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D'Espenan et du Plessis- Besançon au prince de Condé

La Tour, le 22 septembre 1640, au soir. Gomme nous venions ici, M. d'Espenan et moi, pour avoir réponse sur notre négociation avec le sieur de Vileplana, dont nous avons fait part à Votre Altesse par le sieur de Vivans, mon-

dit sieur d'Espenan a reçu en chemin diverses lettres, tant dudit sieur de Vileplana que des sieurs don Francisco de Tamarit, député militaire des catalans, et don Raimond de Guimera, député de la part du consistoire (qui est leur conseil), pour venir traiter avec nous à Céret (qui est une ville du Roussillon proche du Perthus) de toutes les choses qui conviennent à la négociation dont nous sommes chargés, avec sûreté par écrit pour faire ce voyage, et nous devons nous y rendre demain à dix heures du matin précisément. Par là, Votre Altesse voit que la chose va de longue et que ceux qui en ont pensé autrement se pourroient tromper. Nous n'apprenons pas, néanmoins, que ceci soit encore un effet de la dépêche qui doit être allée juscjues à Barcelone dont nous espérons quelque chose de plus, mais d'une simple lettre par M. d'Espenan audit sieur député militaire et des relations que peut avoir faites au consistoire le sieur de Vileplana de ce qui s'est passé sur ce sujet. Quoi qu'il en soii, celte affaire est si grande qu'on ne la peut bien concevoir sans étonnement et sans en attendre en même temps de très grandes choses. Nous pressons toujours l'arrivée de Votre Altesse en cette province et parce que sa présence y est du tout nécessaire pour la suite de tout ceci et parce que nous estimons que ce voyage peut extrêmement servir à tous ses intérêts, et, cependant, nous éloignons autant qu'il se peut de toute connoissance et de tout emploi ceux que l'un ou l'autre y pourroit établir. Les catalans font toujours merveilles, et don Jehan de Garay qui commande les armes en Roussillon est malade à l'extrémité.

(Original. Archives des Coudé, série M, XX, 393.)

.S. Mémoire du sieur du Plessis- Besançon sur les affaires de Catalogne.

Septembre 1640.

Jusques à l'entrevue qui a été faite à Céret des sieurs d'Espenan ot (lu IMessis-Besançon et de don Raimond de Guimera, envoyé du principat de Catalogne, il avoit été avancé beaucoup de choses par don Aléis de Semenat et don Francisco de Vileplana dont ils n'avoient eu aucune charge, ayant plutôt parlé selon la connoissance qu'ils pouvoiont avoir des mouvements de cette province que par aucun ordre, le consistoire de Catalogne ne s'étant assemblé à Barcelone que le 10 septembre. Mais, comme ceux qui gouvernent les affaires du pays ont prévu que la suite des choses les obligeroit à se maintenir par les armes, ils chargèrent lesdits sieurs

de Semenat et Vileplana de savoir de M. d'Espenan si, dans la nécessité qu'ils en pouvoient avoir, le roi n'auroit pas agréable de les assister, en payant, de certain nombre de munitions de guerre et d'armes, et de quelques principaux officiers pour servir et commander dans l'armée qu'ils prétendoient de mettre sur pied, outre les forces qu'ils ont destinées défendre aux castillans l'entrée de la Catalogne, tant par mer que par terre.

Depuis l'assemblée générale de leurs états où ils résolurent de prendre les armes pour le maintien de leurs privilèges et d'avoir recours à la France pour cet effet, ledit sieur don Raimond de Guimera s'en étant expliqué de bouche et par écrit auxdits sieurs d'Espenan et du Plessis, le secours qu'ils demandent s'est déterminé à six mille hommes de pied, deux mille chevaux, un mestre de camp général, un lieutenant général de la cavalerie, un autre pour l'artillerie et des ingénieurs qu'ils offrent d'entretenir à leurs dépens et de les payer selon la solde et usage d'Espagne, qui revient à cinq écus par soldat à pied et quinze écus par cavalier, par mois, et les officiers à proportion.

Moyennant cette assistance, ils promettent au roi, par un traité d'alliance qu'ils veulent faire avec Sa Majesté, d'empêcher qu'aucune nation entreprenne quoi que ce soit sur ses sujets par le moyen de ses forces ou frontières, et d'entretenir à perpétuité une correspondance fraternelle avec les françois ; tout ceci a été donné par écrit signé de don Raimond.

Le roi d'Espagne n'étant pas maintenant en état de pouvoir presser les catalans, ils ne demandent présentement que les officiers d'armée et la moitié des troupes, tant de cheval que de pied, réservant le reste pour le mois de mars, et les forces de mer dont Sa Majesté les peut assister pour le temps qu'ils en auront besoin.

Pour sûreté de tout ce que dessus, ils prétendent ne donner au roi que la foi publique d'un traité fait en bonne forme et ratifié des ministres et agents du principat, et croient s'exposer davantage en recevant dans leur pays les troupes de Sa Majesté et des officiers françois pour commander leur armée qu'elle ne fait ses troupes en les assistant de ce qu'ils demandent.

Que, quand bien cela leur donneroit moyen de s'accommoder avec le roi d'Espagne, ce sera toujours une grande gloire au roi de leur avoir procuré ce bien et d'avoir obligé ledit roi d'Espagne de faire avec eux une paix qui ne peut être que honteuse pour lui, étant résolus de mourir tous et de mettre jusques à la dernière reale que de se relâcher de trois choses : la première, que toutes les places fortes de la frontière de leur pays leur seront remises

pour les garder en son nom ; la seconde, que tous leurs privilèges seront pleinement rétablis comme ils étoient du temps de leur institution ; et la troisième, qu'il leur seroit permis de former un parlement à Barcelone dont la juridiction seroit, non seulement souveraine et sans ressort à Madrid, mais qui auroit aussi faculté de juger des différends qui pourroient intervenir entre le roi d'Espagne et eux sur l'infraction ou observation de leurs privilèges : conditions si dures, si honteuses que Sa Majesté catholique n'y sauroit jamais consentir sans la ruine totale de son autorité dans les autres états.

Que les crimes et délits commis par les catalans contre l'autorité royale sont de telle nature qu'ils ne sauroient jamais trouver aucune sûreté pour eux que dans les conditions précédentes, et en travaillant par toutes voies à demeurer maîtres absolus de leur pays, ce qu'ils ne peuvent faire sans une puissante armée pour la campagne outre quatre autres plus médiocres qu'ils établissent, savoir à Barcelone, Girone, Tarragone et frontière d'Aragon, comme places d'armes, d'où ils prétendent tirer les forces nécessaires pour la garde des passages et défendre l'entrée de leur pays.

Qu'outre les choses qui se sont passées en la mort du marquis de Sainte-Colombe, leur vice-roi, en celle d'un conseil d'état de Sa Majesté catholique, en l'extinction de possession de tous les officiers royaux de Catalogne, en la convocation de leurs états, prise des armes, galères et munitions de l'arsenal royal de Barcelone, aux placards et manifestes publiquement imprimés, ils ne pouvoient faire rien de plus criminel et de plus irrémissible pour eux que d'introduire dans le pays et d'appeler à leur secours les forces du plus grand ennemi de la maison d'Autriche.

Que, s'ils n'avoient d'autre dessein que de se défendre seulement, ils pourroient se passer de tout secours étranger par la propre force et situation de leur pays, mais qu'ayant résolu d'obliger ceux d'Aragon et de Valence à se joindre à eux, ou à leur faire la guerre, s'ils ne s'opposent au passage des castillans qui la leur voudroient faire, ils veulent, à cette fin, mettre en campagne une armée de trente mille hommes de pied et six mille chevaux, et qu'ils ont déjà fait fonds d'une très grande somme de deniers pour les entretenir.

Que cela n'empêchera pas qu'ils nomment encore au roi des passages pour faire la guerre aux castillans, soit du côté d'Aragon ou de Valence, ou que Sa Majesté l'entreprenne sur le Roussillon pendant ({u'ils en seront maîtres, et que leurs ports seront ouverts aux armées navales du roi pour cet effet.

Qu'après le premier traité avec le roi, ils lui envoieroient des ambassadeurs pour lui rendre grâces de son assistance, et, selon l'occurrence des affaires, en faire de plus importants avec Sa Majesté.

Que, bien que la pente des occasions présentes les porte et nécessite à s'établir une liberté solide et se tirer de la domination des castillans, néanmoins ils ne vouloient pas s'exposer au scandale public d'une rébellion manifeste, ayant des peuples à manier et qu'il falloit engager pied à pied pour en venir à bout, mais y arriver doucement sous le spécieux prétexte d'une défensive naturelle et conservation de leurs privilèges. Tout ceci sont les discours particuliers des conférences familières que le sieur don Raimond a eues à Céret avec les sieurs du Plessis et d'Espenan, que l'on peut croire être aussitôt des inductions provenant de l'habileté dudit don Raimond pour les persuader à porter le roi au secours des catalans et faire leur accommodement par ce moyen, qu'un résultat véritable de leurs résolutions secrètes.

Et, comme il fut répondu audit sieur don Raimond qu'en tout ce qu'il offroit au roi de la part du principat de Catalogne il n'y avoit rien de solide pour la sûreté de ses officiers, ni des troupes qu'ils demandoient, et, qu'ainsi il étoit de la grandeur de Sa Majesté d'assister les oppressés, il étoit aussi de sa prudence et de celle de ses ministres de ne rien faire en cela qui lui pût être préjudiciable, ce qui pouvoit arriver dans un accommodement, sesdites troupes demeurant exposées en pays ennemi, s'ils ne donnoient quelques places ou des otages suffisants pour la sûreté de leur retour en France; à quoi le sieur don Raimond répliqua qu'il n'y avoit point d'exemple que ces choses eussent jamais été faites autrement que sous la foi publique des traités, que les catalans avoient été de tout temps soigneux d'observer religieusement tous ceux qu'ils avoient faits, et que le roi ni ses prédécesseurs n'en avoient point usé de la sorte avec les hollandais ni vénitiens en pareilles occasions; joint que, faisant commander leur armée par des officiers françois avec un corps considérable de la même nation, il sembloit bien plutôt qu'ils missent leur pays en péril que le roi ses troupes.

Et, sur ce qu'il fut représenté audit sieur don Raimond que, l'occasion s'offrant qu'ils eussent besoin d'une armée navale, il étoit vraisemblablement nécessaire qu'ils donnassent un port au roi, dans lequel elle pût, non seulement être en sûreté des injures des saisons et de la mer, mais encore de la terre et des ennemis, en cas qu'étant arrivé quelque mauvais succès ils eussent lieu d'entrer dans le pays, oiî elle pouvoit être retenue par des vents con-

traires, il répondit qu'il étoit raisonnable, mais que ce n'étoitpas une aftaire à traiter pour lors, n'ayant rien à craindre par la mer de longtemps, et par conséquent n'ayant pas sitôt besoin d'armée navale. Il ajouta ensuite qu'il ne doutoit point que M. le cardinal ne fût d'avis de les assister, et qu'il étoit trop grand homme d'état pour perdre une si belle et si importante occasion de faire beaucoup de mal au plus grand ennemi de son maître. Qu'il savoit très bien que cette négociation touchoit plus vivement le comte-duc que ne feroit la perte des Pays-Bas et du royaume de Naples, et que l'Espagne abandonneroit toutes ses autres affaires pour celle-là, qui donneroit lieu à la France de s'avantager partout ailleurs, où elle voudroit porter la guerre.

Le sieur de Vileplana dit en particulier à M. d'Espenan qu'il ne falloit point s'étonner de la résistance et des discours de don Raimond, qui étoit un homme très habile et très affectionné à son parti, mais que certainement la nécessité de leurs affaires et le point auquel ils en étoient venus vouloient qu'ils payassent le besoin qu'ils avoient de la France de toutes les choses qu'elle pouvoit honnêtement désirer d'eux.

Voilà les lumières que le sieur du Plessis peut donner de son voyage; sur quoi il sera pris les résolutions convenables, et, pour l'exécution d'icelles, dressé un pouvoir et instruction qui ait quelque limite ou terme, au-dessous des conditions duquel on ne puisse traiter. Et, afin qu'il ne soit rien fait mal à propos, on demande aussi un style qui serve de modèle pour les intitulations ou forme du traité; item, un état abrégé de la solde des officiers et soldats d'un régiment, tant de cheval que de pied, afin de faire les cajjitulations avec les catalans pour le paiement des troupes sur iceux; un éclaircissement de la forme et nature du serment qu'elles auront à faire pour le service des catalans avec les exceptions requises. M. d'Espenan demande des commissions pour faire un régiment de cavalerie prêt à marcher, et parfaire avec d'autres lo nombre des deux mille chevaux demandés, sans oublier les fonds nécessaires pour la levée. On estime qu'il seroit bien à propos qu'il y eût un intendant ou commissaire général pour la police et justice des troupes françoises, afin de les faire vivre avec l'ordre requis dans la Catalogne. On demande qu'il soit envoyé quelque commis avec un fonds pour satisfaire aux dépenses pressantes qu'il conviendra faire on diverses rencontres dans le commencement et progrès de cette affaire; qu'il plaise à M. le cardinal de déterminer le secours qu'il lui plaira de faire donner aux officiers d'armée qu'il destinera pour commander lesdites troupes, d'en faire

dresser un état, et de leur destiner un fonds certain, afin de leur donner moyen de soutenir les frais qu'ils auront à faire dans une guerre de cette importance et de cet état. Il est nécessaire que le sieur du Plessis sache par quel ordre on fera la fourniture des quatre mille mousquets ; item, qui l'on prendra pour ingénieurs, en cas de besoin.

(Minute de la main de du Plessis-Besançon. Affaires étrangères, Espagne, supplément, IV.)

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