‹ Mémoires de F. de RovereaChapitre 5 sur 18 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

1 Juin — 30 Août 1801.

Nouvelle constitution pour la Suisse. Le comte Triangy. Départ de Vienne. Notice sur Vètat des choses en Suisse. Établissement temporaire à Constance .

Les troupes françaises revenant des Grisons avaient été réparties dans tout le plat pays ; on comptait à Berne 14 officiers-généraux; les uns supposaient cet appareil destiné à faire accepter la constitution qui devait mettre fin au régime provisoire sous lequel on vivait: d’autres craignaient qu’il ne fût question de quelque réunion partielle de territoire. — Cet étal

précaire inquiétait le peuple , énervait l’esprit public, et favorisait les impositions arbitraires qu’on accumulait comme pour exciter un mécontentement, qui n’osait toutefois se prononcer sous les baïonnettes. — On désirait ardemment le repos ; les agitateurs quelle que fût leur couleur, se trouvaient sans crédit; enfin on s’accoutumait à un ordre de choses et à des moyens dont l’idée seule aurait naguère révolté. — D’ailleurs on rendait à l’armée française cette justice qu’elle était moins exigeante , et au gouvernement helvétique qu’il ne manifestait plus l’esprit passionné qui le caractérisait à son début. — On se flattait que le changement qui allait s’opérer, serait marqué par de meilleurs choix et l’autorité confiée à des hommes sages et modérés , imbus de la nécessité de rendre à la Suisse quelque consistance par le retour de la concorde, seul remède efficace aux maux dont on avait longtemps gémi, et seul moyen de supporter les sacrifices auxquels il faudrait désormais s’assujettir. — On me donnait en même temps l’assurance positive que si ma femme revenait chez elle, elle 11e serait nullement molestée.

D’un autre côté on me mandait que tout allait être de rechef bouleversé en Suisse par un nouveau système financier. On me désignait

le jour, où le ministre de France devait faire connaître la constitution que la république mère jugeait à propos de donner à la république helvétique sa fille , en observant qu’il y avait à Berne de quoi appuyer cette constitution, si elle n’était pas du goût de la majorité. — On présumait, je ne sais pourquoi, que la mort de l’Empereur de Russie était favorable à notre cause en cette circonstance , pourvu qu’on se hâtât d’en profiter, tant était grande encore la divergence des opinions parmi nos compatriotes les plus éclairés....

A cette époque, ma santé me contraignit à une démarche qui me répugnait fort : mon médecin ayant déclaré que l’air natal m’était indispensable , et ne pouvant me résoudre à solliciter une permission de rentrer, j’eus recours à cet effet à l’entremise du baron d’Erlach de Spietz, ancien sénateur bernois qui me conservait de l’affection et qui malgré ses opinions bien connues, après avoir été longtemps détenu en otage, vivait à Berne, très-considéré par les membres du gouvernement helvétique ; je lui écrivis:... „Mes principes vous sont connus, ils ne varieront jamais; si la raison et l’expérience m’ont prouvé qu’il ne convenait plus de les mettre en évidence, je ne saurais me plier à en feindre d’autres. — „Àvec cette

manière de penser, j’avais cru préférable de renoncer à rentrer en Suisse; mes arrangements étaient pris pour cela, lorsque les suites d’une maladie aiguë m’ont fait condamner par la faculté à aller respirer l’air natal. — Croyezvous qu’aidé de votre active bienveillance, je pusse sans faire de démarche directe, obtenir une permission tacite de rentrer, avec la certitude de n’être point vexé par les autorités? Mon intention serait de vivre dans la retraite que mon état exige, sans prendre la moindre part aux affaires publiques, mais je tiens à une liberté entière... “

Il me répondit peu- après : . . . ,,Je vous ai accompagné partout , j’ai pris part à votre gloire , à vos chagrins , à votre maladie ; personne ne désire plus que moi votre retour, et j’y ai travaillé longtemps avant que vous ayez songé à m’en parler. — On avait lieu d’espérer cet hiver que le gouvernement serait changé, j’étais autorisé par le ministre de France à vous annoncer qu’au 15 Mars vous pourriez tous être rappelés ; mais à Paris on a ajourné ce changement, tout en est donc resté là et notre position n’est plus si bonne à votre égard. Je suis allé aux informations et en suis revenu persuadé, qu’il n’y aurait aucune opposition à votre retour de la part du ministre et moins

encore de celle des généraux français, moyennant qu’il n’y en eût pas du gouvernement helvétique. — C’était donc là qu’il fallait commencer à sonder, et je viens de faire une démarche que je n’aurais pas faite pour moimême. — «Fai dit au président que vous sortiez d’une maladie mortelle, que les médecins vous conseillaient l’air natal, que l’intérêt que je prenais à vous me faisait désirer de vous engager à revenir, mais qu’avant de vous le proposer, je souhaitais savoir de lui si vous pouviez rentrer en sûreté; que je lui donnerais toutes les assurances qu’on pourrait exiger sur vous, et qu’au besoin je m’offrais à être votre caution. — M. de Roverea est trop marquant, m’a-t-il répliqué , pour qu’il puisse revenir comme beaucoup d’autres incognito et sans permission. Dès qu’il serait arrivé chez lui, le préfet ne pourrait se dispenser de nous en rendre compte, ni nous d’en informer le conseil législatif; dès-lors je ne répondrais de rien, d’autant mieux que cela tomberait sur le temps des élections, où beaucoup de gens craindraient ou feraient semblant de craindre son influence. Il faut donc de nécessité , qu’il nous envoie une pétition pour demander à revenir; alors je vous préviens que nous serons partagés, 3 pour et 3 contre, mais que nous ne pouvons

rien décider avant d’avoir communiqué sa demande au corps législatif; „ si vous voulez % ajouta-t-il obligeamment, „je sonderai auparavant les meneurs de ce conseil, pourvu que le ministre de France consente à la chose et que je puisse le leur dire. — J’ai prié le président de ne faire aucune démarche, bien sûr que vous ne l’approuveriez pas.“

„Si notre nouveau gouvernement est comme je l’espère bien composé , votre affaire ira peut-être sans que vous ayez la peine de vous en mêler; s’il est pire que celui-ci, ce qui est difficile, on pourra voir ce qu’il y aura à faire. — Je dois ajouter que dans ces circonstances, il y aura probablement une grande fermentation au pays de Vaud qui doit se constituer en canton. — Les opinions y sont trèspartagées ; un grand parti veut être réuni à Berne, un autre veut être canton démocratique, et un troisième voudrait une aristocratie. 66

„Si le mode d’élection n’est pas changé, nous risquons d’avoir un gouvernement horrible , tout le monde le sent, tout le monde cherche à en substituer un autre , mais il est très-difficile d’en trouver un qui soit bon, et qui pourtant se concilie avec les principes que le gouvernement français met en évidence. — Nous sommes foulés d’une manière effrayante,

nous payons plus de 15 pour mille pour l’année qui a fini au 1er Juin, sans compter les logements militaires, et nous irons encore je le prévois de révolutions en révolutions, si la paix générale ne se fait pas bientôt... “

Ma femme consternée de cette contrariété à nos plans , résolut d’en écrire à son ancien ami le comte Louis de Cobentzl alors à Paris, où se négociait secrètement la paix maritime : elle l’informa de ma dernière démarche et de son résultat, le priant de s’intéresser à ce que le premier Consul dît un mot à son ministre à Berne en faveur de ma rentrée, ou bien qu’il m’accordât un passeport pour Genève avec la permission d’y séjourner. Je joignis à cette missive une lettre ostensible au Comte , lui retraçant en peu de lignes le motif de ma demande.

Le comte de Courten pareillement proscrit comme ancien chef de corps , désirant également que sa femme rejoignît ses parents, nous nous décidâmes à nous réunir à Lindau, d’où ces dames rentreraient en Suisse , tandis que nous y attendrions ensemble la décision de notre sort.

Ce parti pris, ce ne fut pas sans regret que nous nous préparâmes à quitter vraisemblablement à jamais, des personnes qui nous

avaient si cordialement, si gracieusement accueillis : elles étaient alors tristement préoccupées d’un événement qui touchait de fort près plusieurs d’entr’elles, et dont les circonstances me firent trop d’impression pour que je le passe sous silence. — Le comte Triangy, Seigneur hongrois , ancien militaire décoré, dont la probité et la douceur de caractère étaient souvent citées, quoique fort réglé dans ses affaires aimait le jeu, et passait annuellement à cet effet la saison des eaux à Carlsbad et à Tœpplitz : accompagné cette fois d’un seul et vieux domestique de confiance , il y devint la victime d’une affreuse fatalité et d’une atroce injustice. — Après une séance heureuse, il se retire un soir avec une somme considérable, se couche et s’endort. — Son fidèle serviteur tardant le matin à paraître , il va le chercher, voit dans son antichambre des taches de sang, et en suit la trace jusqu’au lit de ce malheureux qu’il trouve égorgé... Nul doute que des voleurs séduits par l’appât de son gain de la veille , ne se soient introduits pendant la nuit dans la maison, que ce brave gardien ne les ait surpris et ne soit tombé sous leurs coups

par dévouement pour son maître Celui-ci

absorbé par sa désolation, néglige sans doute quelques formalités requises , mais écrit à

l’instant à sa femme à Vienne, pour qu’elle annonce ce tragique événement à la veuve du défunt, en lui assurant une pension. — La police du lieu ne pouvant découvrir les meurtriers et les tribunaux du pays voulant un coupable, s’en prennent au Comte; il est saisi, traité en criminel et malgré sa froide et dédaigneuse dénégation, malgré la pureté reconnue de ses mœurs et son attachement pour le domestique qu’il pleure, il est condamné, sans autre preuve qu’une présomption destituée de toute vraisemblance, aux travaux publics à perpétuité. En dépit des supplications de sa femme, de sa fille qui allait se marier, de leurs parents, de leurs nombreux amis, à la tête desquels figurait le vieux prince de Ligne, et du cri général d’indignation qui se fit entendre, cette inique sentence fut exécutée. Le comte Triangy publiquement dégradé, fut traîné au Bas-Danube et attaché à la chaîne des forçats qu’on y emploie au péril de leur vie, au halage des bateaux qui remontent ce fleuve... Et ce qu’il y a de plus affreux peut-être, c’est qu’au bout de plusieurs années son innocence fut constatée... car quoique réhabilité, comment effacer une flétrissure aussi diffamante et surtout comment dédommager un vieillard, de souffrances aussi rigoureuses et aussi longues?...

Épouvantable exemple des vicissitudes humaines ! — Aussi cette sinistre catastrophe répandit-elle une teinte sombre sur les esprits même les moins accessibles aux peines d’autrui; chacun s’identifiant ici à cette vertueuse victime, au désespoir de son épouse, de sa fille et de leurs proches, un subit effroi bannit instantanément de la haute société Viennoise, la franche et joviale frivolité qui lui était en quelque sorte inhérente, et dont je me permettrai de citer en contraste, un trait dont peu auparavant j’avais été témoin.

On était à la veille d’une distribution de croix de Marie-Thérèse, récompense aussi recherchée alors , que difficile à obtenir par faveur; les rapports reçus des différents corps de l’armée à cet effet étant sévèrement examinés par le Chapitre de l’ordre, grand-croix et commandeurs, gens d’un accès peu facile. Un jeune capitaine Brabançon arrivant de sa garnison pour faire valoir ses droits à la promotion, fut introduit dans certain petit comité, où sa bonne étoile le mit à un Reversi vis-àvis d’une belle dame que courtisait un membre influent du chapitre, également acteur de cette partie. . . . L’attentif aspirant devinant que la belle avait un Quinola embarrassé , lui dit en riant: „que me donneriez-vous si je le laissais

échapper ?“ — „La croix ft, répondit-elle. — Elle tira la remise, le vieux soupirant rougit, et 15 jours après le capitaine fut décoré.... Nous voulons croire qu’il l’avait mérité.

Je n’eus pas le même succès dans une réclamation au moins aussi fondée , mais que j’eus peut-être le tort de traiter dans les formes: j’avais à rappeler à M. Wickham qu’il m’avait annoncé le 22 Mai, que le Roi m’avait nommé brigadier- général et que le colonel Ramsay m’en ferait expédier le brevet ; or ce dernier m’écrivait : „ qu’il avait expliqué à S. E. l’embarras où le mettait cette expédition qui n’était pas dans ses attributions J’observai au ministre que cet embarras m’étant étranger, je ne doutais pas que l’assurance qui m’avait été donnée au nom du Roi ne fût réalisée, d’autant mieux que le rang d’officiergénéral semblait appartenir à la charge de colonel-propriétaire que j’avais occupée, et que des considérations particulières me faisaient attacher quelqu’importance à l’obtenir avec ma retraite.

Cette demande toute légale qu’elle était, resta sans effet; je crus au-dessous de moi de la réitérer ou de m’en plaindre, et plus encore de me prévaloir de l’annonce officielle mais verbale qui m’avait été faite, pour prendre

le titre du grade qui était censé m’avoir été conféré.

Nous quittâmes Vienne le 15 Juillet et nous arrêtâmes à Munich. — De là nous nous rendîmes à Augsbourg au couvent de St. Georges, dont le bon prélat nous reçut comme d’anciennes ouailles , nous traita de son mieux, nous restitua des effets qu’il avait témérairement soustraits aux minutieuses perquisitions des commissaires français, nous questionna à fond sur l’Italie, puis avec une tudesque candeur ajouta: ,,Vous avez beaucoup vu, mais convenez qu’il n’y a qu’un Augsbourg au monde, et que rien ne lui est comparable. “ Je compris ainsi que l’ignorance a ses compensations. Ayant pris congé de cet honnête homme qui aurait voulu nous retenir plus longtemps, nous traversâmes rapidement les fertiles plaines de la Souabe qui me retraçaient d’affligeants souvenirs, et trouvâmes à Lindau nos amis de Courten, ce qui pour les uns et les autres eut le charme d’une réunion de famille. — Quelques anciennes connaissances ajoutèrent par l’empressement qu’elles nous montrèrent, à la douceur de 10 jours de repos que nous nous y accordâmes, pendant lesquels je reçus du baron d’Erlach la lettre suivante:... „Nous sommes actuellement à recommencer une nou-

velle révolution; les premières élections ont eu lieu le 10, elles étaient généralement assez passables, mais les secondes qui ont eu lieu le 15 et qui sont tout autrement importantes, puisque ces électeurs doivent d’abord élire la Diète helvétique et ensuite faire la constitution de leur canton , sont bien différentes ; excepté à Lausanne, Orbe et Grandson, elles sont détestables au pays de Vaud, et généralement mauvaises dans toute la Suisse hormis dans les villes. — Je n’ai pas d’idée comment Jp chose ira, tout me confirme que les Français ne demandent qu’à tout brouiller, pour nous traiter ensuite à la manière de Genève. “

„Nous commencions à nous calmer, le peuple était tranquille , il avait oublié ses assemblées primaires et sa souveraineté, lorsque tout d’un coup sans nécessité , on nous donne cette commotion, plus violente pour ainsi dire que la première ; on réveille toutes les passions, on remet le peuple en effervescence et on replace de nouveau les honnêtes gens sous le couteau des Jacobins. ..“

Ce tableau non-seulement n’était pas propre à nous donner la tentation de rentrer, mais il était de nature à nous faire accélérer le départ de nos compagnes, avant qu’un nouvel

incident y mît obstacle. — 22 mois s’étaient écoulés depuis que ma femme était revenue partager mes tribulations , et il fallait maintenant se résoudre à une quatrième séparation sans en prévoir la durée. . . . Une aussi fréquente récidive de ce genre d’épreuve, l’une des plus douloureuses pour des êtres sincèrement unis, est heureusement rare dans le cours de la vie ordinaire, mais les impressions qui en restent font peut-être mieux apprécier ensuite le calme de la sécurité domestique, sur lequel trop souvent on se blâse lorsque rien ne le trouble.

Notre petite colonie se mit donc en devoir de se séparer, nous escortâmes nos dames jusqu’au bac de Hœchst sur le Rhin , d’où nous suivîmes d’un œil humide leurs voitures aussi loin que notre vue put atteindre , et regagnâmes tristement le gîte que leur absence nous rendait insupportable.... Au vide que nous éprouvions, se joignait une inquiétude vague des inconvénients de ce voyage, entrepris néanmoins sur les données les plus rassurantes ; or de plusieurs jours nous ne pouvions être complètement tirés de cette perplexité....

Le comte de Courten tout aussi froissé que je l’étais de s’être isolé par convenance

de son aimable compagne, conservait du moins un de ses frères auprès de lui; l’un et l’autre me prodiguèrent les témoignages du plus touchant dévouement; je cherchai de mon côté à adoucir pareillement pour eux, les ennuis de l’exil honorable auquel nous étions astreints. Nous nous hâtâmes d’abord de nous rendre au nouveau domicile que nous avions choisi près de Constance.

Nous fîmes en bateau ce trajet de 12 lieues en 4 heures , vélocité peu commune : installés le matin même dans une jolie maison, propre et commode , entourée d’une prairie et d’un jardin au bord du Rhin, nous fîmes connaissance avec notre hôte, honnête manufacturier dont la femme et les deux filles soignèrent notre ménage sous l’intendance de mon vieux serviteur. — L’obligeance de ces bonnes gens, l’ordre et la tenue de leur habitation, le charme et la tranquillité du site, où l’on n’entendait guère que les cloches de la ville et la rame des embarcations qui descendaient ou remontaient le fleuve, ce romantique ensemble éclaircit la teinte de nos idées, et grâce aux occupations que nous nous créâmes, aux récréations que nous inventâmes et à un peu de société dans le voisinage , les jours et les semaines s’écoulèrent plus rapidement

que je ne l’avais imaginé; notre active correspondance avec nos pénates, et la concorde de notre communauté y contribuaient également.

Quant à moi levé à l’aube, respirant l’air pur du matin, assis1 auprès d’une croisée qui dominait le pont de Constance et le cours du Rhin, je travaillais à mon aise à mettre ordre à mes papiers , à rassembler les notes et à préparer les matériaux dans lesquels je puise maintenant. À midi je rejoignais mes compagnons dans le salon qui séparait nos appartements, dont la vue était ravissante. — Nous allions alors à la ville distante de 10 minutes, porter nos lettres à la poste, ou en chercher, ce qui lorsque notre espérance n’était pas déçue fournissait ample matière à la conversation, aux réflexions et aux hypothèses pendant la promenade ou durant la réclusion du soir. — Souvent notre petit couvert était augmenté d’un ou deux convives et toujours gai, grâce à l’amabilité de mon ancien camarade.

Ce genre de vie actif, calme et réglé me fut tellement salutaire, que je repris plus de forces que je n’en avais eu de longtemps, ne me ressentant plus ni au moral ni au physique de ma dernière maladie. J’eus enfin la tranquillisante certitude de l’heureuse arri-

vée et du bien-être de ma femme à Rolle : la relation de son voyage , celle surtout des entretiens qu’elle avait eus en divers endroits avec des gens plus ou moins marquants , me fournit un supplément correct à l’aperçu des nuances de l’opinion qui régnait alors en Suisse. A St. Gall par exemple on gémissait ainsi que dans l’Appenzell, de ce que ces deux contrées devaient former un canton. A Zurich, la ville et la campagne paraissaient également mécontentes ; on s’y attendait à être sous une dépendance plus directe de la France que du passé, et les meilleures têtes présumaient que rien de ce qu’on créait n’aurait de stabilité, persuadées que les changements prescrits ne s’accompliraient que par la crainte des baïonnettes. — A Berne on se plaignait des élections, toutes à-peu-près dans le sens révolutionnaire, et l’on s’attendait pareillement à une prompte subversion du système adopté, sinon à être réuni à la France. — Au pays de Yaud, le parti exalté qu’on désignait sous le nom de Jacobin, avait pris quoique peu nombreux une prépondérance décidée. On me mandait à ce sujet

„ Notre Diète cantonale est assemblée depuis le 1er Août, le choix de ses membres a été en grande majorité dans le sens révolution-

naire exagéré , et celui qu’ils ont fait des membres de la Diète centrale est plus ou moins concordant. — H y a grande intrigue, grande cabale. entre les deux partis; l’un agit avec beaucoup d’ensemble , de suite et d’intelligence , gagne du terrain, accapare les places; l’autre faible, discord, mal dirigé, jette des bâtons dans les roues ne pouvant faire

mieux tout cela afflige et fait pitié. — Les

anciens gouvernants comptent sur leur réhabilitation par l’influence de l’Angleterre où ils ont envoyé M. de Freudenreich, de l’Autriche, de la Russie, de la Prusse, où ils ont pareillement des agents ; ils annoncent même déjà une nouvelle coalition entre les puissances, comme si toute l’Europe à peine pacifiée, voulait reprendre les armes pour des intérêts locaux de notre pauvre et malheureuse petite Suisse... Nous n’aurons vraisemblablement rien de nouveau avant l’ouverture de la Diète; elle doit se rassembler le 7 Septembre et ne se pressera pas de nommer le landammann et le sénat, parceque cette opération faite, elle doit se séparer.

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