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CHAPITRE XIII

Mars 1803 — Août 1804.

Élections cantonales. L'avoyer de Watteville . Le landammann d'Affry. Diète à Fribourg. Traité avec la France. Départ des troupes françaises. Troubles de Zurich. Leur répression. La Diète à Berne. Création d'un État-major fédéral.

Tandis que l’horizon politique se rembrunissait ainsi de tout côté , la Suisse , à en croire Bonaparte , allait commencer sous son égide , une longue carrière de prospérité , et voir renaître du sein de ses discordes civiles de pacifiques et stables destinées. Mais en la berçant de cette trompeuse espérance, l’altier et rusé dominateur prévoyait au contraire, que

les lois qu'il lui dictait, la lieraient plus étroitement à son sort et la feraient concourir plus directement , soit à partager le fardeau déjà accablant pour la France de ses éclatantes et onéreuses victoires, soit à le seconder dans l’exécution des vastes plans qu’il méditait, quitte si de grands revers l’atteignaient, à la voir crouler ensuite avec lui, sous les débris de sa gigantesque et fragile puissance.

Un incident sembla bientôt confirmer ce fâcheux pronostic: selon l’article additionnel de l’Acte de Médiation, qui sans leur aveu incorporait à l’armée de la République française, les troupes réglées que le Directoire helvétique avait à sa solde, 3 bataillons et 2 escadrons dont elles se composaient, furent réunis à Berne. Ils y reçurent avec l’ordre de leur nouvelle destination, celui d’en prendre immédiatement les insignes, ce à quoi les sous-officiers et les soldats en masse, non-seulement se refusèrent, se fondant sur ce que leur engagement ne les y obligeait pas, mais se permirent des voies de fait contre ceux de leurs chefs qui cherchaient à les y contraindre, le général Von der Weid et le colonel Dolder. La force armée étrangère les tira de leurs mains , en réduisant non sans peine, ces soi-disant mutins à une passive obéissance, après quoi les plus

récalcitrants de ces légitimes réfractaires furent condamnés et exécutés, et le reste expédié sous escorte en France. Là les cavaliers furent démontés et disséminés en d’autres corps ; 2 bataillons remplacèrent en Corse, ceux qu’une demi-brigade auxiliaire avait dû fournir au mépris des traités, à la désastreuse expédition qui venait d’avoir lieu contre les Noirs de St. Domingue ; et le troisième alla renforcer en Calabre , ' une autre demi-brigade de notre nation qui s’y fondait par la guerre , le climat et la désertion, sans moyen de se recruter. — Ce mode de dislocation mécontenta tellement les officiers de tout grade, dans l’intérêt desquels la translation de ces troupes avait été censée faite, que la plupart prirent leur congé, emportant une juste idée de ce qu’on pouvait attendre des promesses du premier Consul, et augurer du sort qu’il nous destinait.

Quant aux élections cantonales , elles se calquèrent partout sur l’opinion dominante dans les diverses localités , c’est-à-dire que dans les anciennes, à Zurich, Berne, Soleure, même à Bàle, et surtout à Fribourg, elles tombèrent en majorité sur la caste patricienne, dans laquelle à Berne les nominations au Petit-conseil furent presqu’exclusives ; M. de Watteville de Montbenay revêtu de la charge d’Avoyer, y

acquit non moins de popularité que de prépondérance, chacun lui sachant gré du dévouement dont il avait fait preuve , en surmontant son extrême répugnance de se rendre à la Consulta.

Au canton de Vaud en revanche, de 9 membres dont le Petit-conseil devait être composé, il y eut 5 avocats, 2 autres zélés révolutionnaires, et seulement 2 modérés, partisans de la nouvelle doctrine ; tandis qu’en Argovie les partis se balancèrent assez pour que deux des chefs de l’insurrection , Louis May de Schœftiand et Hünerwadel de Lenzbourg, obtinssent la préférence sur Rengger et Rothplætz, l’un et l’autre ardents suppôts de la révolution.

Dans presque tous les Cantons la qualification de Citoyen fut abolie , et dans la plupart l’ancienne titulature fut rendue au chef de l’État, exemple que le canton de Vaud n’eût garde d’imiter; on y affecta au contraire de prodiguer dans les actes publics et dans les relations privées, l’épithète favorite des Jacobins, quoique déjà tombée en désuétude et en quelque sorte honnie en France , d’où elle nous avait été pompeusement transmise. Il est vrai que cette prédilection pour une qualification, flétrie ailleurs par les crimes auxquels elle avait

servi de mot d’ordre, était adroitement choisie ici par des gouvernants , qui tous à-peu-près tirés de la classe inférieure, aspiraient moins à de la considération personnelle, qu’à se maintenir en possession d’un pouvoir qui en restant dans leurs mains , pouvait bientôt y devenir héréditaire et absolu. Or ils présumaient sensément, que les formes qu’ils adoptaient et les formules qu’ils préconisaient, dégoûteraient bien des gens de mérite, d’aspirer en concurrence avec eux à des emplois dont ils s’étaient habilement emparés, et dont ils avaient sciemment altéré le relief dans l’opinion.

Les élections aux Grand-conseils se ressentirent naturellement de la tendance de celles qui venaient de les précéder ; nulle part elles ne furent aussi complètement révolutionnaires qu’au canton de Yaud, tellement que d’autres Suisses dont l’opinion était de poids, pensèrent que le Landammann jugerait convenable d’user de ses pouvoirs extraordinaires pour exiger qu’elles fussent changées, et que conformément à l’esprit de l’Acte de Médiation elles offrissent dans la représentation nationale, un amalgame ou tout au moins un mélange des partis. Mais soit faiblesse, soit prudence, il les laissa subsister, s’embarrassant peu sans doute du blâme tacite et des applaudissements secrets que lui

valut sa condescendance. Quoiqu’il en soit, il n’appartient pas à des contemporains faisant profession d’impartialité , de prononcer sur la conduite de M. d’Affry en cette circonstance, ignorant les motifs de l’extrême circonspection qu’il manifesta dans cette importante et délicate conjoncture.

Toutefois on doit convenir qu’en dépit de sa composition, ce gouvernement maintint chez lui le calme et montra, à quelques exceptions près, de la modération et de l’équité. — A son début et l’on s’en étonna, il fit subitement et presque clandestinement disparaître du milieu des villes et des villages, les soi-disant arbres de liberté, qui loin d’en être le symbole, depuis 6 ans n’étaient plus que le sinistre emblème d’un fanatique et déplorable égarement.

Les gouvernements cantonaux marchaient d’ailleurs de concert, les uns avec dignité, les autres avec décence, et tous avec plus de régularité qu’on ne pouvait d’abord s’y attendre. Leurs détails d’organisation se nuancèrent selon l’opinion dominante dans chacun d’eux. Berne par exemple, divisa son territoire en Préfectures , analogues en diminutif aux ci-devant Bailliages ; les préfets élus au scrutin parmi les membres du Grand-conseil, furent généralement de jeunes patriciens, qui scrupuleusement

surveillés dans l’exercice de leurs fonctions

par le Petit-conseil, devaient rester 6 ans en

charge ; rapprochement de l’ancien régime qui parut avoir l’assentiment des ressortissants, tout en faisant contraste avec les institutions démocratiques de quelques autres cantons, particulièrement de celui de Vaud. Là, l’exagération de l’esprit populaire enfreignit la bienséance, jusqu’à faire élire à Morges deux des condamnés à mort pour les délits incendiaires de l’année précédente, l’un comme Syndic de la municipalité, l’autre à la présidence du tribunal de district, scandale qui en coïncidant avec d’autres choix de ce genre quoique moins révoltants, intimida même la faction dominante, par le danger notoire et commun à tous les individus , de voir l’état civil des personnes à la merci d’une pareille judicature.

L’attention fut un instant détournée de ces objets, par l’inique décret que lança le ( premier Consul contre les particuliers anglais qui se trouvaient en France au moment de la reprise des hostilités, leur ^arrestation étant censée une représaille des dommages que cette brusque rupture causa à son commerce maritime : la Suisse devint le refuge de ceux de ces voyageurs qui furent assez heureux pour atteindre à temps ses frontières.

Le 1er Juillet 1803, la Diète se rassembla à Fribourg, sous la présidence du landammann d’Affry qui dans son discours d’ouverture, ne pouvait omettre l’éloge du Médiateur; il retraça avec plus de justice sous son jour favorable, la situation comparative de la Suisse unitaire à la Suisse fédérative , celle-ci renaissant en quelque sorte de ses cendres....

Cette Diète dirigée, ou tout au moins inspectée jusqu’à sa clôture par le général Ney, eut à ratifier les constitutions des Cantons ; à discuter sans parvenir à les aplanir, les difficultés survenues entre quelques-uns d’entr’eux; à s’occuper de la liquidation de la dette helvétique, travail litigieux dont une commission spéciale resta chargée. — Elle confirma aussi le rétablissement de la dîme là où elle se percevait antérieurement, sauf au canton de Vaud où elle avait été illégalement abolie. — La Diète reçut en revanche les réclamations d'une association de propriétaires de lods de ce Canton , demandant à être équitablement indemnisés de la suppression de ce droit, antérieurement reconnu comme propriété légitime. Les réclamants s’appuyaient de l’approbation tacite du premier Consul, auquel ils venaient de présenter leur requête, et qui leur avait enjoint de s’adresser pour le redressement de

leurs griefs, au Landammann; mais celui-ci, loin de prendre sur lui la décision de cette question si simple, la soumit à l’assemblée, qui se prononça unanimément en faveur des plaignants et cependant sans succès , le gouvernement vaudois alléguant pour se soustraire à cette décision, qu’elle portait atteinte à la souveraineté cantonale. — La même contestation se reproduisit vainement aux sessions suivantes.

Mais l’objet essentiel de cette Diète pour le premier Consul, était un traité d’alliance et une capitulation militaire à conclure, qui furent présentés l’un et l’autre avec artifice , de manière à séduire des individus influents, et à induire le vulgaire en erreur par des rapprochements fictifs avec les anciens traités, et surtout avec les capitulations antérieures à la révolution, qu’une longue habitude faisait alors généralement préférer à celles , qui existaient pareillement entre des membres de la Confédération et d’autres puissances ; tandis que sous cette trompeuse apparence , Bonaparte fidèle à son astucieuse politique, ne visait qu’à assujettir plus complètement la Suisse, à ses convenances du moment et aux besoins éventuels de la France.

Son plénipotentiaire proposa donc, sous prétexte d’effacer de fâcheux souvenirs , de dis-

soudre les 3 demi-brigades auxiliaires, et de les incorporer dans les cadres de 4 régiments à créer, dont les chefs seraient choisis parmi des officiers marquants de l’ancien régime ; il insinuait de plus qu’on y joindrait un bataillon de gardes , et que la nation recouvrerait son Colonel - Général , désignant le landammann d’Affry à cette charge éminente, autrefois occupée par un prince du sang ou par quelque grand personnage de la Cour.

Cette manière d’intéresser les ambitions personnelles, était propre sans doute à déguiser aux yeux de bien des gens le motif réel d’une levée, qui ne tendait à rien moins qu’à introduire chez nous la conscription militaire, mesure dont l’idée seule si elle eût été articulée, y aurait causé un soulèvement général. — Cependant il suffisait d’un peu de perspicacité pour deviner, que le premier Consul voyant une nouvelle coalition se préparer, jugeait prudent de suppléer à notre équivoque dévouement, par un asservissement d’autant plus certain qu’il paraîtrait avoir été librement consenti ; vérité qui n’admit plus de doute, quand on sut que les 4 régiments en question devaient être chacun de 4000 hommes, et répartis sur la totalité des Cantons d’après leur population, avec l’obligation à chacun, de maintenir son

contingent au complet. — Or la paye de ces corps devant être la même que celle de l’infanterie française, et le soldat ne devant recevoir que 2 louis d’engagement, c’est-à-dire à peine le tiers de ce qu’il recevait jadis , il était évident qu’on n’obtiendrait guère d’enrôlements volontaires, et qu’il faudrait recourir à un recrutement forcé.

De plus, selon un article du traité d’alliance proposé, la France pouvait en cas de guerre, exiger de nous un secours extraordinaire de 16,000 hommes. C’était donc 32,000 combattants qu’on s’obligerait à lui fournir, tandis que sous les Rois , on n’était tenu qu’à porter au grand complet les 12 régiments capitulés, formant ainsi un total de 15,000 baïonnettes, dont un tiers pouvait de droit être des étrangers. D’ailleurs ces troupes étaient mieux payées, et jouissaient de privilèges ou d’immunités qui maintenant n’étaient plus. Aussi la Diète loin d’acquiescer passivement à ce désir du Médiateur, osa-t-elle lui adresser des objections sur les négociations entamées, et lui proposer des changements sur divers points , ce qui ne pouvait manquer de l’irriter.

On sonda mes dispositions sur ce service, en me donnant à entendre qu’il ne tiendrait qu’à moi, d’avoir avec un grade supérieur un

des 4 régiments ; quelques officiers réformés qui n’avaient de ressource que de rentrer en activité, daignèrent me solliciter de me mettre en avant, ce dont je leur expliquai l’inconvenance; des personnes plus marquantes étant revenues à la charge , je me figurai que le gouvernement français me faisait l’honneur de se. défier de moi et voulait m’avoir sous sa main; je savais que le premier Consul avait témoigné de l’humeur des observations que lui avait adressées la Diète, qu’il les attribuait à une influence étrangère et menaçait d’en rechercher les auteurs : quoique je n’y fusse pour rien, je déclarai franchement: „que je poserais plutôt ma tête sur le billot que de consentir à servir Bonaparte ; on ne m’en parla plus.

Au milieu de. tout cela l’animosité des partis diminuait; les meneurs parvenus à leur but,

sentaient l’urgence de rétablir et de consolider

l’ordre et le calme; on sévissait en conséquence assez impartialement partout, contre les fauteurs de discordes et les prévenus d’attentats particuliers. Deux individus cependant faisaient exception à cet égard au canton de Vaud, le major Pillichody et M. de Gingins de Chevilly, qui y étaient en butte à la haine du peuple depuis l’échauffourée d’Orbe: le premier

plus prudent s’éloigna ; mais le second s’étant obstiné à habiter son château d’Orny, y courut des dangers auxquels l’intervention française mit fin.

La Diète termina seulement au mois d’Octobre sa session, après avoir souscrit au traité d’alliance et à la capitulation proposée ; Bonaparte ayant eu la rare condescendance , d’accéder en partie aux modifications qui lui avaient été demandées. Cette déférence extraordinaire de sa part, pouvait sans trop de présomption s’attribuer à l’estime que lui avait inspirée l’énergie, avec laquelle le vœu national s’était naguère prononcé pour secouer le joug d’un gouvernement détesté , et recouvrer de vive force d’anciennes et chères institutions. — On ne saurait nier non plus, que dès-lors un principe de régénération n’ait graduellement germé dans les cœurs, et soulevé les bons esprits de l’apathie dans laquelle une succession de revers les avait plongés. — Tous les Cantons sauf celui de Vaud, semblaient s’avancer parallèlement sur cette ligne ; seul il s’attirait le reproche de rester comme en dehors de cette louable tendance , et de fréquentes intermittences d’un zèle révolutionnaire que le moindre incident provoquait, semblaient parfois l’isoler de la Confédération. — Cependant les troupes

françaises restaient stationnées en Suisse, quoique leur commandant en chef eût été rappelé de son ambassade, et remplacé en cette qualité par le général Vial, dont les dispositions envers nous étaient au moins suspectes.

La première translation du nouveau Pouvoir Central, s’effectua le 1er Janvier 1804 de Fribourg à Berne : le landammann d’Affry, accompagné de quelques magistrats et suivi de la chancellerie directoriale , se rendit avec une escorte à la Saint-Gînes , village limitrophe, où l’avoyer de Watteville se rencontra également avec un cortège et y reçut des mains de son prédécesseur, les pouvoirs et les insignes du Landammann. — On remarqua dans cette circonstance, la netteté de son élocution ainsi que sa noble aisance , et l’on ne tarda pas à Berne , à reconnaître sa haute capacité dans l’exercice de fonctions supérieures dont il n’avait encore aucune expérience. On lui sut non moins de gré , de la dignité et de certains égards des convenances qu’il ramena dans les usages ; du ton de bienséance qu’il rétablit dans la société , qu’en avait expulsé l’incivile rudesse des premiers républicains français, qu’exagéraient d’ordinaire encore leurs acolytes ou leurs imitateurs, dans les pays où ils pénétraient.

Les Bernois virent en revanche avec peine la commission de liquidation helvétique aliéner, pour acquitter des dettes du gouvernement unitaire et doter les cantons de Yaud et d’Argovie, une portion de ce qu’il restait des anciens biens de l’État, et léser par là une propriété, censée le fruit des longues et sages économies d’une aristocratie qui en perdant sa souveraineté, ne pouvait être équitablement frustrée du produit de ses épargnes ; mais des circonstances majeures ayant motivé l’adoption de cette mesure à la dernière Diète, il fallut s’y résigner : d’ailleurs les deux Cantons formés des démembrements de celui-ci, rappelaient non sans raison en réclamant leur part de ces fonds, qu’ils provenaient en partie des biens d’église, plus ou moins légalement échus au Souverain d’alors , à l’époque de la réformation.

La ville de Berne, outre ce qu’elle était parvenue à soustraire secrètement de l’ancien trésor de l’État, fut d’ailleurs proportionnellement la plus richement dotée. Cependant les lots adjugés aux cantons de Yaud et d’Argovie, les mirent à même d’asseoir chez eux un mode d’impositions, moins .onéreux à leurs ressortissants qu’il ne l’eût été sans cette ressource ; avantage que diminua néanmoins dans le premier,

la sottise que commirent ses gouvernants, sans doute pour accaparer mieux la faveur populaire, de consacrer à l’indemnité déjà trop modique de la dîme et des cens, une portion considérable des sommes qui lui étaient dévolues.

Ce fut alors aussi que le gouvernement bernois, pour obvier à l’abus qui aurait pu résulter pour sa capitale de la clause de l’Acte de Médiation, qui ouvrait l’accès à prix d’argent au droit de bourgeoisie de chaque ville de la Confédération, décréta: que 20 familles pourraient acquérir la bourgeoisie dë Berne à raison de 8000 francs chacune, après quoi elle ne serait plus accordée qu’en récompense de services rendus à l’État.

Les troupes françaises qui occupaient la Suisse depuis le mois de Novembre 1802 , et qui auraient dû en être retirées dès que l’Acte de Médiation avait été mis en activité , l’évacuèrent enfin le 16 Février 1804. — On reçut en même temps de Paris, la nomination des colonels des 4 régiments à former; le premier, aux ordres du colonel Louis de Watteville, réunit les débris de sa demi-brigade, dispersés en Calabre. MM. Louis May de Berne, de Castella de Berlence de Fribourg et Bleuler d’Argovie, eurent les trois autres, dans lesquels on incorpora ce qu’il restait sur pied des autres demi-brigades auxiliaires.

Une infraction de territoire de la part d’une autorité autrichienne de Souabe , alarma soudainement les Cantons : le grand-bailli de Stokkach prit possession à main armée du village schaffhousois de Ramsen, ce dont le gouvernement cantonal se bâta de faire rapport et de porter plainte au Landammann. — Cet acte d’hostilité inquiéta d’autant plus, qu’il coïncida avec le moment où la conspiration des généraux Pichegru et Moreau contre le premier Consul , avait dû éclater et fut découverte. — On inférait de ce rapprochement que la Cour impériale avait sur la Suisse des vues, qui auraient pu entraîner la Confédération dans une nouvelle guerre; mais sur les représentations qu’adressa le landammann de Watteville à Vienne, le grand-bailli de Stokkach fut

désavoué et le village de Ramsen rendu à son

Canton.

On put s’étonner en échange que la procédure qui s’instruisait avec publicité à Paris contre Moreau et Pichegru, dans laquelle un de nos compatriotes, le major Rusillon, se trouva malheureusement impliqué et qui en France agitait tous les esprits , ne réveillât pas parmi nous l’effervescence des partis; que malgré la divergence très-prononcée des opinions qui régnaient en Suisse, sur la puissance

absolue que s’arrogeait le premier Consul, nulle rumeur, nul choc sensible ne s’y manifestât à cet égard ; les gouvernements cantonaux paraissaient au contraire s’affermir dans leur marche paisible, tant chacun éprouvait le besoin de cette tranquillité qui enfin nous était rendue, et que les peuples arrivés à un certain degré de civilisation apprécient si bien, tandis que les moins avancés ou ceux qui dégénèrent, fuient d’ordinaire ce calme et le troublent chez leurs voisins, ce qui nécessairement influe puisamment sur la position des individus.

Quant à moi de fâcheuses apparences donnant prise à la calomnie, elle ne m’épargna pas : en butte aux divers partis, l’un me taxait d’une coupable tiédeur pour les intérêts bernois, et l’autre se rappelant le dévouement que je leur avais montré, me signalait ou comme un ennemi, ou comme un homme dangereux et implacable. Si un dénoûment heureux m’eût permis de développer le motif qui m’avait guidé, j’aurais probablement recueilli les suffrages de ceux qui sans rien approfondir, s’obstinaient à me condamner; mais après la fâcheuse issue de ma téméraire entreprise, j’avais dû m’attendre à encourir le blâme de ceux-là même, que j’avais eu la présomption de vouloir servir, pour ainsi dire à leur insu,

car j’avais eu le tort qu’en cas pareil les hommes en masse pardonnent le moins,, celui d’échouer au lieu de réussir... Aussi ne conservai-je pas plus de ressentiment, des préventions offensantes dont je fus l’objet à Berne, que je ne m’étais laissé intimider ou abattre par les violents procédés et les menaces, que j’eus à supporter et à entendre dans le canton de Yaud, persuadé que tôt ou tard justice me serait rendue. — D’ailleurs depuis longtemps cuirassé contre l’adversité et fort d’une bonne conscience, j’eus la douceur de voir de zélés et solides amis, saisir avec ardeur ce moment de crise pour professer hautement l’estime et l’affection qu’ils me conservaient.

A peine commençait-on à respirer librement en Suisse, à s’y féliciter du départ des troupes françaises, sous la férule desquelles la plupart des cantons avaient dû fléchir, qu’un nouvel éclat faillit y remettre tout en question. — Quelques agitations du côté d’Andelfingen au canton de Zurich, occasionnées par le tarif du rachat des dîmes et cens ayant été apaisées, le gouvernement cantonal pour en prévenir d’autres, décréta : que le peuple prêterait serment de fidélité à la constitution entre les mains de délégués du Conseil, et serait réuni à cet effet dans les chefs-lieux d’arrondissement.

Le 16 Mars, jour indiqué pour remplir cette formalité, les communes de Wædenschwyl, Hütten, Schœnberg et Richterschwyl, s’y refusèrent tumultueusement. — A Uster et à Hinwyl, la même résistance eut lieu , aggravée par des voies de fait envers les députés , tandis que des bandes de paysans munis de bâtons couraient les campagnes , en menaçant de sévir contre quiconque prêterait le serment requis.

Le Petit-conseil réclama aussitôt du Landammann, le secours que déterminait l’Acte de Médiation contre les réfractaires à l’autorité légale. — Le Landammann en acquiesçant à cette demande , y mit une telle activité , que les compagnies de milice tenant garnison à Fribourg et à Berne, ainsi que la gendarmerie à peine organisée dans cette dernière ville, en partirent immédiatement en poste et furent jointes en route par un contingent d’Argovie. Ce corps de 500 hommes, commandé par le colonel Louis Kirchberguer, était précédé d’une proclamation du chef de l’État aux insurgés, qui loin d’en tenir compte se mirent en défense , entraînèrent à eux la nombreuse commune de Horgen, firent des excursions du côté d’Alfoltern et y enlevèrent un lieutenant-colonel zuricois avec son escorte, qu’un détachement de cavalerie cantonale délivra la nuit suivante.

Fiers de leur nombre , ils prirent hardiment position sur le Bock, où le bataillon de secours et un bataillon zuricois aux ordres du colonel Ziegler les attaquèrent vigoureusement, et d’où après une résistance opiniâtre , ils les débusquèrent. Mais ces 2 bataillons, ayant épuisé leurs cartouches et étant réduits par leurs pertes et par quelques détachements à 700 combattants , en présence de 2000 rebelles bien armés et en mesure de profiter de la nuit pour leur couper toute communication avec Zurich, dûrent se replier sur cette ville.

L’affaire avait été meurtrière : le colonel Kirchberguer y courut de grands dangers; son adjudant Louis Wurstemberguer du Wittikoffen y fut grièvement blessé : la compagnie d’Argovie eut son capitaine pareillement blessé, son lieutenant Frey et 6 soldats ttrés. — La perte totale des assaillants fut de 60 hommes et celle des révoltés beaucoup plus considérable , la seule commune de Horgen ayant laissé 30 des siens sur le carreau, et perdu 15 prisonniers.

Des renforts arrivaient successivement à Zurich de tous les Cantons , excepté de celui de Thurgovie dont l’organisation militaire était en retard, et de celui de Vaud où elle était achevée, mais où le Landammann ne fit aucune réquisition.

On se disposait à une attaque générale, lorsqu’on apprit que le chef de l’insurrection nommé Willi de Horgen, âgé de 32 ans, cordonnier de profession et ci-devant soldat en Piémont, avait passé avec 100 des siens de l’autre côté du lac, dans l’espoir de s’y recruter: assailli au contraire par les habitants, son escorte y fut détruite ou dispersée: un de ses lieutenants Hahnhardt, ancien capitaine dans les Helvétiques, fut pris et conduit à Zurich, et lui traqué comme une bête fauve , ne tarda pas à subir le même sort. — Les révoltés en étant instruits, s’empressèrent de se dissoudre: un conseil de guerre extraordinaire fut alors convoqué à Zurich par ordre du Landammann, pour juger les principaux coupables : Willi et un nommé Schwendi eurent la tête tranchée ; Haberlein fut fusillé ; Grob de Knonau et Hahnhardt, condamnés à une réclusion perpétuelle; les communes qui s’étaient insurgées furent chargées solidairement des frais de la procédure, et dûrent en outre payer une forte amende.

Le conseil de guerre après avoir rendu et fait exécuter ces sentences, termina ses fonctions en remettant aux tribunaux du Canton 50 autres détenus, complices de ces mêmes troubles , qui auraient eu de funestes suites sans la vigueur que mit le Landammann à les

comprimer, la bravoure que montrèrent les contingents employés, et l’empressement avec lequel la presque totalité des Cantons secondèrent ces efforts pour ramener la tranquillité, sans qu’il y eût besoin de l’intervention de troupes étrangères ; or considérée attentivement, cette échauffourée semblait avoir été combinée dans le but d’en provoquer le retour; car Willi qui n’était évidemment là qu’un instrument, avait déclaré dans une proclamation répandue en son nom, qu’il n’écouterait aucune proposition d’accommodement excepté de la part du ministre de France , lequel affecta en revanche d’approuver ostensiblement les mesures de répression du gouvernement central.

Cependant le Landammann lorsqu’il voulut sévir contre les principaux auteurs du délit, eut à lutter sous main contre le despotique ascendant du Médiateur, qui même le contraignit à abréger les séances du conseil de guerre convoqué à cet effet. Particularité qu’on divulgua le moins possible , mais qui combinée avec d’autres données, autorisait à soupçonner que cette sérieuse atteinte à l’ordre public partait de l’astucieuse politique du premier Consul , auquel la révolte en se propageant, aurait probablement servi de prétexte pour réunir la majeure partie de la Suisse à la

France , mesure dont on se croyait toujours encore menacé de sa part.

Quoiqu’il en soit, le landammann de Watteville déploya dans cette importante conjoncture une sagacité, une énergie, une présence d’esprit et une promptitude de détermination, qui lui acquirent de nouveaux droits à l’estime et à la reconnaissance de ses compatriotes de tous les Cantons. Ses antagonistes néanmoins soutenus du suffrage de quelques envieux, c’est-à-dire les députations des cantons de Lucerne, St. Gall, Argovie et Vaud se disposaient, étayés sans doute du blâme qu’avait laissé transpirer le premier Consul de la sévérité des châtiments infligés aux rebelles , à lui en demander compte en Diète, lorsqu’une note officielle du gouvernement français au Landammann , lui témoignant l’approbation de sa conduite durant ces troubles, réduisit ces Cantons divergents au silence.

Les Ministres accrédités auprès de la Confédération, n’avaient pas attendu jusque-là à le féliciter des mesures qu’il avait prises , et de leur heureux succès.... Le gouvernement zuricois de son côté, décerna des médailles d’honneur aux officiers et soldats qui s’étaient distingués au combat du 28 Mars.

Dès que le conseil de guerre eut terminé

ses séances, la moitié des contingents fédéraux avait été congédiée, et le reste ne tarda pas à rentrer pareillement dans ses foyers. — On eut lieu pendant la durée de cette expédition d’admirer leur discipline , leur tenue, et plus encore leur bonne harmonie.

Le gouvernement de Vaud blessé ou confus, disait-on, de n’avoir point été requis de concourir à la répression de la révolte, et comme pour se dédommager de cette marque d’oubli ou de défiance, célébra par une fête patriotique du rite moderne, l’anniversaire de l’inauguration de son Grand-conseil. — Selon le programme qui en fut publié, la solennité fixée au 14 Avril, commença par un service religieux où chaque prédicateur dût se conformer à l’esprit de la circonstance , et où les autorités assistèrent dans leurs divers costumes encore modelés sur le type révolutionnaire; cet ensemble était plus propre sans doute à réveiller de fâcheux souvenirs, qu’à les éteindre. La journée quoique consacrée à des réjouissances, fut morne et silencieuse, sauf à Lausanne où naturellement rien n’avait été omis pour signaler par de bruyantes démonstrations, l’allégresse du bienfait de l’indépendance , et stimuler l’amour de la liberté dont elle était le gage.

Les partisans de l’ancien régime s’atten-

daient à ce que cette joie de commande leur attirerait des insultes , et au contraire l’ordre le plus parfait se fit remarquer. — Mais le gouvernement s’étant borné à inviter le peuple à suspendre ce jour-là ses travaux et peu de gens en ayant tenu compte , il en témoigna son mécontentement, en enjoignant qu’à l’avenir cette fête fût scrupuleusement chômée.

Tout se disposait à Berne à y recevoir la Diète avec apparat, et avec cette ancienne et hospitalière largesse que de désastreuses époques n’en avaient point bannie : non-seulement les députés devaient y trouver gratuitement les commodités de la vie, mais des distractions et des récréations à leur guise. On voulait également les honorer, peut-être aussi les étonner, par une certaine pompe militaire dont les frondeurs riaient, mais que d’autres excusaient, en rappelant le sage et rapide emploi qu’on venait de faire de ce levier pour le salut commun; concluant avec raison que pour consolider le nouveau pacte fédéral, il fallait maintenir à ce mobile l’énergique impulsion qu’il avait ainsi reçue, afin de le retrouver tel au besoin.

Le mouvement martial qu’imprimait à la population d’une paisible cité, une gendarmerie à régulariser, des artilleurs à cheval à instruire,

des milices d’élite à organiser et à uniformer, mais surtout la formation d’une légion urbaine équipée avec luxe, dressée avec soin, exécutant avec précision les évolutions de la petite guerre, portant sur son drapeau la hardie allégorie d’un soleil sortant des nuages, et au revers un rameau de chêne desséché , reverdissant, avec la légende Pressa resurgit, tout cela réuni, provoquait les sarcasmes des malins, et de ceux qui se plaisaient à ne voir dans l’étalage de ce clinquant appareil qu’une mesquine imitation du faste consulaire. Mais ce qui était plus grave, c’est l'ombrage qu’en prenaient des voisins soupçonneux, craintifs, à peine affranchis, auxquels ces simulacres qui de tout temps furent Je jouet de prédilection des ambitieux à talent ou à caractère , rappelaient le génie belliqueux qui avait valu à l’ancienne Berne, ses conquêtes et sa prépondérance.

Il aurait donc fallu les rassurer, d’autant mieux que cette apparente réminiscence de certain amour de domination, coïncidait avec l’éclat fortuit de la majesté Impériale qui du sein des trophées républicains , sous lesquels on avait cru en France l’accès au trône à jamais fermé , s’y élevait au contraire colossalement et sans obstacle. Ce rapprochement illusoire dont l’imagination faisait seule les frais,

pouvait on le comprend, jeter l’alarme parmi des hommes timorés, jaloux de droits précieux et récents qui pour eux n’étaient le prix ni de la vertu , ni du courage , mais uniquement le fruit des circonstances, ou le résultat de considérations secondaires. Aussi tremblaientils de voir bouleverser jusque sur leur terrain, le nivellement opéré chez nous comme en France, sous le lourd cylindre révolutionnaire. On put en conséquence et sans s’écarter de la vérité, attribuer à cette crainte, l’ardeur qu’on les vit mettre à exciter aussi dans leur Canton, cette militairomanie dont on leur donnait l’exemple, ce en quoi on doit l’avouer, ils se montrèrent judicieux et actifs. Peut-être faut-il aussi chercher là , une des principales causes de cette perpétuelle défiance du gouvernement de Vaud contre les Bernois, défiance qui perce encore parfois à travers le lien d’ailleurs maintenant si bien resserré de l’union fédérale.

Il est vrai que ces deux Cantons, considérés sous le rapport civil et politique, offraient un frappant contraste. Tandis que chez l’un, tout inclinait à remettre en vigueur autant qu’elles étaient compatibles avec le nouvel ordre de choses, des institutions abrogées par la violence, et que la majorité des habitants

se prêtait volontairement à une soumission légitime, au canton de Yaud en échange, l’esprit de licence rayonnait pour ainsi dire de partout contre l’autorité légale , disposition qui s’étendait jusque sous les armes ; car le Vaudois quoique soldat par instinct, ne pouvait plus que difficilement s’astreindre sur son propre sol, aux règles de la discipline, ce dont on eut en ce temps de fréquents indices.

La Diète ouvrit le 4 Juin sa session, sous la présidence du landammann de Watteville qui dans un discours noble et correct, exposa le tableau de la situation interne et externe de la Suisse, et celui des travaux dont l’assemblée aurait à s’occuper. — Chaque députation émit ensuite le vœu de ses commettants, qui ostensiblement se réunissaient à resserrer le lien dont l’Acte de Médiation formait le nœud. — Elle débuta par la nomination d’une ambassade de félicitations à l’Empereur Napoléon sur son avènement au trône, composée de l’ancien landammann d’Affry, du bourgmestre de Reinhardt, Jenner ci-devant ministre à Paris, Heer de Glaris, Rieding d’Argovie, et pour secrétaire Gady de Fribourg.

Tandis que les intérêts de la Confédération, se traitaient avec calme et dignité, le gouvernement de Vaud frappa dans son ressort deux

hommes estimables, d’un coup de despotisme, propre à donner l’éveil à ses concitoyens sur le peu de latitude de leur liberté individuelle ; ceci mérite quelques explications.

Le gouvernement helvétique, chassé de Berne et réfugié à Lausanne en Septembre 1802, voulant ameuter le peuple vaudois en sa faveur, prononça l’abolition des redevances féodales et autorisa la vente des biens nationaux du Canton , pour que le montant de leur produit servit à indemniser les possesseurs de ces droits. Ce même gouvernement, réintégré à Berne par l’intervention française, non-seulement révoqua le décret de cette abolition gratuite au canton de Vaud, mais posa en principe la nécessité d’y indemniser aussi les propriétaires de lods : vint ensuite l’Acte de Médiation, statuant dans la constitution particulière de chaque Canton, le rachat de gré à gré des redevances féodales sans exception ; la seule constitution de Vaud fut exempte de cet article, parceque sa représentation exclusivement composée de révolutionnaires le prétendit superflu, alléguant que cet objet avait été définitivement réglé. — Les propriétaires de lods, comme on l’a vu, réclamèrent alors auprès du premier Consul qui les renvoya au landammann d’Affry, et celui-ci à la Diète , laquelle se résuma à

recommander avec instances au Grand-conseil de Vaud de prendre cette demande en considération, en indemnisant les propriétaires de tout droit féodal dans son ressort, conformément aux principes d’équité qui dans les autres Cantons basaient la régénération de la patrie.

Le Grand-conseil décréta en conséquence le 31 Mai: „Que les redevables de cens et dîmes payeraient pour s’en affranchir, l’équivalent de 5 années de ces redevances, et qu’à ce débours serait réuni le produit de la vente des biens nationaux pour solder le rachat, selon l’estimation qui en serait faite; enjoignant aux ci-devant Seigneurs de fiefs , de livrer immédiatement à l’autorité, leurs titres et les plans géométriques qui y étaient annexés... “

Ce décret d’une assemblée devenue ainsi juge et partie , non-seulement annulait des décrets antérieurs émanés d’autorités légales, mais présentait une autre irrégularité criante, en contraignant des créanciers à se dessaisir de leurs documents avant d’avoir été acquittés; car l’indemnité promise n’avait aucune sûreté spéciale, et sa quotité n’était pas même déterminée. Il dépouillait gratuitement en outre les possesseurs de lods, en leur enlevant des plans qu’ils avaient fait faire à grands frais, inutiles d’ailleurs pour la liquidation des dîmes et cens.

Se fondant sur ces motifs, M. Rigot de Begnins et M. le colonel Albert de Mestral adressèrent chacun séparément, un mémoire au gouvernement pour s’excuser de délivrer leurs titres et nommément leurs plans féodaux, ajoutant qu’ils le feraient cependant si on persévérait à l’exiger, se réservant en ce cas, de protester contre ce qu’ils estimaient être une infraction à leur propriété ; donnant de plus à entendre, que si le Petit-conseil refusait d’admettre ces protestations , ils chercheraient à

les faire recevoir à la chancellerie de la Diète.

Le Petit-conseil considérant cette démarche comme un acte de rébellion, fit assigner les deux pétitionnaires , à trois jours d’intervalle l’un de l’autre, devant leur juge de première instance, M. Rigot à Nyon et M. de Mestral à Morges, pour reconnaître l’identité de leur signature apposée au pied de leurs mémoires respectifs. A l’issue de cette comparution, ils furent conduits chacun sous escorte, aux prisons de Lausanne, mis au secret, et traités plus rigoureusement que je ne l’avais été en Septembre 1802, quoique prévenu d’un délit tout autrement grave.

Ce procédé inoui de la part d’un gouvernement constitué et censé libéral, indigna toute la population sans distinction de rang ou d’opi-

nion, et causa non moins de sensation parmi les membres de la Diète : on en rejeta com- munément l’odieux sur le président du Petitconseil Jules Muret, que de haineuses préventions purent sans doute seules induire, à faire traiter au criminel une question de droit, et à assimiler ainsi de respectables pères de famille, à des malfaiteurs ou à des gens sans aveu.

Au bout de 12 jours d’une dure captivité, ces deux Messieurs furent transférés et toujours sous escorte militaire, dans les prisons du château de Nyon pour être jugés par le tribunal de district de cette ville , lequel les déclara non coupables de rébellion , nulle loi n’interdisant la faculté de protester en matière de droit, mais les condamna néanmoins et apparemment par une fausse condescendance pour l’autorité supérieure, à un mois de réclusion dans leur domicile et aux frais de la procédure, ce dont ils appelèrent au tribunal suprême, quelque défectueuse que fût sa composition; mais avant qu’il eût prit connaissance de leur cause, ils furent l’un et l’autre élargis sur parole par l’intervention de la Diète, appuyée de celle du ministre de France et de tout le corps diplomatique. — Le tribunal d’appel ne pouvant l’aggraver, confirma ainsi qu’on le

prévoyait la sentence rendue , quelque contradictoire qu’elle fût , donnant ainsi la mesure de ce que pouvaient espérer les honnêtes gens, subordonnés à une pareille judicature; et comme pour constater mieux leur partialité, en même temps qu’on sévissait si rigoureusement envers deux ci-devant Seigneurs , un paysan arrêté pour avoir manifesté une opposition formelle contre le mode de rachat prescrit des dîmes et cens, en fut quitte pour une réprimande!...

On ne tarda pas à s’apercevoir en Diète, qu’une minorité formée des députations de Lucerne, St. Gall, Vaud et Argovie, ferait opposition aux mesures propres à donner plus de force au Pouvoir Central. Le député de Vaud refusa même de prendre part aux délibérations relatives à l’organisation de l’armée fédérale , que prescrivait l’Acte de Médiation. Aloïs de Reding fut nommé Inspecteur-général; Hauser de Næfels, Aide-de-camp du Landammann avec 1600 francs de traitement annuel; on créa 8 Colonels fédéraux, à la disposition du Pouvoir Central et employés exclusivement

à l’Etat-major des troupes confédérées, savoir: MM. de Luternau, avec la charge d’inspecteurgénéral de l’artillerie ; Ziegler de Zurich, Millier de Glaris, Wurstemherguer du Wittikoffen, Salis-Zizers , May de Schœftland , Glutz de

Soleure (ci-devant major de mon régiment), et Gady de Fribourg; nominations auxquelles les députations des Cantons dissidents ne prirent aucune part.

Les occupations de la Diète paraissant prolonger indéfiniment sa durée, la nombreuse ambassade choisie pour aller complimenter Bonaparte , se réduisit au landammann d’Affry accompagné du colonel Gady; mais le départ subit de l’ancien préfet Monod de Lausanne pour Paris , et l’arrivée à Berne du général Sébastiani aide-de-camp de l’Empereur, apportèrent des modifications au programme de ses travaux, en faisant naître des craintes, ou tout au moins en donnant lieu à des bruits inquiétants, tel que celui de la demande du canton de Yaud, d’être reconnu comme état indépendant à l’instar du Valais, ce qui eût été le synonyme de sa réunion à la France. Or notre existence politique était encore si mal affermie, qu’un rien pouvait y occasionner des changements préjudiciables. La Diète ayant ainsi ajourné la discussion de divers objets, et accédé à la réquisition de Berne, qu’un Syndicat composé de Cantons neutres fût chargé de prononcer sur les réclamations en indemnités, que formaient des Bernois propriétaires de lods contre le gouvernement de Vaud, elle

prit ad referendum la proposition inopinée du

ministre Cisalpin, que les demi-brigades suisses

alors au service de France passassent à celui de la République italienne, puis termina cette seconde session, moins orageuse que la disposition des esprits ne semblait l’annoncer à son ouverture ; et rien jusqu’à la fin de l’année, ne troubla plus le calme qui insensiblement s’établissait en Suisse.

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