CHAPITRE VI
30 Août — 25 Novembre 1801.
Le landammann de Watteville. Passeport pour me rendre à Genève. La protestation des treize. Paix d'Amiens. Changements dans le gouvernement helvétique. Retour à Rolle.
En quittant Berne, ma femme s’était arrêtée au Montilier près de Morat, chez M. et Mme de Watteville de Montbenay avec lesquels nous étions étroitement liés. M. de Watteville, devenu dès-lors landammann et général en chef de la Confédération, mon aîné de quelques années, avait été membre du conseil souverain et major de département. — L’extrême bienveillance dont son respectable père, mort peu
avant notre révolution, m’avait donné mainte preuve, fut la source de ma liaison avec son fils : il tenait de lui un patriotisme ardent et cette hautesse de cœur que les égaux qualifient d’orgueil , mais qui si elle offusque les rivaux, les rallie dans les temps de crise et captive aisément le vulgaire. — Aussi ses contemporains l’accusèrent-ils de fierté, parcequ’il ne se familiarisait guère avec eux et qu’il éludait de prendre part aux bruyantes réunions de la jeunesse, alors parfois d’usage. — Préoccupé de son avenir, il se préparait en silence à bien remplir une des premières magistratures de la République, à laquelle sa naissance semblait l’appeler. — Tendrement uni à sa charmante femme , il attendait dans le calme d’un heureux ménage que les circonstances le missent en évidence , lorsque la catastrophe qui nous écrasa, anéantit à cet égard ses espérances.
Réunis au Yully en Février 1798 à l’avantgarde de l’armée bernoise , où il commandait un bataillon de Thoune qui m’était adjoint, nous siégeâmes et votâmes ensemble au conseil de guerre de la première division, pour marcher à l’ennemi; renvoyés au contraire à nos cantonnements , nous nous promîmes du moins de le combattre de concert à outrance ; mais dans cette même nuit du 2 au 3 Mars de sinistre
mémoire, englobés dans la confusion de la retraite qui s’opérait, nous fûmes séparés sans savoir comment et ne nous revîmes que 7 ou 8 ans après... Entraînée par le torrent désorganisateur, sa troupe qu’il contint jusqu’à Thoune s’y étant débandée, il rejoignit son intéressante et courageuse épouse réfugiée dans le Hasli, où elle donnait le jour au second de ses fils. Rentré peu après à Berne, il n’y prit aucune part à la servile administration que les baïonnettes françaises y introduisirent; il se rendit pour des affaires de famille à Paris d’où il revint cultiver modestement son patrimoine, tout en observant avec anxiété les vicissitudes de ses compatriotes, redevenus dans l’étranger, acteurs de la grande lutte qui seule pouvait changer la face de nos destinées. Mais n’entrevoyant plus d’espoir de restauration pour la Suisse depuis nos derniers revers, il se résignait philosophiquement à son sort, lorsque sans qu’il y songeât, les choses se préparaient non-seulement à le tirer de sa retraite, mais à le porter au principal rôle d’une nouvelle scène.
Craignant de me livrer aux chimériques espérances que nourrissaient les lettres de ma femme, par le récit des preuves multipliées de l’intérêt que lui témoignaient pour moi nos
compatriotes, et impatient néanmoins de mettre fin à mon isolement, je cherchai à faire une acquisition en Souabe pour y réunir ma famille, lorsqu’à mon grand étonnement je reçus du comte Louis de Cobentzl, un passeport du ministre de la police de France pour me rendre à Genève. J’y étais désigné comme officiergénéral au service de l’empereur d’Allemagne, qualification qui m’avait souvent été donnée par courtoisie, mais qui si je m’en prévalais ostensiblement dans cette circonstance, pouvait selon moi me faire tomber dans quelque piège. — Cependant l’ambassadeur affirmait dans sa lettre d’envoi que cette erreur de titulature était sans préjudice à la validité d’un passeport, qu’il avait disait-il, plutôt arraché à force d’instances que gracieusement obtenu; elle obviait d’ailleurs à l’inconvenance qu’aurait présenté ce passeport en faveur d’un individu, censé au service de l’Angleterre , alors en guerre avec la République. Je me hâtai de m’informer si cette garantie me suffisait pour traverser la Suisse, séjourner à Rolle et m’établir à Genève.
Le comte de Courten vivement sollicité de retourner en Valais, n’attendait également que la certitude d’y être dispensé de toute réclamation envers les autorités helvétiques. Quant au général de Bachmann, compris aussi dans
notre catégorie , moins circonspect , il avait enfreint son ban et vivait à Næfels , sachant sans doute à quoi s’en tenir de la part du pouvoir exécutif, à la merci duquel j’étais en revanche bien résolu de ne pas m’exposer. Néanmoins aucun de nous n’avait je crois d’aussi pressants motifs que l’étaient les miens de chercher à regagner ses foyers, vu l’abandon où j’avais laissé bien des choses par mon brusque départ en Janvier 1798. — Mais il s’agissait de me préparer à supporter de bonne grâce les inévitables dégoûts que j’y rencontrerais, projet qui vu de loin semblait d’une exécution facile, et qui envisagé de près déroulait une série de contrariétés ou d’entraves, plus ou moins incompatibles avec l’exaltation que j’avais professée et qui n’était encore que légèrement modifiée. J’étais toujours imbu de ces préventions qui dans les troubles civils dégénèrent improprement en principes, et qui confondant les préjugés de l’amour propre avec les sentiments du devoir, poussent chacun dans son sens à frapper d’anathème chez ses adversaires, l’exagération qu’on tolère sans scrupule aux siens et à soi-même, tout en s’en faisant honneur.... Or pour se bien maîtriser sur ce point, il fallait plus d’empire sur soi que je ne m’en reconnaissais ; il fallait être certain
de rester impassible à des traits offensants, insidieusement dirigés contre d’anciens et louables élans restés infructueux; effort de raison qui ne s’obtient guère que par un long et pénible travail.
Invariablement décidé à n’invoquer ni faveur, ni grâce du pouvoir usurpateur qui m’avait proscrit, mais disposé à le reconnaître s’il m’offrait protection et sûreté, j’bésitais si je l’accepterais , dans le doute si je saurais me plier à ses lois et à ses formes, redoutant également la répugnance que j’y avais et l’impulsion qu’on chercherait à réveiller, en faisant servir mon retour de signal de ralliement à de nombreux mécontents, qui à en croire des assurances réitérées, languissaient que je l’effectuasse.... Alors on me croirait naturellement un artisan de discorde et si l’on m’irritait par ce faux soupçon, j’étais capable et je le sentais, de me remettre aisément en action.
Ces considérations me retenaient d’autant plus en suspens , qu’attachant quelque prix à être honorablement sorti le premier, je n’en mettais pas moins au point où nous en étions, à rentrer pacifiquement l’un des derniers. . . . Ainsi partagé entre le puissant attrait de me rendre aux vœux de ceux qui m’y appelaient et la crainte si j’y consentais , de devenir
pour eux un objet cTappréhensions ou de tourments , j’éprouvais une agitation violente sur le parti à prendre : dans cette irrésolution je choisis ma femme pour arbitre : . . . „L’idée de notre réunion, lui écrivis-je, depuis que j’en entrevois la possibilité est le texte permanent de mes pensées : combattu entre le désir et la répugnance, entre l’espoir et la crainte, je la retourne en tout sens et me confirme de plus en plus que nulle décision ne saurait être plus importante pour notre avenir.../*
„Je vous vois d’ici, mes chers amis, partager les dégoûts qui m’attendent si je rentre, et si j’y renonce, vous préparer à de nouvelles tribulations pour vous unir à mon sort. Sous le premier de ces deux rapports, il serait plus sage sans doute d’ajourner indéfiniment mon retour, si l’on pouvait se flatter de trouver ailleurs une tranquillité stable... Mais la conviction que j’ai du contraire , m’induit en revanche à vous faire le sacrifice d’aller me poser sous un régime détestable , avec la résolution de m’y plier assez pour ne pas vous exposer à de fâcheuses vicissitudes, sans me dissimuler néanmoins que la conjoncture actuelle est une des plus critiques ou nous nous soyons trouvés , et que nous devons asseoir nos déterminations sur un calcul exact
des probabilités; pour cela j’en appelle à votre judiciaire comme à notre plus sûre boussole
„Quant aux considérations majeures qui influent plus sur l’avenir que sur le présent, sur les masses que sur les individus , sur la fortune publique que sur le bien-être privé, mon opinion est assez fixe : la révolution sociale, résultat de celle de France, s’étendra je le crois à tous les peuples civilisés, en se nuançant selon le degré de leur civilisation, et le rétablissement du calme y sera plus lent en proportion de leur éloignement du foyer. En conséquence l’ordre public doit renaître en France et s’y consolider plutôt qu’en Italie, qu’en Hollande et qu’en Suisse, et là plutôt que dans les contrées dont si je ne me trompe, l’envahissement se prépare. a
„En admettant cette hypothèse que vaut-il mieux: fuir devant cette mer reculant chaque jour ses limites, ou bien affronter en faveur des chances de l’avenir, les flots de l’espace déjà submergé? — En ceci la prévoyante sagacité devrait être le seul guide à suivre, mais qui oserait se flatter de prévoir toujours juste au milieu de ce dédale !..
„En dernière analyse il faut opter : entre se résoudre à fléchir sous un système considéré naguère comme intolérable, ou s’éloigner
assez pour trouver avec quelque sécurité en se pliant à d’autres usages, une existence aussi paisible que ce malheureux siècle le comporte/*
Le baron d’Erlach que j’avais consulté à Berne, me répondit après en avoir conféré avec le ministre de France, que mon passeport me mettait à l’abri de toute vexation à travers la Suisse; il persévérait néanmoins à opiner, qu’il convenait que j’attendisse l’issue de la Diète pour m’y rendre , et comme pour ajouter à mes incertitudes, mes amis du pays de Yaud variaient entr’eux à cet égard; ils venaient d’ailleurs de se diviser sur un point majeur.
Quelques-uns émettant le vœu que le pays fût de rechef réuni à Berne, rédigèrent à cet effet une protestation qu’ils firent ostensiblement circuler pour recueillir des signatures; mesure qui selon moi ne coïncidait ni avec le véritable intérêt des deux contrées, ni avec l’opinion très-prononcée à ce sujet de la majorité des cantons, et qui devint en outre le germe d’une mésintelligence entre les Vaudois eux-mêmes qui n’est pas encore totalement effacée.
L’autorité provisoire ayant signalé cet écrit comme incendiaire, et ordonné d’en rechercher et d’en poursuivre juridiquement les auteurs, treize des principaux signataires déclarèrent
par une lettre au préfet du Léman en être seuls responsables, et furent en conséquence cités devant les tribunaux.
Au lieu de se borner à cette franche et généreuse déclaration qui eût attesté la pureté de leurs intentions et d’en attendre avec dignité le résultat, ces treize signataires dont plusieurs étaient marquants par leur patriotisme, leur rang dans la société , leur capacité et leurs lumières , se prévalurent de l’opposition qu’ils rencontraient, pour envoyer des agents à Vienne, à Berlin et à Pétersbourg, invoquer l’intervention de ces cours à l’appui du soi-disant vœu de leurs concitoyens, censé constaté par quelques milliers de signatures la plupart obscures, et obtenues disaient leurs antagonistes , par d’obséquieuses et vénales menées populaires. Quoiqu’il en soit cette démarche en décelant une incompréhensible illusion sur l’importance que pouvaient attacher les puissances à nos dissidences, les exposa au ridicule par l’ostentation qu’ils y mirent; et si ce simulacre inconsidéré d’une levée de boucliers n’eut aucun résultat apparent au dehors, il nuisit considérablement à notre cause, en atténuant les forces que ce parti, s’il fut resté uni, aurait pu opposer à l’ascendant dont la faction révolutionnaire s’était instantanément réemparé, laquelle pro-
fitant habilement du plausible prétexte que lui avaient ainsi fourni ses adversaires , et des moyens qu’ils lui laissèrent, les employa efficacement à se consolider et à se maintenir dans la possession exclusive du pouvoir.
Les treize signataires , tous gens de ma connaissance ou de mes relations particulières, me supposant sans doute porté à me joindre à eux, m’invitaient à accélérer »mon arrivée, m’offrant même de m’escorter, ce dont je les remerciai en hasardant d’énoncer directement à l’un d’eux, M. Henri de Mestral, ma manière de juger la situation relative de noire pays avec Berne et la Suisse dans la conjoncture actuelle , ainsi que la nullité d’intérêt de ces tracasseries internes aux yeux des Souverains et de leurs ministres.
Ceux de nos compatriotes originairement du même bord qui désapprouvaient, le projet de réunion, comme incompatible avec le nouvel ordre de choses devenu obligatoire , et qui blâmaient par conséquent la protestation soit dans son principe, soit dans son mode, me conjuraient en échange de ne pas me montrer en Suisse avant l’issue de la crise qui s’opérait; ne considérant pas, disaient-ils, le passeport dont j’étais nanti, comme un préservatif infaillible h des embûches ou à des insultes
personnelles. Ils m’assuraient en revanche que le premier acte des nouvelles autorités serait une amnistie, dont on m’exclurait d’autant moins, qu’on me savait gré de m’être opposé dans l’occasion, à l’émigration des jeunes Suisses et à tout ce qui pouvait amener la guerre civile parmi nous, mais qu’on redoutait mon influence durant les élections.
Les vues de ce parti qu’on appelait modéré et l’opinion qu’il manifestait, me semblaient plus raisonnables, mieux adaptées aux circonstances générales, mais le personnel de quelques-uns des individus qui le guidaient, entr’autres du directeur Gleyre, m’inspirait de la défiance; je cherchai en conséquence à m’éclairer mieux, et demandai à cet effet aux uns et aux autres de m’expliquer l’origine de leur divergence. Les signataires gardèrent le silence, mais l’un des modérés influents me répondit en ces termes : ^Pendant que le directeur Gleyre était à Paris pour demander à la France une constitution stable et qu’il en présentait le projet, les unitaires craignant le retour du fédéralisme , envoyèrent Rengger présenter un projet conforme à leurs principes démagogiques , en l’appuyant dit-on, de 400,000 francs à distribuer parmi les hommes influents ; là dessus le secrétaire de légation Fitte jouant l’aristocrate outré , et
qui par là avait accaparé la confiance des anciens gouvernants, fut chargé par eux de présenter un projet contraire à celui de Rengger, en ramenant les choses au point où elles étaient jadis, sauf de légères modifications qu’ils se réservaient de régler quand ils seraient replacés. — Fitte avait comme de raison la promesse d’une récompense considérable. “
„Gleyre plus fin qu’eux tous, les gagna de vitesse ; on renvoya Rengger et son projet, sous prétexte qu’il avait cherché à corrompre des hommes publics : Gleyre fit approuver sa constitution et revint l’apporter à notre gouvernement, laissant Fitte à Paris faire semblant d’être furieux que la sienne n’eût pas été adoptée, et ce fut lui qui à son retour a poussé et provoqué cette protestation ; nos intrigants et nos exaltés ont donné dans le panneau, et de là les mauvaises élections, l’ascendant qu’ontrepris les Jacobins, et la renaissance ou le réveil de l’esprit de parti très-prononcé qu’on croyait étouffé; de là en un mot cette mésintelligence qu’on cherche à entretenir dans notre malheureuse patrie, et qui sert merveilleusement les desseins de plus forts que nous.“ ^Treize des signataires les plus marquants de la protestation, toujours poussés sans s’en douter, s’étant mis à la brèche, on a renvoyé
l’affaire devant les tribunaux pour être suivie selon les lois : les conclusions de l’accusateur
public sont une amende de 50 francs pour
chacun. — La chose selon toute apparence traînera en longueur, et tombera sans avoir produit d’autre effet que du mal pour les élections, et d’avoir joué le jeu de ceux qui veulent nous voir toujours agités. “
„Tout cela fait généralement autant de pitié que de peine aux gens personnellement attachés à ces faiseurs inexpérimentés, se croyant soutenus par les grands cabinets de l’Europe, et ne se faisant pas la moindre idée de la position réelle ou relative dans laquelle nous nous trouvons... Telle a été l’origine et la marche de cette affaire... ^
Cet exposé foncièrement véridique se ressentait de l’aigreur de l’esprit de parti, et jetait sur les treize signataires plus de blâme qu’ils n’en méritaient : il fallait pour les juger les entendre à leur tour, or voici comment ils se justifiaient dans leur lettre au préfet.
2 Si ce que nous avons fait paraît un crime sous le règne de la liberté, malgré le dispositif du traité de Lunéville, c’est nous seuls qui sommes coupables: mais qu’est— il donc de si blâmable dans notre conduite? Que disonsnous dans cette protestation qui puisse blesser?
Demandons-nous les propriétés de nos concitoyens , excitons-nous le peuple à mépriser les lois, préchons-nous la révolte, le meurtre, la guerre civile? — Non sans doute, mais nous disons que lorsque nous étions réunis au canton de Berne, nous fûmes heureux; nous déclarons que cette réunion est utile à nos intérêts, qu’elle est nécessaire au bonheur de notre pays pour ranimer l’agriculture , le commerce, pour fortifier enfin le faible lien qui nous unit encore à la Suisse. Après tous les maux qui nous ont accablé, est-il un homme de sens qui puisse contester ces vérités? Peut-on être Coupable de les rappeler à ses concitoyens, égarés par de vaines chimères sur le bonheur dont ils sont bercés sans-cesse? — La démarche publique que nous faisons auprès de vous, Citoyen préfet, prouve notre loyauté, elle acquitte notre conscience, elle éclaire nos concitoyens, nous la devons à la patrie. Rappelez— vous cette première pétition de la ville de Lausanne présentée et rédigée par le citoyen Gleyre en Janvier 1798, voici comme elle s’exprimait: „Nous faisons tous le serment solennel de rester inviolablement attachés au sort de Berne. “ — Et l’on nous ferait un crime d’énoncer dans notre protestation le même vœu que celui de ce serment ?“
Cette apologie aussi sage que plausible, aurait sans doute rallié à elle tous les bons esprits si l’on n’eût craint l’arrière-pensée d’un retour complet à un ordre de choses, devenu véritablement inadmissible par son incompatibilité avec les idées nouvelles ; aussi n’eut-elle aucun résultat utile.
La divergence d’opinion qui se manifestait au pays de Yaud planait également sur le reste de la Suisse, selon l’impulsion partielle des intérêts particuliers. Par exemple le comte de Courten parcourant incognito les cantons de Thurgovie, Schaffhouse et Bâle, fut témoin qu’on y affichait ouvertement la haine et le mépris pour les suppôts de la révolution, et une haute estime pour ceux qui l’avaient combattue ou qui en avaient souffert ; tandis qu’à Berne le parti jacobin secrètement soutenu par l’ambassadeur Yerninac reprenait le dessus.
Ce fut au milieu de ces éléments de discorde, queje^reçus de Genève l’assurance que le préfet non-seulement y tolérerait, mais qu’il y protégerait ma résidence, ce qui en me stationnant ostensiblement très-près de chez moi, me mettrait à même de manifester les sentiments conciliateurs avec lesquels je revenais, et d’apaiser insensiblement la malveillance par la preuve de l’insignifiance de mon retour pour
la chose publique. — Cependant plus je réfléchissais à ce nouveau mode d’existence et moins je m’en souciais ; je répugnais plus encore à faire pour me rendre à Genève, le détour par la Franche-Comté comme mes amis y insistaient, dans la crainte des désagréments auxquels je pourrais être exposé si je traversais la Suisse, précaution trop pusillanime pour que je pusse m’y résoudre. — Mais une considération imprévue ajouta tout-à-coup du poids aux sollicitations de ma femme de hâter notre réunion. — J’appris de Londres et de Berlin que mon séjour à nos frontières était remarqué, qu’on le faisait coïncider avec les démarches des agents de notre parti aristocratique auprès des Cours, qu’on me supposait chargé ou d’une mission secrète ou d’un recrutement, tellement que trois Zuricois , dont l’un avait été officier dans mon régiment, vinrent furtivement me trouver, m’offrir leurs services et m’assurer qu’un bon nombre de paysans de l’intérieur se tenaient prêts à me rejoindre. — Or sachant combien les gazetiers sont avides de semblables données et empressés de les publier, je sentis l’importance de leur ôter tout prétexte de répandre ce faux bruit, en abrégeant un séjour qui seul pouvait l’accréditer.
La nouvelle inopinée de la signature à
Amiens des préliminaires de la paix entre l’Angleterre et la France, me confirma naturellement dans cette détermination, en aplanissant au moins en apparence , le principal obstacle qui me retînt; je m’occupai donc des préparatifs de mon départ, d’autant plus volontiers que le comte de Courten qui à la suite d’une conférence qu’il avait eue à ce sujet à Bâle s’était hasardé à retourner à Sierre, m’annonça qu’il y était heureusement arrivé, et m’informa des marques d’intérêt qu’il avait reçues pour la cause que nous avions servie, partout où il avait passé.
„Je ne puis, m’écrivait-il le 20 Octobre, vous dire combien j’ai été charmé de la liberté avec laquelle chacun s’énonce sur la révolution; personne ne se gêne ni dans les lieux publics, ni sur les grands chemins, chacun attendant impatiemment un autre ordre de choses : surtout depuis Berne à travers l’Oberland , le paysan paraît disposé à tout risquer plutôt que de rester sous le joug actuel. . . . Dans les campagnes nos soldats portent publiquement leur vieil uniforme et n’en sont, disent-ils, que mieux traités. “
^Ici le préfet auquel j’ai fait demander si je pouvais rester et me produire , sans être appelé à quelqu’acte de soumission, m’a répondu
que oui ; que lui seul pourrait en recevoir des reproches et qu’il les supporterait avec plaisir.
Ces détails étaient sans doute de nature vu l’analogie de notre position, à me faire persévérer dans ma résolution, sans m’arrêter trop aux inconvénients que pouvait présenter la différence de la tendance de l’esprit public en Valais, avec celle qu’il avait en d’autres contrées que j’aurais à traverser. — Je me disposais donc à me mettre incessamment en route, lorsque la maladie d’un domestique que j’affectionnais et que je ne voulais pas abandonner, me fît différer.
Dans ces entrefaites un de mes correspondants de Lausanne m’écrivit:... „Tout ce que vous me dites sur nos circonstances actuelles et la position dans laquelle nous met le grand événement de la paix générale , est parfaitement vrai. — Puissions-nous tous sentir de même la convenance, ou pour mieux dire la nécessité d’un rapprochement et d’une indulgence, qui seuls peuvent nous mettre à même de réunir les lumières et les idées , propres à nous assurer une tranquillité et une organisation sociale dont nous avons un si grand besoin. Cela ne sera peut-être pas difficile, si l’on parvient à mettre de côté les nominations populaires qui ne portent guère aux places que
des hommes indignes ou incapables de les remplir, sauf quelques individus passionnés et trop exagérés. — Je vois dans notre canton un vrai désir de rapprochement chez les hommes attachés à l’ancien ordre, mais ils sont repoussés par les Jacobins, défiants, intrigants, et toujours avides du pouvoir exclusif. — Je doute qu’il soit possible de les amener à la raison et crois comme vous, qu’il n’y a qu’une intervention centrale fortement constituée qui puisse nous replacer plus ou moins bien. — En attendant voici ce qui se passe à Berne : le conseil législatif à fait dire à la Diète que tout ce qu’elle faisait ne signifiait rien, que cette constitution toute de pièces rapportées ne serait point adoptée. . . . Les partisans de l’ancien régime ont fait demander à Verninac quelles étaient ses idées , et quel conseil il aurait à donner; il a répondu qu’il n’avait point à se mêler de cela, que son gouvernement ne voulait point gêner la liberté de la Suisse, mais qu’il n’approuverait et ne soutiendrait que la constitution qu’il avait envoyée. “
En Valais au contraire on était fort uni, et tout le monde si fatigué de ce qui s’était passé, que ceux-là même, me mandait M. de Courten, qui dans l’origine avaient épousé avec chaleur les principes de la révolution , confessaient
librement leurs torts devant leurs plus zélés adversaires, et à les entendre, marchaient sincèrement du même pied qu’eux. — Mais on y était dans une grande anxiété de l’avenir, on avait la terreur et non sans motif d’être contraint à devenir français ; on redoutait à cet égard au suprême degré l’issue de la Diète helvétique.
Cette Diète après d’orageuses et anarchiques séances, où la faction révolutionnaire emportée par sa véhémence, sourde aux avertissements de s’en tenir à la constitution proposée, et malgré que les députés des petits cantons ainsi que quelques autres se fussent retirés en protestant contre ce qui serait statué en leur absence, cette Diète, dis-je, ayant proclamé la constitution qu’elle s’était obstinée à rédiger, puis élu un sénat chargé de la mettre en activité, fut subitement dissoute dans la nuit du 27 au 28 Octobre par le conseil législatif, autorisé par le ministre de France ; il cassa également le sénat, déclarant leurs arrêtés nuis et non avenus.
Ensuite de ce coup d’autorité le conseil législatif nomma un autre sénat, composé de députés dissidents, d’anciens et de nouveaux gouvernants, lequel devait convoquer une nouvelle Diète pour ratifier avec quelques modi-
fications la constitution précédemment rapportée de Paris, où elle avait été agréée. Ce sénat débuta par créer dans son sein un pouvoir exécutif formé de 2 landammann, Aloïs de Reding et Frisching de Riimligen, et de 4 conseillers d’état, Hirzel ancien trésorier de Zurich, de Glutz de Soleure, de Lanther de Fribourg, et Dolder d’Argovie, ancien directeur. Il remit le porte-feuille des alfaires étrangères à l’ancien vice-chancelier Thormann de Berne, et fit choix de M. de Diesbach de Carouge pour la légation de Paris. — Cette révolution s’étant opérée sans tumulte et sans voies de rigueur, eut l’assentiment général de la saine partie de la
nation, satisfaite de voir l’œuvre de la faction révolutionnaire renversée et ses plans détruits; l’expérience ayant suffisamment démontré combien le pouvoir était dangereux et funeste en ses mains. — L’allégresse et l’espérance de la multitude se manifestant en divers cantons, mit le comble à la consternation et au désappointement de la turbulente minorité, que l’on croyait ainsi à jamais réduite au silence et à l’inaction.
Je quittai Constance sous ces heureux auspices dont je n’eus cependant connaissance qu’à Zurich, où on en était dans la jubilation: je pouvais sans doute me dispenser d’après
cet événement, d’éviter Berne comme on me Pavait auparavant conseillé; je persévérai néanmoins à suivre mon premier plan, en me dirigeant sur Aarau, Soleure, Aarberg et Neuchâtel: souvent reconnu, jamais offensé, au contraire salué alors avec des démonstrations que j’aurais voulu mériter, rien ne troubla la perspective du bonheur qui m’attendait à Rolle, où le 5 Novembre au soir, je me retrouvai dans les bras de ma famille, et bientôt entouré des amis dont l’affectueux dévouement avait survécu à 4 années d’absence et résisté à la maligne influence d’insinuations défavorables.... Ce moment si doux, aurait à lui seul suffi pour compenser de plus longues et plus graves épreuves que celles que j’avais endurées.
Dès le lendemain de mon arrivée, le souspréfet vint poliment s’enquérir de l’autorisation sur laquelle se fondait mon retour, n’osant, disait-il, fermer les yeux sur l’infraction que je me serais sans cela permise : loin de les fermer, il eut Pair de ne pouvoir les en croire en lisant mon passeport, dont il ne put dissimuler son profond étonnement, et me demanda la permission de l’emporter, sans doute pour le vérifier à l’aide des frères et amis , qui je le sus ensuite, tout émus de la chute récente des coryphées de leur parti , conclurent de ce
document que d’autres mesures à leur préjudice se préparaient encore, et que j’étais envoyé pour les diriger. Ma manière d’être dut promptement les rassurer sur ce point; toutefois je me félicitai de n’être pas revenu sans précaution parmi eux, mais j’aime à reconnaître qu’à très-peu d’exceptions près, tous me témoignèrent de l’estime et des égards. — D’ailleurs notre habitation ne désemplissait pas de gens de diverses conditions , venant obligeamment me complimenter, me montrant un attachement, je dirais presque un enthousiasme dont j’étais loin de me croire digne. Cette joie fut encore augmentée par une lettre de Portoferrayo de mon fils , m’apprenant qu’il avait miraculeusement échappé aux meurtrières affaires qui avaient eu lieu à File d’Elbe.
Le bonheur dont jouissait mon camarade de Courten au milieu des siens, fut en revanche altéré par de graves soucis. — Le général français Tureau , détesté en Valais par les exactions qu’il y avait précédemment commises , y annonça officiellement son retour pour occuper le pays avec 3000 hommes pendant l’hiver, ce dont le gouvernement central fut également prévenu.
Cette infraction formelle à l’indépendance récemment reconnue , ne pouvait s’attribuer
qu’à un dessein prémédité, de forcer par de nouvelles vexations la population valaisanne à demander d’être réunie à la France, afin de sauver à celle-ci l’odieux d’une prise de possession de vive force ; on savait que le premier Consul tenait fortement à la réunion de ce pays , comme à un moyen d’assurer l’exécution de sa gigantesque conception d’une grande route à travers le Simplon : or la suite des événements ne confirma que trop ces craintes.
Au moment où j’allais former un établissement au moins temporaire à Genève, un courrier du baron d’Erlach de Spietz m’apporta de Berne le décret d’amnistie, que venait de rendre le sénat helvétique en faveur des chefs de corps exclus de la première. — Ce décret m’imposant pour unique clause: „de promettre obéissance aux lois existantes et fidélité au gouvernement^, j’hésitai d’autant moins à y souscrire , qu’il entrait dans mes principes de donner l’exemple dans mon pays natal de la soumission à l’ordre établi, dès qu’on y serait légalement affranchi du joug français. Or si on ne tarda pas à éprouver le contraire, on était authentiquement fondé alors à s’en croire délivré. Mais peu de jours après l’ambassadeur Verninac qui avait tacitement coopéré à l’espèce de restauration qui venait de s’effectuer,
agit ostensiblement en sens contraire : se prévalant de l’omission d’une civilité d’usage à son égard, pour refuser à M. de Diesbach les passeports qui lui étaient indispensables pour se rendre à son poste à Paris, et se servant du même prétexte, pour fermer l’accès de sa maison au nouveau secrétaire-d’état Thormann; il sembla prendre ainsi à tâche d’entraver le sénat dans sa marche et de réveiller l’espoir des agitateurs, toujours attentifs à saisir l’instant propice de se relever de l’arrêt d’exclusion qu’ils avaient encouru , et que l’opinion publique semblait avoir irrémissiblement sanctionné....
Quant à moi, heureux au delà de toute expression de l’indépendance et de la tranquillité dont je jouissais, cherchant sincèrement à devenir étranger aux événements publics, me berçant de l’espoir que ma patrie serait longtemps exempte de commotions sérieuses, il me sembla que mon caractère subissait une espèce de métamorphose, qu’il devenait plus froid et plus flexible ; que commençant une autre existence, j’allais me dépouiller des formes acerbes qu’on m’avait souvent reprochées pour en revêtir de plus douces , de plus analogues à l’isolement et à la retraite qui m’attendaient. Franchement revenu des rancunes de parti et
de tout désir de gloire, mieux appris à juger les hommes et les choses, j’étais loin de m’attendre qu’à de récentes vicissitudes succéderaient bientôt de nouvelles épreuves: je croyais au contraire ma nacelle solidement amarrée au port, et avoir atteint un refuge abrité, parmi les écueils qui de loin en loin bordaient encore la plage.
Mon impré voy anie sécurité était excusable : nos discordes civiles paraissaient apaisées ; rentré volontairement dans la vie privée après avoir acquitté mon tribut à la chose publique ; résolu d’éviter désormais de me remettre en évidence, et reportant sur un fils bien-aimé ce qu’il pouvait me rester d’arnbition ou de vanité, je m’appliquais selon son vœu à l’instruire exactement de ce qui se passait dans son pays, pour que rien de ce 'qu’il y trouverait ne lui fût étranger à son retour. Excité d’ailleurs à ce travail par l’intimité d’une correspondance, devenue peut-être unique en son genre par l’abondance et la variété des sujets qu’elle embrassait, par sa régularité et sa durée, à travers les nombreux hasards de la guerre qui l’entravaient et les obstacles du rigoureux blocus continental, qui alors interrompit tant de communications. — Ses lettres peignant les développements graduels d’un caractère élevé et
d’une âme sensible, décrivaient avec autant de précision que de simplicité, les localités et les habitants des contrées qu’il parcourait, les événements auxquels il prenait part ou qui se passaient à sa portée; esquissant en outre, je dirais presque de main de maître, les principaux personnages de la scène où il commençait à figurer, sans jamais perdre de vue quoique séparé d’eux, ses compatriotes expatriés comme lui. Aussi l’extrait de ces missives entrera-t-il souvent dans la suite de ces Mémoires, en leur fournissant des traits qui sans avoir de rapport direct avec la Suisse, s’y rattachent néanmoins, en se liant au sort de compatriotes que notre révolution et leur loyal patriotisme avaient entraînés outre mer, pour y combattre encore dans l’intérêt de la délivrance de leur patrie.
Partageant ainsi mon temps entre des relations de société et des occupations domestiques, cette alternative de devoirs et de récréations complétait une félicité d’autant plus réelle que je l’appréciais, et que je me flattais de la rendre durable. — Mais le feu de nos dissensions mal éteint couvait sous la cendre, et devait en se rallumant bientôt, troubler de nouveau mon paisible intérieur.