‹ Mémoires de duc de Saint-SimonChapitre 299 sur 315 · DUCHESSE DE BERRY USURPE DES HONNEURS · texte numérisé non relu

DUCHESSE DE BERRY USURPE DES HONNEURS

M"* la duchesse de Berry en profitoit de son côté pour usurper tous les honneurs de reine, malgré les représentations de M"* de Saint-Simon, et les dégoûts dont elle rassura que de telles entreprises seroient suivies. Elle marcha dans Paris avec des timbales sonnantes, et tout du long du quai des Tuileries, où le Roi étoit. Le maréchal de Villeroy en porta le lendemain ses plaintes à M. le duc d'Orléans, qui lui promit que tant que le Roi seroit dans Paris, on n'y entendroit d'autres timbales que les siennes, et oncques depuis M"* la duchesse de Berry n'y en a eu. Elle alla aussi à la comédie, y eut un dais dans sa loge, quatre de ses gardes sur le théâtre, d'autres dans le parterre, la salle bien plus éclairée qu'à l'ordinaire, et fut avant la comédie haranguée par les comédiens. Cela fit un étrange bruit dans Paris, comme avoit fait son haut dais au parterre de l'Opéra. Néanmoins elle n'osa retourner aux spectacles de la sorte; mais pour ne pas reculer aussi, elle renonça à voir la comédie dans son lieu ordinaire, et elle prit à l'Opéra une petite loge où elle n'étoit qu'à peine aperçue, et comme incognito. Elle ne le vit plus ailleurs; et comme la comédie venoit jouer sur le théâtre de l'Opéra pour Madame, cette petite loge servit pour les deux spectacles.

Allant un jour à l'Opéra, ses gardes firent arrêter le carrosse de M. le prince de Conti, qui y arrivoit, et mal- ,traitèrent son cocher, ce prince étant dans son carrosse. La vérité est que ce n'étoit qu'entreprises de toutes parts. Les princes du sang n'osoient pas nier tout à fait leur devoir d'arrêter devant les filles de France, car il n'y avoit point de fils de France alors, mais ils les évitoient, et de fait ne vouloient point arrêter devant elles ; d'autre part, c'étoit bien assez de le faire arrêter de haute lutte, sans maltraiter son cocher, lui dans son carrosse. Il s'en plaignit au marquis de la Rochefoucauld, capitaine des gardes de M"* la duchesse de Berry, qui n'eut pas l'esprit de lui répondre de manière à le contenter, et à faire tomber la chose. M. le prince de Conti, piqué, s'adressa à

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M. le duc d'Orléans, qui obligea M"' la duchesse de Berry de le prier de venir chez elle. Il y vint; la conversation se passa en public fort mal à propos, jet pour en dire le vrai, avec tout son esprit, elle s'en tira fort mal; elle fit des reproches à ce prince de ne s'être pas adressé à eUe ; elle voulut accuser le cocher et excuser son garde, puis voyant qu^elle ne réussissoit pas, et que M. le duc d'Orléans vpuloit être obéi, elle dit à M. le prince de Conti que, puisqu'il vouloit que ce garde allât en prison, il y iroit, mais qu'elle le prioit qu'il n'y fût guère. Cela fut pitoyable. En effet, à peine le garde se fut-il remis qu'il sortit à la prière de M. le prince de Conti. Le point étoit qu'on l'avoit fait arrêter, qu'il n'osoit le contester ni s'en plaindre. Voilà pour le rang à couvert et bien décidé ; le reste étoit une sottise dont il falloit savoir sortir galamment.

Après maintes passades, elle s'étoit tout de bon éprise de Rion, jeune cadet de la maison d'Âydie, fils d'une sœur de M"* de Biron, qui n'avoit ni figure ni esprit. C'étoit un gros garçon court, joufflu, pâle, qui avec force bourgeons ne ressembloit pas mal à un abcès. Il avoit de belles dents, et n'avoit pas imaginé causer une passion qui en moins de rien devint effrénée, et qui dura tou»jours, sans néanmoins empêcher les passades et les goûts de traverse. 11 n'avoit rien vaillant, mais force frères et sœurs qui n'en avoient guère davantage. M. et M"* de Pons, dame d'atour de M"* la duchesse de Berry, étoient de leurs parents, et de même province. Ils firent venir ce jeune homme, qui étoit heutenant de dragons, pour tâcher d'en faire quelque chose. A peine fut-il arrivé que le goût se déclara, et qu'il devint le maître à Luxembourg*. M. de Lauzun, dont il étoit petit neveu, en rioit sous cape. 11 étoit ravi : il se croyoit renaître en lui à Luxembourg, du temps de Mademoiselle; il lui donnolt des instructions.

Rion étoit doux et naturellement poli et respectueux»

1. Voyez tome IV, p. 96 et note 1. Ci-dessus, p. 434, et ci-après, p. 437, le manuscrit porte bien : au Luxembourg,

[1716] s'abandonne A niON. 437

bon et honnête garçon. Il sentit bientôt le pouvoir de ses charmes, qui ne pouvoient captiver que Fincompréhensible fantaisie dépravée d'une princesse. 11 n'en abusa avec personne, et se fit aimer de tout le monde par ses manières, mais il traita M"' la duchesse de Berry comme M. de Lauzun avoit traité Mademoiselle. [I fut bientôt paré des plus belles dentelles et des plus riches habits, plein d'argent, de boîtes, de joyaux et de pierreries, 11 se faisoit désirer; il se plaisoit à donner de la jalousie à sa princesse, à en paroître lui-même encore plus jaloux, il la faisoit pleurer souvent. Peu à peu il la mit sur le pied de n'oser rien faire sans sa permission, non pas même les choses les plus indifférentes. Tantôt prête de sortir pour l'Opéra, il la faisoit demeurer ; d'autres fois il l'y faisoit aller malgré elle. Il l'obligeoit à faire bien à des dames qu'elle n'aimoit point, ou dont elle étoit jalouse, mal à des gens qui lui plaisoient, et dont il faisoit le jaloux. Jusqu'à sa parure, eUe n'avoit pas la moindre liberté. 11 se divertissoit à la faire décoiffer ou lui faire changer d'habit quand elle étoit toute prête, et cela si souvent, et quelquefois si publiquement, qu'il l'avoit accoutumée à prendre le soir ses ordres pour la parure et l'occupation du lendemain, et le lendemain il changeoit tout, et la princesse pleuroit tant et plus. Enfin elle en étoit venue à lui envoyer des messages par des valets afFidés ; car il logea presque en arrivant au Luxembourg; et ces messages se réitéroient plusieurs fois pendant sa toilette, pour savoir quels rubans elle mettroit; ainsi de l'habit et des autres parures, et presque toujours il lui faisoit porter ce qu'elle ne vouloit point. Si quelquefois elle osoit se licencier à la moindre chose sans son congé, il la traitoit comme une servante, et les pleurs duroient quelquefois plusieurs jours. Cette princesse si superbe, et qui se plaisoit tant à. montrer et à exercer le plus démesuré orgueil, s'avilit à faire des repas avec lui et des gens obscurs, elle avec qui nul homme ne pouvoit manger s'il n'étoit prince du sang.

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