CHAPITRE XI
4 — 31 Octobre 1802.
Attaque des Confédérés. Le général Rapp. Mon retour à Rolle. Réinstallation du gouvernement helvétique à Berne. Mémoire adressé au premier Consul.
Le 4 Octobre au matin, j’entendis un grand bruit de rue ; le concierge vint très-effrayé me conjurer de ne recevoir personne, ni de me montrer au guichet de ma prison ; j’en augurai quelqu’événement décisif. Effectivement des fuyards avaient répandu l’alarme, ils se disaient poursuivis de près par les Confédérés ; soudain les magasins se fermèrent avec
fracas ; les Jacobins comme on les qualifiait, ne songèrent qu’à fuir avec leurs propriétés les plus précieuses, le lac se couvrit de bateaux cinglant vers la Savoie , et les plus épouvantés d’entr’eux trouvaient prudent qu’on se débarrassât de moi.... Je ne sais au vrai ce qui en a été, mais on m’assura depuis, que de l’argent avait été distribué pour m’assassiner en forçant l’entrée de ma prison, tant la peur rend l’homme injuste et même sanguinaire.
Cette terreur provenait d’une attaque des Confédérés qui avait eu lieu la veille en avant du village de Faoug, et avait fait soudain lâcher pied à toute la ligne vaudoise ; elle s’était accrue ensuite par l’explosion non loin de Moudon, d’un caisson de munitions : la retraite devint alors une déroute complète jusqu’à Lausanne, où la consternation et l’agitation furent naturellement au comble , ce qui ajourna ma translation à Chillon.
Mais bientôt tout se calma par l’arrivée inopinée du général Rapp , aide-de-camp du premier Consul, apportant une proclamation qui enjoignait aux Suisses : „de poser les armes“, au Gouvernement helvétique „de retourner siéger à Berne“, et à chaque Canton „d’envoyer des députés à Paris pour y former une Consulta,
et y recevoir une constitution, plus conforme que les précédentes à leurs vœux et mieux appropriée à leurs localités, avec menace en cas de résistance ou de délai , d’effacer la Suisse du rang des Républiques.^
Rapp trouva l’autorité centrale et l’autorité vaudoise naturellement prêtes à obéir à sa sommation, et continua sa route : il ne rencontra qu’à Payerne les avant-postes confédérés, et exigea du générai Bachmann qu’il ne passât pas outre; celui-ci allégua ses instructions et s’avança sur Moudon, où un courrier de Berne lui apporta l’ordre de suspendre les hostilités, tandis qu’une députation allait demander à la Diète de Schwytz des directions relatives à la proclamation de Bonaparte, auquel elle écrivit pour réclamer le libre exercice du droit qu’avaient les Cantons de se constituer chacun à son gré.
Durant cet intervalle, Bachmann qui occupait déjà Moudon, Yverdun et Échallens , convint d’une trêve avec Von der Weid, général de l’armée helvétique , qu’on s’efforçait de réorganiser au moyen d’une colonne mobile , qui parcourait le pays pour contraindre les miliciens vaudois à rejoindre leurs drapeaux. — Outre qu’ils n’y étaient pas fort enclins , on
était au fort des semailles et à la veille de la vendange, de sorte qu’il y eut parmi eux beaucoup de réfractaires que le préfet fit saisir, de même que les gens dont il suspectait l’affection au gouvernement. — Un assez grand nombre de personnes s’absentèrent pour se soustraire à cette despotique mesure, qui était d’autant plus révoltante à leurs yeux , qu’à Zurich l’administration provisoire faisait au contraire désarmer les districts, et incarcérer des notables qui s’étaient prononcés contre la restauration.
Le général Rapp revint le 10 à Lausanne. La Diète de Schwytz, particulièrement les députés des cantons populaires répugnaient à se dissoudre, tout en intimant aux cantons limitrophes l’ordre de ne point s’opposer à l’entrée des troupes françaises, inconséquence qui ne dénotait que trop une secrète tendance à se soumettre aux volontés du despote. — Rapp en revanche, qui tenait peut-être à en recueillir l’honneur, insistait et sollicitait que cette soumission s’exécutât de bonne grâce, afin d’épargner à la Suisse la dure et dispendieuse présence de forces étrangères , prêtes à y entrer comme armée d’exécution. — Il était d’ailleurs très - irrité contre Auf der Mauer, qui au mépris de l’armistice convenu entre les généraux Bach-
mann et Von der Weid, avait surpris et enlevé Fribourg.
Lors de mon interrogatoire j’avais comme de raison, évité de nommer aucune des personnes avec lesquelles j’étais entré en relation relativement à cette affaire , et toutes à ma surprise gardèrent d’abord le silence ; mais après l’arrivée du général Rapp , MM. de Seigneux et de Sèvery, me requirent de demander qu’ils fussent entendus comme témoins, sur le motif de mon départ de Rolle le 30 Septembre. Appelés en conséquence à l’audience du sous-préfet, ils déclarèrent séparément: „qu’étant allés le 29 à Rolle pour s’entretenir avec MM. de Saïgas et de Roverea , de la situation du Canton et des maux qui le menaçaient , M. de R. manifesta particulièrement le' vœu de voir les esprits se rapprocher et les partis se réunir, afin d’empêcher la guerre civile. Que ce sentiment étant partagé par eux, M. de R. prit la résolution de se rendre à Lausanne, dans l’intention de conférer en particulier avec le préfet national, sur les moyens à employer pour rapprocher les partis et prévenir toute espèce d’explosion violente. Que quant à l’insurrection d’Orbe , les déposants n’en avaient alors aucune connaissance et qu’il leur paraissait impossible, d’après la manière
dont M. de R. s’était exprimé, qu’il y fût pour quelque chose. 66 — M. de Saïgas fit une déclaration analogue au sous-préfet de Rolle.
Dans ces entrefaites j’avais appris que le général Rapp avait promis à deux dames de Berne, Mlle L. de Guerzensée et M1,e de Gingins ma belle-sœur, de me faire mettre en liberté : répugnant à lui en avoir l’obligation, surtout à ce que mon élargissement eût lieu à titre de grâce, et tenant fortement au contraire à ce qu’il fût précédé d’un jugement, ou d’une déclaration des autorités qui attestât mon innocence du délit qu’on m’imputait, d’avoir concouru à faire égorger mes compatriotes entr’eux, j’adressai au préfet le 12 Octobre, la pétition suivante. — „I1 y a 12 jours que je suis détenu , il y en a 7 que mon innocence est reconnue par les autorités qui ont ordonné ma
détention. En cas pareil l’individu le plus
obscur serait fondé à se plaindre, à plus forte raison un père de famille qui depuis 20 ans a joui partout de l’estime publique. Je demande donc à être jugé sans de plus longs délais, et sans avoir à souffrir davantage pour des considérations dont je ne puis être la victime, sans une injustice criante. Je me flatte que ma réclamation sera écoutée, que je serai
promptement rendu à ma famille, et pleinement disculpé aux yeux de mes compatriotes. u
Ma situation n’était d’ailleurs pas sans danger, quoique fort adoucie, en voici un exemple propre à donner du poids aux avertissements que j’avais reçu et dont j’ai fait mention: un sous-officier suivi de 2 militaires portant l’uniforme de la troupe de ligne helvétique, se présenta à la porte de ma prison, se mit en devoir de l’ouvrir et voulut forcer la sentinelle à les laisser entrer ; le concierge toujours frappé de la crainte qu’on cherchait à m’assassiner, accourut, s interposa et l’emporta. — Mon domestique, honnête Allemand, mais simple et crédule, avait causé avec ces gens; ils lui avaient persuadé qu’ils avaient servi dans mon régiment , et voulaient m’exprimer la rage de leurs camarades de me savoir détenu.
Cette interprétation d’une tentative aussi extraordinaire pour des soldats, de forcer une consigne, n’était guère admissible, cependant je préférai l’admettre que de consentir à ce * qu’il fût donné suite à cette affaire. Je n’eus jamais autant d’occasion d’étudier le cœur humain, qu'en observant cette série de gardiens ou de curieux importuns qui défilaient pour ainsi dire journellement sous mes yeux, et qui, si ma mémoire eût été plus fidèle , m’auraient
fourni bien des traits caractéristiques à crayonner; aussi en y réfléchissant, étais-je tenté de croire que Montaigne et la Bruyère, avaient comme moi, séjourné entre quatre murs.
Au moment où j’y songeais le moins, un de mes amis , M. de Saint-Denis , vint m’annoncer que le général Rapp exigeait mon élargissement subit, se fâchant qu’il n’eût pas été effectué plutôt. Je lui remis en conséquence une formule de la déclaration officielle et préalable, dont je réclamais la publicité par la voie du bulletin , gazette du gouvernement. Bientôt après parut le sous-préfet venant me notifier ma mise en liberté, en me prévenant que le général Rapp désirait me voir. J’insistai sur ce qu’avant de me prévaloir de ma liberté, mon droit à l’obtenir fût rendu public; mais ce magistrat revint promptement me conjurer de ne pas difFérer de quitter ma prison, „ afin de ne pas compromettre le préfet ;a m’assurant, que dès le lendemain, le journal officiel contiendrait mon interrogatoire et les dépositions qui avaient été faites à ma décharge. Je sortis donc dans la soirée, accompagné de M. de Saint-Denis , qui durant ma détention , dont il était peut-être un peu la cause par l’imprudent envoi qui m’avait été fait, me témoigna le plus touchant dévouement
et me conduisit chez lui. — Au lieu des insultes qu'on m’annonçait de la part du peuple, je n’en reçus que des marques d’estime.
J’eus le soir même un long- entretien avec le général Rapp, homme franc, brave et bon; fils d’un artisan de Colmar, entré jeune au service du Roi comme simple hussard, il dut sa fortune moins à la révolution, qu’à sa bravoure. Un généreux dévouement à ses chefs et des actions d’éclat, le menèrent à un rang élevé dont il ne tirait point vanité ; foncièrement compatissant et serviable, il conservait sous de brillantes décorations , les manières simples, même un peu vulgaires de son origine, et sous l’habit français, toute la bonhomie allemande ; aussi s’était-il sincèrement attaché aux Bernois , et avait un secret éloignement pour la faction vaudoise qu’il devait protéger. — Le jugement qu’il portait des Suisses en général, me parut bienveillant et plein de sens. A l’en croire, si l’on fléchissait devant la volonté du premier Consul, alors l’arbitre absolu de tant d’intérêts majeurs, on en serait quitte pour la formalité qu’il exigeait impérieusement, quelque dure qu’elle nous parût, de réintégrer à Berne le gouvernement qu’on en avait chassé, qui à cause de la pusillanimité qu’il avait montrée, serait ensuite abrogé, — Il paraissait à
l’enlendre , que le premier Consul souhaitait de voir à la tête de nos affaires, des hommes de la classe supérieure, mais capables, et ayant le relief d’une considération personnelle. — Il affirmait enfin que si Ton acquiesçait aux ordres de Bonaparte , ses troupes n’entreraient point chez nous, sauf les 2 demi-brigades auxiliaires de Perrier et de Watteville, qui suffiraient à y maintenir la tranquillité.
M. de Mtilinen que je vis le lendemain au retour de sa mission à Paris , confirmait ces assertions et rapportait de flatteuses espérances que lui avait données M. de Talleyrand; mais il craignait que l’obstination selon lui déplacée, des petits cantons, ne mît obstacle aux dispositions conciliatrices que manifestaient les cidevant aristocraties. — Les premiers déclarant par une bizarre contradiction avec eux-mêmes, qu’ils ne voulaient point de guerre avec la France, et qu’ils ne céderaient cependant qu’à la force pour reconnaître le gouvernement qui avait été déplacé.
Néanmoins l’armée fédérale fut licenciée sans bruit; on craignait que le soldat n’en manifestât du mécontentement, et au contraire chacun parut satisfait de rentrer chez soi. — A Lausanne les mesures révolutionnaires cessèrent, tous les détenus pour délits ou opinions
politiques furent incontinent relâchés, et les individus réfractaires qui s’étaient absentés, furent avisés qu’ils pouvaient rentrer sans crainte.
Le général Rapp retourna aussitôt à Berne et à Schwytz , pour tâcher d’obtenir enfin la complète déférence qu’il sollicitait, comme seul moyen de préserver la Suisse de l’armée d’occupation de 40,000 hommes, déjà rassemblée à nos frontières, sous les ordres du général Ney. On attendait donc avec une égale impatience , la détermination de la Diète , puis de connaître quelle serait la composition de la Consulta qui devait se réunir à Paris, et enfin de savoir quel en serait le résultat.
Je rentrai chez moi le 14 Octobre, heureux d’y retrouver ma femme, ma famille et mes amis, dont les témoignages d’intérêt et d’empressement, joints à ceux de la généralité des habitants de l’endroit, auraient seuls amplement compensé la tribulation que je venais d’essuyer, si le motif qui en avait été la cause ne m’en eût déjà suffisamment dédommagé.
A peine étais-je rentré dans mon paisible intérieur, qu’un incident inopiné et qui aurait pu devenir grave, le troubla. Le contingent de Rolle qui avait marché aux frontières rentra, et selon la coutume célébra au cabaret son
heureux retour. Un de ces soldats raconta qu’il avait vu affiché dans un cantonnement, un engagement signé de mon nom pour prendre du service à l’armée fédérale, sur quoi la plupart de ces gens pris de vin, chargèrent leurs armes et se disposèrent à venir me fusiller; j’étais absent, ils maltraitèrent un de mes domestiques , les autorités survinrent et prirent des mesures de sûreté, mais la crainte de se dépopulariser ou d’irriter la populace, empêcha le sous-préfet de faire saisir les coupables. Moins timoré que lui, je fis porter plainte par le domestique qui avait été frappé, et eus directement recours au préfet national, afin que l’affaire fût poursuivie. La première démarche juridique qui en résulta, occasionna un attentat plus sérieux. Le principal accusé se présenta chez moi, armé de pistolets qu’il cachait sous ses vêtements , exigeant insolemment que la plainte portée fût retirée. Sur mon refus, il s’éloigna en proférant des menaces ; j’avais des témoins , et eus encore recours au préfet pour obtenir justice d’un délit tellement grave. Celui-ci m’envoya ouverte, la lettre péremptoire qu’il adressait à cet égard à son substitut. Cette fermeté de sa part imposa : une députation de la bourgeoisie vint me prier de recevoir des excuses, et de permettre que la
plainte fût retirée, m’offrant de se porter garante en corps , que rien de pareil n’aurait lieu désormais , et au contraire que ma personne , ma famille, mes domestiques et mes propriétés seraient considérés et respectés de chacun : — „Qu’on me suppliait d’éviter ainsi à la ville de Rolle , l’afFront de la publicité des excès commis, et des jugements qui sans cela pourraient les suivre/* — J’y acquiesçai par cette considération, en manifestant clairement que nul motif de crainte ne m’y déterminait. Je reçus donc en présence de deux magistrats, les excuses du principal coupable et l’expression de la reconnaissance du public pour ma condescendance. — Ces témoignages étaient d’autant plus sincères, que le bulletin , gazette officielle du Canton, renfermait un article portant: „que j’avais été arrêté comme suspect d’avoir eu part à l’insurrection d’Orbe, mais que les informations prises constataient au contraire , que j’allais chercher à concourir avec la première autorité, à empêcher par des voies conciliatrices, la guerre civile/* — Dèslors je n’ai jamais eu qu’à me louer du public de Rolle.
Le gouvernement central fut réinstallé le 28 Octobre à Berne, où tout se passa à cette occasion avec calme et décence; quelque pa-
radoxal que cela puisse paraître, il me semble qu’on doit un juste tribut d’éloges à ces patriciens , de la noble fierté qu’ils montrèrent, en se voyant arbitrairement frustrés de droits glorieusement reconquis par leur union, leur énergie et leur audace, retomber ainsi, sans s’abaisser à en proférer de stériles plaintes, d’une brillante quoique éphémère réalité, dans le vague de la nullité.... Tant il est vrai que là où la conscience parle, tout autre sentiment se tait: la modération dont ils firent preuve, en recouvrant une souveraineté dont 5 ans auparavant la perfidie plus que la violence les avait dépouillés, non-seulement les garantissait du reproche d’avoir terni ou abrégé leur court triomphe, mais leur assurait par la sagesse et la dignité avec laquelle ils en avaient usé, l’estime des contemporains et celle de la postérité.
Mes amis désiraient que j’accédasse à l invitation que m’avait faite le général Rapp de me rendre à Berne, où devait se concerter le principal choix des députés à la Consulta, paraissant souhaiter que je fusse du nombre, ce à quoi je répugnais par le contraste qu’aurait eu cette vocation, avec le caractère public que j’avais soutenu. Je préférai travailler à rapprocher les esprits dans le pays que j’habitais;
M. de Saïgas dont l’opinion était de poids pour moi, me confirma dans cette idée, en se prêtant à me seconder de ses avis et de ses lumières. — Des conférences particulières s’ouvrirent à ce sujet à Rolle et à Lausanne; quoiqu’elles n’aient abouti à rien de satisfaisant, il n’est peut-être pas hors de propos d’en parler, pour faire connaître les nuances et la marche des partis, et fournir un nouvel exemple de la constante prépondérance qu’obtient la ruse sur la franchise, au détriment perpétuel de l’intérêt public , quand il lutte contre les passions ou les intérêts privés.
Nous aspirions de bonne foi et au prix de diverses concessions plus ou moins pénibles, à ramener l’harmonie parmi nos concitoyens, à la consolider par une représentation mixte à la Consulta, restreinte à des hommes sages et réputés probes, malgré la divergence de leurs opinions individuelles. — Nos antagonistes en revanche, sous le masque de la sincérité, nonseulement trahirent notre espoir par leur défiance et leur astuce , mais indisposèrent adroitement contre nous à Berne, quelques-uns de nos partisans, qui nous reprochèrent comme une faute grave, d’avoir accordé notre confiance à des gens qui ne la méritaient pas.
Nous visions à procurer à notre pays une
existence civile, assise sur les seules bases alors admissibles , et proposâmes en conséquence quelques points essentiels au préfet Monod, qui feignit de les approuver, et se chargea de les faire agréer à ses adhérents. Nous demandions que les membres des autorités , auxquels la proclamation de Bonaparte donnait le droit de siéger à la Consulta , y renonçassent; que la chambre administrative fût seule autorisée à nommer les députés du Canton; nous choisissions à cet effet pour le parti révolutionnaire: le préfet Monod, Clavel d’Aigle et l’ex-directeur Secretan ; pour le parti mitoyen qui ne voulait pas de réunion avec Berne: Haller de Paris, Saussure de Morges et Grand-d’Hauteville ; pour le nôtre enfin, le lieutenant-colonel Albert de Mes Irai - St. Saphorin, le banneret Cristin d’Yverdun et Crud de Lausanne. — Le préfet en nous quittant, s’épuisa en démonstrations de bienveillance et de gratitude , nous assurant de sa prompte et instante intervention auprès du gouvernement. — Cependant dès le lendemain, il nous transmit une note conçue en ces termes : ^Une réunion de membres des ci-devant autorités centrales helvétiques , ayant eu communication de propositions tendantes à établir diverses bases de la constitution, et à se concerter sur
un mode de nomination des députés à envoyer à Paris, ont pensé: 1° qu’ils sont sans aucune vocation pour écouter de telles propositions, tout comme les personnes dont elles émanent étaient sans aucune vocation pour les faire. 2° Que tout animés qu’ils soient du désir sincère, de voir s’opérer une réunion entre les opinions diverses, ils ne voient pas que ce but puisse être mieux atteint, qu’en adhérant simplement à la proclamation du premier Consul; la confiance qu’ils ont dans les moyens qu’il y propose , étant égale aux espérances qu’ils conçoivent de leur heureux succès pour le bien de la Patrie. “ — Rien assurément ne prouvait mieux l’inutilité de nos efforts; et si j’attribuai d’abord ce fâcheux désappointement, à l’influence qu’exerçait sur le préfet son ancien collègue Jules Muret, dont les principes plus outrés nous faisaient désirer l’éloignement des affaires, ce qu’on me manda peu de jours après de Berne, dut me dessiller les yeux sur un homme , dont l’apparente franchise m’avait longtemps séduit. — On m’écrivait:... „Vous avez travaillé dans un bon but, mais vous avez été trompé ; le préfet ne veut aucune réconciliation ; il a écrit ici de manière à ce que votre projet n’eût pas son exécution; il doit être enchanté des ouvertures qui lui ont
été faites, elles annoncent que les honnêtes gens ont encore quelque confiance en lui, elles lui donnent Fespérance de conserver une place que les dégoûts, les plaintes, les cris de tout un peuple lui auraient fait ôter —
On finissait par attribuer ridée de cette négociation à M. Haller, qui désireux, disait-on, d’être envoyé à Paris et n’osant s’accoler aux Jacobins, s’était attaché aux deux partis, sous le prétexte d’une réconciliation nécessaire et possible. — Voilà comment dans les discordes civiles les rivalités , les haines personnelles influent sur les événements, et entravent souvent les mesures les mieux conçues.
Quoiqu’il en soit, dès que nos adversaires se furent montrés à découvert, nous nous hâtâmes M. de Saïgas et moi, de rédiger au nom des propriétaires du Pays de Vaud, un mémoire qui revêtu d’un nombre de signatures connues, pût certifier la sincérité de nos vues et de nos intentions. Il devait être spécialement appuyé et développé par M. Haller, dans les discussions de la Consulta. Voici ce mémoire, preuve authentique de l’esprit qui animait la classe, que je ne crains pas de qualifier la plus estimable de nos concitoyens. — Il était adressé au premier Consul. ^L’Helvétie respectant votre puissante médiation, a posé les
armes ; elle va lui devoir une constitution qui en refermant ses plaies, s’adapte aux localités de chaque Canton. Le canton de Vaud renfermant deux partis, nous avons voulu éviter que deux députations partielles ne portassent sous vos yeux le tableau de nos dissensions , et nous avons fait auprès de ceux de nos concitoyens dont les opinions sont opposées aux nôtres, toutes les démarches en notre pouvoir, pour sauver par un rapprochement cette espèce de scandale ; mais quoique secondées par la médiation du premier magistrat du Canton, elles ont été infructueuses et n’ont obtenu que des réponses évasives, qu’une mesquine défiance a sans doute seule pu dicter. u
„Nos tentatives de conciliation ayant échoué, il ne nous reste plus qu’à vous demander la permission, Citoyen premier Consul, d’user du droit que nous donne votre proclamation, de vous présenter nos idées sur les bases de la constitution de l’Helvétie et de l’organisation de notre Canton en particulier. — Permetteznous aussi de vous indiquer les hommes, que nous estimons les plus propres à remplir vos vues bienfaisantes.^
„Le vœu que nous avons énoncé devant le premier magistrat de notre Canton et un grand
nombre de nos concitoyens de l’un et de l’autre parti, en l’accompagnant du désir, que les députés de ce Canton qui doivent se rendre à Paris, fussent pris parmi les hommes les plus éclairés et les plus probes des deux opinions ; ce vœu tendait et tend encore , à ce que :
„1° Le canton de Vaud dans ses limites actuelles soit un Canton séparé, faisant partie intégrante de la République helvétique , dans les mêmes rapports et avec les mêmes droits que les autres Cantons. u
„2° Que le système municipal et la conservation des bourgeoisies soient la base de l’organisation de ce Canton, sans que toutefois les places puissent être à vie.“
„3° Qu’il y ait dans la République helvétique un Pouvoir Central. 66
„4° Que les relations extérieures, le militaire et la haute police soient dans les attributions de ce Pouvoir. “
„5° Qu’il soit mis à sa disposition des fonds suffisants pour le mettre en état de faire exécuter les lois dans l’intérieur, et pour faire respecter l’autorité qui lui sera confiée. 66
„6° Que la charge publique qui en résultera,
soit supportée par tous les Cantons dans une juste proportion. ^
„7° Que le canton de Vaud lève lui-même les impôts, que ses autorités décréteront chaque année pour couvrir les
dépenses de FEtat en général, et spécialement celles du culte et de l’instruction publique, ainsi que sa part des fonds qui devront être remis au Pouvoir Central. “
„8° Enfin, que pour prévenir les dangereux mouvements des factions et les intrigues de l’égoïsme et de l’avidité , au moment où la constitution sera adoptée, les premières nominations des membres du nouveau gouvernement, soient faites à Paris sous vos yeux, dans la classe des propriétaires et des citoyens d’une réputation pure, et connus par leur dévouement aux principes libéraux.** „Nous sommes tous propriétaires et domiciliés dans le canton de Vaud, où nous supportons les plus fortes charges de la dépense publique ; nous sommes la plupart pères de famille , et à ce double titre , nous offrons une garantie suffisante de notre attachement à l’ordre public et de notre énergie à le maintenir. — Notre vœu pourrait-il être indif-
férent à un Arbitre médiateur, qui ne cherche partout qu’à le faire régner, qui emploie pour cela tous les moyens que la Providence a mis entre ses mains, et dont Elle n’a favorisé dans tous les siècles que les hommes destinés aux plus grandes choses. “
„Si nous obtenons de votre équité ce que nous osons en attendre, le citoyen Haller qui a partagé nos vains efforts pour concilier les esprits de nos compatriotes , aura l’honneur en vous portant ce vœu , de vous prouver si vous daignez l’entendre, que nous n’aspirons tous qu’au retour de la concorde et de la tranquillité^ qui seules avec les principes de religion et de moralité qui ont si longtemps dirigé notre conduite, peuvent faire le bonheur de notre commune patrie. — Nous l’espérons de votre puissante intervention et sommes prêts à la seconder de toutes nos forces, en travaillant à étouffer parmi nous, le germe des dissensions qui ont si douloureusement aggravé nos malheurs. “
En dépit de ce mémoire et du suffrage unanime de ses nombreux signataires, la députation du canton de Vaud fut exclusivement composée de partisans outrés de la révolution, sauf M. Haller auquel ce mémoire fut remis, et qui chose étrange , ne put ou ne voulut
pas le produire : on commit d’ailleurs une faute plus grave , en ce qu’aucun individu de notre bord ne voulut se rendre à Paris comme député d’une réunion particulière , ainsi que la proclamation de Bonaparte en donnait la latitude : parmi ceux que leur capacité semblait appeler à cette fonction, les uns alléguèrent pour s’en dispenser, le désagrément d’aller figurer en seconde ligne avec des gens d’une condition inférieure à la leur; d’autres ne se croyaient pas suffisamment déliés de leur vœu de réunion à Berne ; d’autres enfin plus excusables , répugnaient à aller rendre un hommage ostensible d’assujettissement à un arbitre illégal ; quant à moi qui partageais vivement ce scrupule, j’aurais cru mal servir la chose publique si en le surmontant, j’étais allé essayer de plaider une cause , que dans d’autres circonstances j’avais vainement combattue. — Cependant il est malheureusement incontestable que l’application de ce faux point d’honneur, de ces réticences si puériles, comparativement au but important qu’il s’agissait d’atteindre , ont le plus contribué à laisser prendre à nos adversaires et à affermir dans leurs mains , cette supériorité et cette suprématie exclusive, qui dans notre Canton dégénérèrent bientôt en une oligarchie populaire.
l’un des régimes le plus pénible à supporter, et le plus difficile à modifier sans secousse. Puisse l’expérience démentir à la longue cette sinistre hypothèse, et améliorer insensiblement un état de choses , dont les fâcheuses conséquences ne peuvent manquer de peser tôt ou tard sur les individus de toutes les conditions.