sieur du Plessis saura que lesdits états et peuple demandent pour faciliter l'exécution de ce que dessus deux cents milliers de poudre, du plomb et de la mèche k proportion, des mousquets et canons et de la cavalerie, le tout à leurs dépens.

Pour toutes choses, ledit sieur du Plessis-Besançon leur fera d'abord concevoir que Sa Majesté est très disposée et résolue d'embrasser leur défense, et faire par sa protection qu'ils puissent solidement établir leur liberté, sans vouloir s'emparer ni se rendre maître de leur pays, ni prendre autre intérêt en cette entreprise que celui de les assister puissamment comme gens qu elle estime pleins de générosité, bien intentionnés pour le public et alTectionnés au salut de leur patrie, et qui r^'auront formé un dessein de cette importance qu'avec une ferme résolution de le poursuivre jusques au bout, sans jamais s'en départir, quelques difficultés qu'ils y puissent rencontrer. Il leur dira ensuite que Sa Majesté leur accorde volontiers les deux cents milliers de poudre, qu'elle leur en fera fournir cinquante milliers incontinent après que le traité aura été passé, cinquante milliers deux mois après, et les cent milliers restant à mesure ([u'ils en pourront avoir besoin, ayant consommé les premiers, comme aussi du plomb et de la mèche à proportion de ladite quantité de poudre, selon la demande qu'ils en ont faite.

Ledit sieur de Besançon saura (jue, bien que la proposition qui a été faite par le député de Barcelone porte qu'ils ne demandent

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rien qu'en payant, néanmoins, si l'on voit qu'il y ait sûreté à traiter avec eux et qu'ils fassent des conditions raisonnablement avantageuses au roi, Sa Majesté ne feroit point difficulté de leur entretenir mille chevaux à ses dépens, en leur donnant quatre monstres en argent et eux suppléant en fourrages à ce qui manqueroit.

Qu'elle leur fera fournir quatre mille mousquets, six pièces de canon et des boulets, le tout après que ceux qui auront pouvoir de leur part auront passé avec ledit sieur du Plessis-Besançon le traité nécessaire, lequel Sa Majesté désire être fait aux conditions suivantes ou approchantes, pour ne pas exposer ses armes aux périls qui suivent les changements qui arrivent souvent en de pareils projets.

Ledit sieur de Besançon leur fera donc connoître comme il est nécessaire qu'ils ouvrent au roi les moyens de les secourir, qu'ils donnent sûreté à ses armes et les assurances convenables de ne pas tourner les leurs contre la France, comme il pourroit arriver par un accomodement avec le roi d'Espagne, après que Sa Majesté leur aura aidé à dresser des armées.

Ledit sieur de Besançon, avant que de s'ouvrir d'aucune des sûretés que Sa Majesté désire d'eux, entendra ce qu'ils voudront répondre sur ce que dessus et quelles assurances ils voudront donner à Sa Majesté de ce qu'ils promettent, quels sont les quatre ports qu'ils offrent, et comme ils prétendent que les armes de Sa Majesté y seront en sûreté; et, en cas que leurs offres soient plus grandes et plus certaines que ce qu'il est chargé de leur demander, il s'y arrêtera et y ajoutera ce qu'il verra être à propos pour plus grande sûreté ; et, s'ils ne viennent d'eux-mêmes à proposer ce qui se doit pour parvenir aux fins que Sa Majesté a pour leur propre bien, il sera besoin de leur faire entendre qu'ils ne peuvent donner sûreté à Sa Majesté que par deux voies, la première, qu'entre l'un des ports qu'ils offrent de livrer, il y en ait un capable de recevoir l'armée de Sa Majesté et où elle se puisse maintenir sans craindre les injures de la mer ni les efforts des ennemis, soit par mer, soit par terre; la seconde en donnant des otages. Quant aux ports, comme l'on n'en a pas une connoissance bien parfaite, l'on estime qu'au moins ils doivent donner celui de Roses, comme le plus voisin de la France, et, qu'à cet elTçt, ils doivent au plus tôt se rendre maîtres du fort de terre qui commande ledit port, pour le mettre ensuite en mains de Sa Majesté, avec la tour qui est en leur pouvoir. Que s'ils ne s'estiment pas capables seuls de faire cet effet. Sa Majesté ne fera pas de diffi-

culte, après la conclusion du traité qu'ils proposent et qu'ils auront donné pour otages quelques-uns des principaux d'entre eux, d'y envoyer une armée navale en une saison où elle y puisse demeurer, pour les assister et contribuer à leur dessein.

Que, pour leur témoigner la sincérité des intentions de Sa Majesté, elle trouve bon qu'il soit mis un article exprès dans le traité portant que les états et peuples de la Catalogne demeureront quittes et déchargés des obligations dudit traité, au cas que Sa Majesté vînt à prétendre autre chose que ledit port de Roses et ce dont il aura été convenu avec eux par ledit traité, lequel Sa Majesté promet ratiûer et observer en foi et parole de roi. Et, afin que, de leur côté, ils soient obligés à l'exécution de ce qu'ils promettent, ainsi qu'il est juste et raisonnable en une chose de cette conséquence, il sera mis un article dans ledit traité par lequel ils s'obligeront, en termes exprès, à former un corps de république dont Barcelone sera le chef sous la protection du roi et de cette couronne, sans qu'ils s'en puissent jamais départir ni s'accommoder avec le roi d'Espagne et employer leurs armées contre la France, ni donner passage et assistance au roi d'Espagne ni à qui que ce puisse être pour y entreprendre, ains seront tenus de s'opposer à quiconque le voudroit faire, ainsi que leur député l'a proposé, se soumettant à être tenus infâmes et convaincus de perfidie, s'ils contreviennent jamais à ce qu'ils promettront à Sa Majesté par ledit traité.

Il sera de la prudence dudit sieur de Besançon de ne traiter qu'avec des personnes suffisamment autorisées et après avoir vu un pouvoir suffisant pour cet eflet, lequel on estime devoir être signé des chefs de cette entreprise et scellé du cachet de leurs armes.

Ledit sieur du Plessis-Besançon leur donnera ses bons avis pour l'établissement solide de leur liberté, pour fortifier leurs places, dresser leurs armées et pour toutes les choses qui regardent leur défense et conservation; reconnaîtra bien particulièrement l'état et la disposition en laquelle ils seront, et donnera des nouvelles de tout à Sa Majesté, concertant avec ledit sieur d'Espenan de toutes choses autant qu'il lui sera possible; et, selon ce qu'il avancera audit traité. Sa Majesté fera ponctuellement pourvoir à toutes les choses qu'il promettra de sa part, l'assurant que les services qu'il lui rendra, en une occasion si importante, lui seront en particulière considération.

(Original. Aflaire»^ étrangères, Espagne, supplément, IV.)

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