CHAPITRE VII
25 Novembre 1801 — Avril 1802.
Le comité de Thoune. Reding à Paris. Changements dans le gouvernement helvétique. Reding destitué. Situation du Valais.
A peine le landammann Reding fut-il de nouveau placé au timon de l’État, que quelques patriciens bernois espérant que ce premier pas les mènerait à une restauration complète, formèrent à Thoune une association secrète dont les règlements tendaient à émouvoir et à diriger la masse du peuple, de manière à en faire son instrument dans la Suisse entière , par le moyen de correspondants affidés qu’elle se procura dans la plupart des cantons. — Le
hasard ayant fait découvrir à cette association qu’il en existait une autre à Berne, exclusivement occupée à rassembler dans l’ombre, les débris des capitaux de l’ancien gouvernement, soustraits à la cupidité de l’ennemi en Mars 1798, elles se réunirent et créèrent dans leur sein un comité central et exécutif, devenu le pivot des mouvements aristocratiques qui éclatèrent plus tard. Si ses opérations ne furent pas toujours réglées par l’unité de vues, la sagacité et la prudence indispensables au succès d’entreprises de ce genre; si au contraire elles éprouvèrent les embarras et les contrariétés, que suscitent des esprits inquiets et bornés s’obstinant à poursuivre impétueusement de chimériques espérances, c’est cependant à elles, que les nombreux partisans du fédéralisme furent ensuite essentiellement redevables de l’abrogation du régime unitaire , incompatible avec nos mœurs et nos localités, mais qui nous avait été despotiquement imposé par les républicains français à l’instigation de nos principaux démagogues. — ■ Peu après sa formation, l’association de Thoune se crut assez forte pour s’ouvrir confidentiellement de ses projets au landammann Frisching, et l’inviter à destituer certains employés pour les remplacer par des gens de son choix. Cette démarche pré-
maturée loin d’obtenir l’effet désiré , en transpirant donna l’éveil au parti opposé et ajouta probablement aux obstacles que rencontrait déjà le gouvernement nouvellement établi, pour se faire reconnaître par celui qui régissait alors la France.
Reding qui accusait Verninac d’être l’auteur de ces difficultés, prit subitement la résolution d’aller à Paris traiter des affaires de la Suisse avec le premier Consul, sans autre intermédiaire que Talleyrand, ministre des relations extérieures. — Le but de ce voyage inopiné n’échappa point à nos prétendus Jacobins ; ils se hâtèrent de le contrecarrer à l’aide du cidevant ministre helvétique Stapfer, qui bien que rappelé de sa mission, conservait de puissants moyens d’agir sous main en leur faveur. Les partisans de Reding en revanche, redoutaient pour lui le désavantage facile à prévoir de sa confiante franchise, plaidant ouvertement sa cause contre l’astuce et la ruse qui ne manqueraient pas de le circonvenir: on regrettait qu’au lieu de s’être fait accompagner par M. de Diesbach de Carouge, auquel sa causticité et son exagération aristocratique conciliaient peu de suffrages, il n’eût pas emmené l’ex-ambassadeur Jenner, dont l’esprit souple et délié l’aurait rendu d’autant plus propre à
bien seconder cette négociation , qu’il en connaissait également et le terrain et les aboutissants.
Une première dépêche du landammann qui avait été ouverte , mais dont le contenu ne pouvait être mal interprêté , rassura toutefois ses amis, leur apprit qu’arrivé le 7 Décembre il serait admis le 10 chez M. de Talleyrand, avec lequel il eut en effet une conférence dont il se loua infiniment. Non-seulement ce rusé diplomate lui fît espérer une prompte audience du premier Consul, en lui promettant de le seconder de son mieux dans l’objet qui l’amenait, mais il ajouta: „je ne crains pas de vous
apprendre qu’il vous estime particulièrement, et qu’il recevra avec plaisir de vous des lumières sur le véritable état de la Suisse. “
On était d’autant plus impatient que cette audience eût eu lieu et d’en connaître le résultat, que selon des lettres particulières, le monarque républicain désapprouvait les suites qu’avait eues le changement opéré le 28 Octobre à Berne, et se refuserait à les reconnaître. Cet avis inquiétant coïncidait en outre avec d’autres indices de mauvais augure ; une insurrection sous prétexte du rétablissement légalement ordonné des dîmes et cens , venait d’éclater à Winterthur sous les auspices d’un
nommé Sulzer, personnage au-dessus du commun; quoique promptement étouffée par le gouvernement, on eut lieu de la croire fomentée par des individus marquants , et liée à un plan général du parti culbuté, qui si l’on ajoutait foi à divers rapports se sentait puissamment soutenu du dehors. — En attendant le pouvoir exécutif marchait avec circonspection, et s’attirait ainsi le blâme de ceux de ses partisans qui n’admettaient pas qu’une restauration pût se consolider sans de violentes réactions et disaient cavalièrement: „que le genre de succès qu’aurait Reding à Paris , déciderait s’il fallait jeter le gant ou le ramasser. “
On fut tiré de cette pénible incertitude par l’arrivée d’un courrier, apportant au Conseil la relation de l’audience annoncée. Le premier Consul avait reçu le landammann avec distinction, avait répondu point par point à la note qu’il lui avait présentée, et l’avait assuré: „qu’il reconnaissait le gouvernement actuel, avec liberté d’étendre ou de modifier le texte de la constitution du 29 Mai; chaque canton devant se donner lui-même celle qu’il jugerait lui être convenable. 66
Bonaparte promettait en outre de rendre à la Suisse son intégrité territoriale et son entière indépendance, puis de donner incontinent
à M. de Talleyrand un plein-pouvoir de traiter avec M. de Reding, ce qui aurait pour celui-ci le grand avantage d’atténuer la funeste influence de Verninac, dont les intentions devenaient de jour en jour plus suspectes et les intrigues plus perfides. — Le landammann terminait sa dépêche en disant: „que l’issue de cette affaire surpassait ses espérances. ..“
Cette nouvelle à laquelle on s’empressa de donner peut-être trop de publicité, répandit en Suisse la joie et l’espérance parmi les gens modérés. Cependant les têtes froides en y réfléchissant , ne pouvaient se défendre de quelques doutes sur la sincérité des paroles de Bonaparte, et ces doutes se fortifiaient soit par la sécurité que manifestait le parti que cette déclaration aurait dû consterner, soit par les criantes vexations que le général Tureau continuait à commettre en Valais , d’où une nombreuse députation vint le 24 Décembre réclamer protection à Berne , et y obtint du conseil- exécutif une énergique protestation adressée à cet officier-général, contre les actes illicites qu’il se permettait; démarche qui resta sans effet, malgré la courageuse fermeté que ne cessait d’opposer ce peuple à son oppresseur.
Le 17 Janvier 1802 Reding revint à Berne et l’on sut plus précisément à quoi s’en tenir:
peu de jours après sa conférence avec le premier Consul, il avait reçu de sa part une réponse officielle, selon laquelle il exigeait avant de reconnaître le gouvernement que Reding représentait : que le sénat fût augmenté de 6 membres, désignés entre ceux que l’épurement du mois d’Octobre avait écartés, savoir: Ruttimann de Lucerne , Rengger d’Argovie , Escher et Fuessli de Zurich, Kuhn de Berne et Gleyre du Léman; qu’en outre 2 lieutenants du landammann fussent ajoutés au petit-conseil; que Frisching cédant sa charge à Ruttimann, devînt le lieutenant du premier landammann, et Rengger celui du second. — De plus la réunion du pays de Vaud à Berne était interdite, et le territoire helvétique divisé en 23 cantons dont un serait formé de la ville de Bienne et de l’Erguel : que tous , sauf Uri , Schwytz et Unterwalden qui recouvreraient leurs anciennes formes et resteraient indépendants du pouvoir central, se donneraient des constitutions particulières ; que le projet de chacune serait rédigé par une commission de 10 membres, dont 5 seraient élus par la chambre administrative cantonale et feraient le choix des 5 autres. Ces constitutions devaient être ensuite soumises au sénat et mises à exécution dès qu’il les aurait sanctionnées , après quoi le premier Consul, à la
réquisition que lui en ferait le premier landammann, retirerait les troupes qu’il avait en Suisse, dont la neutralité serait alors formellement reconnue dans ses anciennes limites , avec l’adjonction du Frickthal et de Céligny. L’onéreux traité d’alliance de 1798 était annulé , mais la France se réservait une route militaire à construire à ses frais à travers le Valais, le long de la rive gauche du Rhône.
Il n’était ainsi que trop évident que Reding au lieu d’avoir atteint son but, s’était laissé éblouir par de fausses démonstrations, et que même l’accomplissement des clauses de celte soi-disante négociation qui devaient compenser les sacrifices que prescrivait le premier Consul, n’avait d’autre garantie que la parole qu’il en avait donnée au landammann, à son audience de congé. — On put juger d’après ce dispositif, de la fourberie dont celui-ci avait été la dupe et du sort qui nous était réservé; car nonseulement l’exception mentionnée en faveur des trois anciens petits cantons était un germe de discorde, mais elle semblait prêter une apparence de réalité au bruit vague et sourdement répété à dessein, d’un plan de réunion du reste de la Suisse à la France , dont selon des données censées authentiques , il avait été sérieusement question dans les conférences
qui précédèrent la conclusion de la paix d’Amiens.
Le sénat sur la communication que lui fit le premier landammann des ordres dont il^ était porteur, se décida à s’y soumettre malgré la conviction des graves inconvénients qui en naîtraient, agissant en cela selon la maxime vulgaire que de deux maux il faut savoir choisir le moindre ; car si ses membres eussent suivi l’impulsion de leur cœur et obéi à la voix de l’honneur, ils auraient infailliblement attiré sur la Suisse le dangereux courroux du premier Consul , et se seraient rendus responsables envers leurs concitoyens , des funestes effets d’une vaine résistance. Ils consentirent donc aux changements prescrits, et ensuite de ce décret arraché par la force à une sage condescendance, les 6 membres désignés entrèrent au sénat, où ils donnèrent à leur parti une supériorité dont il ne tarda pas à se prévaloir, au préjudice de la tranquillité publique.
Le landammann de Reding était à la vérité censé conserver une grande latitude: Verninac avait ostensiblement reçu l’injonction de ne plus le contrarier dans sa marche, et ne cessait néanmoins de s’immiscer dans les obscures trames qui éclatèrent successivement.
Le 9 Février, le petit-conseil à peine ins-
tallé dans ses nouvelles formes, s’occupa d’apporter au projet de constitution du 29 Mai, des changements analogues à l’esprit de la faction redevenue prépondérante ; ce travail achevé il se hâta , au mépris de la protestation formelle de la minorité, de le publier en l’accom-
pagnant d’une convocation des Diètes cantonales auxquelles il devait être proposé. — Or il était aisé de prévoir que loin d’en être généralement agréé, il déplairait, et surtout aux petits cantons, qu’il frustrait des anciennes prérogatives dont le recouvrement leur avait été récemment promis ; on ne put donc être surpris qu’ils s’y refusassent, et ce fut sans doute dans l’espoir de les amener à y souscrire, que bientôt après le sénat décréta un don extraordinaire de 72,000 francs, à leur allouer par la Diète helvétique à titre d’indemnité.
Tandis que la chose publique changeait ainsi de face, l’association secrète de Thoune étendait ses ramifications à travers l’Oberland dans les cantons d’Unterwalden, d’Uri, Schwytz, Glaris, Appenzell, jusqu’aux Grisons; embrassant également ceux de Fribourg, Soleure, Argovie, Zurich et Bâle : les unitaires de leur côté, manœuvraient dans l’ombre pour expulser de l’administration ceux des membres qui leur étaient contraires, et s’assurer une domination
exclusive , de sorte que sous l’aspect d’un calme trompeur, une étincelle pouvait suffire à tout bouleverser d’un instant à l’autre ; lorsqu’un incident majeur ajourna l’explosion qui se préparait, en frappant les deux partis d’étonnement et de crainte.
Le 4 Mars une seconde députation vint de la part de 93 communautés du Valais réclamer de nouveau à Berne, l’intervention du gouvernement central contre les mesures oppressives du général Tureau, qui déjà avaient donné assez de consistance à des bruits alarmants sur le sort futur de la Suisse, pour que le sénat eut cru devoir les réfuter par une proclamation. — Mais au moment où le Sénat venait de réitérer ses justes représentations au général Tureau, sur sa conduite illégale et vexatoire envers les habitants du Valais, on reçut du gouvernement français la communication de l’arrêté par lequel il érigeait ce pays en république indépendante ; dénomination évidemment illusoire, et inventée pour l’asservir plus directement à ses volontés. ... Le Sénat répondit à cette notification en protestant hautement contre ce démembrement forcé , qui enfreignait ostensiblement l’indépendance helvétique récemment reconnue. — Or ce coup d’autorité de l’impérieux et despotique pouvoir
consulaire, combiné avec l’indifférence qu’avaient montrée plusieurs cantons en recevant le dernier projet de constitution centrale, ainsi que la déclaration de l’ambassadeur Yerninac que son gouvernement ne s’était point encore prononcé à ce sujet, étaient propres sans doute à réveiller la crainte d’une prochaine réunion de la Suisse à la France , qui aux yeux de toutes les nuances de parti qui nous divisaient, aurait été le pire des maux; aussi la seule idée de ce danger parut-elle un moment les ralentir.
Tandis que le Valais déplorait d’être ainsi détaché du corps helvétique, l’assemblée des états du Frickthal par un singulier contraste, voulut s’opposer à son incorporation à la Suisse, sous prétexte que la constitution qui venait d’y être décrétée par le sénat, exposait la république aux ravages du fanatisme et de l’anarchie. Comme pour justifier cette sinistre prédiction, on vit sortir d’Amsoldingen près de Thoune, un essaim de sectaires provoquant le désordre et la sédition, se répandant en nombreuses processions dans les campagnes, annonçant la fin du monde, et prêchant publiquement jusque dans les murs de Berne, l’abolition des gouvernements, la communauté des biens et celle des femmes. Les chefs furent arrêtés et le reste se dispersa.
Ces rumeurs préludèrent à un coup d’éclat dont la tentative n’avait été que différée , et qui faillit avoir de tragiques conséquences. Quelque dissimulation que mît la faction des Unitaires dite helvétique à parvenir à ses fins, ses adversaires la pénétrèrent, et s’ils en eussent cru l’ex-directeur Bay, ils les auraient prévenus et en auraient fait prompte justice en incarcérant leurs collègues réfractaires , et en faisant fusiller sur l’heure par la troupe de ligne le général Andermatt, créature de cette clique ; répression violente mais peut-être nécessaire, dont la modération du statthalter Hirzel seule les dissuada. En même temps le commandant de place Wyttenbach avertissait le ministre de la guerre Frisching, qu’une assemblée nocturne et nombreuse de révolutionnaires délibérait en maison particulière, pour expulser le lendemain du Conseil ceux des membres qui leur étaient contraires, s’offrant de les arrêter et d’en faire raison à l’instant; mais Frisching guidé par le même sentiment de prudence que le Statthalter, se refusa à parer ainsi l’échec dont ses adhérents et lui étaient menacés par leurs antagonistes, qui moins scrupuleux exécutèrent sans obstacle et sans délai l’audacieux complot qu’ils méditaient.
Profitant pour cela de l’absence du landam-
manu de Reding qui était allé faire ses Pâques à Schwytz , 5 des 10 membres nouvellement agrégés au Conseil, certains à ce qu’il paraît d’être avoués par Yerninac, s'emparèrent hardiment de la force armée, ajournèrent le sénat, cassèrent le projet de constitution du 26 Février, et convoquèrent une assemblée de notables choisis à leur gré, pour lui proposer d’autres changements à la constitution du 29 Mai 1801 . Cet acte de violence qui excluait de la représentation nationale des hommes honorés pour leur probité , occasionna un mécontentement presque général qui dans les cantons populaires fut poussé à l’extrême, et y ranima le désir de vengeance qu’avait assoupi l’espoir que l’administration qui venait de disparaître se maintiendrait, et rétablirait insensiblement les vieilles institutions objet consiant des regrets et des vœux de ces populations.
Reding promptement averti revint, assembla le Conseil, et ne pouvant parvenir à lui faire rapporter son illégal et inconstitutionnel décret, commit l’irréparable faute de quitter la séance sans l’avoir levée, comme il en avait encore le droit et le pouvoir, se bornant à faire insérer sa protestation au protocole, et à rendre les membres du Conseil responsables de leur acte d’autorité usurpée. Mais à peine se fut-il
retiré, qu'ils se prévalurent de la liberté qu’il leur avait si imprudemment laissée de continuer leure délibérations, pour le destituer. Voici ce qu’un homme bien instruit de l’état des choses, m’écrivit de Berne le 21 Avril à cette occasion:... „Reding est parti ce matin, avant-hier il comptait rester et me remettre les matériaux d’un mémoire apologétique ; vers le soir il changea d’avis et soupa en nombreuse compagnie; quelques personnes l’ont accompagné; il a écrit à Bonaparte. — Tout le monde le blâme de s’être retiré du Petit-conseil sans avoir levé la séance, et l’on convient qu’il est plus homme d’épée que homme d’état: d’ailleurs il a été faiblement soutenu par Frisching qui brûlait d’envie de sortir de place à tout prix, par Hirzel qui était timoré, par Escher qui s’est constitué malade au moment où il fallait agir, et par Glutz qui l’a abandonné pour se joindre aux plus forts. Thormann se conduit fort bien, il est encore en place. — Reding croit à une scission des petits cantons ; du reste la tranquillité est parfaite et l’apathie à son comble. ^ On me transmit également une copie de la dépêche du Landammann au premier Consul; il lui disait entr’autre : . . . „Dans le temps où le patriotisme le plus pur me portait à Paris, pour concerter avec le premier magistrat de la
France les moyens les plus propres, à rendre à la malheureuse Helvétie , un gouvernement entouré de la confiance générale, vous avez cru Citoyen premier Consul, qu’un amalgame des partis atteindrait ce but. Je suis parvenu à l’exécuter en considération des grands avantages que vous m’aviez promis , et je dois actuellement vous tracer le tableau des conséquences de cette mesure. “
„Après un travail pénible de 3 mois , l’on parvint enfin à la confection d’une constitution, basée sur les principes que vous m’aviez conseillés. — Dans l’attente de l’acceptation de ceux des cantons qui ne s’étaient point prononcés encore, le Sénat plein de confiance dans la loyauté des membres du Petit-conseil, crut pouvoir interrompre ses séances pendant les fêtes de Pâques. (Suit le narré de ce qui s’était fait en son absence.) — Je ne puis croire que ce soit le résultat des intentions généreuses que vous m’avez manifestées, et il est de mon devoir de vous dénoncer la conduite que le citoyen Verninac votre ministre, a tenue en cette occasion; paraissant reconnaître l’autorité usurpatrice du Petit-conseil, il s’est fait une fête de favoriser publiquement une intrigue , qui tend à renverser de vive force un gouvernement que vous avez aidé à
créer, et qui a été reconnu par le gouvernement français. — J’en appelle à votre loyauté et vous prie d’agréer, etc.“
Cette lettre resta sans réponse, quoiqu’une partie du Sénat eût solennellement protesté contre l’acte illégal du 17 Avril. On attribua généralement l’inconséquence apparente de la protection qu’accorda Bonaparte aux auteurs de cette réaction, évidemment opposée aux principes qu’il avait établis, ainsi que l’espèce de disgrâce qu’il fit tomber sur Reding , à l’inébranlable fermeté qu’avait mise celui-ci à soutenir les Valaisans , dans leur courageuse détermination de supporter tous les maux auxquels ils étaient en proie , plutôt que de s’abaisser à demander leur réunion à la France; épisode remarquable, par la clarté que répandent ses détails sur le machiavélisme du gouvernement consulaire.
Nous avons vu que le général Tureau avait annoncé qu’il venait occuper le pays à la tête de 3000 hommes, et que dès le 24 Décembre une députation des habitants alla se plaindre à Berne des charges que le militaire français faisait peser sur eux. Le général, instruit de cette démarche et comme pour en témoigner son ressentiment, cassa une ordonnance de la chambre administrative qui contrariait ses arrêtés;
mais les sous-préfets hormis celui de Sion, refusèrent de reconnaître sa compétence. — Irrité de cette opposition et l’attribuant à l’inflexibilité que montrait le préfet de Rivaz, homme de la vieille roche, inaccessible à la séduction comme à la terreur, il se permit de le destituer et de le remplacer par un nommé Pitiet, dont le servile dévouement fut également inutile à son but. Il destitua de même le premier tribunal cantonal et la chambre administrative : ce fut à la suite de ces actes despotiques, qu’une seconde députation plus nombreuse que la première, alla de nouveau réclamer l’intervention du gouvernement helvétique, ce qui au lieu d’améliorer le sort de ce peuple, lui attira un surcroît de vexations. Non content d’aggraver ses exactions individuelles, Tureau se permit de dissoudre les tribunaux et les municipalités, afin de surcharger arbitrairement les habitants, selon qu’ils avaient plus ou moins le malheur de lui déplaire ; toutefois quoique activement secondé par le préfet Pitiet, il ne put arracher ce vote de réunion à la France qu’il espérait amener à force de déboires , en l’indiquant comme le seul remède efficace. Plus elle sentait river ses fers, plus cette population entière restait attachée et fidèle au lien fédéral, quelque
faible, quelqu’impuissant qu’il se montrât pour l’aider dans sa détresse. Persévérance exemplaire qui ne put néanmoins la garantir de tomber dans les filets de la France , sous la dérisoire dénomination de république indépendante, inventée pour sauver à celle-ci les
apparences d’une prise de possession aussi injuste qu’effrontée.
Je reviens à l’aperçu précédemment omis des vexations personnelles commises par le général Tureau, d’après ma correspondance avec le comte de Courten , témoin oculaire. Sur l’avis qu’on eut en Valais du début de la démarche du premier landammann à Paris, on s’y flatta de participer aux heureux résultats qu’elle semblait annoncer: il ajoutait:... „Loin de craindre ce que le général Tureau a indignement cherché à nous persuader, qu’à Berne on nous vendait à la France, nous avons pu juger par sa confusion de l’inutilité de ses menées et de ses nombreuses vexations pour nous contraindre à demander cette réunion, qu’il n’était pas fondé à l’exiger; cependant afin de nous en convaincre, il s’était annoncé comme commandant civil et militaire , et voulut en conséquence que la chambre administrative lui remît la caisse des deniers publics, ce à quoi elle se refusa ensuite d’instructions secrètes
reçues de Berne. — Il essaya de s’en dédommager en nous fournissant de fréquents échantillons, de l’espèce de liberté dont la grande nation gratifie ses voisins : en arrivant à Sion, il avait ordonné à la municipalité de le loger avec sa famille et sa chancellerie chez le baron Stockalper, qui dut ainsi aller chercher un asile pour lui, sa femme et ses enfants; les réquisitions qu’il a faites dès-lors sont en partie si viles, qu’on les suppose ignorées par son gouvernement, qui ne tolérerait sûrement pas un tel excès de bassesse à un de ses employés de ce grade. 66 — Plus tard il m’écrivait:... „En proie à une succession d’injustices et de maux, nous sommes constants dans cette adversité ; jamais nous n’aurons à nous reprocher l’acte de faiblesse auquel on veut nous faire souscrire , et que notre honneur aussi bien que notre intérêt repoussent ; nous nous sentons forts de la certitude que nous a donnée le gouvernement central, qu’il ne nous abandonnerait point ; nous répondons à ceux qui nous sollicitent de demander cette réunion à la France, qu’on peut s’emparer de nous si l’on y est autorisé, et qu’alors nous ne demanderons que de pouvoir nous retirer individuellement ailleurs. — Pourquoi donc vouloir contraindre un peuple entier à se perdre de
réputation, et à se rendre odieux au gouvernement qui persiste à lui déclarer que jamais il ne consentira , à ce qu’il soit démembré du corps dont il fait partie ? D’ailleurs qu’avonsnous de commun avec la nation qui nous convoite? — Nos mœurs, notre caractère, nos besoins n’ont aucun point de contact avec elle.“ „En attendant j’ai ma part des vexations qui sont à l’ordre du jour; dernièrement le général Tureau annonça qu’il allait se rendre à Sierre pour me mettre à la raison , sachant que je mettais obstacle à l’exécution de ses vues bienfaisantes pour ce pays. — Mes amis me conjurèrent de m’éloigner, j’attendis au contraire de pied ferme; un détachement de 31 grenadiers vint sans autre formalité prendre gîte chez moi; il fallut donner à ces gens à boire et à manger à discrétion; ils se comportèrent d’ailleurs fort honnêtement ; ils précédaient leur général qui descendit chez mon oncle, le général au service d’Espagne, dont l’habitation est près de la mienne ; il s’y fit servir à dîner, tabla quelques heures, et à ma grande surprise reprit le chemin de Sion sans m’avoir fait appeler. — Il a dès-lors frappé les dizains de la plaine, d’une contribution de 4000 louis et mis des chars en réquisition pour le transport de ses équipages , allant
dit-on s'établir de sa personne à St. Maurice. Il a en même temps assigné à Sion les 25 députés valaisans qui avaient été envoyés par nos communes à Berne; il les place sous la surveillance militaire et civile , mon frère qui a servi en Espagne, est du nombre... Voilà les avant-coureurs de cette liberté par excellence , que Ton voudrait nous engager à préférer à celle dont nous jouissons depuis des
siècles.... ^
Quand le sort de son pays fut décidé, il m’en parla en ces termes:... „Je considère la soi-disante indépendance dont on nous gratifie, comme le piège le plus adroit qu’on ait encore tendu à notre simplicité et à notre bonne foi, et le plus ingénieux pour nous amener par la séduction, au but pour lequel les tribulations et la terreur ont échoué. Le leurre qu’on nous présente maintenant, est de nature à semer parmi nous la division, et à faire revivre les partis qu’un malheur commun avait sincèrement rapprochés. Au demeurant il n’est pas apparent que cette prétendue indépendance nous laisse la faculté de contracter, ou plutôt de resserrer l’alliance exclusive à laquelle nous avons tenu jusqu’à présent ; il n’est que trop certain au contraire, que se prévalant de notre isolement et des besoins qui en résultent, ne
fût-ce que celui de nous procurer du sel, on nous fera la loi d’une soumission implicite. Pour peu qu’il se manifeste désormais de mésintelligence entre nous, on s’en prévaudra pour augmenter le nombre et prolonger le séjour des troupes qui nous obsèdent , et qui sont destinées aujourd’hui à protéger les travaux qu’on va entreprendre de la route militaire et commerciale, qui traversera le Valais à l’instar d’un pays conquis ; à cet égard nous avons sous les yeux l’exemple de Genève... a
Le général Tureau relâcha immédiatement les députés qu’il avait réunis sous surveillance à Sion, sauf le comte Pancrace de Courten qu’il y retint on ne sut pourquoi; mais quoiqu'il eût quitté le Valais pour s’établir à Bex, il continua son système déprédateur : il envoya entr’autre à Sierre , où un détachement était déjà cantonné, deux compagnies d’infanterie avec ordre d’y lever à titre d’emprunt, 14,000 francs en trois jours ; cette troupe d’exécution devait être nourrie par le bourgeois et en outre soldée dès son arrivée , à raison de 6 francs par jour pour les capitaines, 3 francs les subalternes et 20 sous à chaque soldat; cependant la somme si illégitimément exigée , avait été délivrée au terme prescrit. — Réitérant cette criante extorsion en d’autres points du pays,
il ajouta à cette injustice, celle d’exempter de cette espèce de contribution, quelques districts dont les habitants plus rapprochés des frontières de la Savoie , commençaient à signer le prétendu vœu de réunion à la France, et trouvaient quelques imitateurs par l’appât de la récompense qu’ils obtenaient ainsi de leur docilité. — Ce contagieux exemple ne faisant néanmoins que de minimes progrès , les concussions se prolongèrent avec une rigueur qui ne laissait d’option à l’opprimé que d’empirer sa situation, s’il tentait de s’y soustraire. Quelques familles telles que les de Courten l’essayèrent, étant plus particulièrement molestées grâce à la répugnance qu’elles osaient témoigner pour des innovations , qui sous de spécieux prétextes et de chimériques espérances, enlevaient à leur terre natale, la félicité passive qui de longue date était l’apanage d’un peuple alors encore dans l’enfance de la civilisation, et qui dans sa simplicité conservait un amour exclusif de ses anciens usages. Aussi voyaiton dans toutes les classes, le Valaisan revenant des pays étrangers, où quelquefois le négoce et plus particulièrement le service militaire l’appelaient, empressé de déposer en rentrant dans ses foyers les distinctions qu’il avait acquises , renoncer aux factices jouissances
qu’il y avait goûtées , préférant à ces vains prestiges, les charmes de la vie pastorale. Tous depuis le chef de corps jusqu’au simple soldat, du négociant à l’artisan, et de l’homme titré au villageois, dès qu’ils rejoignaient leurs pénates, s’empressaient de se dépouiller de tout ce qui à l’extérieur pouvait les distinguer de leurs concitoyens. Or comme que l’on considère cette uniformité de goûts et de principes, elle semblait commander une sorte de vénération pour ce peuple candide, et révoltait par conséquent contre la perfidie et la violence alternativement employées, pour lui ravir son innocente félicité et l’asservir à de despotiques et temporaires convenances. — Cet état de choses se prolongea d’exactions en exactions, sous le manteau d’une indépendance dérisoire. Le grand improvisateur lui jeta pour consommer son œuvre, un germe de discorde toujours fécond, en V invitant à se former en assemblées primaires pour voter une constitution, sous les auspices ostensibles d’un commissaire de la république Cisalpine et d’un commissaire de la république Helvétique, mais dans le fait, sous la surveillance de l’autorité militaire française. Celle-ci remit l’exercice du pouvoir à un chef, le grand-bailiif Augustini, servilement dévoué aux volontés du maître, et qui en s’y
pliant, assujettissait ses concitoyens à coopérer aux frais considérables qu’entraînait la construction d’une route à travers leur pays, entre la France et l’Italie : conception élevée sans doute et marquée du sceau du génie, mais qui ne leur présentait pour le moment que des travaux onéreux, et la perspective d’un contact plus immédiat avec de grandes nations, dont ils redoutaient et s’exagéraient peut-être les inconvénients.