‹ Mémoires de F. de RovereaChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Janvier 1805 — Janvier 1809.

Le Pouvoir Central à Soleure. Réunion du contingent fédéral. Le général de Watteville. Revers des Autrichiens. Armistice . Paix de Presbourg. Campagne de Î806. Bataille de Maïda. Le régiment de Frohberg. La guerre d'Espagne. Réflexions.

Le 1er Janvier 1805, le landammann de Watteville remit avec le cérémonial d’usage, ses pouvoirs à l’avoyer de Glutz de Soleure. Au mois de Juin suivant, la Diète se réunit à Soleure, où il ne se traita rien de saillant. — On y fut essentiellement informé que le gouvernement français, sans s’arrêter à la proposition qu’avait adressée le Directoire Cisalpin,

avait ordonné le licenciement des 3 demibrigades suisses , pour former de leurs débris le cadre d’un des régiments à créer.

Par une suite de la tendance au bien public qui heureusement gagnait les esprits , un magistrat estimable M. de Mülinen, second avoyer de Berne, conçut l’idée d’une fête pastorale dans le beau et solitaire vallon d’Interlacken, où selon le programme qui en fut distribué au loin, les pâtres des Alpes devaient se réunir et donner aux étrangers, que ce spectacle unique en son genre pourrait y attirer, une idée de la gymnastique ou des jeux de ces peuplades reculées et cependant célèbres dans l’histoire. — Le génie poétique et fécond de M. de Mülinen, aidé des soins de quelques concitoyens animés comme lui, du louable désir de faire paraître leurs agrestes compatriotes sous un jour analogue à leur antique renommée , dirigea les apprêts de cette fête , en choisissant pour le lieu de la scène, l’amphithéâtre naturel qu’offre le site des ruines romantiques du château d’Unspunnen. — Là devaient se rencontrer les jeunes hommes des anciens Cantons démocratiques, avec ceux de l’Oberland bernois, tous accompagnés de leurs femmes et filles , chacun dans son costume national; y déployer d’abord dans leurs joûtes

habituelles, l’adresse et la vigueur athlétique qui les distinguent, puis y donner essor, en soulevant des fardeaux ou en lançant des pierres d’un poids considérable, à la force musculaire qui leur est propre. — Des prix étaient décernés aux vainqueurs , et à ces combats simulés succéderaient les accords modulés de ces longs instruments, connus sous le nom d’Alphorn (trompe des Alpes), dont les échos des montagnes font retentir au loin les sons pleins et perçants. Des danses et un banquet champêtre devaient terminer cette espèce de solennité, qui réussit à souhait grâce à la prévoyance et au zèle actif de son auteur, qui sut également aplanir les obstacles et prévenir les inconvénients, que devait naturellement avoir dans un pays pauvre et dénué de ressources , l’affluence qu’on s’efforçait d’y attirer; elle fut très-grande, soit en acteurs, soit en spectateurs. Ces derniers favorisés par un beau soleil, jouirent des recherches de commodité et même de luxe qui les attendaient sur cette pelouse , dominée par d’imposants vestiges de constructions du moyen âge , et admirèrent plus encore la magnificence de la sévère nature qui les entoure et les couronne, animée par le mouvant tableau d’une popula-

tion nombreuse, dont les costumes malgré leur variété, attestaient l’homogénéité nationale...

Néanmoins malgré les éloges pompeux et mérités qu’obtint cette Fête des Bergers , à laquelle la courtoisie du préfet M. Thormann, ajouta du charme aux yeux des étrangers, elle ne s’est point renouvelée, et n’a guère servi qu’à accréditer parmi les voyageurs du bon ton le séjour d’ïnterlacken , où dès-lors il en va annuellement un grand nombre en été, chercher de la distraction ou du repos au prix de leur superflu, ce qui du moins y ravive l’industrie agricole, trop souvent en souffrance dans ce coin de pays.

Mais tandis que dans nos villes et dans nos campagnes, on ne s’entretenait pour ainsi dire que des bergers d’Unspunnen, un orage menaçant quoique lointain, rappela tous les Suisses à de graves pensées....

L’Angleterre menacée sur son élément et jusque dans ses foyers par le despotique et ambitieux Napoléon, tout en feignant de tourner en dérision, le gigantesque projet d’une descente sur ces côtes hérissées de flottes, de troupes et de batteries , avait un ministère trop éclairé, pour mépriser sérieusement les vastes conceptions et les immenses préparatifs de terre et de mer, qu’amoncelait contr’elle

cet implacable ennemi: lui opposant donc une sage et active vigilance, le gouvernement britannique calcula prudemment que le plus sûr moyen de salut pour la puissance insulaire, serait une nouvelle guerre continentale, et il parvint à l’allumer en remettant au poids de l’or, l’Autriche en action. — Jamais encore on n’avait vu celle-ci armer et agir avec autant d’énergie et de célérité : 80,000 hommes d’élite traversèrent et occupèrent subitement le haut Palatinat et la Bavière, prirent position entre le Lech, le Danube et le Rhin, leur gauche appuyée au Tyrol et au lac de Constance, n’attendant que l’arrivée de 60,000 Russes qui s’avançaient par la Pologne et la Moravie, pour jeter le gant et dicter des conditions à la France, ou bien porter dans son sein le théâtre de la guerre; conception téméraire, mais que semblait justifier l’inconcevable immobilité de Napoléon, dont l’armée bivouaquait tranquillement encore sur la plage de Boulogne. — Toutefois si son attention fut un moment engourdie, son réveil n’en fut que plus terrible; faisant franchir à ses soldats avec une rapidité magique, l’espace qui sépare le détroit de la Manche des sources du Danube , on le vit comme l’aigle qui fend la nuée, fondre à l’improviste sur son ennemi, et déjouer en un

clin-d’œil les systématiques calculs d’un antagoniste présomptueux et inepte , le général Mack, dont la honteuse défaite à Ulm a consacré la mémoire. . . . Mais j’anticipe : durant les 15 ou 20 jours qui précédèrent ce coup décisif, notre situation devenait d’heure en heure plus périlleuse et plus précaire , entre ces deux globes de compression qui menaçaient également de nous écraser et de nous engloutir.

Sommés par l’Autriche et par la France, de maintenir notre neutralité par un cordon proportionné à l’étendue de nos frontières, que d’obstacles à surmonter pour le former, et que de chances encore si nous y parvenions, nonseulement que cet effort fût insuffisant à son but, mais que par sa nature il nous entraînât en dépit de nous-mêmes, à prendre parti dans la lutte à mort qui allait s’engager si près de nous ; car nous savions par expérience, combien peu Bonaparte était scrupuleux de saisir en pareil cas le moindre prétexte, pour contraindre ses voisins ou ses alliés à s’unir à son sort. Or quel garant avions-nous, qu’il ne jugerait pas prudent de s’assurer de nous en cette circonstance, ne fût-ce qu’en disposant de notre contingent pour l’opposer en enfants perdus au formidable ennemi qu’il avait en tête , pour

lequel il n’ignorait pas, que nous avions généralement moins d’éloignement que pour lui; et comme si on avait pris à tâche de lui en fournir un motif, un de nos compatriotes encore émigré, le commissaire-général Wyss, réussit à persuader à quelques-uns de nos anciens magistrats les plus considérés , mais les plus entichés des vieilles prérogatives, que la restauration de l’aristocratie tenait au succès de la nouvelle coalition, et les excita au moyen de cet aiguillon, non-seulement à provoquer nn soulèvement en faveur des Autrichiens en Suisse, mais encore à fomenter une insurrection dans les départements français limitrophes. Ce projet aussi insensé que pernicieux, étant venu à la connaissance de l’autorité centrale, elle n’omit rien pour le paralyser, et fut efficacement secondée par les vrais amis de leur patrie, qui sentaient l’importance de la préserver de l’emhrasement que pouvait occasionner ce tison, soufflé par la véhémence de l’esprit de parti, toujours prêt à se ranimer. — Deux députations avaient été envoyées , l’une à Paris et l’autre à Vienne, la première de M. d’Affry, la seconde de M. de Glutz : celle-ci rapporta la promesse, que l’Autriche respecterait notre territoire si la France le respectait, en déclarant qu’à la moindre infraction que se

permettrait cette puissance, elle ferait occuper le pays des Grisons.

La réponse de Napoléon plus altière, nous avertissait qu’au plus léger sujet de défiance que nous lui donnerions , il nous envahirait. Ces deux députations rapportèrent en outre l’injonction formelle, de mettre incontinent un corps d’armée sur pied; la France exigeant qu’il fut au moins de 30,000 hommes , soit du double contingent prescrit par l’Acte de Médiation.

Il n’y avait pas à tergiverser; une Diète extraordinaire fut convoquée le 16 Septembre 1805 à Soleure, pour déterminer les mesures à prendre; elle débuta par ordonner la levée d’un premier contingent de 15,000 hommes, lequel devait être immédiatement suivi d’un second de même force, ce qui mit les Cantons

dans la nécessité d’asseoir chacun dans son

ressort, un système d’impositions extraordinaires pour faire face à cette dépense imprévue.

La Diète s’occupa ensuite du choix d’un Général en chef : le ministre de France Vial se permit à cette occasion, d’exiger pour ainsi dire, qu’Aloïs de Reding et le général de Bachmann fussent exclus de l’élection, recommandant en échange le landammann d’Alfry, comme

réunissant aux qualités requises, la confiance de Bonaparte. — Si le ministre d’Autriche s’abstint de toute démarche ostensible de ce genre, le parti réputé autrichien que soufflait Je commissaire Wyss, ne resta pas oisif; il travaillait sous main à ce que le colonel Hauser eût la préférence.

En cet état de cause , le personnel d’un Général en chef était incontestablement d’une haute importance : si on le choisissait au gré de la France, on pouvait craindre qu’accessible à ses séductions ou guidé par sa propre impulsion, il ne jouât trop dans ses couleurs, et ue finît peut-être par mettre nos troupes à la merci de cette puissance. — Se hasardait-on au contraire à conférer cette charge éminente à un antagoniste présumé des Français , on s’exposait à encourir la méfiance de leur despotique maître et à s’attirer quelque mesure hostile de sa part; mais l’influence du parti qui y aurait incliné , était trop minime pour mettre la chose en balance ; la difficulté consistait à tenir un juste milieu; aussi eut-on à s’applaudir, de voir la Diète constater tacitement l’indépendance alors très-méritoire de ses délibérations , en nommant Général de la Confédération, à l’unanimité des anciens Cantons formant une majorité de 16 voix, le

landammann de Watteville , et cela malgré les brigues de l’ambassadeur de France en faveur de M. d’Affry, auquel elles valurent néanmoins les autres suffrages : quant à lui , il donna loyalement celui de son Canton à son compétiteur, qui flatté sans doute de l’honorable distinction que ses collègues lui avaient décernée , ne se dissimula cependant pas de combien d’écueils elle était entourée , et qu’à tout prendre , sa position était plus épineuse que brillante. En effet, outre les embarras inhérents à sa nouvelle charge et son inexpérience des fonctions qui y étaient attachées, de grands obstacles se présentaient à surmonter. — Il fallait commencer par amalgamer les parties intégrantes et essentiellement hétérogènes entr’elles, de l’armée dont l’organisation était remise à ses soins ; or un premier aperçu en décelait l’excessive discordance, vice radical qu’il fallait d’abord pallier, pour chercher ensuite à l’extirper dans sa racine. — Je m’explique : en quelques Cantons , l’organisation militaire étant à peine ébauchée , la levée à opérer ne pouvait l’être d’après un mode régulier ; les autres Cantons offraient en revanche dans leur organisation des. disparates extrêmes: à Zurich, on voyait la méthode et la tenue autrichienne poussées à un tel degré,

que certains corps choisis faisaient illusion à s’y méprendre. A Berne, c’était l’imitation moins minutieuse de la tenue de nos régiments jadis capitulés, dont bon nombre d’officiers encore jeunes, avaient conservé les usages et introduit la discipline, tempérée par beaucoup de douceur et de surveillance. — Le canton de Vaud offrait la servile copie du genre adopté par les Républicains français, tenue négligée, maintien rodomont, et cette insubordination, inséparable de la familiarité alors tolérée parmi eux, du soldat avec l’officier; défaut d’autant plus invétéré, qu’il s’autorisait de la maxime banale de la liberté et de l’égalité, que chacun interprétait à sa guise. — Les autres Cantons se rattachaient plus ou moins à l’un de ces trois types : dans les anciennes aristocraties, où la classe patricienne conservait ce vernis de dignité que donne l’habitude de primer, le bon ordre sous les armes fut naturellement plus aisé à rétablir, que dans les vieilles démocraties où ce lien était déjà relâché autrefois; moins cependant que chez les nouvelles , où l’individu quelqu’obscur qu’il fût , ne voyait l’exercice de la Souveraineté du peuple, que dans l’excès de la licence ; abus d’autant plus difficile à réprimer , que parmi ces contingents populaires, les grades supérieurs étaient

souvent conférés à d’ineptes sujets de la classe inférieure.

Il fallait donc pour extraire de ce chaos une masse homogène, autant de prudence que de fermeté, d’habileté que de vigilance. Il fallait se prémunir contre toute partialité, pour concilier et contenir ces éléments divers , et pour en diriger l’ensemble vers l’avantage commun; user d’une rare sagacité, pour rapprocher sans les heurter, les principes et les vues alors encore si divergentes des membres de la Confédération entr’eux; et enfin se présenter dans l’arène, avec une attitude assez assurée et une consistance assez réelle, pour oser être Soi. Il fallait en même temps avoir assez de caractère, pour n’être ébranlé ni par de sourdes menaces, ni par de fallacieuses promesses ; fermer également l’oreille aux suggestions de la crainte puérile de se compromettre , si commune et si fatale dans un rang élevé , et à celles peut-être plus perfides encore d’un vaniteux amour de gloire ; savoir enfin tenir une juste balance entre les prétentions, que pourraient manifester l’une ou l’autre des puissances belligérantes au détriment de la neutralité convenue , afin de leur en faire sentir l’utilité mutuelle et de

consacrer ainsi, ce principe de notre sécurité actuelle et future.

Cette tâche du Général en chef était assurément aussi compliquée que difficile ; il réussit néanmoins à l’accomplir à la satisfaction de tous les bons Suisses, ayant été à la vérité bien secondé par ses entours, et mieux encore par les circonstances : d’abord par le rapprochement qu’opéra dans les esprits, l’aspect d’un péril commun, puis par le rapide cours des événements, qui éloigna promptement de nos frontières le théâtre de la guerre.

Cependant dès que Bonaparte eut été informé de la nomination du général de Watteville, il lui signifia par une lettre particulière: „qu’il le rendrait personnellement responsable, de la moindre infraction de la part des Alliés à la neutralité dont la défense lui était confiée. 66 Ce qui voulait dire: que si ses ennemis n’étaient pas traités comme tels par les Suisses eux-mêmes, s’ils abordaient leur territoire , cet ombrageux potentat s’en prévaudrait pour y entrer à main armée , persuadé que nul n’oserait s’y opposer. Or les Autrichiens étant eh mesure , grâce à la célérité jusque-là inusitée qu’ils avaient mise dans leurs préparatifs militaires, d’en accélérer les développements, avant que l’armée française

censée destinée à une descente en Angleterre fût en présence, nous étions au pied de la lettre à leur merci, et quoique leurs généraux nous montrassent les dispositions les plus amicales, on dut pour complaire à Napoléon, se hâter de former de nos troupes une espèce de ligne de défense , depuis les portes de Bâle à l’extrémité orientale des Grisons ; mesure en quelque sorte hostile, qui aurait été nulle en cas d’attaque par la faiblesse relative de ce cordon à sa longue étendue, mais qui devait doublement offenser l’Autriche, comme indice d’une injuste défiance et comme preuve de partialité envers la France , vis-à-vis de laquelle on ne se permit en revanche aucune précaution de ce genre. Toutefois nos amis les Allemands, ne s’en formalisèrent point durant le peu de jours qu’ils en furent les témoins.

Ce ne fut que vers le milieu d’Octobre, que les contingents de la plupart des Cantons purent être prêts à se rendre à leur destination, et que le corps d’armée fédéral reçut son organisation définitive; il fut divisé en 4 brigades : la première sous les ordres du colonel Gady, composée d’un bataillon Zuricois et d’un bataillon Grison, fut répartie de Zernetz à Churwalden, ayant son centre à Coire. La

seconde aux ordres du colonel Guiguer, d’un bataillon Vaudois et d’un bataillon Lucernois, s’étendait de Mels dans le Rheinthal, jusqu’à Malans ; l’artillerie Yaudoise tenait le pas de Sainte-Lucie, censé la clé de la position et par conséquent le poste d’honneur. La troisième brigade sous le colonel Ziegler, formée d’un bataillon Bernois et d’un bataillon Argovien, garnissait l’angle saillant que forme le canton de Schalfhouse sur la droite du Rhin, et s’étendait le long de ce fleuve, jusqu’à Diessenholfen. La quatrième , formant la réserve , était stationnée dans les cantons de Thurgovie et de St. Gall : Bâle et Rheinfelden avaient des garnisons particulières d’Argoviens et d’Appenzellois, et un détachement Yaudois alla occuper Lugano.

Tous les Cantons montrèrent de l’empressement à concourir à cet armement, leurs levées s’effectuèrent avec ordre, sauf à Lucerne et à Appenzell où il se commit quelques excès par la faute des officiers ; les troupes prêtèrent avec zèle le serment au drapeau fédéral, et se montrèrent animées du meilleur esprit; on eut même à s’étonner de celui que manifesta d’emblée le contingent Yaudois, qui se distingua par une tenue et une subordination qui faisaient

honneur à son chef, le colonel Guiguer de Prangins, officier actif et instruit.

A peine cette dislocation était-elle effectuée, qu’on apprit les succès décisifs que venait de remporter l’armée française à Ulm, et la destruction subite et presque totale du corps nombreux et du matériel considérable qui étaient réunis , tant dans la place d’Ulm que dans la forte position du Michelsberg qui en couvrait les approches. — Ce brillant début des Français leur permettant de poursuivre leurs ennemis en Bavière et en Autriche , et de couper ainsi à la réserve qu’ils avaient en Tyrol ses communications avec P Allemagne , nous nous trouvâmes à l’abri pour le moment, d’une tentative d’infraction de territoire , et dispensés par conséquent de mettre un second contingent sur pied. On put non moins se féliciter alors, de s’être prudemment abstenu de manifester les vœux, qu’un grand nombre d’entre nous formaient pour les troupes maintenant en pleine retraite , qui étaient venues , nous disait-on, pour nous délivrer de l’influence française, contre laquelle la majorité de notre peuple nourrissait une aversion aussi profonde que méritée.

Du moment où les premières mesures prises dans cette crise me furent connues, j’offris mes

services au Général en chef, quoique à-peuprès certain que s’il les acceptait, ma pension de retraite me serait retranchée ; mais fixe dans le principe, que tout homme se doit à sa patrie quand il peut lui être utile, cette considération ne pouvait m’arrêter. En revanche le général de Watteville craignit, je crois, de se compromettre auprès des surveillants dont Bonaparte l’avait entouré, s’il s’adjoignait un officier supérieur encore censé à la solde britannique. Je restai donc spectateur oisif du mouvement qu’imprima dans tous les Cantons, la secousse que venait de subir la Suisse, où tout avait pris soudain un aspect belliqueux; tandis que les autorités cantonales se trouvaient contraintes, pour subvenir aux dépenses extraordinaires qui résultaient de cet état de choses, de recourir à des moyens jadis inusités parmi nous : ainsi par exemple on vitx le fisc s’introduire dans nos demeures, y faire le dénombrement de nos poêles et de nos cheminées pour les assujettir temporairement à une taxe progressive, et imposer en outre diverses branches d’industrie , auparavant exemptes de cette entrave : néanmoins et quelque dur que cela parût, chacun se soumit sans murmurer à fournir pour les besoins de la chose publique ce qu’on exigeait, preuve évidente de l’impor-

tance tacite qu’attachaient tous les partis et

toutes les classes, au maintien de l’existence

civile qui nous était dévolue, que récemment encore plusieurs frondaient ou dénigraient. Mais le danger de la perdre, que la comparaison de notre sort avec celui de la plupart de nos voisins faisait surtout ressortir, nous éclairant mieux que ne l’eussent fait des dissertations ou des remontrances , on sentit combien les avantages l’emportaient sur les inconvénients qui se liaient à nos nouvelles institutions.

Bonaparte maître de Vienne , et vainqueur à Austerlitz des empereurs d’Autriche et de Russie, un armistice amena des conférences qui aboutirent au traité de paix de Presbourg. Les hostilités étant suspendues et les négociations prenant de la consistance, notre cordon fut considérablement diminué, et nos gens successivement renvoyés dans leurs foyers, où ils rentrèrent glorieux de la conviction qu’ils y rapportaient, qu’au besoin ils auraient vaillamment repoussé toute agression étrangère. Ce sentiment d’orgueil national, toujours louable quand il est fondé, l’était à leurs yeux par les éloges qu’obtint chaque contingent, du Général en chef au nom de la Diète , et par les remercîments d’usage que les autorités cantonales leur adressèrent à leur retour. Le

général de Watteville recueillit à juste titre, une large part des témoignages de l’estime et de la reconnaissance publique, pour ses loyaux services.

Prêtant une attention soutenue aux événements dont j’étais témoin, et en informant régulièrement mon fils, j’y avais été plus stimulé encore par sa nomination inopinée de major de brigade, au corps expéditionnaire du lieutenant-général Craig, destiné à passer de Malte su^ le Continent; il débarqua à Naples vers la fin de l’automne , puis de concert avec une division russe poussa jusqu’aux frontières des États de l’Église , d’où il rétrograda précipitamment pour regagner ses vaisseaux et la Sicile, ensuite des revers multipliés des Alliés en Autriche et en Moravie, qui rendirent toute diversion en Italie inutile.

Je jouis d’autant mieux de la faveur imprévue qu’obtint mon fils, qu’elle lui ouvrait à 22 ans quoiqu’étranger , une carrière instructive et honorable à l’État-major de l’armée anglaise , et que cet avancement ne pouvait guère être dû qu’à son mérite.

La sécurité qu’avait fait renaître en Suisse le rétablissement de la paix continentale , fut un instant sérieusement altérée par de nouveaux et sinistres bruits de réunion à la France,

auxquels la prise de possession du comté de Neuchâtel donnait de la consistance; mais l’on sut bientôt, que ce pays cédé à la France par le traité de Presbourg, devenait l’apanage du maréchal Berthier, créé Duc par Bonaparte; qu’un article énonçait au contraire l’intention de ce dernier, de maintenir aux Suisses la constitution qu’il leur avait dictée, et cela surtout, en considération du dévouement qu’ils avaient montré à défendre leur neutralité.

Cette déclaration occasionna une telle joie au canton de Yaud, que son Grand-conseil résolut de faire célébrer dans sa capitale, cette clause accessoire de l’acte de pacification des trois puissances belligérantes.

Tout paraissait ainsi rentrer dans l’ornière parmi nous ; cependant au mois de Mai , des négociants bâlois furent arrêtés dans leur ville à la réquisition du gouvernement français, pour avoir osé se plaindre de la confiscation effectuée à Neuchâtel, de marchandises anglaises qui y avaient été introduites avant la prise de possession de ce pays; acte de despotisme, propre à tenir encore les esprits en suspens sur le sort qui pouvait nous être réservé.

Une catastrophe d’un autre genre et dont sûrement les annales de la Suisse conserveront le souvenir, jeta l’épouvante au canton de

Schwytz et plongea dans le deuil plusieurs familles à Berne : l’éboulement soudain d’une partie de la montagne du Rossberg, qui écrasa le beau village et couvrit d’immenses débris de rochers le fertile vallon de Goldau, à l’instant où par un surcroît de fatalité, une société de 11 voyageurs bernois hommes et femmes y entraient, qui la plupart furent engloutis.... Cette terrible calamité causa un grand effroi dans nos pays de montagnes , plus ou moins exposés à de semblables désastres, et inspira dans toute la Suisse une profonde et active commisération.

Mais comme si notre tranquillité politique devait de longtemps n’être qu’éphémère, un nouveau danger fit bientôt diversion à ce triste événement. — La Prusse, après avoir négligé l’année précédente, l’occasion favorable d’entrer en lice pour faire pencher la balance en faveur de l’Autriche et de la Russie, comme elle en était alors vivement sollicitée , réduite par la paix de Presbourg à ses seules forces, arma, et déclara témérairement la guerre à la France, ce qui relativement à la Suisse présentait deux alternatives également fâcheuses. Ou bien les armées prussiennes déjà rassemblées dans la Thuringe , pénétreraient jusqu’au Rhin et remettraient notre neutralité en question, ou bien

Napoléon victorieux de ce nouveau champion, augmenterait encore sa prépondérance déjà presqu’exclusive, et de plus en plus inquiétante pour nous.

Ce fut donc à juste titre, que nos regards se fixèrent avec anxiété sur le théâtre où de nouveaux coups allaient se frapper, et où la grande question de la Monarchie universelle devait se débattre. Or la nation et plus particulièrement Farinée prussienne, exaltée d'un chevaleresque enthousiasme pour sa jeune et belle Reine, proclamait la ferme volonté de conquérir à tout prix, des lauriers que selon elle, son Roi s’était laissé ravir par Napoléon à Austerlitz....

Ce noble amour de gloire, si propre à séduire les cœurs d’un peuple guerrier, produisit chez nous son effet, et y enleva tacitement des vœux ardents que prudemment il fallut comprimer, tout en les identifiant à nos propres espérances que l’aigle prussien, luttant seul contre les aigles français entourés d’Allemands asservis et rongeant impatiemment leur frein, deviendrait leur libérateur et le nôtre... Quels furent donc l’étonnement et la stupeur qui nous saisirent, en apprenant que cette brillante, cette présomptueuse armée prussienne, avait abandonné au premier choc et presque sans combattre, la

palme de la victoire, s’était dispersée et avait fui en désordre des plaines de Jéna jusqu’aux bords de la Baltique, laissant son sol natal en proie à l’ennemi qu’elle avait audacieusement provoqué, et la nation entière, subir le joug odieux d’un honteux esclavage.... Nouveau motif sans doute, de nous féliciter d’être restés au rang des spectateurs circonspects , et de figurer encore parmi les satellites les moins froissés, du météore fulminant dont l’éclat passager régissait nos destins....

La conduite de mon fils continuait à répandre du charme sur mon existence , ses dépêches me tenant au fait de ce qui lui survenait, et les avis indirects qui m’en parvenaient étant tous à sa louange. Il me donna de l’expédition du général Stéwart en Calabre et notamment de la bataille de Maïda, une relation analogue à un rapport officiel.

Cette action que l’on pourrait considérer comme de mince importance, par le nombre des combattants et la nullité de ses résultats militaires, eut cela de remarquable qu’elle établit dans l’opinion, la supériorité de l’infanterie anglaise sur l’infanterie française : 4200 baïonnettes des premiers , ayant complètement défait en ligne 7200 Français, occupant une position trèsavantageuse. — Les Anglais durent la victoire,

autant à la fermeté individuelle du soldat, qu’à sa parfaite discipline et à la justesse de son tir, le plus meurtrier qui existe maintenant parmi les troupes de terre.

Mon fils y fit la triste observation que des corps Suisses se trouvaient des deux côtés : chez les Français , un bataillon sortant des Helvétiques du Directoire qui y souffrit considérablement, et chez les Anglais, le régiment de Watteville, qui heureusement n’en vint pas aux mains avec ses compatriotes , étant demeuré en réserve jusqu’à l’issue du combat. A sa description stratégique , mon fils joignit quelques anecdotes qui coloraient le tableau. En parcourant avec quelques autres officiers de l’Etat-major, le champ de bataille couvert de morts et de blessés que l’ennemi avait abandonnés dans sa retraite précipitée , il eut le bonheur de trouver parmi eux, un chef de bataillon et deux officiers de son pays, auxquels il put être utile. Il releva ensuite et lut une lettre ouverte , laissée à côté du cadavre d’un jeune sergent de grenadiers que les Calabrais avaient déjà dépouillé ; elle était d’une vertueuse femme de notre pays, qui mariée contre son gré, l’avait conjuré de s’éloigner d’elle pour chercher à l’oublier... Absorbé par les réflexions que lui suggérait cette lecture,

il fut tiré de sa rêverie par les cris répétés de sauve qui peut, volant de bouche en bouche parmi quelques chefs anglais et leur escorte, venus là pour vaquer au soulagement des blessés et les soustraire à la cruauté des habitants. Un nuage de poussière et des hennissements semblaient effectivement annoncer une impétueuse charge de cavalerie, à laquelle ne pouvant opposer de résistance , ces compatissants Anglais s’empressèrent d’échapper, en gagnant de vitesse... Mais bientôt ils reconnurent, que c’était devant une troupe de chevaux sauvages qu’ils fuyaient... On se représente la confusion qu’ils en eurent, et les railleries qu’ils essuyèrent...

Une promenade militaire du golfe de Sainte- Euphémie au rocher de Scilla et la prise du château de ce nom, puis l’honneur accordé aux régiments employés dans cette expédition, de porter à l’avenir le nom de Maïda sur les boutons de leur uniforme , furent les seuls trophées de cette téméraire entreprise , qui aurait causé la perte du corps expéditionnaire, si le général Reynier était parvenu, comme il fut sur le point d’y réussir, à le couper de ses transports. Mais ce qui est incontestable, c’est que le résultat de cette rencontre ajouta à la force morale de l’armée britannique,

et produisit l’effet inverse sur les Français, comme on en eut mainte preuve ensuite en Espagne.

Le théâtre de la guerre s’étant considérablement éloigné de nous, les victoires équivoques de Bonaparte à Friedland et à Eylau, ralentissant sa marche et modérant sa jactance, nos soucis se bornèrent pour le moment, à suffire au recrutement de nos quatre régiments, qui malgré les primes et autres encouragements donnés par la plupart des Cantons, ne présentaient au commencement de l’année 1807 au lieu de 16,000 hommes, qu’un effectif de 3250, dont pas un de Schwytz, Uri et Unterwalden, où l’on s’était obstinément refusé de contribuer à ce recrutement; tiédeur que Napoléon, on le savait, voyait de mauvais œil, dans un temps surtout où une sanglante campagne d’hiver lui coûtait énormément de monde , et où un seul revers aurait suffi à le refouler violemment au Rhin , avec les Russes et les Prussiens à ses trousses et de plus , la crainte de voir s’unir à eux les Allemands ses soi-disant Alliés, qu’il avait peut-être impolitiquement contraints d’embrasser ostensiblement sa cause. — On pouvait donc facilement prévoir, que redoublant de vigilance pour s’assurer de nos dispositions à son égard, le moindre grief pourrait lui servir

de prétexte , de décréter notre réunion à la France.

L’autorité centrale , justement alarmée de cette funeste chance , ne négligea rien pour convaincre chaque membre de la Confédération, de l’urgence de s’exécuter à tout prix pour y obvier; l’importance en parut telle, que quelques-uns de nos gouvernements conçurent l’idée de recourir à la conscription , et en firent l’essai tout en cherchant à sauver les apparences, exigeant de chaque commune par voie de réquisition , un nombre de recrues proportionné à sa population; on éluda ainsi le tirage au sort, auquel on suppléa dans chaque localité par des contributions pécuniaires, — Grâce à cette mesure , qu’on n’osa cependant pas tenter dans les anciennes démocraties, la masse des corps fut assez promptement portée à environ 12,000 hommes, y compris quelques centaines de prisonniers de guerre prussiens, qui échappés de leur captivité, se laissèrent volontairement enrôler comme Suisses.

Bonaparte , instruit de l’effort dispendieux qu’on venait de faire et de son résultat, en témoigna son bon plaisir par une lettre affectueuse au landammann Sarrazin de Bâle, alors en charge ; et bientôt après le traité de paix de Tilsit, qui consomma l’asservissement tem-

poraire de la Prusse , mit fin aux appréhensions que la prolongation de cette lutte entretenait parmi nous.

On put remarquer alors , combien l’appât des séductions de l’ambition ou de la vanité, que leur présentait astucieusement Bonaparte, sous le spécieux prétexte de l’avantage national, avait d’attrait et trouva de partisans ou de dupes, parmi nos compatriotes les plus opposés jusque-là aux nouvelles doctrines ; on vit ainsi d’anciens magistrats , abjurer la prédilection qu’ils conservaient pour leurs prérogatives surannées; de fiers rejetons de nos plus nobles races, déroger sans scrupule à de vieux préjugés ; des militaires jadis décorés par la dynastie abattue, et même le chef naguère investi du commandement suprême, leur donner l’exemple d’une respectueuse déférence et d’une affection sincère pour le despote, que détestaient à bon droit les vrais amis de leur patrie... Cette bizarre métamorphose de gens signalés par l’austérité de leurs principes , se transformant tout-à-coup, de hardis frondeurs qu’ils étaient, en sectaires zélés de l’idole, se glorifiant des mesquines faveurs dont leur subite conversion était récompensée, étonnait surtout de la part d’hommes , dont la moralité et la parfaite droiture étaient bien reconnues. Aussi

l’attribua-t-on moins au désir sordide de l’éclat du rang ou de la fortune, qu’à l’entraînement qu’inspire par ses succès, un audacieux génie; et ce qui confirma cette hypothèse , c’est que la plupart des individus marquants que je désigne, revinrent loyalement de ce prestige à l’aspect de leur patrie menacée, et se consacrèrent plus tard exclusivement à elle, tout en évitant cependant d’encourir le reproche que tant de Français ont mérité, d’avoir été ingrats ou félons envers celui dont l’ascendant les avait subjugués , et qui les avait comblés de bienfaits durant l’apogée de sa puissance.

Tout reprenant alors autour de nous une marche paisible, chacun ne songea pour ainsi dire plus qu’à ses intérêts privés : les miens se rattachaient de plus en plus à mon fils, que sa bonne étoile préserva à cette époque d’un grand péril, en le retenant éloigné du régiment de Frohberg dans lequel il avait obtenu une compagnie : ce régiment stationné au fort Riccazzoli à Malte se révolta, et offrit dans cette circonstance un contraste si frappant de perfidie et de courage, de cruauté et d’humanité, que le souvenir mérite d’en être conservé, d’autant mieux que des Suisses y figurèrent; je transcris en conséquence la relation authentique qui m’en parvint. Le comte de Frohberg

gentilhomme alsacien, avait reçu l’agrément du Roi de lever un régiment de chasseurs , et devait le recruter à Trieste ; n’ayant pu y réussir, il se rendit à Constantinople, où il rassembla avec une célérité étonnante, 5 à 600 hommes qu’il envoya à Malte, où ils furent joints à une centaine de prisonniers de guerre faits en Calabre , et à pareil nombre de Dalmates engagés à Corfou. — L’entreprise de M. de Frohberg était une affaire de finance : le gros du corps sauf des Polonais, des Hongrois et quelques Français, était tiré de la Bulgarie et de la Servie, puis d’un nombre de Grecs et de Monténégrins, qui trompés dans leur engagement, résolurent d’en tirer vengeance. Ils suscitèrent donc une révolte et la dirigèrent avec une telle dissimulation , que le 31 Mars 1807, un de leurs meilleurs officiers, présent au corps, écrivait:... ,,Le régiment est fort beau, nos gens se conduisent bien et paraissent contents, leur instruction fait des progrès surprenants... “ Un complot cependant était près d’éclater. — Le 4 Avril à 2 heures après-midi, tout paraissant calme aux casernes, deux soldats grecs révélèrent qu’un soulèvement devait avoir lieu la nuit suivante. Les chefs en étant connus, on se mit en devoir de les arrêter, tout en prenant des mesures

pour déjouer leur projet ; 8 officiers qui se trouvèrent là au premier instant, se réunirent à cet effet et interrogèrent deux des meneurs déjà saisis; tout paraissait encore fort tranquille aux casernes , d’où cependant ils virent sortir au bout de peu de minutes, 150 à 200 hommes armés qui se jetèrent sur le corps de garde, s’en emparèrent, tuèrent l’officier du poste et y enlevèrent les seules cartouches qui fussent au fort.

Les officiers déjà rassemblés, coururent à leurs quartiers pour s’armer; le major Schummelkettel poursuivi et atteint, fut assailli à coups de crosses et laissé sans connaissance ; les autres dont 5 étaient Suisses , Schwartz, Murait, Watteville, Séguesser et Müller-Friedberg, s’avancèrent incessamment sur les mutins et voulurent leur parler, mais ces forcenés se jetèrent sur eux à coups de baïonnettes; Murait fut blessé à la cuisse, puis ils chargèrent* leurs fusils et firent feu: le quartier-maître Schwartz qui avait été employé au recrutement et s’était compromis fut tué, ainsi que Watteville, jeune capitaine arrivé de la veille ; deux autres ayant vainement fait usage de leurs pistolets, s’éloignèrent; Murait resté seul en face de ces misérables, recula jusqu’à l’extrémité du fort, d’où quelques artilleurs anglais et une trentaine

d’hommes d’une compagnie qui n’avait pas trempé dans l’émeute , avancèrent sous ses ordres contre les révoltés ; mais abandonné de plusieurs de ces gens qui se tournèrent du côté de leurs camarades, il se retira avec les Anglais, quelques Français et quelques Suisses qui lui restaient, sur une rampe étroite conduisant au rempart, où il se défendit jusqu’à ce que frappé au front d’une balle qui rebondit, et se croyant mortellement blessé, il courut se réfugier dans un logement où il trouva le major étendu, respirant encore, mais ne pouvant proférer une parole ; il gagna un cabinet voisin où il s’attendait à être bientôt découvert et massacré, souffrant beaucoup de ses blessures.

Les révoltés, occupés à préparer la défense du fort et à désarmer ceux de leurs compagnons qui n’avaient pris aucune part à l’émeute, n’entrèrent qu’au bout de 3 heures dans la retraite du capitaine de Murait, et loin de lui faire du mal, plusieurs de ceux qui s’étaient montrés les plus acharnés, tombèrent à ses genoux, lui baisant les mains et lui demandant pardon: ils le menèrent à l’hôpital du régiment et y transportèrent également le major; Fun et l’autre y furent bien soignés. — Un autre officier, Français d origine, pour échapper à la fureur des rebelles, sauta par dessus le rempart et

se tua. — Ceux qui s’étaient cachés, furent successivement découverts et n’éprouvèrent aucun mauvais traitement, au contraire les révoltés, affligés de ce qui s’était passé, s’en excusèrent auprès d’eux sur ce qu’on les avait trompés, en les engageant: ils assuraient que leur projet avait seulement été de déserter, au moyen d’un bâtiment dont ils se seraient rendus maîtres, mais qu’actuellement, ils étaient résolus à périr ou à retourner chez eux.

Le fort Riccazzoli étant indépendant des autres ouvrages qui défendent le port de Malte, et séparé de la Valette, de St. Elme et de St. Ange par un bras de mer, les révoltés quoique d’abord au nombre de moins de 200, désarmèrent aisément le reste du corps qui se trouvait sans supérieurs, privé d’ensemble et effrayé de la scène qui venait de se passer. Ils s’emparèrent en outre des magasins , forcèrent l’officier d’artillerie à charger et à pointer ses pièces sur la ville, abaissèrent le pavillon anglais et firent mine de tirer. — Le général Villattes qui commandait dans File, sachant qu’ils n’avaient de vivres que pour 3 jours, se borna à faire cerner le fort du côté de terre, ne doutant pas que les mutins ne fussent promptement contraints de se rendre. Effectivement le 8 Avril ils demandèrent à capituler, et malgré

que cette proposition fût dédaigneusement rejetée, ils rendirent la liberté à leurs officiers qui eussent cependant pu leur servir d’otages, ainsi qu’à ceux des soldats qui n’avaient pas pris part à l’insurrection : un bon nombre des coupables profita de cette occasion pour sortir du fort, espérant sans doute rester ignorés dans la foule. — 700 hommes allèrent ainsi se rendre et offrir leurs services au général pour reprendre le fort, dans lequel une vingtaine seulement des plus déterminés étaient restés. 24 de ceux qui s’étaient mêlés à la troupe demeurée fidèle ayant été reconnus , furent immédiatement pendus ou fusillés.

Le 11 à la pointe du jour le lieutenant comte de Clermont, à la tête de 50 volontaires du régiment, escalada le fort et en reprit possession; mais 6 des révoltés s’étant sauvés dans le magasin à poudre, y mirent le feu au moyen d’une longue traînée, ce qui leur donna le temps de s’éloigner avant l’explosion qui fit sauter une grande partie des ouvrages ; forfait inutile qu’ils expièrent peu-après. Les autres prévenus au nombre de 350 , furent d’abord enfermés sur deux pontons et leur sort remis à la décision d’un conseil de guerre, le reste du corps, environ 300 hommes Hongrois, Polonais, Français et Grecs, alla tenir garnison

à la citadelle de Messine, où le gros des officiers encore absents lors de la catastrophe, le rejoignit. On vit là non sans surprise , des Suisses qui avaient pris leur congé et refusé de se réengager au régiment de Watteville, entrer librement dans celui-ci. Le comte de Clermont, en récompense du courageux dévouement qu’il avait montré , fut promû au grade de capitaine, et deux volontaires Suisses qui s*étaient distingués contre les insurgés , furent avancés à celui d’enseignes.

Le 6 Juin, le conseil de guerre prononça : que le régiment de Frohberg serait dissous; ses officiers replacés dans leurs grades respectifs dans d’autres corps ; les sous-officiers et soldats demeurés fidèles, répartis dans un des régiments étrangers à leur choix; et les 350 détenus absous , et conduits sur le continent pour retourner librement chez eux : cette clémence inattendue était motivée sur les preuves acquises, „que leur engagement avait été contracté selon des formes inusitées au service de S. M. britannique.^ — On ne pouvait néanmoins qu’admirer une telle générosité, envers des gens dont le délit était de l’exemple le plus dangereux pour les autres troupes , aussi quoique cette sentence n’eût pas l’assentiment général, elle reçut sa pleine exécution. Les condamnés

passèrent à bord d’un bâtiment de transport, sous la conduite d’un jeune officier du régiment de Watteville, M. de Fellenberg, qui se chargea de la périlleuse mission de les contenir jusqu’à Trieste, où il les mit en liberté après leur avoir soldé leur décompte.

Si nul événement saillant n’eut lieu en Suisse dans le cours de cette année, on put en échange s’y apercevoir que les nouvelles institutions y avaient pris de la consistance ; que les haines, les rivalités et jusqu’à de justes ressentiments s’y étaient assoupis , chacun comparant sans doute à part soi, notre félicité, à la détresse ou à la gêne de presque tous les peuples de l’Europe , plus directement placés sous l’influence de la guerre maritime et de celle qui débutait en Espagne.

Cette dernière avait été si imprudemment, si impolitiquement entreprise par Bonaparte, que malgré que l’on considérât généralement déjà, sa puissance comme inébranlable, j’osai prédire que cette guerre ferait incessamment pâlir son étoile ; or l’humiliant revers que ses troupes essuyèrent d’emblée en Andalousie, le premier de ce genre qu’elles eussent subi, ne tarda pas à justifier cette prédiction... 12,000 hommes, comme on ie sait, dûrent mettre bas les armes à Baylen devant un pareil nombre

à-peu-près d’Espagnols, commandés par le général de Reding, aussi Napoléon exaspéré en apprenant cette défaite, s’écria-t-il avec amertume : „Quoi encore , un Reding !.. .“ Et ce motif ne fut pas le seul qui fit rejaillir une partie de son courroux sur nous ; les régiments capitulés qu’avaient d’ancienne date les Cantons catholiques au service de ce royaume, quoique réduits alors à de faibles cadres, persévérèrent à s’y acquitter honorablement de leur devoir; aussi exigeat-il soudain avec menaces, que ceux que nous lui fournissions et qui avaient considérablement soulfert dès l’ouverture de cette campagne, notamment à Baylen, fussent immédiatement reportés au complet; chose chaque jour plus difficile, à moins d’en venir à une conscription régulière dont l’idée seule, ulcérait la masse de notre population.

Tout en outre présageait une prochaine rupture entre la France et l’Autriche, qui à peine remise des plaies de sa dernière guerre, dissimulait mal son impatience de prendre une éclatante revanche des sacrifices auxquels elle avait dû souscrire ; elle y était surtout stimulée par l’héroïsme qu’opposaient les Espagnols à leur usurpateur; héroïsme dont la renommée et l’imagination grossissaient beaucoup, il faut l’avouer, le mérite et l’importance.

En attendant l’agriculture , l’industrie et le commerce, prospéraient visiblement dans la plupart de nos Cantons; les rapports politiques et sociaux s’y affermissaient en se simplifiant, et nos penseurs s’étonnaient d’être forcés de convenir, que leur patrie en avait l’obligation tacite au despote, dont la tyrannie désolait en échange des contrées qui en apparence auraient dû être à jamais hors de sa portée, savoir le nord de la Prusse et le midi de l’Espagne.

Cependant la contrebande se faisait avec une telle publicité, sur plusieurs points de nos frontières et particulièrement de notre pays, que les autorités françaises intervinrent. Un individu surpris en flagrant délit ayant été poursuivi par les douaniers français , ils l’atteignirent sur notre territoire ; on le transféra dans les prisons du château de Nyon, d’où une troupe de gens armés et masqués l’enleva de vive force. — Cet attentat à la sûreté publique, obligea le gouvernement Yaudois à sévir avec rigueur contre toute tentative d’introduire en France des marchandises prohibées. — Il s’aliéna par là une classe de ses ressortissants, qui ne se faisait nul scrupule d’enfreindre à prix d’argent des lois fiscales qui lui semblaient injustes , et qui de fait avaient une tendance réelle à la démoralisation de notre peuple,

par l’appât du gain illicite qu’elles lui offraient. Toutefois il devenait essentiel de ne rien tolérer, qui pût donner de l’ombrage au gouvernement français ou seulement l’indisposer contre nous, d’autant plus qu’on ne pouvait se dissimuler, qu’il était avide de prétextes de s’immiscer dans nos affaires intérieures.

A la fin de cette année, j’eus occasion de me convaincre par moi-même, combien en avançant en âge, l’homme s’attache à la vie. Une maladie de quelques semaines m’ayant ramené à considérer de plus près la mort, je fus surpris de n’en plus envisager les chances avec la stoïque indifférence , que je mettais précédemment au plus ou moins de durée de mon existence. — Était-ce que je la crusse plus utile ou plus nécessaire maintenant, qu’alors? — Non, c’était je le confesse, le simple désir de conserver, la crainte vague de renoncer sans y être préparé, à de douces et tranquilles jouissances , auxquelles l’habitude donne sans doute plus de prix, quand elles sont de leur nature à l’abri de la satiété ; c’est-à-dire que le bonheur que l’on goûte se compose essentiellement d’intérêts dans le calme , définition que je pouvais à juste titre, appliquer à ma situation Ainsi retenu sous ce charme, j’en

souhaitais la prolongation comme un bienfait

du Ciel.... Méditant sur les conséquences de cette espèce d’égoïsme, je me persuadai que plus on est exempt de privations et de peines, plus on doit s’efforcer de rentrer en soi-même pour considérer l’instabilité des choses de ce monde, et rechercher le seul refuge propre à se prémunir contre l’abattement ou l’accablant désespoir, si prompt à s’emparer de nous, quand privés de ce secours, de grandes contrariétés interrompent brusquement nos fragiles félicités. Car bien que nous sachions qu’elles ne sont que passagères, nous sommes toujours disposés à croire que celles que nous possédons sont durables.... Or ces réflexions, on ne saurait trop l’inculquer à l’imprévoyante jeunesse, sont le fruit le plus précieux à recueillir des jours d’épreuve qui tôt ou tard surviennent, et dont une brillante prospérité n’est que trop souvent, le précurseur ou l’augure...

Page 1