‹ Mémoires de F. de RovereaChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

16 Septembre — 4 Octobre 1802.

Attaque et reddition de Berne. Jubilation. Envoi de M. de Mülinen à Paris. Diète de Schwytz. Proclamations. Ma détention.

L’insurrection de l’Oberland animée d’une secrète tendance au régime démocratique, s’était emparée de Thoune, y avait commis quelques excès et s’avançait sans avoir un point d’arrêt fixe et bien connu. — On avait donc besoin pour la contenir de la présence de celle d’Argovie qui plus nombreuse , mieux organisée, avait arboré les couleurs bernoises et était précédée d’un petit bataillon aguerri et bien

discipliné , d’anciens soldats de mon régiment dont il conservait le nom et l’uniforme, et que conduisait l’ancien capitaine de chasseurs Charles May de Brandis.

Il importait d’ailleurs que cette colonne fût en vue de Berne avant qu’Andermatt pût y atteindre : potfr arrêter sa marche , on avait enlevé le pont de l’Emme à Kirchberg, et un incident, à la vérité illégal, la retarda heureusement encore. Un Schwytzois peu digne du sol classique qui l’avait vu naître, Auf der Mauer, jeune fanfaron, sorti des rangs de l’armée française en Piémont, doué de cette jactance qui quelquefois impose, commandait les milices envoyées à Lucerne par son canton, pour rallier cette ville alors rénitente à ses confédérés. — Sa facile mission remplie, il se dirigea avec son contingent sur Berne, et au mépris de la convention qu’il connaissait, investit par supercherie le corps d’Andermatt à Berthoud , déloyauté qui si elle fut utile à la cause , ne méritait certainement pas les éloges qu’il chercha à s’attribuer : il en rapporta du moins comme un trophée donUil se pavanait, la canne d’ordonnance d'un tambour-major qu’il lui avait vaillamment enlevée... trait suffisant, je crois, à faire apprécier en lui l’homme et le soldat.

De son côté le gouvernement publia l’avis

officiel daté de Paris le 10 Septembre: „qu’à sa réquisition, 2 demi-brigades avaient reçu l'ordre de se rendre en Suisse. “ — Intimidé d’abord par cette nouvelle, on se rassura bientôt en apprenant qu’il ne s’agissait que des auxiliaires que nous avions alors au service de France.

Après quelques hésitations qui lui nuisirent dans l’opinion , d’Erlach s’avança lentement le 18, tandis que son avant-garde presqu’uniquement composée de vétérans de mon régiment, parut dès le matin sur la hauteur du Stalden, y mit 2 pièces de canon en batterie, et en plaça audacieusement 2 autres au bas de la rampe, en face du pont, à l’entrée de la ville. — Le colonel Kirchberguer qui commandait cette avant-garde, demanda aussitôt au nom de son soi-disant général que la porte lui fût ouverte, et appuya sa demande de quelques boulets tirés à coups perdus, mais qui passèrent assez près du toit de la maison de ville pour intimider ceux qui y siégeaient; la fermentation était grande, on entra en pourparler, et les autorités promirent une réponse positive dans l’espace de 3 heures.

Une forte reconnaissance avait été faite à la pointe du jour vers le Grauholz , par l’adjudant-général La Harpe et le colonel de hus-

sards Dolder, mais leurs gens ayant brusquement lâché pied devant les insurgés, on s’exagéra beaucoup leur nombre, car ce fut devant 400 assaillants seulement, que les négociations s’entamèrent. Dans l’après-midi elles faillirent se rompre par la coupable défiance qu’un officier, Néser, suggéra à ses soldats contre d’Erlach; l’accusant de trahison parceque peu après son arrivée avec le gros de la troupe, il s’obstina à la replier sur la position de la Papiermühle, craignant en voyant les négociations se prolonger au-delà du temps convenu, de la laisser exposée à une sortie de la garnison; il aurait péri, dit-on, victime de sa circonspection s’il ne se fût hâté de rejoindre ses gens , et sa mort aurait probablement fait échouer l’entreprise. Cependant le soir-même et par conséquent en son absence, une convention fut signée entre Gaudard commandant

les troupes helvétiques, et Emanuel de Watteville de Landshut que le Comité venait de substituer à d’Erlach dans le commandement en chef de l’insurrection, affront contre lequel d’Erlach eut, ou la générosité, ou la faiblesse, de ne protester que mollement....

La convention portait en substance : „Que le gouvernement helvétique quitterait Berne dans les 24 heures , se retirerait librement à

Lausanne avec les ministres étrangers , les troupes de ligne à ses ordres y compris le corps du général Andermatt, 20 bouches à feu, leurs munitions etc. , et que les insurgés ne feraient nulle tentative sur les cantons de Fribourg et de Vaud, jusqu’à ce que les troupes helvétiques y eussent été réunies/4

Andermatt passa en conséquence l’Aar audessous de Berne, et opéra sa retraite par Aarberg et Morat.

Cette prompte et glorieuse issue d’une entreprise téméraire combla de joie la population bernoise, qui avec raison en attribua le principal honneur au colonel Kirchberguer, dont la froide et audacieuse bravoure, relevée par une rare modestie, faisait une tacite et amère censure de la timide prudence qui priva son chef ostensible des lauriers auxquels il aspirait.

On tint compte aussi au détachement que conduisait le héros de la journée, de la fermeté et de la subordination qu’il avait montrées. Malheureusement ce brillant succès coûta la vie à un jeune officier, aussi distingué par ses vertus privées que par son patriotique dévouement, M. de Werdt, précédemment lieutenant dans mon régiment, qui fut tué auprès du pont de l’Aar où un mausolée atteste son noble trépas....

La capitale arbora soudain ses anciennes armoiries, fit flotter ses couleurs sur ses murs, réhabilita son ancienne magistrature, et tout dans son enceinte respira le bonheur et l’allégresse!... Mais revenu de la première ivresse, la métamorphose qui venait de s’opérer plus mûrement considérée , avait plutôt l’éclat d’un coup de théâtre que la consistance d’une restauration durable. Toutefois on eut la sage prévoyance d’adresser immédiatement au premier Consul , une relation circonstanciée et correcte de ce qui s’était passé et de ce qu’on méditait encore. M. de Miilinen chargé d’aller la présenter, devait être l’organe des intentions pacifiques et conciliatrices dont on était animé ; il devait non moins insister sur la concorde et l’union des anciens gouvernants avec leurs anciens gouvernés. — Mais que dirait, que penserait surtout l’impérieux régulateur, d’un essor aussi hardi mis en œuvre sans sa participation et presque à son insu? — Néanmoins Reding sans attendre le résultat douteux de cette ambassade, convoqua à Schwytz une Diète générale, après avoir comprimé la faction qui dans Lucerne aurait voulu que son canton s’en dispensât.

Les troupes firent le 20 leur entrée triomphale à Berne : l’insurrection de l’Oberland

réunie à celles de l’Argovie et du canton de Soleure, énonça franchement aussi le vœu du plein retour de l’aristocratie , qui cependant, chacun le sentait, exigeait de larges concessions auxquelles on était sans doute disposé à consentir. — Sous ce rapport il était à regretter que pour se soustraire à de fâcheuses entraves, on n’eût pas pu réaliser le plan qu’avait conçu d’Erlach, d’anéantir dans Berne les pouvoirs du gouvernement central , et qu’au contraire un premier succès eût entraîné en apparence du moins , de braves et loyaux défenseurs d’une juste cause , à subordonner en quelque sorte le salut de la mère patrie, au motif partiel de l’intérêt ou de la vanité patricienne ; qu’impatients de lui donner carrière , ils eussent oublié que rien ne serait stable , tant qu’un gouvernement honni, mais soutenu par la France dont il avait bassement mendié et obtenu l’intervention à main armée , conserverait une ombre d’existence : que cette puissance se servirait de ce squelette comme d’un levier, propre à renverser pour ainsi dire légalement ce qu’on avait si péniblement, si heureusement réédifié; et qu’en le reléguant dans un canton riche et populeux, on se préparait d’amers déboires. — Aussi tout en rendant hommage au courageux dévouement des hommes qui guidèrent vers un

noble but, de si nobles efforts, on ne pouvait se dispenser de blâmer ceux qui en s’érigeant les arbitres de la chose publique la compromirent, oubliant qu’elle était sous la dépendance d’un maître altier, puissant, malveillant et despotique.

L’Avoyer, Grand et Petit-Conseil de la ville et république de Berne, célébrèrent le 21 Septembre avec solennité leur éphémère réinstallation, et nommèrent une commission de 10 membres sous la présidence de l’ancien banneret Fischer, qui revêtue de pleins-pouvoirs, devait statuer les changements qu’elle jugerait nécessaires à la constitution. — Cette commis-

sion confirma à M. Emanuel de Watteville de Landshut, le commandement général des troupes du Canton.

Elle adressa aux cantons de Vaud et d’Argovie une proclamation aussi fraternelle que rassurante , démentant hautement les injurieux allégués du préfet de Lausanne, publiés pour exciter ses concitoyens à marcher contre leurs anciens maîtres. — Cette proclamation, digne par sa modération d’être conservée en l’honneur de ceux qui la promulguèrent, était ainsi conçue : — ;,Âu nom de la Commission Souveraine, représentant le canton de Berne. — Aux habitants du canton de Vaud. — Nous

croyons nécessaire , chers Compatriotes ,. de calmer vos esprits par une déclaration franche et loyale de nos intentions envers le Pays de Vaud. — Nous vous annonçons la résolution arrêtée, de vous laisser pleine et entière liberté de choisir le gouvernement que vous croirez le plus propre à faire votre bonheur. — Vous êtes à même de comparer l’état dans lequel vous avez vécu avant et depuis la révolution; votre expérience doit être suffisante pour éclairer le choix que vous avez à faire. Quel qu’il soit, nous vous assurons de la part de vos anciens gouvernants l’oubli absolu du passé, le pardon illimité des offenses, et nous vous affirmons en leur nom que dès le moment où la Providence a béni le succès de nos armes, Elle a effacé de leurs cœurs paternels tous les souvenirs fâcheux , qui pourraient laisser des germes de division entre les peuples des différentes parties de la Suisse. 66

„Nous vous promettons non-seulement de ne point attaquer le Pays de Vaud, mais encore de le protéger quand il nous en requerra. “

„Vous devez être bien convaincus, chers Compatriotes, que nous n’avons pas prétendu faire la guerre à la Suisse , à notre chère Patrie, pour le bonheur et le salut de laquelle nous avons juré de verser jusqu’à la dernière

goutte de notre sang, mais seulement à ce gouvernement helvétique, arbitraire, et incompatible avec la tranquillité et la paix intérieure de nos Cantons/4

„Nous espérons que cette paix sera incessamment rétablie sur des bases solides , et nous vous invitons à contribuer à ce rétablissement par une tranquillité absolue, bien plus nécessaire encore à votre bonheur particulier • qu’à celui du reste de la Suisse. Car, chers Compatriotes, en même temps que nous vous offrons notre amitié, et que nous vous invitons à rentrer dans le sein de votre mère patrie, nous nous voyons forcés de vous déclarer, que si quelques esprits remuants parvenaient à vous soulever contre nous et à vous faire oublier que nous sommes vos frères, nous repousserions la force par la force, en prenant Dieu à témoin de l’innocence de nos intentions, et en remettant à sa justice Divine le soin de faire retomber les maux qui s’en suivraient, sur leurs véritables auteurs. — Signé Émanuel de Watteville/4

„A l’instant où notre proclamation va paraître, celle que votre préfet Monod vous a adressée le 22, nous tombe entre les mains. Nous ne saurions croire que des faussetés aussi manifestes que celles qu’elle contient,

produisent aucun effet. — Non, nous ne croyons pas que les Vaudois s’achètent.... Non, nous ne vous promettons point de trésors, c’est la paix et le bonheur que nous vous promettons; c’est l’égalité des droits politiques, telle que notre projet de constitution vous l’a annoncée. “ „Non, ce n’est pas à votre honte que nos coffres ont été vidés , mais bien à la honte éternelle de ceux, qui ont sollicité l’entrée des étrangers dans notre patrie. — C’est sur ces têtes dévouées au mépris et à l’opprobre, que retomberont à jamais non-seulement la perte de notre or, mais celle du sang innocent, répandu par torrents à Neuenegg, à Fraubrunnen, et dans le trop malheureux canton d’Unterwalden. Ah! chers Compatriotes, ne perdez pas de vue les maux que nous avons tous soufferts, ne les renouvelez pas, en obéissant aux suggestions de votre Préfet qui vous appelle aux frontières. — Croyez en vos frères qui vous tendent la main en signe de paix, mais qui sauraient prévenir par des mesures promptes et énergiques, tous les pas que vous pourriez faire contr’eux. — Berne 23 Septembre 1802. Signé Émanuel de Watteville.“

Cette proclamation était d’autant plus propre à produire l’effet désiré, que par une singularité assez remarquable , le Pays de Vaud était

demeuré calme au milieu des agitations dont le reste de la Suisse avait été le théâtre depuis quelques semaines , et qu’un décret du Sénat prescrivant l’acquittement immédiat des dîmes, n’y avait même causé aucune rumeur: seulement tous les regards avaient été naturellement fixés sur la dissidence armée des trois anciens petits cantons : quelques malveillants affectèrent à cette occasion de répandre que j’étais allé rejoindre Reding à Schwytz, quoique je n’eusse pas bougé de mon domicile.

On ne pouvait néanmoins se dissimuler plus longtemps la gravité du péril où le pays se trouvait, entre le gouvernement helvétique reprenant en chancelant les travaux de son administration, réduite aux cantons de Fribourg, du Léman et du Tessin, et les autres cantons solennellement assemblés en Diète à Schwytz, sous la présidence du landammann Aloïs de Reding. Leurs contingents, déjà réunis la plupart à Berne sous leurs bannières respectives, s’y organisaient sous les ordres du général Bachmann auquel la Diète en conférait le commandement, faveur qui dit-on m’était réservée, si j’avais consenti à me mettre à la tête de cette levée de boucliers.

De son côté le préfet du Léman, investi par ses timorés commettants d’un pouvoir procon-

sulaire, persistait à les soutenir ouvertement, et forçait ses concitoyens à prendre une attitude hostile pour aller quoiqu’il pût leur en coûter, replacer ce gouvernement à Berne, où l’on se disposa non-seulement à repousser l’agression dont on était ainsi menacé, mais à le chasser de son dernier asile.

Une proclamation datée de Fribourg le 27 Septembre et signée des deux commandants

Emanuel de Watteville et Auf der Mauer, annonça cette résolution en ces termes : „Les commandants en chef des troupes des Cantons suisses, aux habitants du Pays de Vaud. — Nous apprenons que le soi-disant gouvernement helvétique prend des mesures tyranniques pour soulever tout le Pays de Yaud contre nous; nous nous voyons par là forcés de marcher contre le dit gouvernement, et de ne poser les armes qu’au moment où nous aurons réussi à le dissoudre ; mais en entrant sur votre territoire, Habitants du Pays de Yaud, nous vous réitérons la promesse que nous vous avons faite par notre proclamation du 23, de ne faire la guerre qu’au soi-disant gouvernement, et de n’entrer chez vous qu’à titre d’amis , de ne gêner en rien le choix qu’il vous plaira de faire pour votre constitution, et de nous retirer aussitôt qu’avec l’aide de Dieu nous aurons

rempli le seul but que nous nous proposons. “ Suivaient les assurances du maintien d'une exacte discipline , de respecter les personnes, les propriétés, etc. — Cette proclamation paraissait authentique, et Ton ne pouvait douter qu’elle n’eût été promulguée dans Fribourg dont elle portait la date. Toutefois il n’en était rien, et l’on fut induit en erreur par la forfanterie d’Auf der Mauer, qui au lieu de s’être emparé de cette ville comme il en avait l’ordre, en avait été repoussé par la garnison et s’était en toute hâte replié sur Berne.

Confidentiellement instruit depuis plusieurs semaines, des dispositions secrètes où l’on était à Berne d’appuyer les petits cantons dans leur résistance contre le gouvernement central; consulté sur le projet de réunir dans ce but pour en former le noyau d’une force armée régulière, les soldats licenciés de mon régiment qui étaient rentrés dans leurs foyers au canton de Soleure et en Argovie, je le désapprouvai, présumant que le gouvernement français ne tolérerait pas le rétablissement de nos anciennes formes , auquel il était évident qu’on aspirait. Je déclarai donc aux personnes chargées de me sonder, et de me décider à me mettre à la tête du mouvement projeté , que je n’y accéderais, qu’autant qu’on s’engagerait à résister à

outrance à l’intervention étrangère que je prévoyais. — On me répondit: „que l’on se croyait certain que Bonaparte ne s’immiscerait point dans cette affaire, mais que s’il s’y interposait on ne pourrait lutter contre lui.“ Sur quoi je répétai que je n’y prendrais aucune part.

On ne chercha pas moins à se prévaloir de l’ascendant qu’on me supposait sur mes anciens compagnons, pour les avertir isolément que je comptais sur eux, et on les rassembla sous mon nom, ce qui ne pouvait manquer de me compromettre, d’autant mieux qu’au pays de Vaud, des émissaires annonçaient en même temps dans les quartiers réputés les plus affectionnés à l’ancienne domination, le prochain rassemblement de ce qu’il restait de soldats de la Légion fidèle, dont le chef, ajoutait-on, était prêt à se montrer. — Aussi plusieurs personnes de différentes conditions vinrent-elles successivement me consulter, ou me solliciter de me mettre à la tête du parti et m’offrir leurs services; je leur tins à toutes le même langage, leur assurant que je ne voulais ni susciter de nouveaux troubles, ni y coopérer, persuadé que ce serait empirer notre sort, vu surtout le peu d’harmonie qni régnait dans notre pays, parmi les gens de notre bord.

Cependant l’expulsion presqu’ignominieuse

de Berne du gouvernement central, l’unanimité et la célérité qu’avaient immédiatement montré les neuf-dixièmes de la Suisse à se prononcer contre lui: la paternelle et touchante modération qu’énonçait l’ancienne magistrature souveraine , envers les habitants des deux pays précédemment ses sujets, m’ébranlèrent; je crus que la confiance qu’on me témoignait, m’imposait de chercher à rallier les opinions de la saine et majeure partie de mes compatriotes au nouveau point d’appui qui s’offrait; je répondis dans ce sens aux propositions, je dirai même aux sollicitations qui m’étaient journellement adressées; exhortant néanmoins mes amis à ne rien précipiter, à attendre au contraire, de savoir quelle impression aurait produit sur le premier Consul l’explosion qui avait eu lieu, dont on s’était hâté de l’informer; or peu de jours devaient suffire à éclaircir nos doutes à cet égard.

Mais le 28 Septembre en recevant la proc amation datée de Fribourg du 27, je conclus qu’il fallait à l’instant tout risquer pour préserver le pays d’une invasion, dont Auf der Mauer et ses gens peu disciplinés ne manqueraient pas de se prévaloir, pour se permettre de violents excès, à titre de représailles de ceux qu’on reprochait aux Lémaniques d’avoir commis

dans les petits cantons. — Ce danger me semblait d’autant plus apparent, que le préfet Monod usant de son pouvoir discrétionnaire, pour identifier de gré ou de force les Vaudois à la cause d’un gouvernement, qu’il s’obstinait à leur montrer malgré l’avilissement où il était tombé comme l’égide de leur liberté , avait poussé vers la frontière menacée, tout ce qu’il avait pu réunir aux troupes de ligne en milices de bonne ou de mauvaise volonté, et que cet appareil hostile en provoquant une vigoureuse agression, ne pouvait opposer vu le désordre et la mésintelligence qui y régnaient, qu’une frêle barrière au torrent impétueux qu’il attirait ainsi sur nous.

Je crus donc convenable d’agir sans délai, et chargeai un de mes amis, homme de cœur et d’action, M. de Tavel de Féchy, de se rendre à Lausanne auprès d’un comité contrerévolutionnaire qui y siégeait alors presqu’en permanence , avec plusieurs membres duquel j’étais en relation, et de lui communiquer un écrit de ma main portant: „ que d’après la proclamation du 27, il n’y avait pas un moment à perdre pour garantir le pays du fléau de la guerre civile; que je demandais s’il avait été pris des mesures pour l’éviter; que si l’on voulait commencer par essayer un rap-

prochement entre les partis qui nous divisaient et faire cause commune avec les autres Suisses, on pouvait compter sur moi; mais que j’étais opposé à toute réaction partielle/*

M. de Tavel me rapporta le soir-même une réponse verbale telle que je la pouvais désirer, et deux notes, l’une de M. Henri de Mestral, l’autre de M. Georges de Seigneux: la première exprimait le vœu et contenait les plans du parti qui voulait la réunion du Pays de Vaud à Berne, toutefois il en sentait les difficultés, et était prêt à y renoncer si le salut public l’exigeait. La seconde énonçait les vues et les principales idées de ceux, qui préféraient que le pays formât un Canton indépendant. — Toutes deux me reconnaissaient pour chef de ce qui serait entrepris : la première m’assurait plus particulièrement de s’en rapporter et de se conformer, à ce que je jugerais de plus convenable à l’avantage commun. L’une et l’autre me prévenaient que des négociations avaient été entamées avec M. Haller de Paris, domicilié à Lausanne , qui prétendait être à même de culbuter le gouvernement fugitif sans que le ministre de France s’y opposât, pourvu qu’on voulût le seconder, et qu’il ne fût pas question de la réunion de ce pays avec Bérne.

M. de Tavel m’annonça en outre la pro-

chaîne arrivée de deux membres du Comité ; effectivement le lendemain matin MM. de Sèvery et de Seigneux parurent: ils me confirmèrent ce qui m’avait été mandé la veille, avec quelques détails de plus sur les ouvertures qu’avait faites au Comité M. Haller, dont la précédente intimité avec Bonaparte en Italie, rendait selon eux la coopération importante. — Notre conférence eut lieu en présence de M. de Saïgas (*) que son âge, son savoir, sa longue expérience, la solidité de ses principes jointe à l’austérité de ses mœurs, semblaient appeler à remplir en quelque sorte parmi nous, l’office d’un Nicolas de Flüe.

Après avoir mûrement discuté la situation de nos affaires, on convint que je me rendrais le soir à Malley, habitation d’un de mes amis le colonel Le Maire, à une demi-lieue de Lausanne, où ces Messieurs retournant immédiatement, proposeraient à M. Haller de se trouver et de traiter avec moi des moyens qu’il disait avoir, d’obtenir l’approbation tacite du ministre de France pour rattacher à titre de Canton, le Pays de Vaud à la Confédération helvétique. Avant de nous séparer, j’insistai sur l’impor-

(*) Il avait été instituteur du prince de Galles, et s’était retiré de la cour, jouissant de toute la faveur du roi Georges III et surtout de sa haute estime.

tance d’empêcher toute voie de fait, tout rassemblement armé, ce dont ces deux députés me donnèrent l’assurance d’autant plus positive, que M. Pillichody, membre du Comité, et qui était plus spécialement chargé de la partie militaire, avait déclaré que rien de pareil ne se ferait sans mon autorisation.

Tout en faisant mes préparatifs de départ, je combinai mon plan de conduite et ne m’en ouvris à personne. Je me proposais d’abord de chercher à découvrir quel était l’obstacle péremptoire que trouvait M. Haller, à ce que le Pays de Yaud fût réuni à Berne; quoique persuadé depuis longtemps que cette réunion serait aussi impolitique que difficile, et réciproquement désavantageuse, la confiance implicite avec laquelle les signataires de l’adresse des treize , paraissaient s’en remettre à moi sur ce point, me prescrivait beaucoup de circonspection à cet égard: or M. Haller que je ne connaissais que de réputation, ayant leur confiance et étant comme moi bourgeois de Berne, il m’importait que ce fût lui qui devînt le promoteur de cette séparation définitive, à laquelle au demeurant le gouvernement bernois, censé rentré dans la plénitude de ses droits , venait de donner par sa proclamation du 23, son approbation formelle.

Je voulais ensuite si je parvenais à amener M. Haller à mes vues, me présenter seul ou avec lui et sans appareil, aux membres assemblés du gouvernement central, avec l’assurance qu’inspire un patriotisme qui considère le salut public pour tout et se compte pour rien ; j’espérais atteindre au point le plus hasardeux de mon entreprise , à décider le gouvernement à se dissoudre , en l’intimidant par le tableau véridique des dangers de sa position , de la responsabilité qu’une vaine résistance ferait peser sur lui, et de l’impossibilité physique où il était de faire face à l’orage qui s’accumulait et planait déjà sur sa tête ; le convaincre en un mot de la nécessité et de la convenance de déposer volontairement ses pouvoirs, en les transmettant à un Comité de trois individus qui par leurs opinions personnelles représentassent les divers partis qui nous divisaient, savoir: à M. Haller dont le libéralisme était reconnu; à M. Henri Monod, dont l’exagération en ce sens ne pouvait être contestée , et à moi. Que le premier eût la présidence, me réservant comme de raison la partie militaire, avec le commandement de la troupe de ligne et de ce qui était sur pied dans le pays. — Que l’on proclamât en même temps de la part du gouvernement helvétique son abdication en

faveur du Comité, et au nom de celui-ci, ses attributions, sa durée temporaire, et sa résolution bien arrêtée de se régler dans l’exercice de ses fonctions selon les principes d’une scrupuleuse impartialité. — Il aurait invité le peuple à arborer une couleur Cantonale, envoyé un député à la Diète de Schwytz et notifié aux chefs de l’armée fédérale son adhésion au vœu général, constatée par l’abdication du gouvernement central; demandant en conséquence que le territoire vaudois fût exempt de la présence d’autres troupes que de celles de ligne, qu’il aurait offert de prendre provisoirement à sa solde pour maintenir la police intérieure, et pouvoir licencier incontinent celles de ses milices qui se trouvaient sous les armes. Après quoi si l’on jugeait qu’une majorité désirât la réunion avec Berne et qu’il y eût possibilité de l’effectuer, chose peu probable, les votes auraient été librement recueillis par communes.

A midi j’eus avis qu’il y avait de la rumeur parmi les milices vaudoises, qu’elles

demandaient un autre chef et refusaient de marcher sur Berne. — A 2 heures, à l’instant où je partais, un quidam que je savais être un émissaire des aristocrates , m’apporta une lettre décachetée et disparut ; elle était en

chiffres; je n’avais point de correspondance de cette espèce : j’y reconnus l’écriture du major Pillichody et devinai par quelques mots non chiffrés, qu’il était question d’une agression à main armée quoiqu’on m’eût promis de s’en abstenir. Si la prudence m’eût seule guidé, je serais resté chez moi; emporté au contraire par l’espoir d’arrêter une explosion inconsidérée, je hâtai ma course et gardai cette lettre pour m’en faire expliquer le contenu à Lausanne , d’où j’avais lieu de soupçonner qu’elle m’avait été envoyée en guise d’avertissement. Entre Allaman et St. Prex je rencontrai M. Armand de Mestral-St. Saphorin, l’un des membres du Comité, escorté de 4 fusiliers qui ne lui permirent pas de me parler; j’en conclus qu’il n’était plus temps de prévenir le mal que je voulais empêcher et j’aurais dû rebrousser, mais mon caractère se roidissant au lieu de fléchir devant les obstacles, je continuai mon chemin et remarquai en entrant à Morges, de la rumeur et un air de consternation ; une garde placée à la porte me laissa passer, mais à l’autre extrémité de la ville, un attroupement se forma aux cris d’un personnage qui poursuivait mon cabriolet, que je conduisais à dessein au petit pas de mes chevaux pour ne point exciter de soupçon; une sentinelle les

arrêta, le poste prit les armes et me fit entrer au corps de garde sous prétexte qu’une insurrection avait éclaté à Orbe, et qu’on avait ordre de s’assurer de toute personne suspecte d’y avoir part. — On me conduisit en silence au château où je fus gardé à vue dans une chambre, mais sans la moindre insulte. — Je demandai vainement à voir le sous-préfet, il ne voulut ou n’osa se montrer.

Ne doutant pas qu’on ne me fouillât, j’étais inquiet de la lettre en chiffres qui pouvait compromettre d’autres que moi, et saisis l’occasion de m’en défaire en la jetant dans les latrines d’où on la retira; elle fut immédiatement déchiffrée et je sus le lendemain, qu’elle annonçait un rassemblement armé à Orbe sous le drapeau bernois; or ce rassemblement s’étant effectué, avait mis toute la contrée en émoi; on m’en crut l’auteur et on me resserra dans une forte prison, d’où à 10 heures du soir, un détachement de 200 hommes du contingent de La Vaux, dont le commandant était ivre, vint me chercher pour me mener à Lausanne. — Mon sang-froid et la hauteur avec laquelle j’imposai silence à mon grossier conducteur, le tinrent en respect. Ma voiture m’attendait dans la cour qui était remplie de monde, j’y distinguai des voix amies; le chef de l’escorte s’assit à

mes côtés , et à mon grand étonnement je trouvai sous ma main mon sabre et mes pistolets. — Un homme réputé ardent révolutionnaire mais qui me voulait du bien, se plaça devant nous et me servit de cocher; il avait à cœur de me garantir des insultes de la multitude et répliqua à plusieurs invectives qui m’étaient adressées, mais il ne put empêcher que mon domestique qui me suivait à pied, n’essuyât quelques mauvais traitements; je n’ai jamais été plus calme que durant ce bruyant trajet et le temps de ma captivité; je pus en revanche juger de beffroi que causait l’insurrection d’Orbe , par la quantité de feux de bivouac que j’aperçus au loin, et compris par les confidences de mon gardien, qu’il se croyait en possession d’un dangereux conspirateur; je ne m’abaissai pas à le dissuader.

A 1 heure du matin, le cortège entra à Lausanne où une forte garde occupait la place de St. François, couverte d’ailleurs de curieux dont les hurlements attestèrent à mon approche la féroce joie : ^c’était, disaient-ils, un traître qu’il fallait fusiller sur le champ. a Cependant il n’était là que pour avoir voulu préserver son pays d’une fatale explosion, et le garantir des malheurs plus grands qui se préparaient.... mais telle est, et telle sera toujours, la frénésie du peuple.

Le commandant de place Monod de Nyon, contint cette populace et me fit transférer à l’hôpital ; on m’y plaça dans une chambre forte où 4 factionnaires devaient me garder à vue. On s’empara de ma voiture, de mes armes, de mes chevaux, cependant on me laissa mes papiers, entr’autres les deux notes que M. de Tavel m’avait apportées et dont le contenu aurait pu prouver que je n’étais pour rien dans l’affaire d’Orbe. — J’étais fatigué, me couchai et dormis d’un somme jusqu’au jour, au grand étonnement de mes géôliers qui me supposaient dévoré d’inquiétude.

Quoique gardé à vue , j’appris peu après mon réveil que M. Haller et M. de Sèvery m’avaient attendu le soir auparavant à Malley, et que sur l’avis de mon arrestation, M. Haller était allé en demander raison au préfet Monod ; que celui-ci lui avait montré la lettre déchiffrée et lui avait dit: „ qu’avant d’avoir reçu cette lettre , il avait expédié au souspréfet de Morges l’ordre de me relâcher, en lui témoignant son improbation de m’avoir fait arrêter; mais que cette lettre rendait mon cas très-grave. “

Dans le courant de la journée, les chambres voisines de ma prison se remplirent de blessés arrivant d’Orbe, où l’on s’était battu avec

acharnement, circonstance qui ajouta aux désagréments de ma réclusion et me mit en danger. Les corridors étaient obstrués d’amis des blessés, tous enragés Jacobins qui criaient vengeance du sang de leurs frères, entr’autres du fameux Raymond qui avait été grièvement atteint. — On m’annonça en conséquence que je serais fusillé le lendemain; la chose était probable, il fallait une victime à la fureur populaire, et les apparences m’étaient assez contraires pour qu’on m’expédiât prévotalement sans trop de scrupules; je m’y attendais donc, et puis protester que je n’en ressentais pas la plus légère émotion : je me proposais seulement de demander quelques heures de délai, pour écrire à ma famille et supplier le Roi d’Angleterre de transmettre ma pension de retraite à mon fils. Ma conscience étant sans reproche, du moins je le croyais alors ainsi, je me flattais de montrer en mourant une fermeté digne de la cause que j’avais servie, et je n’aurais même emporté aucun sentiment de rancune, contre ceux de mes compatriotes qui auraient été la cause ou les instruments de mon supplice. — Je retrouve à l’appui de cette assertion qui sans cela pourrait paraître un peu suspecte, une lettre de cette date à ma . femme, portant:... ^Jamais peut-être je ne fis

mieux l’épreuve de la sérénité que donne une conscience nette, soutenue d’une solide expérience des hommes et des choses. — Cardans une époque de trouble et d’effervescence, telle que celle où notre pauvre pays se trouve, il n’y a souvent qu’un pas d’une détention accidentelle à la mort, et je l’ai mesuré hier ce pas, avec autant de calme que je vous l’écris en ce moment, où je m’en crois à l’abri... a

Le sous-préfet de Lausanne venait de me faire subir l’interrogatoire suivant:

,D. Où avez-vous été arrêté? — R. A

Morges , traversant la ville pour me rendre chez mon ami M. Le Maire à Malley.“

^D. Etait-ce là l’unique but de votre voyage? — R. J’aurais eu quelques affaires à Lausanne, que la circonstance où je me trouve

ne me permet d’indiquer que superficiellement. u

„T). Vous êtes invité à le dire. — R. Je voulais avoir un entretien avec le Citoyen préfet Monod, sur la situation malheureuse où se trouve notre patrie. “

„D. Aviez-vous connaissance de l’insurrection qui a éclaté à Orbe? — R. Aucune avant mon arrivée à Morges ; si j’avais su que cette insurrection eût éclaté, je n’aurais pas entrepris ce voyage ; mon intention étant de prévenir par un rapprochement des divers

partis, les maux que cause leur division dans le pays/*

„D. A qui vouliez-vous vous adresser dans ce but? — R. Essentiellement au préfet/*

„D. Etiez-vous chargé de la part de quelqu’un de cette mission? — R. De la part de plusieurs personnes de poids, que vu ma captivité, je ne crois pas devoir nommer/*

„D. Avez-vous reçu quelque lettre de la part de quelqu’un des chefs de l’insurrection d’Orbe? — R. Aucune, ni avis quelconque que cette insurrection dût avoir lieu ; au contraire, j’avais reçu des assurances verbales qu’il ne se ferait rien de semblable/*

Me présentant la lettre chiffrée , datée du 29 Septembre à 6 heures du matin. En connaissez-vous l’écriture? — R. Cette lettre m’a été remise ouverte, au moment où je montais en voiture à Rolle ; n’en connaissant pas le chiffre, je n’ai pu en lire que ce qui était orthographié, et en inférai qu’il se tramait quelque chose de contraire à mes vues et aux données que j’avais ; en conséquence j’ai jugé important d’accélérer ma course pour chercher à découvrir ce qui en était, et à prévenir le mal si cela était encore possible ; à Morges j’appris qu’une insurrection avait éclaté du côté d’Orbe, et supposai que cette lettre devait y avoir rapport/*

„T>. Me faisant lecture d’une phrase de cette lettre ainsi conçue: „J’ attends donc les amis à 241 et me mettrai en route dès que tout sera arrangé ici: il observa que cette phrase dénotait évidemment, une intelligence entre l’écrivain et celui auquel la lettre était adressée. — R. Cette lettre ne m’était pas adressée, elle l’était aux amis Léonard qui me sont inconnus : en outre si on la croit datée des environs d’Orbe, il est à remarquer que depuis plusieurs mois , je n’ai eu de connexion avec qui que ce soit dans cette partie du pays/4

„D. Connaissez-vous l’écriture de M. Pilîichody? — R. N’ayant eu depuis plus de 4 ans aucune correspondance avec lui, je ne puis attester son écriture. u

„D. Connaissiez-vous le porteur de la lettre? — R. Non.“

Qu’avez-vous fait de cette lettre? — R. Je l’ai laissée tomber dans les latrines du château de Morges.“ - — Je signai cette déposition ainsi que le sous-préfet Carrard, magistrat sage et probe qui parut convaincu de mon innocence, et engagea le commandant de place à faire retirer les sentinelles de ma chambre dont le guichet resta ouvert, ce qui m’attirait des curieux la plupart assez fâcheux; il me

fut permis d’écrire à ma femme, en remettant mes lettres ouvertes au sous-préfet, qui, je le sus depuis, ne se permit jamais de les lire.

J’appris ce jour-là l’issue de l’affaire d’Orbe, où Pillichody joua un rôle secondaire et peu hônorable, s’étant borné à provoquer ce rassemblement, contraint, disait-il, par des instructions venues de Berne, qui jamais ne furent éclaircies et le compromirent aux yeux de ceux qu’il accusait de les lui avoir données. A en croire les combattants vaudois , censés sous ses ordres , non-seulement on ne l’aperçut point au feu, mais il se hâta de faire retraite de sa personne.

Les insurgés tous de Sainte-Croix et des environs d’Orbe, au nombre de quelques centaines, attaqués dans une place ouverte où nul préparatif de défense ni de dispositions de retraite n’avaient été faits , par 4000 hommes, en tuèrent 10, en blessèrent 40, perdirent 3 ou 4 des leurs, et au bout de peu d’heures se dispersèrent et s’échappèrent comme ils purent. Les suites de cette échauffourée furent surtout fatales , en portant l’animosité des partis à l’extrême , ce qui rendit par conséquent tout rapprochement impossible.

Je sus aussi par des soldats bernois faits prisonniers près de Morat, que l’armée fédérale

avait rétrogradé après avoir fait une pointe sur cette ville , ce qui selon moi dénotait quelque vice d’organisation, car elle n’avait dû rencontrer que bien peu de résistance.

Le préfet Monod que je connaissais de longue date, vint me voir: il m’exprima son regret de la position où je me trouvais, me fit l’apologie de sa conduite, blâmant la marche qu’avait suivi la révolution, se plaignant d’avoir été réduit à s’entourer de personnages peu dignes d’estime , parceque les gens d’un autre bord lui avaient refusé leur confiance ou manqué de parole, malgré qu’il leur eût prouvé par sa conduite, son désir de maintenir la tranquillité, et la leur en particulier. — Il me raconta des détails de l’affaire d’Orbe et la peine qu’il avait eue à y empêcher des excès depuis la cessation des hostilités, après la dispersion des insurgés ; il ne me dissimula cependant ni son aversion pour les Bernois, ni sa défiance de leurs vues sur ce pays. — Je cherchai vainement à le ramener sur ce point, et désapprouvai franchement l’esprit des proclamations qui avaient paru sous son nom; il convint qu’elles étaient exagérées et prétendit qu’elles n’étaient pas de lui. Il paraissait se croire instruit d’un germe de désunion entre les troupes confédérées; ne partageant pas son opinion, notre conversation

s’anima assez pour que la sentinelle, qu’il avait eu la précaution de faire entrer, au lieu de la laisser à la porte, petit milicien de la campagne qui ne le connaissait pas , en prît ombrage et voulût lui imposer silence, puis s’opposer à ce qu’il sortît pour la faire relever : le comique de cette scène me fit rire et nous calma....

Il se tenait pour certain, me dit-il, d’après le verbal de mon interrogatoire, que j’étais innocent de ce dont on m’accusait, et m’assura que j’aurais été incontinent élargi, s’il n’avait craint d’exciter l’effervescence révolutionnaire, ajoutant qu’il avait été menacé la nuit précédente d’une sérieuse émeute, sur le faux bruit que j’avais été relâché. — Il finit par m’offrir l’option, d’être transféré pour ma plus grande sécurité au château de Chillon, dans un bon appartement avec liberté d’y recevoir qui je voudrais, ou de rester où j’étais, mais avec plus de surveillance, vu qu’il devait ménager une classe nombreuse dont il était cependant loin de partager l’opinion. Je le remerciai et lui demandai 24 heures de réflexion, en me permettant de lui observer, que se servant d’instruments aussi tranchants que l’étaient les siens, il était naturel qu’il en redoutât l’effet sur lui-même.

Nous nous séparâmes de bonne grâce et sans que j’eusse perdu l’idée que j’avais conçue auparavant, que cet homme aurait pu être ramené à des principes modérés, et efficacement employé dès l’origine de la révolution, à l’amélioration de l’état civil des habitants de notre pays sans bouleversement, ainsi que les honnêtes gens le souhaitaient, et que les bons esprits bernois en sentaient la convenance.

Dès le second jour de ma détention, il avait été permis à mes amis de me visiter et ils en profitèrent: ils s’empressèrent de me fournir de livres et de me procurer quelques distractions, dont au reste je n’éprouvais nul besoin. — Plusieurs personnes qui m’étaient presque inconnues , me comblèrent également de prévenances et d’attentions délicates.

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