‹ Mémoires de F. de RovereaChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

12 Juin — 16 Septembre 1802.

Agitation en Suisse. Nouvelle constitution. Comité central. Réunion des trois petits cantons. Andermatt marche contr'eux. Suspension d'armes. Bombardement de Zurich. Capitulation. Le général d'Erlach. Prise de Soleure . Marche sur Berne.

Je reviens maintenant aux événements d’un intérêt plus général qui agitèrent la Suisse à cette époque. Le premier but de l’association secrète formée à Thoune, avait été de seconder le gouvernement établi en Octobre 1801. N’ayant pu au contraire en empêcher la chute, elle changea naturellement de marche et s’appliqua à maîtriser tout en l’excitant, le ressen-

timent qu’en conçut le peuple, afin de le faire servir à l’exécution de ses plans, entreprise toujours dangereuse et difficile, mais que les circonstances parurent d’abord favoriser. On était rassuré par les termes du traité d’Amiens sur la crainte d’un projet de réunion de la Suisse à la France, et l’on savait que Yerninac avait insinué, aux novateurs qu’ils étaient allés trop loin; les abus d’autorité qu’ils se permirent, valurent en outre à l’association secrète un beaucoup plus grand nombre de zélés partisans, parmi une population qui regrettait toujours son ancienne et véritable liberté.

Depuis la destitution du landammann de Reding, le Petit-conseil qui décidait provisoirement en dernier ressort des affaires courantes, avait pareillement retiré le porte-feuille des affaires étrangères des mains du ci-devant chancelier bernois Thormann, et reçu la démission de M. de Mulinen président de la chambre administrative de l’Oberland, qui saisit cette occasion pour faire une profession de foi digne et courageuse. — Dans ces entrefaites deux Bernois, MM. Moutach, furent incarcérés à Paris pour des propos tenus à Brunnadern près Berne, ce qui paraissait indiquer qu’on était plus que jamais sous la dépendance du pouvoir exécutif de France, et cependant par un bizarre con-

traste, M. de Diesbach rappelé de sa mission de Vienne que lui avait confiée le landammann de Reding, continuait à y être en relation avec M. de Champagny, ministre du premier Consul.

Dès le 17 Avril, le Petit-conseil s’était entouré d’une assemblée de notables pour lui proposer la constitution qu’il avait préparée : l’ayant agréée , elle fut soumise à la sanction du peuple, ainsi que la liste des membres qui devaient composer le Sénat.

En attendant, à en croire du moins le statthalter Rengger qui s’en ouvrit confidentiellement, les meneurs de son parti ne savaient trop à quoi ils en étaient, cherchant vainement à pénétrer les intentions du gouvernement français : le général Tureau formellement reconnu pour avoir été la cheville ouvrière des troubles qui avaient éclaté, inculpait Verninac, et l’on ne savait s’ils laisseraient marcher cette nouvelle constitution, que quelques personnes sages regardaient malgré ses vices, comme la dernière ressource de l’existence nationale. Néanmoins sur 130,000 votants dans les assemblées primaires, il y avait eu 14,000 négatives et la grande majorité n’avait point signé : or le dépouillement se faisant sur la masse et non par canton, on ignorait encore lesquels d’entr’eux étaient les plus récalcitrants.

Le Petit-conseil annonça le 17 Juin que les deux tiers du peuple avaient déjà accepté la constitution, et enjoignit en conséquences aux citoyens nommés au Sénat de se rendre à leur poste. Selon cette constitution , le pouvoir exécutif était composé d’un Landammann et de 2 Statthalter, avec 5 Ministres permanents: pour l’intérieur, la justice, les finances, la guerre et les relations extérieures ; puis un Sénat conservateur de 27 membres qui s’assemblerait deux fois par an. Chaque canton restait chargé de ses propres finances et du mode de liquidation des droits féodaux qui se percevaient antérieurement sur son territoire : ces droits étant confirmés par un décret récent, et garantis par l’Etat jusqu’à ce que la liquidation en eût été effectuée. Enfin il fallait être propriétaire -d’un immeuble de 10,000 francs pour exercer les droits de citoyen actif, ce qui écartait la populace des élections et lui déplaisait. Au demeurant personne n’était satisfait , et l’on paraissait généralement croire que cet état de choses ne durerait pas.

Cependant au Léman, où l’on présumait que cette constitution rencontrerait le plus d’opposition, sur 22,000 votants, 18,000 l’accueillirent. Dans les cantons populaires en revanche , la résistance qu’on y opposa devint de plus en

plus opiniâtre : peut-être était-ce dans l’espoir de la surmonter, qu’il fut question à Berne de rendre à Reding la première magistrature sous les auspices du premier Consul, ce qui eût été d’autant plus extraordinaire que peu de temps auparavant, le Petit-conseil ayant appris qu’il se disposait à publier une collection de pièces officielles sur sa gestion de Landammann, en fit défendre l’impression. Il régnait d’ailleurs dans le parti dominant, une division d’opinions qui retarda la mise en activité de la constitution; on ne savait sur qui arrêter le choix des premières autorités : les Unitaires ou républicains ardents redoutaient l’ascendant de Dolder, généralement désigné pour être mis à la tête du gouvernement et soutenu par Verninac; mais le crédit de celui-ci avait déchu depuis qu’on savait que sa conduite avait été désapprouvée à Paris, et Péloignement où il se trouvait de son poste au moment de la mise en activité du nouveau régime, semblait indiquer qu’il se trouvait compromis. En général on fondait peu d’espoir sur un nouvel amalgame des partis, celui de Reding ayant perdu de son crédit par sa mal-adresse, et celui des Unitaires par son fanatisme pour des théories dont l’application était plus impraticable en Suisse que partout ailleurs. — Au milieu de ce conflit, les gens

clair-voyants étaient persuadés, qu’une grande sagacité pouvait seule sauver notre existence nationale, et qu’une prolongation de dissensions intestines, quels qu’en fussent l’objet et les auteurs, provoquerait de la part des puissances voisines des mesures de partage. Cependant quelque fondés que parussent être leurs arguments, l’événement ne tarda pas à les démentir.

Le nouveau Sénat helvétique s’installa le 3 Juillet à Berne ; il nomma Dolder landammann, Ruttimann et Fuessli statthalter, lesquels réunis aux 5 secrétaires d’état formaient le Conseil exécutif : ceux-ci également choisis dans le sein du Sénat étaient: Rengger pour l’intérieur, Tribolet pour la justice et la police, Custor de Rheineck pour les finances, Schmidt pour la guerre et Jenner pour les relations extérieures.

Le Sénat proclama sa mise en activité le 7; le 18, Verninac annonça officiellement l’intention de son gouvernement de retirer de la Suisse les troupes qu’il y avait, de la conduite desquelles depuis la paix on avait eu, il faut en convenir, plus à se louer qu’à se plaindre. — Aussi leur départ n’avait-il été ni requis ni désiré par le gouvernement helvétique, qui au

plus tard. — On conclut assez naturellement de leur retraite, que Bonaparte tenait à remplir scrupuleusement , l’engagement qu’il avait pris de considérer à l’avenir la Suisse comme indépendante ; et ce fut imbus de cette séduisante erreur, que les mécontents dirigés par le comité central de Berne , se figurèrent que désormais leur volonté devait être leur seul guide; opinion dans laquelle Yerninac les confirmait par la perfide assurance, que le premier Consul ne voulait plus s’immiscer dans nos affaires.

Le comité central alors composé de 36 individus qni s’étaient arrogés une sorte d’autorité suprême , avait conféré à M. Rodolphe d’Erlach, la charge à la vérité un peu illusoire de général en chef de la Confédération; le comité secret en revanche, jugeant plus prudent de renverser si possible le pouvoir central par l’intrigue plutôt que de vive force, décerna à cet effet à un jeune patricien Emanuel deWatteville de Landshut des pleins-pouvoirs, pour chercher à y parvenir par l’entremise du landammann Dolder avec lequel il avait des relations personnelles. Ce fut du développement de ces pouvoirs quoiqu’éphémères , que prit naissance ce conseil de guerre provisoire qui contraria ensuite d’Ërlach dans presque

toutes ses opérations militaires , et qui plus tard régla la capitulation de Berne.

Plusieurs districts de l’Argovie préparés à un soulèvement voulurent éclater : d’Erlach qui pour les surveiller mieux résidait à Schintznach, eut ordre de les contenir jusqu’au retour de Paris d’un envoyé du gouvernement, par lequel on espérait découvrir au moyen des intelligences nouées avec Dolder, la pensée de Bonaparte à notre égard. D’Erlach eut peine à calmer l’impatience de gens dont on avait prématurément échauffé les têtes ; ayant rendu compte à ses commettants de l’état des esprits, ils l’autorisèrent à promettre une levée générale pour le 2 Septembre.

En attendant le conseil-exécutif qui ignorait ou feignait d’ignorer ce qui se préparait contre lui , annonça au peuple la prochaine évacuation des troupes françaises du territoire helvétique, communication qui devint le signal de la scission que méditaient les cantons d’Uri, de Schwytz et d’Unterwalden, dont les chefs se réunirent ouvertement pour se concerter sur la convocation de leurs assemblées générales (Landsgemeinden) . Vainement le conseil exécutif chercha-t-il à leur imposer par renvoi d’un commissaire extraordinaire, Keller de Lucerne , ils n’en tinrent compte, non plus que

d’une proclamation qui les exhortait à la paix et à se conformer à la constitution. Non-seulement leurs Landsgemeinden eurent lieu le 6 Août, mais ils notifièrent chacun en particulier au gouvernement helvétique et aux villes ci-devant souveraines , le rétablissement de leurs anciennes institutions.

Rien sans doute n’était plus propre à les maintenir dans cette détermination, que le départ des troupes françaises qui acheva de s’effectuer le 10 Août. Aussi dès qu’on en eut la certitude à Schwytz et à Unterwalden, on y mit la frontière en état de défense.

Le gouvernement central y fit marcher le 16 le général Andermatt à la tête d’un corps de troupes de ligne helvétiques, et présumant que cette démonstration serait aussi insuffisante que l’avaient été ses remontrances, il résolut d’affronter les sinistres chances d’une guerre civile, en recourant à l’appui des cantons qu’il savait lui être les plus dévoués ; ce fut dans ce but qu’il décréta l’amnistie si ignominieuse pour lui des insurgés vaudois , qui il est vrai lui valut 19 compagnies d’élite, ensemble 2200 hommes, faisant alors les deux tiers à-peu-près de la milice organisée de ce canton. Ce renfort se rendit à Berne, d’où la majeure partie se porta sur Lucerne pour cerner Unterwalden. — Une

députation d’Uri et de Schwytz était cependant venue à Berne , essayer quelques voies de conciliation qui échouèrent.

Une Landsgemeinde eut en même temps lieu à Glaris, où le peuple se prononça en faveur de la cause que soutenaient ses trois anciens confédérés : tout annonçait donc un choc prochain et inévitable. Effectivement le 28 Août les Unterwaldois attaquèrent le poste de la Rengg au-dessous du mont Pilate , culbutèrent une compagnie de chasseurs d’Aigle et quelques soldats helvétiques qui l’occupaient, lesquels y laissèrent 1 capitaine et 35 hommes sur le carreau; les agresseurs en revanche n’eurent que 2 morts.

Cette affaire produisit une grande sensation, surtout quand on sut, que le général Andermatt et le commissaire Keller avaient sommé les trois cantons de se soumettre dans les 24 heures, et que ceux-ci dirigés par Reding loin d’obéir, semblaient prendre une attitude plus hostile. Néanmoins par un de ces contrastes dont notre histoire fourmille, au moment où le comité central de Berne faisait donner à ces cantons l’assurance d’une prompte diversion en leur faveur, ils se laissèrent éblouir par les promesses d’un envoyé du gouvernement, et sollicitèrent la médiation du ministre de France

pour arrêter les hostilités qu’eux-mêmes avaient commencées , démarche dont les efforts des affiliés qu’avait l’association secrète parmi eux ne purent les dissuader, ce qui plaça le comité directeur dans la fâcheuse alternative , ou de perdre la confiance des districts prêts à s’insurger, ou de courir la périlleuse chance de les abandonner sans frein à l’impulsion qu’il leur avait imprimée. Toutefois d’Erlach dut contremander encore le mouvement convenu, et ne parvint à l’arrêter qu’en en remettant l’explosion à un terme très-prochain.

Alors parut le mémorable décret du 2 Septembre du Sénat helvétique , concluant après divers considérants: „A sommer le conseilexécutif de réclamer sans délai l’intervention du gouvernement français , pour aplanir les difficultés survenues dans quelques cantons au sujet de la nouvelle constitution, et de prescrire au général Andermatt de rester en attendant sur la défensive. “ — On ne pouvait sans doute se méprendre sur le motif du premier point de cette démarche, d’autant plus pernicieuse et avilissante , qu’elle s’adressait à un gouvernement qui venait à peine de suspendre le poids de l’oppressive influence qu’il exerçait sur nous: il n’était que trop évident, que la crainte de se voir arracher une autorité usurpée,

et non l’amour de la prospérité de la patrie, l’avait dictée. — Ce fut donc un aiguillon de plus à d’anciens Suisses, de s’efforcer d’accélérer la chute d’une telle administration.

Aussi vit-on alors le canton d’Appenzell, le Rheinthal, les Grisons, se réunir comme d’un commun accord en Landsgemeinden , se détacher du gouvernement central et se constituer chacun à leur guise; tandis que la ville de Zurich, traitant avec ses anciens ressortissants d’un mode de constitution peut-être trop rapproché des abus de l’ancien, excita parmi eux quelques troubles, dont Andermatt se prévalut, en profitant de l’impolitique suspension d’armes que ses antagonistes venaient de conclure avec lui pour marcher sur cette ville.

Le gouvernement helvétique au lieu d’employer ce délai habilement obtenu, à ramener à lui par des voies de douceur les habitants de ces cantons, usa de ruse et de violence pour les endormir et les fatiguer, jusqu’à ce qu’il eût comme il s’en flattait, fait de Zurich une place-d’armes qui servît de hase d’opération à de plus sérieuses entreprises contr’eux; attisant à cet effet les semences de discorde, qui s’étaient élevées entre la bourgeoisie de cette ville et quelques districts de la campagne.

Le premier avis de l’armistice conclu le

7 Septembre à Lucerne parvint le soir même à Zurich, et y causa d’autant plus d’agitation qu’on y eut en même temps la certitude, que des bruits calomnieux aux bourgeois circulaient parmi les habitants de la contrée pour les détacher de leur cause , et que malgré la défense du préfet de mettre des milices sur pied, des émissaires subalternes en provoquaient en divers endroits le rassemblement; que de plus une partie du corps d’armée d’Andermatt devait venir prendre ses quartiers à Zurich.

Effectivement le lendemain à la pointe du jour, un fort détachement venu à la sourdine se présenta à la porte de la Sihl ; la garde s’étant aperçue à temps de sa mystérieuse approche , lui en barra l’entrée en levant le pont : la municipalité avertie , le sous-préfet et deux municipaux se rendirent aussitôt auprès de l’officier commandant, le colonel Müller, pour savoir le motif de cette apparition inopinée. — Il leur produisit une lettre du général Andermatt, portant: „que l’armistice conclu avec les petits cantons nécessitait une dislocation de ses troupes, et qu’il se pourrait que vu la situation des affaires, il en envoyât un plus grand nombre au préfet. a — Sur ce rapport la municipalité offrit au colonel Müller, de le loger avec ses officiers dans les auberges et de

recevoir les sous-officiers et soldats aux casernes , sous la réserve que la bourgeoisie continuerait le service de la place jusqu’à la réception de la réponse du gouvernement, à la demande instante qui lui avait été faite que ce service lui restât exclusivement confié.

Le colonel refusant de souscrire à ces conditions se retira avec son monde sur la plaine du Kraüel, où il bivouaqua et où la municipalité lui fit passer des vivres. Elle écrivit immédiatement au général, pour lui témoigner son étonnement d’une mesure si contraire aux assurances qu’il avait récemment données au préfet, laquelle tout en occasionnant une extrême fermentation dans le canton, donnait lieu à de fâcheuses conjectures; le prévenant en conséquence des raisons majeures qu’elle avait d’insister, pour que ces troupes et celles qui pourraient les rejoindre fussent cantonnées autre part qu’à Zurich, rendant d’ailleurs le général responsable des suites que pourraient avoir des tentatives ultérieures de sa part contre la ville. Le contenu de cette dépêche devait être appuyé par deux envoyés MM. de Weiss et Schintz , chargés de la présenter.

Ces précautions furent inutiles ; Andermatt sans répondre à la lettre qui lui avait été adressée, s’avança rapidement de Lucerne avec

la majeure partie de ses troupes , et le gouvernement resta sourd aux sollicitations qui lui furent faites de renoncer à ses projets hostiles. La municipalité ainsi contrainte de recourir à d’autres voies, enjoignit aux habitants de Page de 18 à 45 ans capables de porter les armes, de se réunir sous le drapeau; elle les fit organiser, occuper les postes, garnir les remparts d’artillerie , répartir les pompes à feu dans les différents quartiers et attendit l’évé- • nement.

Dans la nuit du 9 au 10, le général Andermatt arriva et se porta avec ses forces réunies sur les hauteurs du Bürgli et de la Brand- Schenke, où il établit ses batteries. A 3 heures du matin il fit sommer le colonel Meyer, commandant de la place, de lui ouvrir les portes, menaçant d’un bombardement en cas de refus. Le commandant réclama un délai suffisant pour prendre à cet égard les ordres de la municipalité, qu’il fallait auparavant rassembler. — A peine l’était-elle que le bombardement commença: l’artillerie des remparts y riposta, et Andermatt essaya à la première lueur du jour un assaut partiel contre les postes écartés du Schiffskopf et du Wollishoferberg, qu’une vigoureuse résistance fit échouer avec perte de quelques assaillants. — Au bout de 2 heures

d’un feu soutenu, le général consentit à une conférence avec deux députés, l’ancien trésorier Hirzel et l’ancien conseiller de Reinhardt, qui n’aboutit qu’à une suspension illimitée, car les habitants, loin d’être terrorisés par cette brusque attaque, jurèrent d’en tirer vengeance du gouvernement helvétique et de ses satellites, plutôt que de capituler. Quoique les précautions prises contre l’incendie fussent encore imparfaites, par un singulier bonheur il n’en éclata nulle part, tout comme les assiégés n’eurent alors personne de grièvement blessé. Mais le rigoureux traitement qu’on leur faisait essuyer, exaspéra leurs amis du dehors. A Berne où l’on en fut promptement informé, le comité central présidé par le brave colonel Tscharner de St. Jean, où se trouvaient outre les députés envoyés de Zurich, des députés de Fribourg et de Soleure, résolut de lever immédiatement l’étendard de l’insurrection dans la basse Argovie: d’Erlach spécialement chargé d’y pourvoir, y accéda avec empressement et fit partir le soir même 10 officiers pour accélérer le soulèvement.

Son plan était d’envelopper le corps d’Andermatt en occupant en force les passages de Wettingen et du Stilli , les ponts de Brugg, Windisch, Mellingen et Bremgarten, et en ob-

tenant des cantons de Zug et de Schwytz, qu’ils lui fermassent le chemin de l’Albis lorsqu’il lèverait le siège de Zurich. Mais il suffisait d’un peu d’expérience, soit de la guerre, soit de l’irrégularité des commotions populaires, pour apprécier la fragilité des données sur lesquelles l’exécution de ce projet était calculée. Toutefois d’Erlach ne consultant que son zèle, sans s’arrêter aux chances défavorables de son entreprise , ne songeait à rien moins qu’à s’emparer en même temps de Berne , à y renverser le gouvernement helvétique, à lui substituer l’ancien ordre de choses et à l’affermir. — Il fallait cependant se rendre auparavant maître du château d’Aarbourg, dépôt considérable d’armes et de munitions; s’assurer d’Olten et de Soleure pour se conserver de libres communications avec la basse Argovie, et avoir en cas d’échec un refuge où attendre le secours des alliés sur lesquels on comptait. Il espérait fatiguer, effrayer, dérouter par son activité ses adversaires, paralyser ainsi leurs moyens de défense, et entourer Berne à l’improviste par de nombreuses levées des autres cantons. Il comptait il est vrai sur l’unité de volonté et de vues de ses commettants, sur un élan de l’enthousiasme national, et sur une passive obéissance de la part de ses subor-

donnés. Alors il ne lui fallait plus que la capacité et les talents proportionnés, à l’œuvre hardie et difficile qu’il s’était chargé d’accomplir.

Le Comité central de son côté, ne négligeait rien pour s’épauler de la protection du ministre de France, soit en le cajolant pour le captiver, soit en cherchant à le convaincre des avantages que trouverait le premier Consul au rétablissement d’anciennes institutions , dont l’anéantissement temporaire devait lui avoir démontré jusqu’à l’évidence, qu’en les relevant, on agirait dans l’intérêt de la France. Ce fut probablement en se berçant de ce chimérique espoir, qu’on se permit à Berne une pasquinade politique aussi burlesque qu’audacieuse, qui mit au grand jour la déconsidération dans laquelle le gouvernement était tombé. Effrayé de la crise où il se trouvait, il crut qu’une Dictature pouvait seule le sauver et se hâta de la conférer au landammann Dolder ; celui-ci à peine revêtu de cette magistrature suprême , fut arrêté de nuit dans sa demeure , forcé de signer son abdication, puis conduit au village de Jegenstorf à 3 lieues de Berne dans la maison de M. de Stürler où il était gardé à vue, et les auteurs de son enlèvement ne furent pas même interrogés à leur retour à Berne.

Blais dès le jour suivant, Verninac ayant

insinué que ce grave attentat contre l’autorité constituée, pourrait être envisagé par son gouvernement comme une déclaration de guerre, les mêmes individus qui avaient escamoté le Dictateur, retournèrent le chercher et le replacèrent aussi lestement sur sa chaise curule qu’ils l’en avaient enlevé. — Celui-ci éluda néanmoins les fonctions et les prérogatives dictatoriales et continua à administrer sa charge comme du passé, sans même exiger la punition des coupables (*).

Cependant des événements plus sérieux se passaient à Zurich : Andermatt avait mis à profit la suspension conclue le 10 pour traverser furtivement le lac, de Wollishofen à Küssnacht, d’où renforcé par les paysans généralement révolutionnaires des villages de cette rive , il s’était porté par des chemins détournés et en dérobant sa marche , sur les hauteurs du Zürcherberg qui dominent de fort

(*) D’après le récit de Dolder lui-même, les moteurs de cet acte de violence à son égard furent M. Tribolet, ministre de la police et M. Vonflüe, sénateur et commandant de la garnison de Berne. L’exécution en fut confiée à 4 officiers appartenant au parti aristocratique, et à 4 individus du parti jacobin dont 3 étaient militaires et l’autre agent de police.

M. Tribolet demanda et obtint sa démission, le lendemain du retour de Dolder à Berne.

(Note de l'éditeur.)

près la ville, y avait dressé en silence ses batteries, et dès la même nuit, du 12 au 13 Septembre, recommencé le bombardement, sans sommation et sans avertissement de ce renouvellement des hostilités.

Cette attaque imprévue se soutint si vivement depuis minuit à 5 heures du matin , que le feu éclata en ville en 30 endroits différents, entr’autres à l'hôpital, et que malgré la promptitude des secours, 3 maisons furent consumées. La canonnade plus nourrie de la part des assiégés, continua toute la journée: vers le soir, l’arrivée d’un commissaire du gouvernement helvétique M. May, y mit fin. — Il envoya un parlementaire à la municipalité et aussitôt les négociations commencèrent. — On fut bientôt d'accord sur tous les points , sauf sur le libre passage des assiégeants à travers la ville, qui fut d’abord contesté ; dans l’incertitude du résultat de ce refus qui en prolongeant la discussion pouvait la rompre, les autorités urbaines s’assurèrent de la bonne volonté des habitants indigènes ou étrangers, à continuer de servir pour le salut commun, chacun selon ses facultés, disposition louable dans laquelle les affermit naturellement l’arrivée de gens de la campagne, qui affectionnés à leur ancienne métropole, venaient à la file lui offrir leur secours, tandis

que le général Steiner, vieillard octogénaire, en avait réuni quelques centaines du côté de Régensberg, pour assaillir Andermatt de concert avec les levées de l’Argovie qu’on attendait à toute heure.

Le premier rassemblement de celles-ci s’étant formé à Dœttingen et à Kreutz, vis-à-vis du Stilli , s’augmenta à mesure qu’il pénétra dans la vallée de Siegenthal, où sous les ordres de Rodolphe Bildy, il délivra un transport de conscrits marchant sous l’escorte de soldats helvétiques , puis se joignit à un gros de paysans armés que conduisait le médecin Keller de Baden. Attaquant alors de concert quelques troupes de ligne, ces insurgés les mirent en déroute et occupèrent Baden par capitulation, en même temps que Brugg ouvrait avec empressement ses portes et livrait 4 pièces de canon au général d’Erlach, qui aussitôt fit des préparatifs pour se rendre maître d’Aarau. Mais sur l’avis de la situation critique où se trouvaient les Zuricois après le second bombardement qu’ils avaient essuyé, il partit de suite à 2 heures du matin pour Lenzbourg, où il fut suivi de près par 900 insurgés, qu’il envoya sous les ordres du major Kirchmeyer et de Keller au secours du général Steiner, menacé d’être attaqué par Andermatt avec des

forces supérieures, il se rendit ensuite de sa personne à Sour, après avoir enjoint au major Hünerwadel de faire filer sur Baden, Melîingen et Bremgarten , les corps d’insurgés à mesure qu’il en arriverait, pour y tenir garnison et en garder les ponts.

Dans le même moment, M. Louis May de Schœftland qui s’était avancé à la tête d’un autre corps , somma la ville d’Aarau en lui laissant 5 heures de réflexion : le général d’Erlach survint et témoigna sa surprise que cela se fît à son insu : M. May prétendit qu’ayant reçu du Comité central le commandement de sa troupe , il était en droit d’en disposer. ™ Le général se tut, le laissant traiter et conclure cette capitulation à son gré ; déférence blâmable sans doute, en ce qu’elle autorisait l’insubordination, et semblait sanctionner un conflit de pouvoirs, notoirement nuisible à la cause qu’il servait.

Ce fut donc au commandant May que le préfet Rotliplætz remit la place, sous réserve qu’elle serait exempte de logements, et que les Helvétiques qui l’évacuaient auraient l’option : ou de poser les armes et de se retirer librement, ou de tenter de se frayer un chemin de rive force , condition je crois sans exemple, et qui donna lieu à un incident non moins

extraordinaire : ces militaires se disposant à la mettre à exécution, quelques milliers de spectateurs des deux sexes se groupèrent simultanément aux deux ailes des insurgés, pour être témoins de l’issue du combat. — - On eut beau les exhorter à s’éloigner du danger, ils n’en tinrent compte, et au contraire s’avancèrent avec la ligne, ce qui déconcerta tellement l’ennemi qu’il se débanda.

Les insurgés entrèrent alors à Aarau et y prirent leurs quartiers en dépit de la clause qui les en empêchait, mais que les villages circonvoisins firent enfreindre pour éviter que la charge des cantonnements ne retombât sur eux. — On trouva à Aarau 5 pièces de canon et si peu de fusils, qu’on fut contraint de renvoyer un bon nombre de volontaires qui en étaient dépourvus : on reprocha à cette occasion au commandant, de n’avoir pas mis plus de sévérité à désarmer la bourgeoisie qui précédemment s’était montrée mal disposée.

Le général d’Erlach apprenant le soir que malgré ses ordres, les ponts de Baden, Mellingen et Bremgarten étaient encore dégarnis, enjoignit à M. Louis May d’aller promptement avec ses gens réparer cette négligence , ce dont il s’excusa , allégant la nécessité d’enrégistrer auparavant son monde, et resta sourd

aux représentations de son général sur le danger de leur commune situation , tant que ces points intermédiaires resteraient à la merci d’un ennemi stationné à peu de distance ; et en cette occasion, d’Erlach faiblit encore...

Il chercha en revanche à gagner le commandant de la forteresse d’Àarbourg, homme de bonne composition et qui allait se rendre, lorsqu’un ordre menaçant du sous-préfet de Zofingen de tenir ferme , l’effraya et le retint, de sorte qu’un convoi de munitions expédié de Berne à Andermatt, sur la capture duquel les insurgés comptaient, leur échappa en se réfugiant dans ce fort.

D’Erlach fut plus heureux dans le stratagème qu’il employa, pour frustrer le gouvernement du renfort qu’il attendait de ses partisans de l’Emmenthal ; il y fît répandre le bruit qu’il était entré avec 10,000 hommes sur le territoire Soleurois, et de prétendus fourriers pour l’accréditer mieux, eurent la hardiesse de faire des quartiers sur la route jusqu’à Kirchberg, ce qui intimida tellement les employés et les amis de l’administration, qu’ils n’osèrent bouger en sa faveur, au lieu que les mécontents coururent avec sécurité grossir les rangs des insurgés.

Ignorant encore que Zurich était dégagé, et

qu’Andermatt avait obtenu de traverser cette ville pour se replier sur Berne, d’Erlach réitéra la tentative d’un Landsturm au canton de Baden, pour barrer éventuellement à cet antagoniste, les passages de la L immat et de la Reuss ; mais les officiers qu’il en avait chargé, apprenant que l’ennemi s’approchait y renoncèrent, tandis que se croyant à couvert de ce côté là, leur général occupa Olten et investit Soleure qui dès le lendemain, 16 Septembre, lui ouvrit ses portes , le reçut avec acclamations et mit à sa disposition 96 bouches à feu, 1200 fusils et des munitions. — 11 y fut rejoint par quelques officiers bernois , entr’autres par le lieutenant-colonel Louis Kirchberguer , muni d’un plein-pouvoir du Comité central, d’agir en son particulier comme bon lui semblerait. Cette nouvelle atteinte aux prérogatives d’un général en chef, qu’un autre à sa place n’aurait probablement pas tolérée, semblait lui indiquer

que s’il la supportait , elle ne serait pas la dernière. Il reçut au même instant l’inquiétant avis, qu’Andermatt avait pénétré par Baden et Mellingen en Argovie. Le commandant Louis May chargé de lui tenir tête, avait réuni à cet effet au son du tocsin et en peu d’heures, plusieurs milliers d’hommes , la plupart armés seulement de faux et de fourches. — A cet

aspect, Andermatt avait offert et obtenu de se retirer paisiblement par Berthoud sur Berne, s’engageant par réciprocité à n’attaquer aucun détachement bernois ou confédéré qu’il pourrait rencontrer. D’Erlach navré que cet ennemi lui eût échappé, le fut davantage en recevant du Comité l’ordre péremptoire, d’abandonner Soleure qui ainsi se trouverait exposé, et de se porter immédiatement avec l’ensemble de ses forces sur Berne, où l’on n’était pas sans anxiétés....

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