‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 107 sur 315 · Voyez tome IV, p. 413 et note · texte numérisé non relu

Voyez tome IV, p. 413 et note

avoit envie. C'est ce qui forma cette grande faveur, dont sa droiture et ses ménagements de conscience, si fort en garde contre soi-même, et si peu contre les autres, perdirent tous les avantages dans les suites, mais dont M"* de Maintenon suttirer tous les siens pour entrer enfin dans les matières ecclésiastiques.

Elle s'y initia par Taffaire de Monsieur de Gambray qui, lia si étroitement Tarchevêque de Paris avec elle et avec Monsieur de Chartres. Par ce moyen elle saisit auprès du Roi la clef de la seule espèce d'affaires et de grâces où jusqu'alors elle n'avoit pu donner que de légères atteintes, et c'est ce qui lui fit préférer le neveu de l'archevêque de Paris à tout autre mariage, en mars 1698. Elle fit, comme on Fa vu, épouser au Roi la querelle contre Monsieur de Cambray à Rome, jusqu'à en faire sa propre affaire à découvert, et par là s'établit de plus en plus dans la confiance des matières de religion qui entraînoient si nécessairement celles des bénéfices, et les moyens d'avancer et de reculer qui bon lui sembloit.

On a vu que Monsieur de Chartres étoit passionné sulpicien, qu'il logeoit toujours à Paris dans ce séminaire, qu'il réleva sur les ruines de celui des Missions étrangères, de Saint-Magloire, et des Pères de l'Oratoire ; enfin qu'il se substitua, en mourant, la Chétardie, curé de Saint-Sulpice, auprès de M"' de Maintenon, qu'il dirigea, et dont il eut toute la confiance.

Il faut le dire encore, la crasse ignorance des sulpiciens, leur platitude suprême, leurs sentiments follement ultramontains, ne pouvoient barrer les vastes desseins des jésuites, et- ils étoient tout ce qui leur falloit pour ruiner l'élévation, l'excellente morale, le goût de l'antiquité, le savoir juste et exact qu'on puisoit chez les Pères de l'Oratoire, si éloignés en tout des sentiments de la Compagnie, et si conformes pour le gros avec l'Université, et les restes précieux du fameu|L Port-Royal, dont les jésuites étoient les ennemis et les persécuteurs. Ils en achevoient ainsi la ruine par des gens dévoués à Rome par une conscience

stupide, qui mettoient tout le mérite en des pratiques basses, vaines, ridicules, sous le poids desquelles ils abrutissoient les jeunes gens qui leur étoient confiés, à qui ils ne pouvoient rien apprendre, parce qu'eux-mêmes ne savoient rien du tout, pas même vivre, marcher, ni dire quoi que ce soit à propos. Aussi la vogue des prêtres de la Mission, dont l'institut n'étoit que faire le catéchisme dans les villages, et qui ne s'étoient pas rendus capables de mieux, et de ceux de Saint-Sulpice, aussi grossiers, aussi ignorants et aussi ultramon tains les uns que les autres, prit le grand vol, parce que la porte des bénéfices fut fermée à la fin à tout ce qui n'étoit pas élevé chez eux.

M"* de Maintenon, séduite par la Ghétardie et par Bissy, sur les mêmes voies dont le feu évêque de Chartres Tavoit de longue main entêtée, régnoit sur ces nouveaux séminaires de mode. Elle en éloit devenue la protectrice déclarée depuis que Tart des jésuites Tavoit brouillée sans y paroître avec les directeurs des Missions, étrangères, qui avoient été longtemps ses directeurs à elle-même, et auxquels Monsieur de Chartres succéda auprès d'elle, lorsque la fameuse affaire des cérémonies chinoises et indiennes brouilla les Missions étrangères avec les jésuites de la manière la plus éclatante et la plus irréconciliable. Ce n'est pas que les jésuites n'eussent de la jalousie de cette basse prêtraille qui usurpoit trop de crédit à leur gré, et réciproquement ceux-ci des jésuites, mais ils se souffroient et vivoient bien ensemble, par le besoin qu'ils avoient les uns des autres dans leur haine commune des Pères de l'Oratoire et du clergé éclairé, qu'ils taxoient à tout hasard de jansénisme.

À la tête de ceux-ci étoit le cardinal de Noaille&qui avoit bien la science des- saints, mais non assez de celle des hommes pour les soutenir, ni pour se soutenir lui-même ; trop de droiture, de conscience, de piété pour prévoir, ni pour remédier après avoir éprouvé.

Bissy, qui de loin, et dès Toul, avoit su prendre ses

contours secrets par les jésuites, par Saint-Sulpice, par Monsieur de Chartres qui s'en étoit entêté, et qui le laissa à M"' de Maintenon comme son Elisée, alloit au grand, et sentit le besoin qu'il avoit de quelque grande affaire par le cours et les intrigues de laquelle il pût se rendre le maître de M"* de Maintenon, du Roi par elle, et par un concert étroit et secret, ne faire qu'un avec les jésuites parleur besoin réciproque, eux de lui auprès de M"* de Maintenon, lui d'eux à Rome, et gouverner ainsi toutes les affaires ecclésiastiques.

La frayeur que les jésuites avoient conçue de l'élévation du cardinal de Noailles, sans eux, de sa faveur, de l'appui qu'il trouvoit dans sa famille, s'étoit tournée en fureur. Leur P. Tellièr, que Saint-Sulpice avoit, comme [on] l'a vu, fait succéder au P. de la Chaise, étoit un homme bien différent de lui. il ne tarda pas à sentir ses forces, à embarrasser dans ses toiles le cardinal de Noailles, comme une araignée fait une mouche, à lui susciter mille défensives, à profiter de sa vertu, de sa candeur, de sa modération, enfin, à le pousser jusqu'à donner fatalement les mains à la destruction radicale de ce fameux reste de Port-Royal des Champs, qui palpitoit encore, dont la barbare dispersion de ce qui y restoit de religieuses, le rasement ^ des bâtiments à n'y pas laisser pierre sur pierre, le violement des sépulcres, la profanation de ce lieu saint réduit en guéret, excita l'indignation publique, et fit une brèche irréparable au cardinal de Noailles.

De l'un à l'autre, à force des plus profondes menées, se noua la terrible affaire de la constitution, qui perdit ce cardinal avec M"* de Maintenon, plus encore qu'avec le Roi. Les mêmes intrigues firent déclarer le Roi et M"* de Maintenon parties, avec une violence qui fit la fortune de Bissy, et lui donna toute la confiance de M"' de Maintenon qui n*aimoit pas les jésuites ni le P. Tellier.

Ainsi Bissy au comble de ses vœux, après tant d'années

Page 1