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Au commencement du mois de décembre, mon mari partit de Québec avec M. Vital Têtu, dans le dessein de se rendre à Montréal ; mais arrivé à Yamachiche, ayant bu un verre de lait il se sentit glacé ; cependant il continua son voyage jusqu’à la Rivière-du-Loup chez Mme Vve Gagnon, aïeule de M. Ernest Gagnon, si bien connu aujourd’hui à Québec. Là il fut pris de la fièvre qui le tint jusqu'à la fin de janvier. Votre père conserva une vive reconnaissance envers cette excellente famille pour les soins et les attentions dont il fut l’objet pendant tout le cours de sa maladie, et je me plais aujourd’hui à vous rappeler le souvenir de cette dame et de ses deux enfants, Edouard et Henriette, avec lesquels je fis connaissance. dans le temps.
Sur ces entrefaites, ignorant comme moi la maladie de votre père, M. et Mme
Panct m'engagèrent à les accompagner au lever du premier de l'an que le gouverueur lord Dalhousie tenait au château Saint-Louis. J'y fis la rencontre de plusieurs de nos amis qui s’informèrent de la santé de M. Casgrain. Je leur trouvai un air mystérieux, j'en fis la remarque à M. et Mme Panet, qui me dirent que l’on rapportait qu’il était malade à la Rivièredu-Loup. Vous concevez l'inquiétude que me fit éprouver cette nouvelle. Peu après je reçus une lettre de lui, en date du 6 janvier, où il raconte lui-même la cause de sa maladie :
‘Il faut te dire, écrivait-il, que j'ai été parfaitement bien jusqu’à Yamachiche, où j'avais pris un verre de lait. Je m'aperçus que ce lait m'avait trop rafraîchi quoique je l'eusse bu avec beaucoup de plaisir. Arrivé à la Rivière-du-Loup, je me sentis plus mal.........”
Et pour me donner le change sur }x gravité de sa maladie, il égayait sa lettre par le badinage qui suit :
Vraiment votre visite du premier de l'an à la comtesse m'a fort surpris. Je voudrais bien savoir ce que M. Panet prétend faire ? venir te débaucher pendant mon absence, c’est chose jolie, pour un congréganiste. Ah! qu'il prenne garde ; à mon retour je veux le faire bannir de ce corps d'honnêtes gens. C’est un profane; je ferai valoir contre lui la règle qui dit qu’un congréganiste ne doit pas fréquenter les assemblées mondaines, et surtout y mener les femmes des autres. Mais badinage à part, vous avez tous bien fait, et je suis tout réjoui que vous ayiez payé les devoirs que vous devez à la comtesse.
Sais-tu ce que j'ai pensé quand tu m'as écrit cela ? j'ai pensé que c'était l'ouvrage de papa qui vous à mis dans le droit che-
min. Une autre raison qui me porte à le croire, c’est que je sais combien il aime à vous voir bien mises, et surtout quand c'est à ses dépens, car comment douter, connaissant sa générosité, qu'il ne se soit signalé dans une occasion aussi favorable.
J'ai actuellement l'esprit et le cœur si soulagé depuis la réception de ta lettre, que je ne suis plus rêveur et pensif, comme tu dois supposer que je l’étais auparavant. Promets-moi, de ton côté, d’être tranquille et raisonnable. Croiraistu que me doutant bien qu’on t’avait imprudemment informée de mon indisposition, que je pensais que tu te serais mise en chemin avec ton enfant. Si bien que, sans en parler à qui que ce soit, je croyais que tu devais être dans chaque voiture étrangère que je voyais arriver. Le bruit même des clochettes me portait je ne sais quel effroi dans le cœur, en pensant te
voir arriver dans une saison aussi rigoureuse; et en même temps j'éprouvais un sentiment contraire, en m'imaginant la satisfaction que j'aurais de te voir. Mais tout est pour le mieux, et je te sais gré d’avoir abandonné ce projet...”
Il se trompait néanmoins, car sur l'avis secret de ma tante Allison, j'allai le rejoindre avec mon petit Charles qui n’avait alors que cinq mois. Je trouvai votre père très-mal. Quinze jours s'étant écoulés, et voyant que les médecins ne pouvaient rien pour son rétablissement, il fit un vœu, et entre autres promesses, il s’engagea à faire avec moi un pélerinage à la bonne $Sainte-Anne-du-Nord. Le lendemain il fut en état de sortir, et le jour suivant nous partîmes pour Québec où il arriva heureusement. Il continua alors
d'aller de mieux en mieux.
Une pauvre tasse de lait fut la cause
de tout ce remue-ménage ; et si quelque malin lecteur vient à jeter les yeux sur ces pages (destinées à mes enfants seulement), sans doute il va s’empresser de dire qu'un verre d’eau-de-vie eût été préférable dans cette occasion pour M. Casgrain.
Dans l'été de 1826, nous allâmes à Toronto passer quelques jours avec mon père. Celui-ci était si avantageusement connu et si universellement estimé, que toutes les personnes marquantes de la ville, par égard pour lui, vinrent nous rendre visite; aussi en fut-il très-flatté.
Comme nous allions aux Etats-Unis, votre grand-père nous accompagna jusqu’à Niagara, et il nous dit adieu à Buffalo. Je me doutais peu que c'était pour la dernière fois que je l'embrassais. Après un court séjour à Saratoga, nous revînmes à
Québec en septembre.
À la fin de cette année, votre père, que les exigences de sa profession fatiguaient beaucoup, et qui sentait d’ailleurs le besoin d'une vie plus tranquille, chercha à découvrir si je consentirais à laisser la ville pour aller demeurer à la campagne ; et dès qu'il eût l’assurance que ce changement me serait agréable, il se rendit à la Rivière-Ouelle, où il fit l'acquisition de l’ancien manoir de M. Perrault. Ce déplacement ne fut pas d’abord du goût de mon beau-père. Il avait, disait-il, fait beaucoup de dépenses pour aider son fils à embrasser une profession libérale et à s'établir à la ville. Il lui semblait que c'était peine perdue; toutefois, nous passâmes outre, et nous n’avons pas eu sujet de regretter cette démarche.
Votre grand-père lui-même en fut satisfait dans la suite,
Au mois de mai 1827, nous lais-
sâmes donc Québec pour venir prendre possession de cette demeure que nous avons habitée depuis. Alors votre père songea à tirer le meilleur parti possible de sa ferme. Peu à peu il l’agrandit et s’attacha à la cultiver avec intelligence, sans toutefois donner dans des améliorations trop coûteuses, qui eussent absorbé les revenus. Aussi avait-il le soin de se rendre compte de tout et de tenir avec soin, note des travaux qu’il faisait entreprendre, comme l'attestent les cahiers que j’ai encore en ma possession, où à côté des dépenses il indiquait les récoltes qui pouvaient les justifier. Non content d’avoir assigné la veille aux serviteurs et aux journaliers l'ouvrage qu'ils avaient à faire, il se levait à bonne heure, et après avoir donné à Dieu ses prémices, il voyait par lui-même si chacun commençait sa journée à l’heure précise,
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