CHAPITRE VIII
30 Avril — 12 Juin 1802.
Troubles au pays de Vaud. Incendie des titres féodaux. Répression et punition des coupables.
Les tribulations du Valais durant cette période quelque considérables qu elles fussent, ne parurent être cependant que d’un intérêt secondaire dans le reste de la Suisse, tant la fermentation y avait partout de foyers et d’aliments divers. — Au pays de Vaud, la chute du landammann Reding devint le signal de troubles partiels dont les droits féodaux étaient le prétexte, et qui furent accompagnés d’excès
qu’on aurait peut-être ensevelis dans l’oubli, si des écrivains inconsidérés ne leur eussent donné plus de publicité en cherchant à les atténuer : ' le scandale qu’ils ont occasionné exige donc que dans l’intérêt de la vérité, on les expose sous leur vrai jour, d’autant mieux qu’ils ne paraissent pas avoir été sans connexion avec la catastrophe du Valais.
Chacun sait qu’à l’instar des novateurs français , leurs imitateurs vaudois pour donner le branle à l’impulsion révolutionnaire, proclamèrent au mois de Janvier 1798 l’abolition absolue et gratuite des redevances féodales ; mais à peine le nouveau régime eut-il étendu ses limites et pris quelque consistance, que les dépositaires de l’autorité populaire sentirent
que cette démarche était non moins injuste que
préjudiciable; que non-seulement elle frustrait d’une propriété légitime, une portion des habitants que nulle prérogative réelle ne distinguait, pour en gratifier d’autres , mais qu’elle privait l’État d’une branche de revenu d’autant plus essentielle à conserver, qu’elle était dès longtemps épurée de toute servitude personnelle. Aussi dès le mois de Juillet 1798 avait-il été question au conseil législatif du rétablissement au moins partiel de ces droits, et de les rendre rachetables; décret qui s’il eut son effet en
quelques districts , éprouva en d’autres de la résistance, et demeura comme un brandon de discorde entre les mains des agitateurs révolutionnaires.
Le changement opéré dans le gouvernement central en Octobre 1801 , fit assez généralement supposer que le rétablissement intégral de ces redevances s’effectuerait; du moins le parti abattu fit-il mine de le croire, et s’appliqua à semer de l’inquiétude en propageant cette opinion. Cependant il ne fut jamais question que de confirmer la faculté de les racheter, et cela à un taux fort inférieur à leur évaluation antérieure. — On réussit néanmoins ainsi à susciter des émeutes en quelques lieux dans les cantons de Zurich, d’Argovie, de Lucerne et de Fribourg, qui furent promptement étouffées; mais grâce à l’astuce des provocateurs du pays de Vaud, cette rumeur y prit plus de consistance et y éclata avec des circonstances dont les suites ont imprimé, il m’en coûte de le dire, une tache sur cette population jusquelà distinguée par une moralité, qui seule la préserva sans doute des délits qui presque partout souillèrent les révolutions à leur début. Voici d’après des témoignages authentiques et les pièces officielles, comment les choses s’y passèrent. — Dès le 25 Mars le préfet Polier
avait eu des rapports concordants sur l'existence d’un complot, tendant à enlever de vive force les archives du Canton, qui depuis leur extradition de Berne étaient déposées dans les caveaux de la cathédrale de Lausanne ; puis de s’emparer de celles des châteaux et de les livrer aux flammes, afin d’anéantir tous les titres des redevances féodales. L’enlèvement nocturne et avec effraction des archives des châteaux de La-Sarra et de Bière le 10 Avril, pouvait être considéré comme le prélude de l’exécution de ce projet, de même que la tentative faite à Cossonay par deux individus marquants de la bourgeoisie, de sonner le tocsin pour ameuter les paysans du voisinage. — Le gouvernement ainsi prévenu, envoya des détachements de la troupe soldée à Lausanne et en quelques quartiers du pays, mais ils furent rappelés à Berne après la révolution du 17 Avril.
Dans la nuit du 30 Avril au 1er Mai, il se forma à la sourdine près de l’église isolée de Prilly à une demi-lieue de Lausanne, un rassemblement de quelques centaines d’hommes venant la plupart des villages situés le long du pied du Jura, entre Lille et Gimeî; mais ne trouvant pas là ceux de La-Sarra , lesquels avaient dû s’y rencontrer et qui ne comptaient s’y rendre que la nuit suivante, ils se dispersèrent.
On prit alors à Lausanne quelques mesures de sûreté , en attendant l’arrivée des secours demandés à Berne.
Le 3 Mai , quelques cavaliers ayant été envoyés le matin à la découverte, ils rencontrèrent une colonne de gens armés qui fit feu sur eux. Dans le même temps une patrouille bourgeoise sortie de M orge s sous les ordres de M. Mandrot d’Echichens , attaqua au signal d’Echichens un gros de paysans aussi armés, en blessa 3 et en prit 15 qu’elle amena au château de cette ville, alors occupé par 2 compagnies d’infanterie française, et où 80 pièces de canon étaient parquées. — Les insurgés commandés par un nommé Raymond de Lausanne s’y présentèrent le même jour, le sommèrent, demandèrent qu’on leur rendît leurs prisonniers et qu’on leur délivrât les archives de la ville. La garnison refusa l’artillerie, mais après un long pourparler, la municipalité croyant les Français de connivence avec les insurgés , consentit à leur rendre les prisonniers , à leur délivrer les archives et à leur fournir 3000 rations , le tout pour éviter le pillage.
La nuit suivante une bande d’entr’eux assaillit divers châteaux, d’abord celui de Mollens, en enfonça la porte et traita le propriétaire,
vieillard infirme, 31. de Watteville mon beaupère, avec une brutale insolence ; cette bande guidée par le syndic du lieu un nommé Huss, ancien valet qui eût mérité la potence , se montra bien instruite des documents qu’elle revendiquait ; outre les grosses et carnets du fief, elle recherchait avec ardeur la procédure et la sentence d’un procès relatif aux forêts de la commune, lequel avait été jugé depuis la révolution, en faveur du ci-devant Seigneur. Ces papiers ne se trouvant pas aux archives, ces forcenés fouillèrent ailleurs, enlevèrent des pistolets de prix et annoncèrent en s’en allant leur prochain retour, menaçant 31. de Watteville de l’assassiner. — Effectivement ils revinrent, mais il avait eu la précaution de se retirer dans une ferme écartée. — De là ils se portèrent à Lille, à Pampigny, Cottens, Grancy, Vullierens et successivement dans tous les châteaux du pays entre Lausanne , Y verdun et Coppet, et aggravèrent en plusieurs par des excès accessoires , l’attentat ostensible qu’ils se permettaient: au Prieuré de Perroy par exemple ils insultèrent grossièrement 31me de Chandieu, femme respectable âgée de 91 ans... ils enchérirent surtout en mauvais traitements envers le propriétaire du château de Cottens, brave et honnête militaire , dont le seul tort
aux yeux des révolutionnaires, était la franche - aversion qu’il leur avait manifestée dès l’origine. Forcé d’ouvrir sa demeure à une horde de 70 à 80 de ces bandits, furieux de ce qu’il avait fait transporter ses titres ailleurs, ils se saisirent de lui, se disposant à le massacrer; ils auraient tué sa femme qui cherchait à les apaiser, si elle n’eût esquivé un coup de baïonnette par le prompt mouvement d’une porte qu’elle tira à elle. Cette canaille opina de mettre le feu à la maison, extrémité que M. de Cottens évita, en envoyant deux hommes retirer ses titres du dépôt où il les avait placés et d’où on les rapporta , après quoi ils furent brûlés en présence de la municipalité.
D’après cette esquisse fidèle, on s’étonnera sans doute que l’autorité légale du Canton soit parvenue à faire absoudre les auteurs de semblables iniquités, auxquelles l’effroi qui les précédait, servit d’égide, en paralysant la résistance que l’on aurait pu et qu’on aurait dû leur opposer. Qu’on se représente en effet dans une contrée habituellement calme et paisible, l’impression de terreur que devait produire sur les esprits et nommément sur de timides magistrats sans appui, le bruit nocturne du tambour , accompagné des cris d’une populace armée, arrivànt à la lueur des torches, abordant
hostilement les habitations qui recélaient des titres féodaux, y pénétrant de vive force, quelquefois en présence des autorités locales ou trop faiblement arrêtée par elles : enlevant violemment, au risque de mettre le feu aux bâtiments, les papiers but ostensible de leurs recherches et d’autres documents importants qui n’y avaient nul rapport, sans se donner le temps de les vérifier, en admettant toutefois qu’on eût voulu les épargner, car on profita de l’occasion pour distraire ainsi à Yverdun des créances, propriété de l’hospice de la ville. — La bande s’en retournait alors, poussant des hurlements de joie, chargée de son butin dont elle faisait trophée, le jetait sur une place publique, l’entassait, l’allumait, et se réjouissant de ce triomphe à la clarté des flammes, donnait à quelque distance l’idée d’un festin de cannibales. Mais il est permis de croire que ces misérablès dont beaucoup étaient des gens sans aveu, ne faisaient tant de tapage que pour s’étourdir et étouffer la peur ou les remords qui les poursuivaient.... Je ne crois pas que personne qui ait été comme moi témoin d’un de ces honteux auto-da-fé , m’accuse d’en exagérer ici le tableau.
Durant ces expéditions, les bandes se recrutaient et s’organisaient dans leur camp de
St. Sulpice, ironiquement appelé par le peuple, camp des bourlapapey (brûleurs de papiers), sobriquet que les individus qui en ont fait partie conservèrent longtemps. On les disait être au nombre de 5 à 6000, évaluation fort exagérée. — Ils marchèrent le 8 sur Lausanne, y entrèrent sans résistance au nombre de 1400, exigeant les archives, sous menace en cas de refus : de signer' une adresse de réunion de ce pays à la France. 5 à 600 Français qui tenaient garnison à Lausanne les enveloppèrent; le commandant sans les désarmer, leur enjoignit de se retirer immédiatement derrière la Yenoge et ils obéirent sans hésiter, d’où Ton présuma avec raison qu’ils se croyaient sous la protection de ces étrangers. Imbu de cette idée le ministre de la police Kuhn, qui était là en qualité de commissaire du gouvernement, et qui avait d’abord annoncé par une proclamation, l’intention de sévir vigoureusement contre les insurgés, profita au contraire de ce répit pour retourner à Berne, chercher de nouvelles instructions : le vœu de réunion qui avait été proféré, en présence de l’ambassadeur Yerninac qui se trouva là on ne sait pourquoi, lui ayant fait supposer qu’il était venu le provoquer. — Or ce qui se passait en Yalais, et les étroites connexions qu’on savait exister entre le général
Tureau et les meneurs vaudois , donnaient du poids à cette présomption. — L’intervalle de son départ à son retour fut pénible , car on pouvait s’attendre à tout, de la part d’un attroupement qu’aucun frein visible ne contenait, et qui n’avait guère de ressources de subsistance que des extorsions ou le pillage.
Kuhn revint à Lausanne le 11 Mai avec un arrêté du Petit-conseil et une proclamation de Verninac, que voici. — „Le Petit-conseil, ensuite des rapports qui lui ont été présentés par le citoyen Kuhn sur la situation du canton du Léman, et en particulier sur les propositions faites par les chefs des insurgés, comme conditions auxquelles ils veulent se retirer dans leurs foyers, arrête ce qui suit: 1° Ces propositions sont rejetées et le commissaire du gouvernement reçoit l’instruction positive, de n’entrer en aucune capitulation avec les rebelles. 2° La force armée sera employée s’il est nécessaire , pour dissiper les rassemblements armés des insurgés. 3° Le général de division Montrichard commandant en Helvétie, est invité à mettre en œuvre tous les moyens à sa disposition, pour rétablir l’ordre et la tranquillité dans le canton du Léman. — Le présent arrêté sera imprimé et publié. Berne 9 Mai 1802. — Signé Ruttimann statthalter, président
du Petit-conseil , et Mousson secrétaire en chef.“ —
,,Le Ministre plénipotentiaire de la République française en Helvétie , aux Citoyens composant le Petit-conseil helvétique. — J’apprends avec la plus grande peine par la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 9, l’insurrection qui vient d’éclater au canton de Vaud, ayant pour objet l’abolition des dîmes et cens, et surtout les circonstances dont ce mouvement condamnable est accompagné. — Parmi les excès dont les chefs des insurgés se sont rendus coupables, le plus criminel sans doute, est celui de s’être servis du nom français pour porter à la révolte des agriculteurs simples et paisibles. — Le gouvernement français n’entendra pas sans la plus vive indignation, qu’ils aient osé se couvrir des couleurs françaises; qu’ils se soient flattés de n’être point désapprouvés par lui, et qu’ils aient menacé les autorités helvétiques d'une injurieuse émission du vœu de réunion à la France! Les dispositions que le général Montrichard vient de faire pour coopérer au rétablissement de l’ordre, montreront aux instigateurs de l’insurrection, de quel œil la France voit dans un pays allié, ses couleurs sur le front de rebelles, quel jugement elle porte sur leurs vues, et de
quel poids est pour elle l’autorité de leurs suffrages !“
^Cependant qu’il soit permis d’espérer encore que tant d’infortunés qui ne sont que séduits , ne seront point engloutis dans l’abîme vers lequel ils ont été entraînés ! — Le repentir sans doute, les ramènera dans leurs communes et au sein de leurs familles, avant que la foudre ait éclaté sur leurs têtes. — Ils se reposeront de leurs intérêts , non pas sur de dangereux perturbateurs qui ont compromis leur fortune, leur honneur , leur existence , mais sur des autorités populaires, dans la loyauté desquelles repose la loi du rachat des dîmes et des cens, et qui dans l’exécution de cette loi tiendront une juste balance entre le redevable et le décimateur. Tel est, Citoyens, le vœu que je forme. “
„ Permettez que comme Ministre d’une Puissance particulièrement amie de l’Helvétie, j’y joigne celui que l’événement qui occupe en ce moment votre sollicitude, achève de persuader à tous les partis, qu’il est temps enfin de laisser entrer la révolution helvétique dans les limites tracées par la sagesse et indiquées par la bienveillance. — Signé Yerninac. Berne 10 Floréal an X. 9 Mai 1802.“ —
Le style pompeux et les expressions équi-
voques de cette dernière pièce, expliquaient suffisamment ce me semble, la conduite louche du ministre français dans cette occasion, comme au reste dans tout le cours de sa mission, dès son début à son terme. Quoi qu’il en soit, l’officier commandant les troupes françaises à Lausanne , dont le nombre venait d’être augmenté conformément sans doute à des ordres supérieurs, somma Raymond de dissoudre sur l’heure les séditieux : il obéit et ce rassemblement feignit de se disperser; mais les contingents qui le formaient eurent l’audace, et il est probable qu’ils savaient à quoi s’en tenir, de rentrer dans leurs villages militairement et tambour battant. Dès-lors le calme se rétablit, néanmoins le militaire français se renforça dans le pays ; on ne savait trop qu’en conclure, tout comme on ne pouvait s’expliquer comment d’après les termes de l’arrêté du gouvernement, Raymond seul chef ostensible des rebelles, restait impuni. On prétendit qu’il s’était disculpé en produisant au commissaire helvétique des instructions du général Tureau, lui prescrivant la conduite qu’il avait tenue , et à cette occasion le général qui commandait à Lausanne, fit publiquement démentir que lui ou ses subordonnés eussent traité avec les insurgés : toutefois il était avéré que des confé-
rences avaient eu lieu entre leurs chefs, les autorités helvétiques et les Français.
Le représentant Kuhn fut blâmé à Berne d’avoir souscrit à la simple retraite des rebelles, et fut remplacé à Lausanne par le sénateur Lanther, avec charge de diriger des poursuites contre les auteurs et les complices des désordres qui avaient été commis , retracés correctement dans une requête du baron Kirchberguer l’un des principaux propriétaires lésés, au pouvoir exécutif, lequel la prit en considération: „Le canton du Léman y était-il dit, „ vient d’être le théâtre d’une insurrection d’autant plus funeste , que le peuple conduit par des chefs invisibles, n’a commis que des excès froidement calculés, et au sein du désordre a déployé dans ses entreprises un accord, un ensemble et une tenue, qui annoncent assez la puissance de ses chefs. u
„La fureur des insurgés s’est attachée à la destruction des archives. Dans la majeure partie du Canton, ils ont anéanti tous les titres qui constataient l’origine et l’étendue des redevances féodales. Ces pillages ont été accompagnés de dévastations ; les personnes et les habitations des propriétaires féodaux ont été compromises , et ils se sont trouvés placés entre un peuple furieux et des autorités sans
force et sans énergie. Ils insultent le gouvernement en croyant anéantir une propriété , et en lui supposant l’intention de conserver les redevances féodales, dans le temps même où il s’occupe de leur liquidation. “
^Profondément outragés par la violation de nos domiciles, par l’irruption de brigands dans nos foyers , par la spoliation de nos titres, c’est à nous à réclamer de votre justice , des mesures promptes et vigoureuses qui fassent cesser l’agitation publique et qui fixent notre sort. — Nous vous prions de statuer incessamment sur la liquidation des droits féodaux, de fixer le denier de rachat du tenancier, et de réparer la perte de nos archives. “
„Ces demandes sont de nature à solliciter votre attention la plus sérieuse: ramenez le peuple égaré aux principes d’ordre et de justice , dont il ne s’écarte jamais sans ébranler les fondements de la société; détruisez l’empire de ses insidieux meneurs , en terminant les différents dont ils se servent pour l’agiter; assurez enfin la propriété d’une classe de citoyens, qui n’ont pas démérité de la patrie par la résignation avec laquelle ils ont supporté leur disgrâce , malgré les dégoûts de tous les genres dont on les abreuve.^
Le département de la Justice répondit le
24 Mai à cette pétition, devenue ainsi l’un des principaux actes de cette importante procédure, que: „les propriétaires de droits féodaux devaient se confier dans la sagesse et la justice du gouvernement, qu’il réglerait leur sort; que le Petit-conseil avait créé une commission spéciale, qui s’occuperait des moyens de faire recouvrer à ces propriétaires spoliés les droits qui leur avaient été ravis, et d’assurer de justes indemnités à ceux qui auraient supporté quelque dommage de la part des insurgés/*
Effectivement le 8 Juin une commission d’enquête fut envoyée à Lausanne , pour prendre des informations précises sur ces désordres et en mettre les prévenus en jugement; l’attentat commis par les incendiaires sur les créances de l’hôpital d’Yverdun, ayant jeté l’alarme, et fait sentir au public l’urgence de sévir contre un genre de délit qui menaçait la masse des propriétaires du canton, favorisa naturellement la commission dans son travail. — Composée moitié de magistrats et moitié de militaires, elle débuta avec autant d’activité que de vigueur dans l’exercice de ses fonctions ; fit désarmer les communes où on avait prit part à la rébellion, leur imposa des taxes qui furent promptement acquittées , et condamna à mort les deux chefs ostensibles Raymond et son
lieutenant Marcel, qui ayant eu la précaution de s’évader restèrent sous le poids d’une sentence contumace. Trois autres individus gravement compromis dans le cours de cette procédure, Claude Mandrot de Morges , Henri Potterat d’Orny et Dautun aussi de Morges, furent également condamnés à la peine capitale : mais des troubles sérieux ayant éclaté sur divers autres points de la Suisse, et le gouvernement ayant besoin pour les réprimer de l’appui des cantons les plus dévoués au système unitaire, il appela dans ce but à la préfecture du Léman que M. Polier ne voulait plus desservir, M. Henri Monod alors retiré à Paris ; celui-ci, en dépit de la probité et de la droiture de caractère dont il avait selon moi fait preuve, et qui l’avaient avantageusement distingué de ses acolytes au commencement de nos dissensions civiles, mit pour condition à l’acceptation de cette magistrature, qu’une amnistie complète fût préalablement accordée aux fauteurs de l’insurrection du 1er Mai , ce qu’il obtint sauf pour les deux contumaces.
De cet acte de faiblesse, excusable peutêtre de la part d’un gouvernement mal affermi, résulta outre l’incertitude où restèrent sur le sort de leurs intérêts les propriétaires réclamants, le déshonneur pour le pays de Vaud
de voir ensuite siéger dans sa représentation nationale , des individus naguère légalement condamnés à expier sur l’échafaud de sérieuses atteintes portées à la sûreté publique, et dont les crimes n’avaient rien de commun avec les délits politiques , qui laissent l’honneur sans tache....
Ainsi se termina ce fâcheux épisode, attestant malheureusement non moins par son dénouement que par les motifs qui le provoquèrent, combien la moralité de notre peuple s’était pervertie.