CHAPITRE IV
8 Février — 30 Mai 1801.
Paix de Lunéville. Situation des corps suisses à la solde anglaise . Ma position personnelle. Détails sur la Suisse. Lettres de Lausanne et de Berne. Formation et départ du régiment de Watteville .
Cependant le 8 Février, ia paix fut proclamée et reçue à Vienne avec une indifférence qui contrastait singulièrement avec l’enthousiasme récemment manifesté, lorsque l’archiduc en donna l’espoir à son apparition dans cette capitale. — La monarchie alors affaissée sous de grands revers avait dû subir la loi du vainqueur; maintenant l’heure du péril étant passée,
on ne voyait plus que les concessions auxquelles il fallait se soumettre. L’évacuation de la Suisse promise par la France, mais sans garantie , son gouvernement restait sous l’influence exclusive de cette fière et fallacieuse dominatrice, et offrait par conséquent peu de sécurité à ceux d’entre nous qui se résoudraient à y rentrer.
L’Angleterre étrangère à cette pacification, concentra en Styrie sous prétexte de leur licenciement, ostensiblement exigé par les puissances contractantes, les corps suisses et les Condéens à sa solde. — Mon régiment venant de Bohême, passa ainsi à Vienne où je lui obtins 2 jours de repos ; ma satisfaction de le revoir ne fut pas sans mélange, car s’il avait gagné en bonne tenue , la discorde et le mécontentement me parurent en revanche y être au comble... Les officiers m’adressèrent mutuellement d’amères plaintes, et contre leurs supérieurs, et contradictoirement entr’eux, étant évidemment divisés en deux partis, l’un guidé par le commissaire Wyss était autrichien , et l’autre qui je crois me restait attaché, se défiait des pièges dont il se croyait l’objet. — Une députation des sous-officiers , en m’articulant des griefs positifs contre les chefs qui avaient commandé en mon absence, me demanda
quel parti le soldat devait prendre au licenciement , m’assurant de la déférence de la totalité à mes avis, et d’un dévouement com-
plet à me suivre, même en Egypte; mais ils craignaient disaient-ils, si je les quittais, qu’on n'abusât de leur ignorance et de leur misère pour les contraindre à de nouveaux engagements, auxquels par conséquent ils se refuseraient si je ne restais pas à leur tête.
Ma position envers eux était délicate : le serment de Neuravensbourg nous liait réciproquement jusqu’à la délivrance de notre patrie, but auquel on ne pouvait raisonnablement plus songer; autant je les avais exposés sans scrupule à de grands dangers pour l’atteindre, autant je répugnais à user de leur confiance pour les mener courir à mon profit de lointains et périlleux hasards. ... Je me résumai donc à leur affirmer que je ne négligerais rien pour assurer leur libre retour dans leurs foyers, mais que ne pouvant ni le leur promettre, ni les préserver des vexations auxquelles ils y seraient assujettis, je les exhortais à ne pas renoncer sans réflexion aux avantages que pourrait leur procurer une capitulation au service anglais , sous des officiers leurs compatriotes qui sûrement chercheraient à y adoucir leur sort; que les inconvénients d’un embar-
quement leur paraîtraient moindres qu’ils ne se l’imaginaient, et qu’enfin ce service limité à un nombre d’années déterminé , pouvait leur donner le temps de rentrer avec sécurité en Suisse, et de faire d’ici là des épargnes qu’une solde élevée leur rendrait faciles.... Ils me remercièrent de mes conseils, je serrai la main à chacun d’eux et les congédiai le cœur gros et l’œil humide....
Les généraux de Salis et de Bachmann étaient successivement arrivés à Vienne, appelés par M. Wickham qui les prévint ainsi que moi, d’un prochain licenciement, ignorant disait-il, les intentions ultérieures de son gouvernement à notre égard; incertitude dont ces deux chefs quoiqu’en rivalité ouverte, se prévalurent de concert pour nouer une négociation secrète avec la reine de Naples par l’entremise dé son confesseur, dans l’espoir de s’as- ■>* f
surer ainsi qu’à leurs gens, un emplacement au service de la couronne des Deux-Siciles, plus à leur gré qu’une capitulation d’outre-mer, qu’ils jugeaient d’ailleurs impossible à remplir.
Le baron de Salis tout fin et délié qu’il était, éprouvait cependant quelqu’embarras à se produire en solliciteur devant une souveraine altière, dont il avait encouru l’éclatante disgrâce en 1786 lorsque réorganisant l’armée
napolitaine, selon la mission qu’il en avait reçue de la cour de France à l’instigation de cette reine elle-même, il s’était refusé de s’astreindre à ses caprices dans l’exécution de cette tâche difficile. — Elle le reçut néanmoins très-gracieusement, et la négociation entamée fut conduite avec autant de mystère que d’adresse ; mais il était comique de voir ce vieux et aimable courtisan arborer furtivement et détacher à propos, la cocarde amarante de cette dynastie.
Les menées de ces Messieurs m’étaient connues, mais loin d’aller sur leurs brisées, je jugeais préférable pour le fond de mon régiment, composé de propriétaires et de laboureurs , d’attendre l’option qui naturellement devait leur être offerte , ou de rentrer dans leur patrie avec des précautions et un traitement convenables, ou de faire choix d’un service étranger à leur gré. Celui de Naples me semblait ne présenter de ressources qu’aux individus qui sauraient s’ingratier auprès de la Cour; d’ailleurs depuis la défaite de Marengo, ce royaume à la merci de la France présentait peu de stabilité. — Je me serais plutôt retourné vers l’Autriche , si un homme dont l’opinion était de poids et que je consultai, ne m’eût observé que l’ancienne politique de cette1
puissance s'opposait à ce qu’elle eût des corps étrangers à sa solde, et qu’en outre les vieilles préventions historiques encore existantes seraient un obstacle. — Cependant le général Auffenberg, le même qui avait impunément provoqué l’audacieuse résistance et le désastre d’Unterwalden en Septembre 1798, insistait si publiquement auprès des officiers et des soldats suisses, sur la convenance pour l’Empereur son maître de s’attacher nos régiments, qu’on le crut tacitement autorisé à cette démarche. — Pour m’en éclaircir je m’adressai à l’archiduc Charles, en lui témoignant le désir de plusieurs de mes camarades, d’être agrégés au service de S. M. son auguste frère. — Il me répondit: ,?que la chose était impossible, vu les réformes considérables qu’allait subir l’armée... a II daigna cependant m’olfrir une exception personnelle, faveur dont je fus je l’avoue tenté de profiter, pensant encore alors à me fixer avec ma famille dans les états héréditaires ; mais d’autres considérations me dissuadèrent de ce projet. L’archiduc Jean, jeune, bouillant, et notre zélé partisan, s’était en revanche aventuré à donner des espérances positives qui avaient exalté de nos jeunes têtes: m’étant permis de lui en parler, il se borna à me témoigner son regret et sa surprise,
de ce que sa Cour négligeait l'occasion d’acquérir de si braves troupes....
Au travers de tout cela quatre partis s’étaient formés parmi mes compagnons : l’un d’officiers qui opinaient qu’après le licenciement on rentrât en Suisse ; un second voulait servir l’Angleterre ; un autre l’Autriche ; et le dernier, le plus faible en apparence, penchait pour Naples. — Dans ce conflit, j’épiais l’instant où il faudrait se prononcer et me tenais à l’écart.
On eut en ce temps là à Vienne, une nou-^ velle preuve de l’amour qu’inspirait l’archiduc Charles à la nation et à l’armée : il tomba dangereusement malade et jusqu’à sa conva-^ lescence , un immense concours de gens de toutes les classes obstrua jour et nuit sans interruption les rues aboutissantes à son hôtel pour s’enquérir de sa santé. — On redoutait tellement sa mort que plusieurs personnes soit du premier rang, soit des classes inférieures, firent publiquement vœu, l’une de se priver de vin, l’autre de ne pas danser d’une année etc., s’il se rétablissait. On regardait généralement alors ce prince comme l’appui de la monarchie, comme le seul qui put cicatriser les plaies de
l’Etat, auquel on savait qu’il préparait d’efficaces améliorations, nommément dans l’administration inilitaire qu’il gérait sans contrôle , toujours
habilement secondé par son chancelier privé M. de Fassbender.
J’étais alors dans de vives inquiétudes au sujet du colonel comte de Courten, lorsqu’enfin une lettre de lui m’apprit, qu’après la reddition de Vérone aux Français qui avait eu lieu le 3 Février par capitulation, il avait failli être enlevé avec son faible bataillon, qui oublié du commissaire britannique et ne recevant aucun secours des Autrichiens , s’était trouvé sans solde ni subsistances. Réduit à y pourvoir et à le conduire ainsi que sa famille , à travers des montagnes réputées impraticables en hiver, seul moyen cependant qui lui restât d’échapper à l’ennemi, il était heureusement parvenu en Styrie et y avait rejoint les régiments de Bachmann et de Salis , disséminés en 80 chétifs villages. — Il ajoutait que dès qu’on avait eu vent à l’armée de Condé aussi cantonnée en
Styrie que l’Egypte serait sa destination, la plupart des gentilshommes en étaient partis pour la France, et que beaucoup de soldats passaient dans les rangs des Républicains, de sorte que ce rassemblement d’émigrés se trou-* verait fort diminué à l’époque du licenciement.
A peine mon régiment eut-il atteint ses nouveaux quartiers, que je fus instruit des privations de tout genre auxquelles il était astreint,
tandis que les deux autres étaient abondamment pourvus : on m’observait obligeamment à la vérité, qu’il manquait à ceux-ci des médailles dont en revanche une grande partie de mes gens étaient décorés. Par un contraste assez bizarre tandis qu’on mettait à l’ordre du corps de Condé , que les hommes qui voudraient continuer à servir devaient s’engager dans mon régiment, mon capitaine de recrutement fut arrêté à Grætz par ordre du général Mêlas qui y commandait.
Le comte de Courten tout en comparant tristement nos belles espérances de Neuravensbourg, à la triste réalité d’être après deux années de travaux aux frontières de la Hongrie, trouvait comme moi que loin de perdre courage , nous devions ne consulter maintenant dans le choix d’un parti à prendre que l’intérêt de notre patrie, par conséquent ne pas hésiter à lui faire hommage de toute vocation, quelque brillante qu’elle pût être, qui nous semblerait dévier de ce but, et plutôt rester à portée de la servir à nos dépens si le cas de nous employer survenait, soit pour maintenir sa tranquillité intérieure , soit pour la garantir de nouveaux outrages. Or on nous berçait alors de l’espoir d’une constitution basée sur de Sages principes , et l’on nous promettait la
prochaine évacuation de notre territoire. — Cependant les esprits les plus clair-voyants craignaient que l’irritation mutuelle des partis, les anciennes rivalités cantonales, la différence des cultes , et plus encore les rancunes de vexations partielles que la passion se complaisait parfois à exagérer, ne présentassent d’insurmontables obstacles, s’il s’agissait de s’entendre et de s’arranger sans intermédiaire; opinion qui sans doute était de poids et propre à faire pencher la balance auprès de bien des Suisses en faveur d’un service étranger, plutôt que de s’exposer en rentrant en masse, à devenir le prétexte ou l’instrument de la guerre civile. . . . C’est dans ce sens que l’un d’eux m’écrivait d’abondance:... „c’est avec un mélange d’indignation et de pitié que j’entrevois l’abîme où notre malheureuse patrie va tomber, ne pouvant y remédier je préfère y renoncer à jamais, et chercher un refuge au service de la puissance qui seule s’est toujours montrée généreuse à son égard.... C(
Depuis la réunion de nos quatre corps et de celui de Condé en Styrie, l’agitation et l’inquiétude parmi eux fut telle que nul individu ne savait à quoi s’en tenir : les brigues , les cabales créées et nourries par l’intérêt per^ $onnel échauffaient toutes les têtes ; chaque
meneur voulant grossir son parti au détriment des autres, il en résultait des chocs qui n’étaient pas toujours exempts de scandale, et encore de faux rapports déroutaient souvent les esprits les plus sages. — Une correspondance trèssuivie avec ceux de mes amis qui se trouvaient dans ce dédale m’en fournit de curieux détails, tandis que je les tenais au fait du véritable état des choses, dont j’étais à même de m’enquérir journellement auprès des personnages dirigeants, qui à la vérité n’étaient eux-mêmes pas toujours d’accord.
Le colonel Ramsay confia au comte de Courten le 16 Mars à Marbourg, que son gouvernement avait l’intention de former des Suisses à sa solde, 3 bataillons de 600 hommes chacun, dont le général Bachmann réglerait la capitulation. — Nous avions alors en Styrie y compris la compagnie de gardes-suisses du prince de Condé, au delà de 3500 hommes, de sorte qu’on ne doutait pas d’y compléter d’emhlé.e ces trois bataillons. — Il est à remarquer qu’à la même date, M. Wickham m’affirma que rien n’était encore résolu à notre égard. En attendant le baron de Salis paraissait à Vienne sous son ancien uniforme de lieutenantgénéral napolitain, tandis que Bachmann cachait son jeu, quoique son affaire fût au moins aussi
avancée : je savais qu’il avait présenté un projet de capitulation à la reine , qu’elle lui avait donné l’assurance de le faire agréer au roi et délivré une somme à titre d’avance.
Le ministre et le commissaire britanniques ignoraient cette négociation faite aux dépens de l’Angleterre, soldant ainsi gratuitement des officiers et des soldats qui sans cela n’auraient pu se soutenir, jusqu’à ce qu’il convînt à une autre puissance de les prendre.
On obtint un bienfait plus réel du colonel Ramsay: que la demi-paye fût assurée aux malheureux paysans de Glaris , Schwytz , Uri et Unterwalden qui sous le nom de Landsturm, avaient abandonné leur pays lorsque les Français y étaient rentrés. — Mais un nouveau désappointement vint prolonger notre incertitude : le commissaire britannique spécialement chargé de la formation des corps suisses projetés , fut arrêté dans sa route par l’autorité militaire de Prague : or comme selon le traité de paix de Lunéville , l’Autriche ne devait tolérer aucun rassemblement anglais sur son territoire, passé un terme qui allait expirer, le retard de 4 jours que subit ce commissaire, pouvait annuler l’objet de sa mission. — Il arriva le 20 Mars à Vienne et dès le lendemain M. Wickham m’annonça officiellement :
„que S. M. britannique désirait conserver les régiments suisses actuellement à sa solde, dont la capitulation finissait par la paix continentale : qu’on allait leur en offrir une nouvelle de 5 ans sur le pied anglais, pour servir sur la Méditerranée et pays adjacents. Que S. M. m’offrait, à supposer qu’il ne me convînt pas de m’embarquer, une gratification de 1000 livres sterling et ma demi-paye à vie: que si j’acceptais cette offre , l’officier qui me suivait en rang au régiment recevrait l’ordre de s’embarquer avec le plus de monde possible , le bataillon de Courten devant nous être adjoint... “
Je répondis : qu’effectivement il n’entrait pas dans mes plans de servir et surtout de conduire nos gens outre-mer; que le colonel de Watteville m’ayant récemment déclaré sa résolution de refuser toute offre de service, je me retirais d’autant plus volontiers, que ce serait alors au lieutenant-colonel comte de Courten que reviendrait de droit, le régiment à former des débris du mien et de son propre bataillon. Qu’ayant servi de ma personne sans autre motif que l’intérêt de ma patrie, je n’avais nul droit aux bienfaits de S. M. britannique, mais les accepterais avec reconnaissance vu la modicité de ma fortune; qu’en revanche j’attachais beaucoup plus d’importance : 1 0 à ce que les
officiers, sous-officiers et soldats de mon régiment, estropiés, on blessés devant l’ennemi, obtinssent pareillement un traitement. 2° Que nul individu ne fût contraint d’accepter le nouvel engagement. 3° Qu’on assurât la libre sortie des états héréditaires et de l’empire , à ceux de nos gens qui prendraient leur congé et voudraient se retirer chez eux.
Le ministre me répliqua : que les officiers, sous-officiers et soldats grièvement blessés, conserveraient la demi-paye de leur grade : que les engagements seraient absolument volontaires: qu’on réclamerait de S. A. R. l’archiduc Charles le libre passage à travers les terres et les armées impériales, de tout militaire suisse congédié. Il ajouta, sur l’observation que je lui en fis: qu’il ne doutait pas que le roi ne me donnât le rang d’officiergénéral qui m’aurait été conféré 15 mois plutôt, si je n’avais préféré me réserver le droit de me remettre à la tête de mon régiment quand ma santé me le permettrait.
Le général Bachmann eut ordre de partir sur le champ pour la Styrie, ce qui le contrariait d’autant plus qu’il espérait à toute heure le retour du courrier expédié à Palerme. J’informai le comte de Courten de ce dénoûment, et ne doutant point que le colonel de Watteville
ne persistât dans sa détermination de retraite, je le sollicitai de renoncer à prendre la sienne et fis exhorter nos soldats à suivre son sort, parceque selon des renseignements précis, reçus de l’intérieur, le moment n’était rien moins que propice à leur rentrée en Suisse.
On me mandait de Lausanne: „Les espérances qui paraissaient les mieux fondées au mois de Janvier, sans être complètement déçues, sont loin d’être réalisées : notre gouvernement provisoire composé en majeure partie d’hommes honnêtes et qui veulent le bien, ne jouit ni de la confiance, ni de la considération nécessaires; passant alternativement d’une force apparente à une faiblesse réelle , il est peu propre à se faire respecter; l’inexpérience de ses membres les laisse trop à la merci des faiseurs modernes, gens qui prennent leur haine contre les anciens gouvernants pour du patriotisme ; mais nous sommes à la veille de la crise qui va décider de notre sort politique, et trancher la grande question qui s’agite de l’unité ou du fédéralisme; comme de raison chacun y met plus ou moins de passion. Les uns veulent qu’on refasse de la Suisse ce qu’elle était en 1797, ce qui selon la grande majorité serait une absurdité et même impraticable; car des gouvernements tels qu’étaient
les noires une fois renversés, ne peuvent se relever comme une quille abattue. — Les gens sensés et sages qui ont véritablement à cœur le bien de la chose publique pensent : qu’en profitant de l’expérience acquise, en rétablissant les lois ou les institutions qui étaient bonnes, en rectifiant et modifiant ce qu’il pourrait y avoir d’incompatible avec les temps actuels, on pourrait créer de nouveaux moyens de prospérité ; surtout proscrire l’exclusisme, donner pleine latitude au vrai mérite, et détruire ainsi dans sa racine, le principe de fermentation qui existait. Dans ce parti, le plus nombreux, se comptent aussi d’anciens gouvernants : voilà quelles sont les deux nuances de fédéralistes. “ „Quant aux unitaires, les uns tiennent à ce système parceque Ochs et La Harpe en furent les moteurs, et qu’ils croient que c’est la seule manière de maintenir les élections populaires qui valent des places aux intrigants. — D’autres, philosophes sophistiques sortis des universités allemandes, ne veulent pas démordre de l’application de la théorie de bonheur qui depuis 12 ans tourmente l’humanité. Ajoutez à ce beau rêve la manie de vouloir à tout prix, faire jouer un rôle à la pauvre Suisse entre les puissances du premier ordre, et vous aurez la mesure de ces politiques , aussi despotes
qu’ils se disent libéraux. . . . Enfin le système de l’unité est tout en faveur des petits cantons ou de ceux qui ne sont pas riches, vu que leurs contributions sont presque milles, et leur influence presqu’égale à celle des plus opulents et des plus étendus. — Ils tiennent d’autant plus à ce mode, que leurs fonctionnaires publics sont salariés par la caisse centrale, et que ceux de leur ancien régime ne recevaient aucun traitement.^
„Vous conviendrez par la divergence d’opinions qui nous travaille, qu’il est difficile que nous nous mettions d’accord par nous-mêmes, aussi assure-t-on que Barthélemi , Talleyrand et d’autres, sont chargés de nous faire une constitution d’après les données des différents partis ; ce qui me porterait à y ajouter foi c’est l’annonce de la prochaine arrivée de 3 divisions françaises, comme appareil cependant peu nécessaire à la mettre en vigueur... Néanmoins les Suisses de tous les bords sont tellement las de révolutions, que je ne saurais croire que nous soyons exposés de longtemps à lutter contre l’effervescence publique ; et sauf quelques agitateurs qui le sont par principe, tels que des avocats ou des précôts de villages, que les judicieux choix populaires ont érigé en législateurs, vous n’entendriez que
regrets et dépit, d’avoir été pris pour dupe à l’appât de la liberté et de l’égalité. 66
D’après cet exposé que j’avais lieu de croire exact, les Suisses de l’extérieur devaient sans doute différer leur retour jusqu’à l’issue de cette crise qui pouvait amener des changements favorables pour eux, et ne pas se hâter de former un établissement stable ailleurs. Pour me détourner de cette tentation à laquelle on me croyait enclin, on ajoutait: „Soyez sur que vous avez dans ce pays plus de partisans que vous ne le pensez; sauf les agitateurs et les pillards par état ou par caractère, chacun sent maintenant qu’on aurait dû être plus Suisse, et comme vous, ne pas s’attirer le reproche de lâcheté que les Français eux-mêmes ont fait à notre peuple. “
On me prévenait en outre que la France demandait le Valais en échange du Frickthal, et que le gouvernement central et les autorités du pays faisaient leur possible pour éviter ce démembrement; mais on craignait que le premier Consul n’y tînt absolument, en ayant déjà eu l’idée à Milan en 1797. On supposait les Valaisans résolus s’ils ne pouvaient obvier à ce malheur, à brûler leurs habitations et à s’en aller; mais, où se seraient-ils réfugiés?... En revanche on me disait les Suisses de tous les
cantons, cruellement abattus des vexations que leur faisaient subir leurs oppresseurs ; tout sentiment d’honneur national semblait éteint en eux; l’humiliant souvenir d’une trop molle résistance avilissait les cœurs; une immoralité effrayante avait remplacé l’antique austérité des mœurs et menaçait la génération future de nombreuses calamités.... Ce tableau dont le canevas pouvait approcher du vrai, était sûrement fort exagéré ; mais dans les temps de troubles, que n’exagère-t-on pas?
De notre côté nous ne cheminions guère mieux; le comte de Courten m’exprimait le dégoût que lui inspirait la désunion de nos différents corps soit entr’eux, soit dans chacun en particulier, ce dont il augurait naturellement mal pour la formation dont on allait s’occuper, qui d’ailleurs rencontrait un obstacle aussi majeur qu’imprévu, en ce que le capitaine de la marine anglaise venu de Trieste pour régler les préparatifs de l’embarquement qu’il était urgent d’accélérer, demandait 2 mois pour faire venir de Malte les bâtiments nécessaires au transport des 2000 hommes au moins, sur lesquels le colonel Ramsay comptait.
Dès son arrivée à Marbourg, le général Bachmann demanda une entrevue au comte de Courten qui s’y rendit avec empressement,
espérant être ainsi instruit en détail du sort qu’on leur destinait, aussi sa surprise fut-elle grande de l’entendre protester de son ignorance à cet égard, et l’interroger au contraire sur ce qui se passait: frappé de cette réticence il se tint sur la réserve, sur quoi le baron lui avoua avoir travaillé inutilement à Vienne pour passer au service de l’Empereur, affectant de se plaindre de M. Wickham, qui cependant lui avait accordé une préférence marquée et l’avait investi de sa confiance ; mais il n’eut garde de rien dire du projet de capitulation avec Naples, qu’il regardait comme conclu. — M. de Courten qui savait à quoi s’en tenir sur tout cela, apprit bientôt que le colonel de Watteville avait également changé d’avis ; il m’écrivit: ??...Le colonel Ramsay me prévient que vous vous retirez du service, que malgré ses protestations de ne vouloir plus rien de pareil, le colonel de Watteville vous remplace , mais qu’étant âgé et infirme , il ne conservera pas longtemps son emploi et ne résidera pas au corps , à la tête duquel on voudrait un individu connu par son goût pour le service, qu’en conséquence il était chargé de me proposer l’incorporation de mon bataillon au régiment de Roverea et la place de premier lieutenant-colonel. ((
^Vous devinez ma réponse: j’ai consenti de bon cœur à l’incorporation, pourvu que ceux de mes officiers qui désireront de continuer à servir y conservent leurs grades ; que quant à moi je ne voulais ni servir sous le colonel de Watteville, ni m’exposer à la jalousie des officiers bernois dont j’avais eu du chagrin comme lieutenant-colonel de votre régiment lorsque vous le commandiez , et que ce serait bien pire maintenant que le nombre en était triplé.... 66
„Sans se fâcher de mon refus, le colonel Ramsay m’a dit qu’il ne serait plus question d’incorporer mon bataillon, et m’a prié d’attendre tranquillement l’événement. 66
On s’inquiétait à Berne de ne point recevoir de réponse aux différents projets de constitutions qu’on avait envoyés à Paris ; on attribuait ce délai à ce que le premier Consul voulait terminer auparavant l’important article des compensations , qui ne laissait pas que de donner de l’ombrage , par la crainte d’y être plus ou moins englobé. — Enfin après s’être flatté que le système fédératif serait adopté, on inférait de la préférence que manifestait le premier Consul pour un gouvernement helvétique unitaire , que la faction révolutionnaire reprenait auprès de lui l’ascendant que l’on redoutait.
On m’écrivait: ,, l’Empereur de Russie est très-mécontent du traité de Lunéville, surtout de la translation du grand-duc de Toscane à Salzbourg: en général l’ambition, les préventions, le caprice divisent les grandes puissances: celles du second ordre sont étonnées, engourdies et s’amusent à de petites choses, tandis que le gouvernement français dont l’esprit n’a point changé et qui est toujours l’ennemi de tous les autres, veut par l’appât d’un gouvernement représentatif les renverser tous, et il y parviendra. ^
Je ne saurais passer sous silence à cette occasion la sensation extraordinaire que produisit à Yienne , la nouvelle inopinée de la mort de l’empereur Paul: on y avait une telle peur de lui , que cette nouvelle fut reçue comme l’aurait été celle de l’événement le plus fortuné : on s’en félicitait, on s’embrassait dans les rues et dans les salons, sans réfléchir à l’odieux de la fin tragique de ce Monarque, plutôt bizarre que méchant.
Je reviens à notre licenciement dont les détails quoique peu honorables à la loyauté de quelques individus, sont un appendice de l’histoire de notre révolution. Le comte de Courien, le seul à-peu-près de nos compatriotes en évidence qui y fut de bonne foi, me mandait
le 5 Avril : „ ... On nous présente deux projéts de formation à choisir, l’un à 672, l’autre à 1092 hommes par bataillon: l’inspecteurgénéral Ramsay voudrait en compléter 4 ou au moins 3. Ils seront traités comme les troupes étrangères qui le sont le mieux, c’està-dire avec l’espoir de la demi-paye pour l’officier en cas de réforme, et certitude pour ceux qui auraient été estropiés à la guerre. “ ;,Le général Bachmann a refusé de s’embarquer, son état-major tire à la même corde, et il en est à-peu-près ainsi du régiment de Salis ; il est bizarre que leurs véritables vues n’aient pas encore percé le voile qui les couvre; c’est cependant demain que les chefs doivent se réunir chez l’inspecteur-général, pour donner l’état de ceux de leurs gens qui veulent partir. Dans mon petit bataillon, 180 hommes s’engageront à condition que je sois du corps où ils passeront, réserve qui me peine par le tort qui leur en résultera si je ne parviens pas à les en dissuader; mon frère même qui embrasse de passion le service d’outre-mer, m’a chargé de remercier le colonel ^Ramsay de la seconde majorité qu’il lui offrait au régiment de Watteville, préférant une lieutenance dans un autre. — Quant à moi, malgré l’offre du grade et de l’appointement de Colonel, et
que les capitaines de votre régiment m'aient fait l’honneur de m’adresser une lettre infiniment pressante pour m’engager à les commander, envisageant cette démarche comme forcée pour avoir mes hommes, ayant en outre la conviction que je causerais un vif chagrin à ma famille en acceptant, je persiste dans mon refus ; car si de telles considérations sont nulles lorsqu’il s’agit de servir sa patrie, elles sont au contraire d’un grand poids, aux yeux de celui qui ne sacrifie pas les intérêts du cœur à la cupidité.... 66
Peu de jours après il m’écrivit:... ^Arrivé le dernier chez l’inspecteur-général , je lui présentai ma note un peu confus de 11e produire que 181 hommes, mon effectif étant de 247. — Jugez de ma surprise en voyant le tableau, selon lequel le régiment de Bachmann fort de 1400 hommes, ne proposait que 6 officiers et 48 recrues; Salis fort de 1000 hommes, 14 recrues, et votre régiment aucun, nul n’ayant voulu se décider avant de connaître le commandant du corps. — Mais 5 soldats du régiment de Salis s’étant présentés chez le colonel Ramsay pour le prévenir qu’on les décourageait d’accepter la capitulation anglaise, en leur vantant le service de Naples, la bombe a éclaté/'
„L’inspecteur-général ainsi mis sur la voie, a découvert que c’étaient les menées du général Bachmann, préoccupé d’une capitulation secrète avec le roi des Deux-Siciles , qui avaient détourné un grand nombre d’individus de souscrire à celle qu’il était chargé de proposer. — Il est surtout très— irrité de ce que le général Bachmann et le lieutenant-colonel de Salis, tout en poursuivant d’autres projets, aient néanmoins travaillé avec lui à rédiger la nouvelle capitulation, et cherché en suscitant des difficultés à gagner du temps, jusqu’au retour du courrier qui doit rapporter de Palerme la décision de leur sort.“
„Tout cela a donné lieu à de vives altercations entre Bachmann et Salis d’une part qui prônaient le commissaire Wyss, et le colonel de Watteville d’une autre qui l’accusait vivement de l’avoir trompé. — On se sépara do fort mauvaise humeur; M. Ramsay expédia à M. Wickham un rapport circonstancié et nous déclara que tout resterait suspendu, qu’on ne s’occuperait que du licenciement, avec cette différence : qu’au lieu qu’il avait d’abord été convenu , que tout officier qui prendrait sa retraite recevrait sans autre formalité , une gratification de 6 ou 10 mois de solde selon son ancienneté ou son âge , et que ceux qui
étaient estropiés conserveraient à vie leur demi-paye ; que les sous-officiers et soldats invalides auraient l’option d’une année de solde entière, ou d’une pension de 10 creutzers par jour; maintenant, tout officier doit préalablement donner sa parole de ne servir aucune autre puissance pendant 6 mois , et une restriction analogue est appliquée aux soldats qui pâtissent innocemment ainsi , de la découverte un peu tardive qu’on vient de faire. — Cette mesure jettera dans l’embarras plusieurs subalternes de Bachmann et de Salis, décidés à passer au service de Naples, si la capitulation
qu’ils espèrent ne les indemnise pas de cette
gratification anglaise qu’alors ils perdront, objet important pour des gens qui la plupart n’ont rien de chez eux. Le colonel Ramsay a fait demander au général Auffenberg, comment il fallait s’y prendre pour assurer le libre passage des militaires suisses qui voudront se retirer dans leur pays. — Il a répondu qu’il leur délivrerait des passeports à cet effet. “ Une maladie aiguë et longue qui fit répandre le bruit de ma mort, interrompit ma correspondance avec le comte de Courten: dès qu’il me sut convalescent, il suppléa à cette lacune en m’écrivant le 7 Mai:... „ Il faudrait des
volumes pour vous rendre ce qui s’est passé
ici depuis un mois ; le récit vous en serait sûrement désagréable, car depuis que des corps suisses servent différentes puissances, il ne s’est pas présenté une occasion je crois, où les individus qui les composaient se soient montrés aussi désunis d’intérêts, de façon de penser ou d’agir et j’ose dire, aussi acharnés les uns contre les autres. — On en est venu à des voies de fait entre officiers, les uns recrutant pour l’Angleterre, d’autres sous main pour Naples ou pour l’Empereur, tandis que d’autres voulaient que les soldats reprissent le chemin de leur patrie , et si un cinquième parti eût proposé d’entrer dans les eunuques du sérail, peut-être aurait-on trouvé des amateurs , tant chacun tirait de son côté et cherchait à faire bande à part.**
„Les 3 régiments sont cependant à la fin de leur licenciement. Yoici comment cela s’est passé : on a commencé par celui de Salis qui étant sous les armes, a défilé par compagnies homme à homme, devant un commissaire britannique qui demandait à chacun, en présence de l’inspecteur-général et de l’état-major du régiment, s’il voulait s’engager de nouveau ou se retirer. — La première compagnie n’ayant pas fourni une recrue, l’inspecteur-général s’est écrié avec humeur que cela n’était pas naturel,
et a déclaré que sans autre le régiment était licencié en entier. Bachmann l’a été de même, après quoi il a été permis aux officiers qui avaient pris parti pour le service anglais, de recruter sur ces licenciés , ce qui a été le signal de la discorde et des excès qu’elle a provoqués/*
„On expédiait tous les jours un transport de 25 hommes par régiment à Marbourg, sous la conduite d’un officier qui devait revenir immédiatement à son cantonnement, tandis que les licenciés étaient obligés d’attendre à Marbourg leurs congés et passeports, dont à dessein l’expédition était différée , ce qui les laissait à la merci des recruteurs répandus dans cette ville et aux environs, soit pour les Anglais , soit pour les Napolitains , soit pour les Autrichiens , de sorte que bon nombre de ces malheureux qui aspiraient à rejoindre leurs foyers , sont tombés dans le piège et se sont engagés malgré eux/*
,,Les recruteurs anglais ayant enlevé en deux jours 37 hommes aux soi-disant gardessuisses de Naples que le général Auffenberg protège spécialement, il a fait interdire aux premiers de recruter à Marbourg. — Aucun officier non embarquant n’ose sortir de son cantonnement, ni toucher de gratification de
licenciement, jusqu’après la reddition définitive des comptes ; mesure qui contrarie fort les opérations des Napolitains dont le dépôt est établi à St. Florian, à 5 lieues de Grætz, où heureusement pour eux le président de Salis- Soglio soigne leurs intérêts sous la protection des généraux autrichiens ; ce qui n’empêche pas ceux-ci d’escamoter des Suisses pour leur propre compte. — Il faut convenir que tout cela n’est pas propre à égayer des gens qui comme nous , ne voulurent sacrifier leurs soldats que pour la patrie, et tenaient à lui rendre ceux qui auraient survécu à nos meurtrières campagnes. “
„Le général Salis s’est annoncé à Marbourg pour y organiser les gardes-suisses de Naples, n’attendant que la ratification des arrangements pris , pour statuer sur le sort des régiments suisses destinés à passer au service de cette puissance ; il paraît cependant qu’il différera jusqu’à ce que les Anglais aient terminé leurs affaires , dont il ne veut dit-il pas se mêler, se bornant à exhorter ses officiers et ses soldats à ne pas se séparer, leur promettant de fournir à leur existence. Mais une circonstance propre à montrer à quel point de démoralisation nous en sommes, c’est le stratagème inventé depuis 2 jours pour tromper nos gens et qui
grâce à leur crédulité, a déjà fait quelques dupes: on répand parmi eux pour favoriser le recrutement napolitain , que ce service n’est qu’un prétexte pour lever sous les ordres du commissaire-général Wyss , un corps avec lequel il marchera en Suisse pour y être employé. Des sous-officiers et soldats de votre ci-devant régiment sont venus me consulter à ce sujet étant enclins à y ajouter foi, sans doute parcequ’ils trouvaient la chose à leur gré, aussi ai-je eu peine à leur faire comprendre qu’il n’était pas nature] que les généraux de Salis et de Bachmann se missent sous le commandement du commissaire Wyss. — Le colonel Ramsay me prévient qu’on le presse d’achever son travail, en lui annonçant l’arrivée d’un général autrichien envoyé de Vienne pour surveiller l’embarquement et peut-être y mettre des entraves qu’il importe de prévenir. “
La formation du régiment de Watteville fut enfin terminée le 23 Mai (*), ainsi que celle
(*) Le régiment de Watteville se composait, de 30 officiers et 200 hommes de mon ancien régiment,
4 officiers et 118 hommes du régiment de Bachmann,
5 officiers et 200 hommes du régiment de Salis,
4 officiers et 189 hommes du bataillon de Courten,
3 officiers et 92 hommes du régiment franç. émigré Durand.
46 officiers et 799 baïonnettes, formant 10 compagnies avec 2 capitaines et 4 subalternes surnuméraires, ces derniers sortant
d’un bataillon recruté sous le nom de chasseurs britanniques.
Le commissaire anglais attaché à ces corps et avec lequel j’étais en relation, trouva dans le premier un mécontentement et une désunion très-prononcés ; les officiers sortis des régiments de Salis et de Bachmann se plaignaient de ce qu’on avait donné le pas sur eux, à ceux du régiment de Roverea qui occupaient d’ailleurs exclusivement les places de l’état-major, et commandaient 4 compagnies quoique ce régiment n’eût fourni que l’équivalent de 2. — Mais ce qui parut encore plus extraordinaire, c’est que 170 grenadiers suisses qui avaient formé la garde du prince de Condé sous un capitaine Le Page, refusèrent de se laisser incorporer au régiment de Watteville et passèrent aux chasseurs britanniques. On aurait sans doute pu conclure de cette préférence que notre esprit militaire national avait beaucoup dégénéré....
Il paraissait en outre, que le colonel de Watteville avait peu de partisans parmi ses officiers, il ne fut que peu de jours présent
tous de mon régiment, dont il restait plusieurs autres officiers inscrits pour cette destination qui furent congédiés, entr’aulres le lieutenant-colonel Wagner.
au corps et se retira à Grætz , où il se fixa momentanément.
Quant aux généraux de Salis et de Bachmann, ils se trouvèrent soudain dans un grand embarras, le roi de Naples ayant déclaré qu’il considérait comme non-avenu tout ce qui avait été réglé entre la Reine et eux (*). Leurs officiers jetèrent les hauts cris, les accusant de les avoir trompés et privés de leur état. Ils avaient effectivement à regretter, de n’avoir pas mené aux Anglais les hommes qu’ils avaient envoyés à St. Florian , d’où environ 300 qui y restaient cherchèrent individuellement à rejoindre les deux corps nouvellement capitulés. Le régiment de Watteville qui devait rester encore 3 semaines à Schœnstein pour s’organiser, eut ordre de partir sur le champ pour Trieste et s’augmenta dans sa marche de 150 hommes du dépôt de St. Florian. — Arrivé le 3 Juin, il s’embarqua la nuit suivante, malgré les protestations du consul de France et l’opposition réelle qu’il chercha à y mettre. —
(*) Le roi de Naples , déjà sous l’influence politique du Directoire, dût se conformer dans cette conjoncture aux injonctions du ministre de France Alquier, et refuser de prendre à son service des corps étrangers qui par leur essence, auraient pu contrecarrer les vues du gouvernement français sur cet État.
Après 8 jours passés dans la rade de Pirano, pour se soustraire aux empêchements que les autorités autrichiennes se disposaient à apporter à sa sortie de celle de Trieste, le convoi mit à la voile et eut une traversée longue et orageuse, durant laquelle le soldat souffrit de l’in-
suffisance des approvisionnements : arrivé le 13 Juillet à Malte, où selon des assurances positives on devait avoir quelques mois de relâche pour se reconnaître et se mettre au fait du service anglais, il fut défendu de débarquer. On reçut à bord une nouvelle formation avec ordre de s’y conformer incontinent , malgré l’impossibilité de la chose , le régiment étant composé de parties hétérogènes qui ne pouvaient se refondre et s’amalgamer qu’à terre : toute représentation ayant été vaine , il fallut obéir tant bien que mal et dès le 17, faire un détachement de 2 compagnies à Porto-Ferrayo dans l’île d’Elbe, alors assiégé par les Français et défendu seulement par des aventuriers de diverses nations, soldés par deux négociants de Livourne, tant la conservation de cette forteresse était importante au commerce. — Mon fils était de ce détachement qui y fut trèsaccueilli et y fit merveille jusqu’à la levée du siège ; il me transmit à ce sujet des détails
curieux.
Le gros du régiment diminué de 120 malades qu’on laissa à la Valette, fit voile le
25 Juillet pour l’Egypte , sans attendre les distributions dont le soldat avait cependant un urgent besoin, ne possédant que les débris de l’équipement des corps dont il sortait. Le trajet fut long et pénible, et au débarquement succédèrent de fâcheux désappointements; d’abord on n’était point stylé au service britannique, et l’on rencontra d’autant plus de difficultés à se conformer à ses règlements, que peu d’officiers savaient assez l’Anglais pour les comprendre et les interpréter. — D’ailleurs les généraux, peu édifiés de la tenue de ce corps bigarré de cinq uniformes différents , parurent l’envisager comme un renfort d’hommes à incorporer, du moins le général Baird qui avait amené des troupes de l’Inde, ordonna de recruter celles-ci sur eux; mesure inouïe qui n’ayant point été d’abord réprimée leur prit quelques hommes, malgré la fermeté avec laquelle le lieutenant-colonel de Watteville s’opposa à son exécution. — Le régiment eut en outre à souffrir de l’insalubrité du climat, et revint plusieurs mois après aussi mécontent qu’affaibli à la Valette, pour être immédiatement renvoyé à Alexandrie.
Mais ayant anticipé l’ordre des dates pour
suivre le sort de ce régiment jusqu’à son introduction dans l’armée anglaise, je reviens à ce qui me concerne. — Ma dernière maladie m’avait réduit à un grand accablement physique et moral, aussi dès que j’eus recouvré assez de forces pour réfléchir sainement à ma situation, me félicitai— j e doublement d’avoir préféré une modeste retraite à un emploi brillant et lucratif, sujet à autant de responsabilité et de soucis: car que serais-je devenu, si à mon incapacité momentanée s’était jointe l’inquiétude de négliger des devoirs urgents, et de me trouver dans la pénible alternative de mener des compatriotes braver l’élément qu’ils redoutaient , les intempéries d’un climat brûlant, enfin toutes les chances d’une guerre acharnée, ou bien de les abandonner à ces périls pour aller à l’abri de tout danger soigner leurs intérêts et les miens, chez une nation dont j’ignorais la langue et qui je le savais, professe peu d’estime pour le mercenaire qui la sert. — Il est vrai que les Anglais firent à cet égard une flatteuse exception envers ceux d’entre nous, qui après s’être dévoués à la cause de leur patrie, crurent la servir encore en se rangeant sous les drapeaux britanniques; sous ce rapport la plupart de ces Suisses ont incontestablement acquis le droit, quoique séparés de leur terre natale, de figurer
sur le tableau de ceux qui se consacrèrent le plus efficacement pour elle....
La précipitation forcée de rembarquement du régiment de Watteville , hâta naturellement le départ de mon fils que M. Wickham expédia en courrier au major Pearce, chargé d’accompagner le résidu des troupes que le gouvernement britannique avait eues à sa solde sur le continent; il m’avait promis de surveiller spécialement mon fils, abandonné à lui-même dans une carrière hérissée de pièges; carrière non-seulement de son choix, mais à laquelle un entraînement irrésistible le portait; car quoique docile à ma voix, mes remontrances ne purent le dissuader de la suivre, plutôt que d’entrer comme je le lui proposais dans la cavalerie autrichienne , avec la protection alors toute puissante de l’archiduc Charles. — Usant donc de la liberté que je lui laissais à cet égard, il prit son parti en me disant:... „ Quoiqu’il m’en coûte de me séparer pour longtemps du meilleur des pères, je cède puisque vous me le permettez, à un penchant décidé qui me mènera j’en suis sûr, à acquérir quelque réputation et à me créer une existence honorable. “ Telles furent ses dernières paroles , je l’embrassai, le recommandai de toutes les facultés de mon âme à la Providence , et reçus d’un
œil sec mais dun cœur fortement ému , ses adieux ... qui hélas furent les derniers ! ! î
Aussi le temps n’a-t-il point effacé le souvenir de cette séparation, elle est toute présente à ma pensée .... il était 9 heures du soir... je vois toujours l’ombre de sa figure, sur le parquet du cabinet où je restai dans l’obscurité sur ma chaise longue, tandis qu’on l’accompagnait à sa calèche dont le roulement tinte encore à mon oreille. . . .
Abandonnant ainsi cet enfant à l’accomplissement de sa destinée, je croyais n’avoir rien négligé pour obvier aux inconvénients de l’isolement où il allait se trouver, me reposant particulièrement sur les conseils et l’appui du major Pearce; je ne pensais pas qu’une mort précoce lui ravirait ce protecteur. Je lui donnai un domestique réputé de toute confiance, qui peu de mois après le dévalisa complètement. L’officier supérieur qui à l’âge de 25 ans commandait le régiment de Watteville, m’étant en quelque sorte redevable de son rapide avancement, je présumais qu’il rechercherait l’occasion de le dédommager d’injustices qui lui étaient connues , j’eus en échange bientôt lieu de m’étonner du contraire. — Tel est souvent le fruit de notre prévoyance ; les événements auxquels elle est subordonnée, la rendant tou-
jours précaire et fréquemment illusoire. Néanmoins ces désappointements et divers autres, eurent pour mon fils un grand avantage: il en conclut qu’il devait désormais être seul l’instrument de sa fortune, et développa soudain avec une sagacité prématurée des moyens qu’on ne lui supposait pas, lesquels fixant successivement l’attention de quelques généraux anglais, lui valurent des marques de leur protection spéciale qui l’auraient probablement mis en butte à l’envie ou à la jalousie de ses égaux, s’il n’eût justifié à leurs yeux cette préférence par sa capacité, et n’eût captivé leur bienveillance par sa modestie et son obligeance...