CHAPITRE XII
Octobre 1802 — Mars 1803.
Affaires générales de la Suisse. Entrée des Français. Ney. Dissolution de la Diète de Schwytz. La Consulta. L’acte de Médiation. D'Affry Landammann. Le régiment de Watteville.
Je reviens aux intérêts généraux de la Suisse : la réhabilitation du gouvernement central, pour atteindre à son but et n’être pas illusoire , devait coïncider avec la dissolution de la Diète de Schwytz, dont on avait bercé le général Rapp pour l’engager à prendre sur lui de retarder l’entrée de l’armée d’occupation. Induit par l’affection que les Bernois lui avaient inspirée , il s’était aventuré à annoncer au
premier Consul cette dissolution volontaire de la Diète, comme étant à la veille de s’effectuer. Rapp fut circonvenu à Berne par des femmes spirituelles et séduisantes, qui guidées par leur patriotisme, s’emparèrent de sa bonhomie, le subjuguèrent, et l’amenèrent à adoucir dans son exécution le décret du premier Consul, en s’autorisant de la soumission qu’on lui promettait d’obtenir à Schwytz, pour en sauver l’humiliation aux Bernois , qu’il considérait avec raison, comme le pivot du mouvement électrique qu’il était venu comprimer. — Ainsi entraîné par ses propres sensations, il se compromit et s’en aperçut, à en juger par ce que me mandait une des personnes qui avait acquis le plus d’ascendant sur son esprit. — „I1 devait partir aujourd’hui pour Schwytz, m’écrivait-elle le 21 Octobre , de nouveaux événements l’ont décidé à y expédier un courrier; on ignore ce qu’il compte faire ensuite: je devais le voir hier dans une soirée où il se fit excuser, un aide-de-camp du général Ney étant venu le prévenir: que la Diète ne sétant pas dissoute et les troupes d’Auf der Mauer n’étant pas licenciées , il se conformait à ses instructions et s’avançait à la tête de l’armée. — Rapp se plaint en conséquence de s’être compromis, en écrivant au contraire au premier Consul
que tout s’arrangeait ; tandis que les généraux intéressés à entrer en Suisse et bien informés de ce qui s’y passe, avaient fait un rapport différent du sien; qu’il était donc maintenant la dupe de ses bonnes intentions. — Forcément ramené par là, à la stricte exécution des ordres de Bonaparte, on remarque déjà du changement dans sa marche, principalement au sujet du gouvernement réintégré : les dames l’ayant sommé de le faire dissoudre comme il l’avait annoncé, il fut embarrassé, recommanda la patience, et répéta à diverses reprises sa précédente assertion , que nous finirions par être contentes ... Mais il avait l’air contraint, tout en désirant obtenir l’assurance que la confiance qu’on paraissait avoir en lui, ne lui serait point retirée. C(
Cette confidence, dont la véracité de l’auteur me garantissait l’exactitude, portait l’empreinte de cette chaleur de patriotisme, de cette aptitude à l’intrigue, dont les femmes supérieures savent user dans l’occasion, avec autant de grâce que de dextérité.
Cette même correspondance, en me sollicitant d’aller me réunir à mes amis de Berne, plutôt que de me dévouer exclusivement aux intérêts du pays que j’habitais, ajoutait:... „Le plaisir de vous voir serait une distraction à
nos peines, car elles ne sont pas de nature à aigrir en les discutant. Comme nous n’avons entre les mains aucun moyen d’éviter notre sort, que nous avons fait ce qui dépendait de nous pour nous relever, que nous avons suivi le vœu du peuple qui redemandait ses anciens Pères et rejetait tout assujettissement à un gouvernement avili, nous conserverons à jamais le souvenir de quelques heureux jours, dont l’éclat n’a point été terni, par ce désir de vengeance que nos ennemis nous supposaient.... Et enfin nous nous flattons encore que si les Français, comme nous n’en doutons point, reviennent occuper notre pays, ce ne sera que pour peu de temps, et qu’une fois le Ciel permettra que le bonheur nous soit rendu... Puisse alors si cette espérance se réalise , le Pays de Vaud être gouverné par de sages magistrats, et n’être plus le foyer de cette classe de gens, dont le souffle envenimé cause depuis longtemps tant de maux.“
Le courrier que le général Rapp avait envoyé à Schwytz, ayant rapporté le refus de la Diète de se dissoudre, l’entrée des troupes françaises fut irrévocablement décidée ; tel fut le résultat d’une de ces contradictions incompréhensibles, à qui ne connaît pas les oscillations des gouvernements populaires : car quoique
tous les députés des cantons aristocratiques eussent quitté Schwytz , non-seulement de l’aveu mais avec l’approbation de leurs collègues, les représentants des cantons démocratiques s’obstinèrent malgré les sollicitations de leurs autres Confédérés, à se maintenir en place. — Cette détermination aussi intempestive qu’elle parut inopinée, causa un vif chagrin au général Rapp, en démentant le contenu de sa dernière dépêche à Bonaparte , ce dont il ne pouvait se disculper qu’en prouvant qu’il avait été trompé, désappointement dont il ne dissimula pas ses regrets et partit mécontent.
Ney impatient en revanche, de déployer ses doubles pouvoirs de Général en chef et de Ministre plénipotentiaire, entra le 22 Octobre sur le territoire helvétique avec une armée d’exécution, non moins avide des avantages que lui assurait l’occupation d’un pays , livré pour ainsi dire à sa discrétion.
Une avant-garde de 4000 hommes venant de l’évêché de Bâle , prit position le 23 dans le canton de Berne : 400 hommes restèrent en ville et 3000 se dirigèrent immédiatement sur Lucerne, pour obliger la Diète à se dissoudre, et les petits cantons à licencier ce qu’ils avaient de monde sur pied. Le gros des troupes suivit de près et étendit ses cantonnements, tout en
se concentrant en majeure partie sur Berne, où l’on avait été confidentiellement averti par Rapp qu’on aurait a pâtir des fâcheuses préventions du général en chef, qui effectivement en se montrant sous le double caractère public dont il était révêtu, se permit avec des formes peu civiles, des procédés tellement arbitraires et durs, qu’on jugea superflu de chercher à le ramener comme son prédécesseur, à des mesures plus modérées et plus équitables. — Il exigea non-seulement que la solde de ses troupes fût à la charge de la république, mais que les particuliers les entretinssent presqu’à discrétion, surcroît de rigueur nécessairement très-vexatoire.
Le 26 Octobre la Diète de Schwytz termina ses séances, après une résistance qu’à Berne on taxait d’extravagance. — Ney fit occuper Zurich le 29, et ordonna incessamment le désarmement total des cantons qui avaient participé à l’insurrection ; il prescrivit que les armes ainsi enlevées fussent transportées et déposées au Pays de Vaud, ce qui ajouta naturellement à l’animosité que portait indistinctement le reste de la Suisse, aux habitants de cette contrée. Non content de cette précaution superflue, il fit arrêter dans leurs domiciles et enfermer au château d’Aarbourg, les principaux
membres de la Diète et les chefs des troupes qu’elle avait rassemblées, entr’autres le landammann Aloïs de Reding, qui à son passage- à Lucerne fut lâchement hué par quelques malveillants, excités dit-on, par un conseiller Balthasar : l’officier français qui l’accompagnait, indigné de cette bassesse, en fit charger les fauteurs par son escorte. Le Conseil-exécutif, quoique redevable de sa réintégration aux baïonnettes étrangères , navré sans doute du châtiment qu’elles infligeaient à la masse de ses concitoyens , adressa à ceux-ci par une proclamation, d’amers reproches de s’être attirés ce fléau.
La faction révolutionnaire redevenue prépondérante , était seule représentée par la députation centrale et par les députations cantonales à la Consulta , elle prit néanmoins quelqu’ombrage de l’appel que Talleyrand, ministre des relations extérieures , fit aux villes ci-devant Souveraines, de nommer des délégués qui pussent pareillement y faire valoir leurs droits. Ce ne fut pas sans de pénibles hésitations, que quelques patriciens consentirent à aller siéger en minorité dans une assemblée, qui par son essence était un outrage à l’indépendance nationale , et l’on apprécia d’autant mieux le généreux courage qu’ils montrèrent,
en sacrifiant au bien public le sentiment de leur propre dignité ; leurs amis conçurent l’espoir que ces anciens Suisses, se dévouant ainsi franchement à l’intérêt de leur cause, balanceraient l’ascendant d’un parti exagéré, devenu intraitable, et opposeraient avec succès à ses fallacieuses intrigues, le relief qu’a toujours le mérite personnel , aux yeux d’un scrutateur exercé ; or on ne pouvait contester à l’arbitre de notre destinée , une profonde connaissance des hommes.
Tandis que cette Consulta se formait, le Sénat helvétique réduit aux abois pour salis-
faire aux plus urgents besoins de l’Etat, enjoignit à chacune des autorités provisoires de la dernière insurrection , quoiqu’elles fussent dissoutes, de restituer aux caisses publiques, les sommes qu’elles en avaient distraites ; arrêté inexécutable, qui ne devait que préluder à celui plus péremptoire et plus productif, d’un impôt extraordinaire de guerre de 625,000 francs pour fournir à l’entretien des troupes d’occupation. — Cet impôt nécessita des mesures fiscales , dont on n’avait pas encore eu d’exemple en Suisse ; mais malgré la pénurie générale, il fut acquitté sans délai, par crainte des exécutions militaires dont la moindre résistance était menacée.
Le 10 Décembre, la Consulta composée de 47 individus ouvrit ses séances à Paris, et fut avertie qu’elle ne délibérerait ni par cantons, ni par têtes; mais que chacun des deux partis dont elle était censée formée, ferait choix de 5 de ses membres, qui traiteraient ensemble de vive voix avec une commission de 4 sénateurs, Barthélemi, Fouché, Rœderer et Desmeuniers, désignés à cet effet par le premier Consul. — Des 47 députés , 33 se déclarèrent pour le nouveau régime et 14 pour l’ancien. Ces derniers comptaient parmi eux 4 Bernois, de Mülinen, Watteville de Montbenay, Grouber et Watteville de Landshut; un Zuricois, de Reinhardt; un Bâlois , Sarrazin; un Soleurois, de Glutz ; un Fribourgeois, le comte d’Affry; et 6 des petits cantons, dont aucun d’Unterwalden. Quant au Pays de Vaud, personne de notre bord n’ayant voulu y accepter de mission, ses intérêts restèrent abandonnés à nos adversaires.
Dès le surlendemain de cette décision, les choix s’effectuèrent; ils tombèrent de la part des fédéralistes: sur MM. d’Affry, de Glutz, de Watteville de Montbenay, Jauch d’Uri et Reinhardt. De celle des unitaires : sur MM. Monod, Sprecher, Stapfer, Usteri et Vonflue. — Ce Comité eut immédiatement une audience du premier Consul, qui à cette occasion développa
avec une abondante loquacité , la connaissance qu’il avait de nos anciennes institutions, desquelles il inféra la nécessité de changements, qui selon lui étaient indispensables pour notre bien-être général. — Plus tard il énonça'l’invariable résolution, de réunir la Suisse à la France, si quelqu’autre puissance cherchait à s’immiscer dans nos affaires ; ajoutant qu’il l’aurait déjà effectué, si lors des négociations du traité d’Amiens , l’Angleterre n’avait pas renoncé à y exercer de la prépondérance ; déclaration qui explique le silence jusqu’alors énigmatique , du plénipotentiaire britannique à notre égard dans la stipulation de ce traité, qui nous laissait à la merci des volontés de la France.
Le premier Consul dans une seconde audience, notifia plus positivement encore ses intentions au Comité, et s’érigeant sous le titre de Médiateur en législateur suprême, il statua que notre existence politique serait basée sur le système fédératif, avec un pouvoir central composé d’un Landammann et d’une Diète des XIX Cantons, tous égaux en droits, sauf la prérogative aux 6 villes précédemment souveraines , d’être alternativement le siège de la Diète et de fournir exclusivement le Landammann, dans l’ordre suivant: Fribourg, Berne,
Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne. — Cette Diète devait s’assembler le 1er Juin de chaque année et ne durer qu’un mois.
Le plan des constitutions des Etats était tracé ; il reposait sur la souveraineté cantonale et présentait trois classes distinctes : premièrement celle des anciennes aristocraties, Zurich, Berne, Lucerne, Fribourg, Soleure, Bâle et Schaffhouse, dont les formes extérieures étaient conservées; puis les Cantons populaires, demeurant presque dans l’intégrité des leurs ; et enfin les nouveaux Cantons, créés de pays cidevant sujets: Argovie, Thurgovie , St. Gall, Tessin et Vaud, qui se fondaient sur la démocratie représentative. — Des Commissions, chacune de 3 membres désignés par le Comité des X, devaient examiner ces constitutions, puis en diriger la mise en activité. — - Selon le principe adopté pour les travaux de la Consulta, ces 3 membres devaient être pris en chaque Canton dans les partis qui le divisaient, circonstance qui donna lieu à un incident que je cite moins parce qu’il me concernait, que comme propre à faire connaître l’esprit exclusif de nos antagonistes.
Le Comité avait fait sans débats ni hésitations, les choix des 18 premiers Cantons; restait celui de Vaud pour lequel il désigna
d’abord le préfet Monod comme chef du parti libéral, l’invitant ensuite à indiquer le collègue qu’il jugeait le plus convenable de s’adjoindre dans le parti contraire : il me nomma ; MM. d’Affry et de Watte ville lui en témoignèrent leur satisfaction, tout en le priant de se souvenir que c’était de lui qu’était venue cette
proposition Le premier Consul s’étant fait
lire cette liste, ne dit mot jusqu’à ce que mon nom, l’avant-dernier de tous, eût été prononcé : il le répéta, l’accompagnant d’une exclamation de surprise, puis au bout d’un instant de réflexion et tout en triturant sa prise de tabac, ajouta: „Hé bien ! M. de Roverea , soit — u
Dès le soir, il y eut de la rumeur dans la clientelle : M. Monod eut à se disculper auprès de ses confrères ; il s’excusa en donnant à entendre que MM. d’Affry et de Watteville m’avaient mis en avant; on courut au sénateur Desmeuniers, on obtint de lui qu’il écrirait à ces Messieurs pour leur faire sentir l’inconvenance d’un pareil choix , insistant sur le mécontentement qu’en avait le premier Consul, et l’absolue nécessité par conséquent de le révoquer. MM. d’Affry et de Watteville donnèrent un démenti formel à M. Monod, affirmant qu’ils n’avaient qu’approuvé ce que lui- même
avait proposé ; il fut contraint d’en convenir, mais pour le maintien de la bonne harmonie on raya du tableau le nom de cet enragé , qui avait porté les armes contre ses compatriotes , et contre les Français eux-mêmes , et on lui substitua un individu plus modéré. — Cette anecdote me fut racontée dans le temps, puis confirmée par M. de Watteville, acteur et témoin de ce ridicule incident.
Le 19 Février, dans une dernière audience à laquelle la Consulta entière fut admise , le premier Consul remit au comte Louis d’Affry, en lui conférant la charge de Landammann, l’Acte de Médiation; ce curieux monument du despotisme renfermait les attributions du Pouvoir Central qu’il érigeait, et les constitutions des XIX Cantons. — M. d’Affry provisoirement revêtu à cet effet d’une autorité presque dictatoriale, était spécialement chargé d’en mettre le contenu à exécution, avec assez de latitude pour apporter aux constitutions cantonales les changements qu’il jugerait convenables, afin que les Commissions créées à Paris pour leur examen préalable , pussent les mettre en activité dans les Cantons respectifs. — Il devait ensuite convoquer à Fribourg la première Diète, en faire l’inauguration et la présider. Outre les relations extérieures , la décision de la paix
et de la guerre , les traités de commerce et les capitulations au service étranger, la Diète avait à prononcer sur les différends entre les Cantons, et à ordonner au besoin les levées en hommes et en argent , d’après une échelle qu’elle devait immédiatement établir. — Une Commission des finances de 5 membres désignés par la Consulta, se trouvant incomplète, le Landammann devait la compléter, pour qu’elle lui présentât un plan de liquidation de la dette devenue nationale, ainsi qu’un aperçu des besoins annuels des municipalités , dénomination sous laquelle étaient comprises les principales vil! es, afin de les doter chacune proportionnellement à ses dépenses locales.
Le premier Consul prenait à la solde de la République française les troupes de ligne helvétiques , mesure dont l’arbitraire suscita quelque résistance de la part des soldats qu’elle concernait. — Enfin l’Acte de Médiation prononçait amnistie pour tout délit politique antérieur à sa promulgation; aussi remarqua-t-on que le jour même où cette audience avait eu lieu, les prisonniers d’état si injustement détenus au château d’Aarbourg, recouvrèrent leur liberté.
La plupart des Cantons s’empressèrent de se conformer à ce qui leur était prescrit; les
anciens se hâtèrent de remettre en évidence leurs armoiries et les couleurs de leurs antiques bannières, et les nouveaux s’en créèrent. Les dîmes et cens furent généralement déclarés rachetables par le redevable, sauf au canton de Vaud, où très abusivement ils le furent aux
dépens des biens de l’Etat.
Un parallèle superficiel de la législation et des formes qu’adoptèrent dans cette circonstance , deux des Cantons les plus divergents dans leurs principes et dans leurs opinions politiques, ceux de Berne et de Vaud, pourra donner une idée de l’ensemble de ce précaire édifice, qui ne contenta personne, et qui parut aux gens sensés un trop faible garant de la tranquillité réciproque de ces parties incohérentes, recélant plus d’un foyer de matières combustibles et mal éteintes
Le canton de Berne fut divisé en 5 districts : la Ville , la Banlieue , l’Emmenthal, l’Oberland et le Séeland: chaque district en 13 tribus ; les Abbayes de la Ville furent maintenues dans leurs biens , avec ceux de leurs privilèges qui étaient compatibles avec le nouvel ordre de choses. — Tout ressortissant du Canton pouvait acquérir la bourgeoisie de la capitale ; tout homme marié âgé de 20 ans et tout célibataire de 30, possédant un
capital de 1000 francs, était membre actif de sa tribu. — Les pouvoirs étaient composés d’un Grand-conseil de 195 membres , d’un Petit-conseil de 27, d’un conseil d’État formé des deux Avoyers, du Trésorier, des deux plus anciens et des deux plus jeunes membres du Petit-conseil. — Il y avait en outre une Cour d’appel. — Les Avoyers étaient élus par le Grand-conseil et pris dans le sein du Petitconseil; les membres de celui-ci l’étaient par le Grand, et ceux de ce dernier par les tribus, dans une proportion égale sur tout le Canton ; il fallait pour être éligible avoir au moins 20,000 francs de capital, condition qui donna de la facilité à plusieurs bourgeois de la Ville de se faire nommer par des tribus de la campagne. — Toutes les charges étaient à vie: l’ancienne titulature fut remise en usage pour les premières magistratures, sauf quelques modifications.
Au canton de Vaud en revanche, la qualification de Citoyen fut conservée : ce Canton fut divisé en 60 cercles , chacun d’environ 2000 âmes ; il eut un Grand-conseil de 180 membres, soit 3 par cercle, et un Petit-conseil de 9 membres, tirés du premier; toutes les places étaient amovibles. — Il fallait constater
une propriété de 20,000 francs pour être éligible au Grand-conseil, et un revenu de 300 pour être électeur ; conditions qui furent nonseulement fréquemment éludées , mais parfois effrontément violées, pour ouvrir à d’ardents révolutionnaires l’accès à des emplois dont leur pénurie, fruit le plus souvent de l’inconduite, devait les écarter.
On pouvait ce me semble augurer de ces différences, qu’autant la démagogie primerait dans les cantons de Yaud, d’Argovie et du Tessin , car dans la Thurgovie les ci-devant Seigneurs de terres maintenaient leur ascendant sur le peuple, autant l’aristocratie s’efforcerait de se relever, là où le prestige de ses vieilles formes avait été respecté. — On avait d’ailleurs pu s’apercevoir à Paris , de la secrète aversion de Bonaparte contre les institutions populaires, ne fût-ce que par la préférence qu’il manifesta en faveur des représentants de la caste dépossédée, et du choix qu’il fit du comte d’Affry , homme tout de l’ancien régime, pour Landammann ; il est vrai que la douceur de son caractère et la modestie de ses formes , atténuaient les préventions qu’inspiraient alors à une classe nombreuse, les prérogatives de la naissance et
les habitudes du grand monde ('*). Il était donc naturel de conclure de tout cela, qu’il serait infiniment difficile de conduire vers l’avantage commun, un amalgame aussi discordant qu’allait l’être la composition des autorités à créer.
Pendant le séjour de la Consulta suisse à Paris , on y avait vu arriver une députation du nouveau gouvernement du Valais amenée par le grand-baillif Augustini, venant servilement présenter au premier Consul , le programme de la première loi émanée de la Diète , qui le proclamait le Restaurateur du Valais. . . Un second décret non moins avilissant , accordait à Verninac la naturalisation valaisanne. . . . Aussi le comte Eugène de Courten s’étonnait-il que pareil honneur ne fût
(*) Le comte Louis d’Affry, habitué dès sa jeunesse à la Cour, en avait contracté le ton et les usages; devenu de bonne heure Capitaine aux gardes et Maréchal de camp , on 11e le supposait point homme d’état ; il montra néanmoins dans la position délicate et difficile où le sort le plaça, infiniment de tact et de circonspection; son caractère probe, son esprit conciliateur et délié , le firent louvoyer avec art et fléchir au besoin avec dignité. — Ceux qui le connaissaient particulièrement, ne pouvaient assez faire l’éloge de ses vertus domestiques, de la simplicité de ses mœurs, et de l’union qui sous ses auspices régnait dans sa famille; il se concilia également les suffrages de ses concitoyens.
pas décerné au général Tureau, digne acolyte de ce vénéneux diplomate. — Quant à lui comte de Courten, on avait cherché à le déterminer à s’éloigner, en l’avertissant qu’on se disposait à se saisir de sa personne , mais il montra par une ferme contenance, que rien ne le ferait dévier de la route qu’il s’était tracée.
Pour moi plus dégoûté que jamais de chercher à me rendre utile à mes compatriotes, persuadé que les efforts de l’homme droit et désintéressé échouent sans cesse contre les artifices de l’esprit de parti, soit qu’il tende à détruire,, soit qu’il vise à concilier d’anciennes prérogatives avec des institutions que la marche du temps et les progrès de la civilisation rendent inévitables, je revins à la nullité politique à l’ombre de laquelle je m’étais naguère réfugié, et dont le danger où se trouvait ma patrie, m’avait seul arraché; puis afin d’éluder mieux à l’avenir tout appât de ce genre, je profitai de ce que la loi me prescrivait d’opter dans lequel des deux Cantons dont je relevais, je voulais exercer mes droits politiques, pour choisir celui de Berne, où n’ayant ni propriété , ni domicile , j’étais de fait inéligible.
Le Sénat Helvétique, officiellement informé
du résultat de la Consulta, termina le 5 Mars ses fonctions par une adresse de remercîments au premier Consul, de sa haute Médiation... Ainsi finit et disparut de notre sol, le dernier vestige ostensible du système unitaire de cette République une et indivisible, si pompeusement proclamée par les novateurs que protégeait le Directoire français , et dont il assura l’odieux et éphémère triomphe par ses baïonnettes... Toute la Suisse nécessairement agitée pour accomplir dans le terme prescrit l’importante tâche, que par l’organe de ses propres représentants le despote lui avait imposée, chaque Canton, chaque commune, chaque famille pour ainsi dire, se ressentit de cette commotion; cependant grâce à la sévère initiative que s’était réservée le soi-disant Médiateur, et à la sage impartialité que montra d’un bout à l’autre de sa mission son prudent subdélégué , tout marcha avec ordre, malgré les dissidences qui de tout côté perçaient en sens divers, et se prononçaient plus ou moins, selon les localités.
Tandis que ces intérêts majeurs se traitaient, mes anciens compagnons que la paix
d’Amiens avait ramenés d’Egypte à Malte, après y avoir laissé 150 des leurs, victimes du climat, s’attendaient à un prochain licenciement ; lors-
qu’au contraire, étant encore à bord des transports au port de la Valette, ils reçurent l’ordre inopiné de retourner immédiatement à Alexandrie , ce qui les consterna tellement que les chefs et la plupart des officiers présents, déclarèrent qu’ils préféraient donner leur démission. — Le général-commandant leur ayant accordé 24 heures de réflexion , sagement ils se ravisèrent, et le 4 Décembre le régiment remit à la voile. — Vers la fin' du même mois, le détachement qui avait été jeté au printemps à Portoferrayo , y fut relevé , transféré à Païenne , puis à Malte et dispensé, grâce à ce qu’il s’était distingué et avait souffert en diverses rencontres à l’île d’Elbe, de rejoindre le corps en Égypte ; mais la peste s’étant manifestée dans le camp anglais, pour éviter ses ravages on le fit avancer dans l’iîitérieur des terres , où pour la première fois peut-être, on vit des Suisses se défier entr’eux à la course sur des chameaux, et se réunir pour chasser la gazelle et l’autruche... S’ils échappèrent ainsi à la peste, l’ophthalmie en échange les atteignit....
Un commissaire français étant arrivé au mois d’Août 1802 à Malte pour en accélérer l’évacuation , le général qui y commandait, annonça aux garnisons des forts, que Gibraltar
serait leur destination; cependant leur départ se différait; on l’ajournait, disait-on, jusqu’à l’arrivée du grand-maître de l’Ordre, qui selon un article du dernier traité devait rentrer dans son ancienne possession; on sut bientôt que ces tergiversations provenaient de la répugnance d’un nouveau Ministère, de se dessaisir d’une propriété tellement importante, ce qui nécessairement amènerait une nouvelle guerre ; aussi les corps étrangers, au lieu du licenciement qui leur était annoncé , eurent-ils à l’improviste l’avis du contraire. Le régiment de Watteville en particulier, reçut une nouvelle capitulation pour 7 ans, assurant à l’officier et au soldat une demi-paye en cas de réforme. Le comte de Courten retiré à Sierre , fut invité par le Ministère à se rendre à Londres où on lui proposa la levée d’un bataillon valaisan, ce dont il s’excusa. — Le colonel de Watteville eut ordre de se placer près de nos frontières sur le lac de Constance , pour favoriser le recrutement de sa troupe ; mais l’électeur de Bavière, ainsi que les Souverains de Wurtemberg et de Baden, dont les états s’étaient étendus jusqu’à cette rive par l’intervention de la France , non contents d’avoir expulsé de chez eux les émigrés suisses qui s’y trouvaient, prirent de concert des mesures,
qui en leur coupant toute issue, rendirent impossible tout recrutement de ce genre ; et cela pendant qu’un Envoyé du Sénat helvétique à la Diète de Ratisbonne , le sénateur Stockar de Schaffhouse , venait de régler et d’affermir les relations mutuelles de bon voisinage avec l’Allemagne....
Ce qu’il restait de troupes anglaises en
Egypte revint à Malte au mois de Mars 1803, sauf 3 compagnies du régiment de Watteville, que la mort subite de quelques hommes condamna à demeurer par précaution en quarantaine dans la tour de Marabout, sur le rivage africain; ainsi exposées aux attaques des Bédouins, aux vexations des Turcs et à la maligne influence du climat , il ne leur restait que la triste perspective d’un trajet long et hasardeux, dans une saison défavorable à cette traversée. — Enfin après avoir perdu 36 hommes par la peste, ce détachement revint à Malte. — Qui eut prédit à ces Suisses, réunis en Mars 1799 en Souabe, se croyant alors déjà si éloignés de leurs foyers, que par un caprice du destin, le loyal patriotisme qui les guidait, les entraînerait des sources du Rhin aux bouches du Nil, à la poursuite de leurs perfides agresseurs?... Mais à peine avaientils échappé aux dangers de l’insalubrité des
sables du Delta, que de nouvelles chances de péril et de gloire s’ouvrirent pour eux par la reprise des hostilités entre la France et l’Angleterre , lutte qui selon toutes les probabilités devait être longue et acharnée, et ne se terminer que par quelque grande catastrophe de l’une ou l’autre de ces Puissances!....